/ . Embryol. exp. Morph. Vol. 32, 3, pp. 805-818, 1974
Printed in Great Britain
gO5
Induction de la tolerance aux
allogreffes de peau dans les chimeres de
Famphibien urodele, Pleurodeles waltlii Michah,
Par P. GOUJON 1
Laboratoire de Biologie Animate 2, Universite Paris VI
SUMMARY
Induction of skin allograft tolerance in chimaeras of urodele
amphibian, Pleurodeles waltlii Michah.
Allogenic chimaeras were produced in Pleurodeles waltlii (Amphibian, Urodele) by associating the anterior and the posterior parts of two different embryos. A reciprocal exchange
between two homologue embryos gave rise to reciprocal allogenic chimaeras.
Skin grafts performed in the adult stage between two reciprocal chimaeras are always
tolerated. On the other hand, when two skin grafts coming from the anterior and the posterior part of one chimaera are grafted on a common host, one of them may be tolerated and
the other rejected: each part of a chimaera keeps its own antigenicity.
In allogenic chimaeras, the average natural tolerance for skin allografts is 30 % higher than
in sibling controls.
INTRODUCTION
Depuis l'experience fondamentale de Billingham, Brent & Medawar (1953),
de nombreux travaux ont confirme la possibility d'induire une tolerance aux
allogreffes, aussi bien chez les Mammiferes que chez les Oiseaux (Hasek, 1954),
en mettant le futur receveur au contact de cellules allogenes au debut de son
developpement. De meme chez les Amphibiens une tolerance est obtenue par
Clark & Newth (1972) chez le Xenope apres echange de greffons embryonnaires.
Un contact encore plus intime entre cellules d'animaux differents se trouve
etabli dans les chimeres realisees experimentalement au tout debut du developpement. C'est ainsi que les Souris allopheniques obtenues par la fusion de deux
blastocystes (Tarkowski, 1961; Mintz, 1962) sont tolerantes aux deux lignees
parentales (Mintz & Silvers, 1967).
Chez les Amphibiens Urodeles, les chimeres sont realisees en associant la
partie anterieure d'un embryon avec la partie posterieure complementaire d'un
autre embryon. L'echange reciproque de parties homologues entre deux
embryons permet d'obtenir un couple de chimeres allogeniques reciproques.
Le present travail a pour objet l'etude de la tolerance acquise chez un Triton,
1
Adresse d1 auteur: Laboratoire de Biologie Animate 2, Universite Paris VI, 12, Rue Cuvier,
75230, Paris CEDEX 05, France.
806
P. GOUJON
A
B
A
Fig. 1. Realisation d'un couple de chimeres reciproques.
Pleurodeles wait Hi Michah. II convenait, en premier, de mettre en evidence que
les deux partenaires d'un couple reciproque etaient mutuellement tolerants. Puis
de demontrer qu'une chimere parfaitement viable est bien constitute de deux
parties antigeniquement differentes. Enfin de rechercher si la tolerance aux
allogreffes est plus elevee chez les chimeres que chez les animaux temoins.
MATERIEL ET METHODES
Le principe de la greffe en chimere consiste a sectionner transversalement deux
embryons puis a souder la partie anterieure de l'un avec la partie posterieure de
l'autre. Ainsi, disposant de deux embryons A et B de la meme espece, il est
possible de proceder a un echange reciproque de facon a obtenir deux nouveaux
embryons composites. Comme l'indique la Fig. 1, le premier embryon sera issu
de la partie anterieure de A et de la partie posterieure de B; inversement, le
second embryon sera issu de la partie anterieure de B et de la partie posterieure
deA.
Cet ensemble constitue un couple de chimeres allogeniques reciproques.
L'avantage de ces couples est de presenter deux animaux etant entre eux simultanement donneur et receveur de greffes embryonnaires, chaque chimere prise
individuellement etant en outre formee de deux parties provenant d'embryons
differents.
L'intervention elle-meme est realisee selon les techniques classiques de
Pembryologie experimental appliquees aux germes d'Amphibiens. Les stades
operatoires couvrent la periode qui s'etend depuis la fin de la neurula jusqu'au
stade du jeune bourgeon caudal (stades 21 a 23 de la table du developpement
etablie pour le Pleurodele par Gallien et Durocher (1957)). La cicatrisation
parfaite des deux hemi-embryons places exactement dans le prolongement l'un
de l'autre necessite un sejour de trois a quatre heures dans le liquide physiologique
operatoire de Holtfreter. Le niveau de la soudure, encore discernable quelques
La tolerance aux allogreffes de Pleurodeles
Fig. 2
807
Fig. 3
Fig. 2. Couple de chimeres reciproques d'aspect normal. Toutes les greffes entre les
deux animaux effectuees selon le schema de la Fig. 4 sont tolerees 18 mois apres la
greffe. Un greffon en provenance d'un temoin demeure egalement visible sur le dos des
animaux.
Fig. 3. Couples de chimeres reciproques presentant une malformation consecutive a
l'intervention embryonnaire. Les animaux ont recu quatre greffons en provenance
de quatre animaux temoins (T1} T2, T3 et T4); ils rejettent tous les deux les memes
greffons T2 et T3 dont l'emplacement est indique par uneflecheblanche. Ils tolerent
en outre les quatre greffons indiques (1, 2, 3, 4) sur la Fig. 2.
jours plus tard, se situe entre la 3eme et la 11 erne paire de somites et correspondra
a la region troncale moyenne chez l'animal adulte.
En pratique, il est assez delicat de pouvoir elever simultanement les deux
embryons reassocies; la mortalite post-operatoire et les incidents d'elevage
entrainent frequemment la mort d'un individu du couple. Dans la suite de
l'expose, le terme de 'chimere isolee' se rapportera au survivant d'un couple.
Les chimeres reciproques ont un aspect morphologique et un developpement
comparables a ceux des animaux temoins. Cependant on observe frequemment
des individus ayant un aspect plus trapu ou presentant une deformation dorsale
au niveau de la soudure (Figs. 2 et 3). II s'agit de malformations consecutives a
l'intervention initiale et qui affectent la colonne vertebrale, de ce fait ces animaux
seront plus fragiles.
808
P. GOUJON
Chi mere AB
Chi mere BA
Fig. 4. Realisation des greffes entre chimeres d'un meme couple.
Au total, quatre series de chimeres ont ete realisees: pour les series I, II et III,
les embryons proviennent d'une meme ponte, pour la serie IV les embryons
sont issus de deux pontes differentes.
Les allogreffes de peau sont pratiquees selon la technique de Squadroni et
Wolsky (1962), adaptee au Pleurodele par Tournefier, Charlemagne & Houillon
(1969), alors que les chimeres sont agees de 6 a 7 mois. Les greffons sont preleves
sur le cote de la queue, debarrasses d'une grande partie de l'assise musculaire
sous-jacente, puis mis en place sur le dos de l'animal receveur dans des incisions
a la taille du greffon. La reprise du greffon est rapide et celui-ci restant plus
clair que la peau de l'hote, demeure plus aisement discernable.
RESULTATS
(1) Demonstration de la tolerance acquise
La parfaite viabilite des chimeres allogeniques s'interprete dans le cadre de la
tolerance acquise a Petat embryonnaire. La consequence doit etre que deux
individus d'un meme couple se tolerent mutuellement. Arm de verifier cette
hypothese, des greffes cutanees sont pratiquees entre animaux d'un meme couple
apres l'age de 6 mois, lorsqu'ils ont largement atteint la maturite immunologique (Orfila & Deparis, 1970).
La Fig. 4 rend compte du protocole operatoire. Chaque animal recoit quatre
greffes placees de la facon suivante:
- une autogreffe sur la region de meme origine (greffon n° 1),
- une autogreffe sur la region d'origine differente (greffon n° 2),
- une 'allogreffe' ou 'greffe croisee' sur le partenaire dans la region de meme
origine (greffon n° 3),
La tolerance aux allogreffes de Pleurodeles
809
Tableau 1. Resultats des greffes entre chimeres reciproques
Duree d'observation
de la greffe
(mois)
Nombre de
couples
Nombre de
chimeres
isolees
Nombre de
greffons
observes
Nombre de
rejets
Pourcentage
de tolerance
128
0
100
112
0
100
70
0
100
6
27
10
(20 greffons)
12
(108 greffons)
. 22
(88 greffons)
18
12
(24 greffons)
11
13
(44 greffons)
(26 greffons)
- une 'allogreife' ou 'grefFe croisee' sur le partenaire dans la region d'origine
differente (greffon n° 4).
Au depart 40 couples ont ete testes mais en cours d'elevage un certain nombre
d'animaux ayant peri, le nombre de greffons observes 6 mois plus tard, et a plus
forte raison apres un delai de 18 mois, est moins important que le nombre total
de greffes realisees.
Le Tableau 1 resume les resultats des greffes croisees 3 et 4, obtenus 6, 12 et
18 mois apres la mise en place du greffon cutane.
D'une maniere generate, aucune greffe n'a ete rejetee, qu'il s'agisse d'autogreffes (1 et 2) ou de greffes croisees (3 et 4). Ce resultat conduit aux deux conclusions suivantes:
-les deux animaux d'un couple sont devenus mutuellement tolerants alors
qu'il n'y a jamais 100 % de tolerance dans les series de greffes effectuees sur les
temoins;
- la position du greffon sur un animal donne n'a pas d'influence sur son evolution, aussi bien dans le cas d'autogreffes que de greffes croisees. Chaque chimere
se comporte ainsi comme une unite immunologique.
(2) Persistance de V antigenicite de chaque hemi-partie d'une chimere
La survie des cellules greffees, qui se traduit chez les chimeres par la persistance
de l'antigenicite de chaque hemi-partie, est une condition d'acquisition d'une
tolerance definitive. Cette persistance d'antigenicite peut etre mise en evidence
par des greffes de peau de chimeres sur des animaux temoins.
A partir d'un couple de chimeres reciproques, des greffons sont preleves aux
niveaux anterieur et posterieur de chaque animal puis plages sur un Pleurodele
temoin issu de la meme ponte selon le schema de la Fig. 5. L'hote temoin
rec.oit done quatre greffons quand il s'agit de tester un couple et seulement deux
greffons pour tester une chimere isolee. Dans la pratique pour les trois premieres
series deux couples de chimeres sont testes sur quatre temoins qui recoivent
done huit greffons (Fig. 6). Pour la serie IV deux couples de chimeres sont testes
sur six temoins.
810
P. GOUJON
Temoin
Chimere BA
Fig. 5. Principe des greffes de chimeres sur temoins.
(a) Evolution generate des greffes
II n'est tenu compte que des greffons dont revolution a ete suivie au moins
12 mois sur des temoins, soit au total 674 greffons. Ces greffons proviennent de
38 couples de chimeres et de 38 chimeres isolees.
Dans un couple de chimeres reciproques, les deux parties complementaires
derivant d'un des deux embryons initiaux ont toujours la meme antigenicite.
Les greffons issus de ces parties subissent en effet toujours la meme evolution
sur des temoins, soit toleres un an apres la greffe, ou soit rejetes a la meme
vitesse. Ceci est verifie pour 280 greffons a partir de 38 couples testes. Pour une
chimere prise isolement, revolution de greffons en provenance de la partie
anterieure ou de la partie posterieure peut etre differente sur un meme temoin,
ce qui traduit une difference d'histocompatibilite des deux greffons selon qu'ils
derivent de l'un ou l'autre des deux embryons constituants la chimere (Fig. 7).
II convient de remarquer que dans le cas d'une difference devolution il est
certain que les deux tissus sont antigeniquement differents. Dans le cas inverse,
il n'est pas possible d'affirmer qu'ils ont les memes antigenes d'histocompatibilite.
Sur 114 animaux pris en compte, couples reciproques et chimeres isolees, une
difference d'antigenicite entre les greffons anterieurs et posterieurs testes sur des
animaux temoins a ete observee dans 60 cas. Le fait que pres de la moitie des
chimeres n'aient pas presente de difference antigenique entre la partie anterieure
et la partie posterieure s'explique par la forte consanguinite du Pleurodele eleve
au Laboratoire depuis de nombreuses generations.
La tolerance aux allogreffes de Pleurodeles
811
Fig. 6. Disposition des greffons issus de deux couples de chimeres (AB-BA et
CD-DC) sur un temoin.
Fig. 7. Exemple devolution des greffes de chimeres sur temoins: tolerance des
greffons issus des territoires A, rejet des greffbns issus des territoires B (dont l'emplacement est indique par une fleche blanche). De meme, tolerance de C et rejet de D.
En utilisant comme test la vitesse de rejet d'un greffon de peau sur un temoin,
ou l'absence de rejet si le greffon est tolere, on peut conclure que dans une
chimere allogenique les tissus en provenance d'embryons differents conservent
leur antigenicite d'origine.
(b) Cas particulier: utilisation de greffons longs
Une demonstration encore plus evidente de la persistance de l'antigenicite de
chaque hemi-partie d'une chimere allogenique peut etre apportee de la maniere
suivante: un greffon ventral, preleve assez long pour etre sur qu'il contienne les
deux tissus de la chimere, est implante en position orthotopique sur un animal
temoin. II est meme possible de s'adresser a un couple de chimeres et, dans ce
cas, l'animal hote regoit deux longs greffons implantes cote a cote en respectant
leur orientation selon l'axe antero-posterieur des donneurs et du receveur (Fig. 8).
II convient de choisir une chimere isolee ou un couple dont l'heterogeneite
antigenique est deja connue grace aux tests precedents. L'animal temoin doit
n'avoir jamais recu de greffe au prealable pour eviter un rejet accelere qui
pourrait perturber la cicatrisation de la partie toleree. Malgre le nombre limite
de chimeres testees (un animal isole et deux couples), le resultat fut particulierement evident. Une moitie de long greffon a ete toleree, elle correspondait a
I'hemi-partie de la chimere ayant la meme antigenicite que l'hote, l'autre moitie
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P. GOUJON
Chimere AB
Temoin
Chimere BA
Fig. 8. Realisation d'un greffon ventral double sur un temoin a partir d'un couple de
chimeres reciproques.
du greffon a ete rejetee, elle correspondait a 1'hemi-partie de la chimere ayant
une antigenicite differente de l'hote. Dans le cas des couples, les reactions des
deux greffons ont ete exactement complementaires (Fig. 9).
(3) Augmentation de la tolerance aux allogreffes chez les chimeres
Les resultats precedents ont demontre qu'une chimere allogenique pouvait
etre constituee de deux parties antigeniquement differentes, ce qui entraine pour
son systeme immunologique la reconnaissance de deux groupes differents
d'histocompatibilite. Cette double reconnaissance permet de supposer que les
greffes cutanees d'animaux temoins sur les chimeres, seront plus frequemment
tolerees que les greffes cutanees entre animaux temoins.
II a ete signale que par suite de Felevage consanguin du Pleurodele, les allogreffes de peau pouvaient etre naturellement tolerees chez cet animal (Tournefier
et ah 1969). II convenait de rechercher ce taux de tolerance naturelle dans nos
diverses series experimentales afin d'etablir une comparaison avec le pourcentage de tolerance rencontre dans les allogreffes de temoins sur les chimeres.
(a) Pourcentage de tolerance naturelle des animaux temoins
Dans les experiences precedentes les allogreffes cutanees de chimeres sur des
animaux temoins ont ete regulierement suivies pendant une annee. Un greffon
La tolerance aux allogreffes de Pleurodeles
813
e
Fig. 9. Greffon ventral double trois mois apres la greffe. Les parties reciproques,
issues de Panimal A, sont en cours de rejet et apparaissent en plus clair, alors que
les greffons B ont une pigmentation normale.
est considere comme definitivement tolere s'il persiste encore apres ce delai.
Le Tableau 2 rend compte du pourcentage de tolerance naturelle observee dans
les diverses series experimentales. Ce pourcentage particulierement eleve est
vraisemblablement du au fait que les greffons cutanes provenant des chimeres
sont testes sur des animaux temoins issus de la meme ponte.
(b) Pourcentage de tolerance des chimeres
Les chimeres recoivent quatre a six greffons provenant d'animaux temoins issus
de la meme ponte.
Les greffes de temoins sur chimeres ont ete pratiquees en meme temps que
les greffes de chimeres sur temoins analysees precedemment. Par exemple, deux
couples de chimeres servent de donneurs pour quatre temoins mais recoivent
en meme temps des greffons en provenance de ces quatre temoins. Cette methodologie est indispensable afin d'eviter de trop frequentes anesthesies des animaux
lors du prelevement du greffon et de son implantation.
52
E M B 32
814
P. GOUJON
Tableau 2. Pourcentage de tolerance naturelle des animaux temoins
Nombre d'animaux temoins
ayant vecu plus d'un an
apres la greffe
Nombre de greffons observes
Nombre de greffons toleres
apres 12 mois
Pourcentage de tolerance
Serie I
Serie II
Serie III
Serie IV
16
23
21
43
88
29
148
53
140
84
298
176
32
35
60
55
Tableau 3. Pourcentage de tolerance des greffes de temoins sur chimeres
Nombre de chimeres ayant
vecu plus d'un an apres la
greffe
Nombre de greffons observes
Nombre de greffons toleres
apres 12 mois
Pourcentage de tolerance
Serie I
Serie 11
Serie III
Serie IV
13
19
18
20
54
34
104
70
79
71
128
109
62
67
89
84
Les resultats indiques dans le Tableau 3 mettent en evidence une nette
augmentation du taux de tolerance des chimeres allogeniques. Cependant il est
toujours possible de trouver un donneur dont les greffons seront rejetes par une
chimere, surtout si Ton s'adresse a des donneurs issus d'une ponte differente
de la serie a laquelle appartient la chimere testee.
Dans le cas des couples reciproques, les deux chimeres manifestent toujours
des reactions de rejet ou de tolerance identiques vis-a-vis d'un meme temoin
utilise pour tester leur competence (Fig. 3). Ceci constitue une preuve supplementaire de la tolerance acquise par ces chimeres; en effet, un animal normal
etant naturellement tolerant a ses propres antigenes, les chimeres d'un couple
sont tolerantes aux deux groupes d'antigenes qu'elles renferment et presentent
la meme reaction a un troisieme groupe d'antigenes.
II est interessant de comparer les taux de tolerance naturelle rencontree a
propos des greffes de chimeres sur temoins avec ceux des greffes de temoins sur
chimeres (Fig. 10).
Pour garder toute sa signification, la comparaison doit se faire a l'interieur
de chaque serie experimentale. Ainsi, l'augmentation du taux de tolerance des
chimeres aux allogreffes est d'environ 30 %; de plus il est pratiquement le meme
pour chacune des quatre series experimentales.
La tolerance aux allogreffes de Pleurodeles
815
84
67
62
60
32
meres
55
35
: C: U
Serie 1
Serie II
Serie IH
Serie IV
Fig. 10. Comparaison graphique des pourcentages de tolerance chez
les temoins et les chimeres.
DISCUSSION
L'etude des allogreffes chez les animaux chimeres s'inscrit dans le cadre des
phenomenes de la tolerance acquise. Ainsi, Mintz & Silvers (1967) obtiennent
chez les Souris allopheniques une tolerance aux allogreffes en provenance des
deux lignees parentales et montrent que chaque animal est effectivement constitue de deux types de cellules distinctes derivant des blastocystes parentaux
(Mintz, 1971). Des resultats tout a fait comparables se rencontrent pour les
chimeres obtenues chez le Pleurodele.
Ainsi la tolerance entre les deux types cellulaires est complete dans les
chimeres, ce qui se traduit par leur viabilite. On retrouve chez les Amphibiens
l'absence de 'runt disease' deja signalee par Mintz a propos de la Souris. II y
a done une difference avec les experiences d'induction de la tolerance chez les
Mammiferes decrites par Billingham (1957) ou l'inoculation de cellules spleniques a un souriceau entraine frequemment une reaction du greffon contre
l'hote. Ceci provient du fait qu'il inocule des cellules immunocompetentes a un
souriceau qui n'a pas encore atteint sa maturite immunologique tandis que dans
les chimeres, le contact entre les cellules de lignees differentes s'etablit au tout
debut de la vie embryonnaire alors qu'il n'existe encore aucune cellule immunocompetente.
Les Souris allopheniques presentent un degre d'intrication des cellules d'origine
differente tel que la plupart des organes sont des mosaiques constitutes de
cellules issues des deux lignees parentales (Mintz, 1971). Par contre chez le
Pleurodele, le chimerisme est biparti, les parties anterieure et posterieure gardent
leur antigenicite d'origine comme le prouvent les greffes cutanees de chimeres
sur des animaux temoins. Les organes situes au niveau de la soudure peuvent
etre constitues de parties antigeniquement differentes comme le revelent les
greffons cutanes preleves assez longs et meme de parties morphologiquement
52-2
816
P. GOUJON
differentes comme l'indique l'observation du tractus urogenital (Houillon,
Charlemagne & Goujon, 1973).
II est d'autres exemples ou la persistance de l'antigenicite est encore plus
evidente sans meme tester les animaux, c'est le cas des chimeres realisees entre
especes differentes (Houillon, 1964).
Des resultats differents sont obtenus par Volpe (1971) chez les Anoures unis
en parabiose. Dans ce cas, deux embryons sont soudes cote a cote puis separes
au moment de la metamorphose. Si Ton greffe alors un des deux ex-parabiontes
sur un temoin qui le rejette, ce temoin rejettera ensuite l'autre animal du couple
en second set, ce qui traduit une grande parente antigenique entre eux. II
pourrait ainsi se produire dans une parabiose un melange d'antigenes, alors que
dans les chimeres d'Urodeles les tissus d'antigenicite differente demeurent
nettement delimiters. Toutefois l'auteur envisage egalement l'hypothese selon
laquelle la sensibilisation du temoin au deuxieme ex-parabionte serait due non
pas au tissu greffe lui-meme, mais aux cellules sanguines qu'il contient et qui
sont effectivement d'origine mixte. Dans le cas des chimeres d'Urodeles, un tel
melange de cellules sanguines n'aurait par contre pas d'effet sur revolution des
greffes de peau en premier set.
Les deux chimeres d'un couple se tolerent mutuellement. Cette tolerance est
induite par la greffe a l'etat embryonnaire; elle est reciproque puisque chaque
animal dans un couple se comporte simultanement comme donneur et receveur
pour son partenaire.
Une tolerance du meme ordre s'obtient egalement chez les Amphibiens apres
l'echange de territoires cutanes entre embryons (Clark & Newth, 1972) ou par la
greffe en parabiose (Volpe & Gebhardt, 1966).
Les chimeres allogeniques ont un systeme immunitaire fonctionnel puisque
toutes les chimeres etudiees se sont revelees capables de rejeter les allogreffes
de peau. Charlemagne (1972) indique meme chez les Pleurodeles chimeres une
stimulation permanente du systeme lymphoide sans qu'apparaisse le moindre
signe de rejet, tant au niveau de la partie anterieure que de la partie posterieure.
Par contre le meme auteur montre que des chimeres heterospecifiques PleurodeleTriton alpestre sont incapables de rejeter aussi bien les greffes de peau de
Pleurodele que les greffes de Triton alpestre, ce qui traduit un blocage de leur
systeme immunitaire.
La tolerance des chimeres aux allogreffes de peau est accrue par rapport a la
tolerance naturelle rencontree chez les animaux temoins. Elle resulte d'une
reconnaissance par chaque hemi-partie d'un groupe d'histocompatibilite different du sien. De meme les Anoures unis en parabiose durant la vie embryonnaire
rejettent les greffes de peau plus lentement que les animaux normaux (Volpe,
1971). Chez les chimeres de Pleurodele, 1'augmentation de la tolerance, evidente
du point de vue statistique, s'est revelee encore plus nette dans une des series
experimentales ou vraisemblablement seulement deux groupes d'histocompatibilite etaient en cause. Dans cette serie particuliere, les chimeres constitutes
La tolerance aux allogreffes de Pleurodeles
817
de deux parties antigeniquement differentes toleraient tous les animaux de
la meme ponte alors que les chimeres constitutes de deux parties antigeniquement semblables ne toleraient que les animaux appartenant au meme groupe
qu'elles.
Seule la realisation de chimeres entre deux souches histocompatibles differentes permettra d'obtenir des animaux susceptibles de tolerer a 100% les
allogreffes en provenance de ces deux souches.
RESUME
Des chimeres sont realisees chez le Pleurodele (Amphibien Urodele) en associant la partie
anterieure d'un embryon avec la partie posterieure complementaire d'un autre embryon.
L'echange reciproque de parties homologues entre deux embryons permet d'obtenir un
couple de chimeres allogeniques reciproques. Les greffes de peau realisees a l'etat adulte
entre les deux partenaires d'un couple sont tolerees a 100%. Chaque hemi-partie d'une
chimere conserve son antigenicite d'origine. La tolerance des chimeres aux allogreffes de
peau est en moyenne de 30 % superieure a la tolerance naturelle rencontree chez le Pleurodele.
Ce travail a puetrepoursuivi grace a l'aidefinancierede la DGRST (Contrat n° 72-7-0306).
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{Regu le 10 Mai 1974, revise le 4 Juillet 1974)
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