PDF

J. Embryol. exp. Morph. Vol. 32, 2, pp. 4J7-430, 1974
417
Printed in Great Britain
Etudes expérimentales sur le rôle
des somites au cours des premiers stades du
développement du membre antérieur
chez l'embryon du Chélonien
Emys orbicularis L.
Par J. VASSE1
Institut Pasteur
SUMMARY
Experimental study on the role of the somites during the early
stages of development of the front limbs of the embryo of the
chelonian Emys orbicularis L.
Ablation of postotic somites 6—13 on one side in embryos of Emys orbicularis L. at the
developmental stage when 20-23 somite pairs were present, led to arrest of forelimb-bud
development in the somatopleure adjacent to the ablated somites on the operated side.
Limb development in the somatopleure adjacent to intact somites on the operated side
was unaffected, attaining the same stage as on the non-operated side. Ablation at later
stages (25-33 somite pairs) did not prevent development of the limb adjacent to the ablated
somites. When a part of the prospective somatopleure was injured, the remaining part
formed a small limb-bud. When an obstacle was placed between the somatopleural mesoderm
and the adjacent somite, development of the somatopleure stopped at this level.
These results corroborate those obtained from previous studies in various reptilian
embryos concerning the role of the ventral somite extensions as activators of proliferation
in the somatopleural mesoderm. Injury to the ventral extension alone led to serious disturbances in the somatopleural mesoderm adjacent to this somite.
INTRODUCTION
On sait que chez divers embryons de Reptiles les somites S6 à S13 (S^ désignant le xè somite postotique) envoient des prolongements ventraux dans le
territoire de la somatopleure situé au même niveau (van Bemmelen, 1889;
Mollier, 1895; Corning, 1900; Milaire, 1957; Raynaud, 1962; Raynaud &
Vasse, 1968, 1969; Vasse & Pieau, 1970). L'étude de la série de modifications
histologiques survenant dans ce territoire après le contact des prolongements
ventraux avec la somatopleure et ensuite après la pénétration de l'extrémité
des somites dans l'ébauche du membre antérieur a conduit à émettre l'hypo1
Adresse de Vauteur: Institut Pasteur - 20, rue des Moulins, 95110 Sannois, France.
27-2
418
J. VASSE
thèse d'un rôle des somites dans le développement de cette ébauche: rôle
inducteur de la prolifération du mésoderme somatopleural; rôle de participation matérielle à la constitution de l'ébauche du membre (Raynaud & Vasse,
1968, 1969; Vasse & Pieau, 1970; Vasse, 1973).
Les résultats des premières expériences corroborent cette hypothèse, tant
ceux fournis par l'étude autoradiographique chez deux espèces de Chéloniens
{Testudo graeca L. et Emys orbicularis L., Vasse, 1973) que ceux de la microchirurgie chez l'embryon de Lacerta viridis L. où Raynaud (19726), après
ablation du somite, n'observe en culture in vitro aucun épaississement de la
somatopleure situé au même niveau. Aussi avons nous entrepris l'ablation de
somites dans la série S6 à S]3 chez l'embryon de Cistude (Emys orbicularis L.).
MATERIELS ET METHODES
Les expériences ont été effectuées sur des embryons de Cistude (Emys
orbicularis L.). Les femelles adultes sont capturées au moment de la ponte
dans les étangs de la Brenne (Indre). Elles pondent au laboratoire dans des
terrariums aménagés avec un abri en matière plastique et un bassin. Beaucoup
de femelles font une rétention d'œufs. Nous avons constaté que les œufs
pouvaient séjourner jusqu'à 14 jours dans le corps de la femelle sans que les
embryons se développent apparemment: leur développement reprenant à
l'étuve normalement après ce laps de temps. Au delà, des anomalies apparaissent dans le développement. Pour l'incubation, les œufs ont été placés dans des
cristallisons ou sur des plateaux, sur du coton sec et recouverts de coton. La
température d'incubation a été de 25 à 26 °C. La description des premiers stades
du développement du membre a été donnée dans des publications précédentes
(Vasse, 1973). Nous utiliserons une chronologie des stades en les définissant par
le nombre de paires de somites.
Les opérations de microchirurgie sur les embryons ont été réalisées en salle
stérile. Elles ont consisté en ablations de somites ou de portions de somites
de la série S6 à S13 ou en dehors du territoire du membre, ou en lésion du territoire somatopleural présomptif de membre (avec ou sans ablation de somites).
Elles ont été effectuées in ovo à l'aide d'aiguilles à coudre usées à la meule puis
polies sur une pierre d'Arkansas. L'aire vasculaire adhérant à la coquille dès
le 1er jour de l'incubation, la coquille a été enlevée au préalable avec des pinces
fines, par petits éclats, au dessus de l'aire vasculaire et de l'embryon (repérés
par mirage des œufs). Après l'opération, la coquille est refermée avec un
morceau de cellophane dont les bords sont appliqués sur la coquille par dépôt
de paraffine à l'aide d'un fin pinceau. En général, un des côtés de l'embryon est
opéré, l'autre est gardé comme témoin.
Des œufs fécondés (182) ont été ouverts. [Un œuf fécondé présente une petite
tache blanche sur la coquille apparaissant quelques heures à 1 jour après la
mise en incubation. Cette tache s'agrandit au cours du développement. Elle
Développement
du membre antérieur chez Emys
419
ne représente pas l'aire vasculaire qui ne sera visible, par mirage des œufs, que
5 à 6 jours après.] La mortalité a été élevée à cause surtout des risques de lésion
de l'aire vasculaire (quand on pratique un volet dans la coquille) et d'infection
par les moisissures. Seuls ont été retenus pour la présente étude 23 embryons qui
étaient en bon état au moment de la fixation dans le liquide de Bouin, 1, 2, 3 ou
4 jours après l'opération: à 25-26 °C, ces embryons avaient formé de 3 à 12
somites supplémentaires, ce qui est suffisant pour pouvoir interpréter les
différences entre l'ébauche du côté opéré et celle du côté témoin. Nous n'avons
pas trop allongé le temps de développement après l'opération de manière à
pouvoir observer les relations des somites avec la somatopleure. Les embryons
ont été étudiés à la loupe binoculaire puis histologiquement (coupes sériées
transversales à 7,5 jum; coloration Hémalun-Eosine).
RESULTATS
Différentes interventions ont été réalisées: (1) ablation, à différents stades, de
somites ou de portions de somites situés soit entre les territoires présomptifs
du membre antérieur et du membre postérieur soit dans la série S6-S13; (2)
interposition d'un obstacle entre un de ces somites et le territoire de la somatopleure situé au même niveau; (3) lésion d'une portion de somatopleure du
territoire présomptif du membre antérieur, avec ou sans ablation des somites
du niveau de l'opération.
Pour faciliter la description des résultats de ces interventions, les embryons
opérés seront répartis en 5 groupes (Tableau 1).
1er groupe d'embryons [ablation aux stades 19, 22, 30 paires de somites, de
somites situés entre les territoires présomptifs du membre antérieur et du
membre postérieur] : aucune anomalie n'a été observée dans le développement
des membres chez les embryons fixés 2 à 4 jours après l'opération.
2ème groupe d'embryons [ablation de somites dans la série S6-S13, à un stade
précédant la formation de l'ébauche du membre (stade 20 paires de somites, par
exemple) ou au 1er stade de cette formation (stade 21-23 paires de somites)]: le
soulèvement de l'ébauche, du côté opéré, est interrompu juste au niveau des
somites enlevés et ailleurs est semblable au côté témoin, ce qui conduit au
développement d'une ou de deux petites ébauches selon la position des somites
enlevés, respectivement au niveau postérieur du territoire présomptif du membre
ou au milieu de ce territoire (Fig. IB). Aux stades opérés (Fig. IA et ID),
l'extrémité du prolongement ventral des somites S6 à S9 arrive au contact de la
somatopleure peu épaissie (Fig. 2A). Trois jours après l'opération, dans la
portion de somatopleure située en face des somites enlevés, le développement
n'a pas dépassé le stade opératoire : sur la Fig. 2C, on n'observe aucune régionalisation dans le mésoderme somatopleural peu épaissi, pas de crête apicale
ni même d'épaississement dans l'ectoderme somatopleural. Dans l'ébauche
du membre du côté témoin, la Fig. 2D montre un mésoblaste basophile
Lésion du prolongement ventral du somite
dans la série S6-S13 (4ème groupe d'embryons)
Lésion d'une partie de la somatopleure
correspondant au territoire du membre
(5èms groupe d'embryons)
Ablation de somites dans la série S 6 -S 13 à
des stades plus avancés (3ème groupe
d'embryons)
Ablation de somites entre les territoires
présomptifs du membre antérieur et du
membre postérieur (1er groupe d'embryons)
Ablation de somites dans la série S 6 -S 13 à
des stades précoces (2ème groupe d'embryons)
Nature de l'opération
28
28
39
29
30
28; 31
29
31
30; 32
33
39
39
28
32
29
31
32
19
22
30
20
21
22
23
25
26
28
30
33
22
23
20
25
26
Stade de l'embryon
au moment de
la fixation
(en nombre de
paires de somites)
Résultats de l'opération sur le
développement du membre
d'interventions
très faible
au
Arrêt du développement dans la partie
lésée
Développement de la partie restée saine bien
qu'à une vitesse inférieure à celle du côté
témoin
Vitesse de développement
niveau des somites atteints
Pas d'arrêt de développement en face des
somites enlevés bien que l'ébauche du
membre soit moins soulevée à leur niveau
Pas d'arrêt de développement au niveau des
somites enlevés
Arrêt de développement en face des somites
enlevés; développement continuant en face
des somites laissés en place
Aucun effet sur le développement ultérieur
des membres de différents types
Stade de l'embryon
au moment de
l'opération
(en nombre de
paires de somites)
Tableau 1. Ejfets sur le développement
a
to
<
>
Développement
du membre antérieur chez Emys
421
(provenant du mésoderme somatopleural et des cellules dissociées de l'extrémité
du prolongement somitique) en pleine proliférationau moment de la fixation
(stade 30 paires de somites) ; une crête apicale à structure radiaire s'est formée
dans l'épiblaste.
En face des somites laissés en place du côté opéré, la somatopleure s'est
soulevée en une ébauche de membre, au même stade que du côté témoin, aussi
bien pour le mésoblaste que pour l'épiblaste, en particulier pour la crête apicale.
Dans le cas d'une opération au niveau des somites médians (ablation de S.
et S9; S9 et S10; ou S8, S9 et S10), deux petites ébauches se sont développées
ainsi, respectivement antérieure et postérieure à la blessure. La crête apicale
ne s'est formée que dans les régions au niveau de S 9 -S 10 -S n , si ces somites
étaient conservés. Même si seulement 2 somites étaient conservés (S u , S12 par
exemple), la petite ébauche se soulevant à leur niveau a formé une crête. Après
ablation de ces 2 somites, une seule petite ébauche est apparue de S6 à S10 avec
une crête au niveau de S9-S10.
Aux stades opérés ici, l'ébauche du membre antérieur s'est donc comportée
de façon segmentaire: elle a présenté une organisation en rapport avec le niveau
somitique.
Dans un cas, le soulèvement de l'ébauche du membre n'a pas repris exactement en face du premier somite intact après la série des somites enlevés. L'étude
histologique a révélé que le rein embryonnaire avait été déplacé au cours de
l'opération et se trouvait, à ce niveau, entre l'extrémité du somite et la somatopleure. La somatopleure est restée au même stade de développement depuis le
moment de l'opération. Les tubules rénaux poussés jusque contre l'ectoderme
n'ont fait obstacle qu'entre le somite et le mésoderme somatopleural. Cependant
l'ectoderme, comme le mésoderme, n'a pas évolué.
3ème groupe d'embryons [ablation de somites dans la série S6-S13, au 2ème
stade de la formation de l'ébauche du membre (stade 25-26 paires de somites)] :
du côté opéré, en face des somites enlevés, l'ébauche du membre paraît sur
la Fig. 1C nettement moins soulevée que du côté témoin mais il n'y a pas
d'interruption dans cette ébauche comme dans le cas des embryons du 2ème
groupe. L'examen histologique (Fig. 3A) a montré que seule la partie basale de
l'ébauche faite de mesenchyme lâche était réduite d'où, à l'observation à la
loupe, un aspect moins surélevé de l'ébauche. Néanmoins celle-ci dans sa
structure a atteint au moment de la fixation (au stade 30-32 paires de somites)
le même stade que celui de l'ébauche du côté témoin aussi bien pour le mésoblaste
basophile que pour la crête apicale se formant dans l'épiblaste (pratiquement
aussi haute) (Fig. 3 A, B).
L'ablation de somites chez des embryons plus âgés (stades 28 à 33 paires de
somites) a été également sans effet sur l'évolution ultérieure de l'ébauche.
4ème groupe cTembryons [essai d'ablation de somites au 1er stade de formation
de l'ébauche du membre (stade 21-23 paires de somites)] : la Fig. IE montre une
ébauche du côté opéré bien moins soulevée que du côté témoin et cependant
422
J. YASSE
é.m.d.l
Développement
du membre antérieur chez Emys
423
on n'observe pas de somites lésés. L'étude histologique révèle que c'est seulement le prolongement ventral des somites qui a été lésé (dans sa partie dermatome); la partie dorsale, seule visible à la loupe, est saine (Fig. IE). Dans le
cas des premiers somites (S6 à S9), le somite a été séparé de la vésicule terminale
déjà en place dans l'ébauche au stade opéré (stade 23 paires de somites). Après
l'opération, un autre prolongement somitique s'est reformé: il n'est pas en bon
état, le dermatome terminal est lésé et plus ou moins pycnotique (Fig. 3 C). Bien
qu'ainsi une bonne partie du somite ne soit pas touché par l'opération, l'ébauche
du membre à son niveau s'est montrée peu développée (Fig. 3C, D); peu soulevée
par rapport au côté témoin, elle comporte très peu de mésoblaste basophile et,
corrélativement, Pépiblaste est peu modifié; il n'a jamais formé de crête à aucun
niveau (étant tout au plus basophile et à peine épaissi) bien que le stade atteint
par l'embryon soit de 32 paires de somites (une crête commence à apparaître
dans le développement normal du membre antérieur aux stades 28-30 paires de
somites).
5ème groupe d'embryons (lésion d'une portion de somatopleure à divers stades
avec ou sans ablation de somites): nous ne considérerons que les embryons
n'ayant pas subi d'ablation de somites ou ceux pour lesquels cette ablation a
été réalisée au stade 25-26 paires de somites. La somatopleure a été lésée
sur le bord externe de l'ébauche du membre qui a présenté, en coupe transversale, 2 parties bien distinctes-(1) une partie interne du côté du somite, saine,
avec un mésoblaste basophile dense et un épiblaste, au dessus, basophile,
épaissi et même, au niveau S 10 -S n , commençant à former une crête apicale.
FIGURE 1
Photographies d'embryons d'Emys orbicularis L.
(A). Embryon non opéré de 23 paires de somites au 1er stade de formation de l'ébauche du membre antérieur: les prolongements ventraux des somites S6 à S u arrivent
au contact de la somatopleure qui commence à s'épaissir en face des premiers
somites. S12 n'a pas encore de prolongement ventral. (S6 = 6ème somite postotique;
S12 = 12ème somite postotique; é.m.a. — ébauche du membre antérieur.)
(B). Embryon du groupe 2, de 30 paires de somites. Après ablation au stade 21 paires
de somites, des somites S8 et S9, le soulèvement de l'ébauche du membre gauche s'est
interrompu a leur niveau, ce qui a conduit à la formation de 2 petites ébauches
l'une craniale, l'autre caudale.
(C). Embryon du groupe 3, de 32 paires de somites. Après ablation, au stade 26 paires
de somites, des somites S9 et Si0, la blessure s'est un peu refermée; l'ébauche du
membre droit (é.m.d.) paraît nettement moins soulevée.
(D). Partie agrandie de l'embryon de la Fig. 1 A pour montrer les relations des
premiers somites avec la somatopleure. (S6 = 6ème somite postotique; S12 =
12ème somite postotique; é.m.a. = ébauche du membre antérieur.)
(E). Embryon du groupe 4, de 32 paires de somites. Les somites S8, S9, S10 ne
paraissent pas touchés. L'étude histologique a révélé que leurs prolongements
ventraux ont été lésés au stade 23 paires de somites. L'ébauche droite est moins
soulevée dans sa partie médiane et craniale.
424
J. VASSE
t flèche
Développement
du membre antérieur chez Emys
425
[Avec néanmoins un retard de développement par rapport à l'ébauche témoin
où la crête est mieux différenciée.] (2) Une partie externe, lésée, avec un mésoblaste peu dense, recouvert par un épiblaste cicatriciel n'ayant pas réagi au
mésoblaste. La crête ne se formant que dans la partie interne, a été remplacée
dans la partie externe par un épiblaste cicatriciel ou par un bourrelet cicatriciel
où on observe des cellules pycnotiques.
DISCUSSION
Ces résultats obtenus chez l'embryon çYEmys orbicularis L. mettent en
évidence le rôle, dans l'initiation du membre antérieur, des somites S6 à S13
et du territoire de la somatopleure situé au même niveau. Il faut que la structure
du somite et celle de la somatopleure soient conservées, aux premiers stades,
pour qu'une ébauche puisse se constituer normalement.
En effet, après ablation d'un ou de plusieurs somites de la série S6 à S13, à
un stade précédant la formation de l'ébauche du membre, dans le cas où le
territoire de la somatopleure n'est pas lésé, on n'observe aucune évolution de ce
territoire en face du ou des somites enlevés : l'état de la somatopleure est resté
celui du stade opératoire de 1 à 3 jours après l'opération, alors que du côté
témoin de l'embryon une ébauche de membre s'est soulevée nettement, s'est
organisée avec un mésoblaste basophile abondant et, corrélativement, dans
l'épiblaste, une crête apicale haute. En face des somites laissés en place, l'ébauche
se soulève avec une organisation semblable à celle du côté témoin et en relation
avec le niveau somitique. Ainsi l'organisation de l'ébauche aux premiers stades
est de nature segmentate; à chaque niveau transversal, sa structure dépend du
somite qui se trouve en face et chaque somite a une individualité propre: le
développement de l'ébauche de part et d'autre de la blessure s'est déroulé
FIGURE 2
Ebauches de membre antérieur coupées transversalement chez des embryons
(ÏEmys orbicularis L.
(A). Embryon de 20 paires de somites. La vésicule terminale d'un somite (v.S.) touche
l'angle latérodorsal de la cavité cœlomique {a.c). La somatopleure (s.) n'est
pratiquement pas encore soulevée en ébauche de membre.
(B). Embryon de 25 paires de somites. La vésicule somitique {v.S.) a été poussée,
par la croissance du prolongement ventral du somite (pr.S.), dans le mésoderme
somatopleural (m.s.) de l'ébauche du membre.
(C). Embryon de 30 paires de somites; ébauche du membre, du côté opéré: après
ablation du 9ème somite (a.S.), au stade 21 paires de somites, la somatopleure (s.)
ne s'est guère épaissie 3 jours après. La flèche indique un accolement de l'endoderme (end.) avec l'ectoderme somatopleural (ect.) qui s'est produit accidentellement
au cours de l'opération. A comparer à la Fig. 2D.
(D). Même embryon qu'en Fig. 2C; ébauche du membre du côté témoin, au
niveau du 9ème somite: nettement soulevée, cette ébauche est constituée d'un mésoblaste basophile (m.b.) abondant et dans l'épiblaste (ép.) une crête apicale (cr.)
s'est différenciée.
426
J. YASSE
a-vi
D
Développement
du membre antérieur chez Emys
427
normalement jusqu'à la formation d'une crête apicale haute quand les somites
conservés étaient postérieurs, et ceci indépendamment des autres régions de
l'ébauche. L'évolution ultérieure des petites ébauches ainsi formées dépendra
sans doute de la densité du mésoblaste basophile: plus elles seront formées
antérieurement et moins elles auront de chance d'évoluer (en particulier, au
niveau de S6-S7-S8, le mésoblaste ne sera pas suffisamment dense et une crête
ne pourra se former dans l'épiblaste). Au contraire les ébauches formées au
niveau postérieur du territoire présomptif du membre pourront évoluer plus
longtemps (leur mésoblaste étant plus dense).
Quand la somatopleure est en partie lésée, les somites étant à ce niveau
intacts, une petite ébauche seulement se forme, là où le territoire de la somatopleure est resté sain. Si le mésoblaste est assez dense et au niveau S 9 -S 10 -S u ,
une crête peut se former dans l'épiblaste. Mais la formation de cette crête est
gênée par le bourrelet cicatriciel formé par l'épiblaste de la partie atrophiée
de l'ébauche. On ne peut dire si une régulation ultérieure conduirait, malgré
cela, au développement d'une petite ébauche normale car cette ébauche a
déjà subi un retard de développement important par rapport à l'ébauche
témoin.
Si l'ablation des somites est effectuée au 1er stade de la formation de l'ébauche
du membre, l'état de la somatopleure au niveau des somites enlevés reste celui
du stade opératoire. Mais à partir du stade 2 (25-26 paires de somites), l'opération n'arrête pas l'évolution ultérieure de l'ébauche. Cette évolution n'a été
suivie que jusqu'à la formation de la crête mais l'identité de stade du côté
opéré et du côté témoin (pratiquement pas de retard dans le développement du
côté opéré) est en faveur d'un développement ultérieur normal. Il semble donc
FIGURE 3
Ebauches de membre antérieur coupées transversalement chez des embryons
A'Emys orbicularis L.
(A). Embryon de 32 paires de somites; ébauche du membre, du côté opéré: après
ablation du lOème somite (a.S.) la partie basale de l'ébauche faite de mesenchyme
lâche (m./.) est réduite; le mésoblaste basophile (m.b.) est dense; dans l'épiblaste
(ép.), une crête apicale (cr.) s'est différenciée. A comparer à la Fig. 3B.
(B). Même embryon qu'en Fig. 3A; ébauche du membre, du côté témoin: crête
apicale (cr.) et mésoblaste basophile (m.b.) ont la même structure qu'en Fig. 3 A.
m.l. = mesenchyme lâche.
(C). Embryon de 32 paires de somites; ébauche du membre, du côté opéré; lésion, au
stade 23 paires de somites, du prolongement ventral du 9ème somite (pr.S.), qui est
séparé de la vésicule somitique (v.S.) restée dans l'ébauche: cette dernière est peu
soulevée, comporte peu de mésoblaste basophile (m.b.) et pas de crête dans l'épiblaste (ép.). A comparer à la Fig. 3D.
(D). Même embryon qu'en Fig. 3C; ébauche du membre, du côté témoin: plus
haute que l'ébauche du côté opéré avec un mésoblaste basophile (m.b.) dense et une
crête apicale (cr.) dans l'épiblaste.
428
J. VASSE
que l'action des somites sur la somatopleure cesse dès le stade 25-26 paires de
somites. La prolifération du feuillet basai du mésoderme somatopleural encore
visible au stade 30 paires de somites pourrait continuer après l'impulsion
donnée par les somites aux premiers stades. Mais, aux stades 25 à 28 paires de
somites, la vésicule terminant le prolongement somitique a pénétré profondément dans l'ébauche du membre (Fig. 2B) et cette partie du somite échappant
à l'ablation pourrait continuer à agir sur la somatopleure. Cependant, chez les
embryons du groupe 4, la vésicule terminale des premiers somites séparée du
prolongement somitique est restée en place dans l'ébauche: elle n'a cependant
pas pu, seule, faire développer l'ébauche. La lésion des prolongements somitiques qui a été réalisée là, à un stade précoce, a gêné considérablement le
développement ultérieur de l'ébauche bien moins développée que celle (opérée)
des embryons du groupe 3 : on y observe un mésoblaste basophile peu abondant
et corrélativement un épiblaste peu modifié (pas de crête) ; le retard de développement par rapport à l'ébauche témoin est considérable.
Il semble bien que les somites n'agissent au 1er stade que sur le mésoderme
somatopleural et pas sur l'ectoderme: un obstacle entre les somites et le mésoderme somatopleural empêche le développement du mésoderme mais également
de l'ectoderme somatopleural qui ne réagit pas directement à l'influence
somitique; la crête se formant dans l'ectoderme sous l'action du mésoderme
après que ce dernier ait subi l'influence somitique.
Cette influence du somite sur le mésoderme somatopleural se fait à faible
distance : nous n'avons pas rencontré d'effet de sommation d'action des différents somites qui aurait pu expliquer la plus grande activité de la région S9 à
S n dans le développement normal et par conséquent l'apparition de la crête
d'abord dans cette région.
L'influence somitique est à court terme: en effet dès l'ablation d'un somite
au premier stade on observe un arrêt du développement de la somatopleure à
ce même stade 1.
Les résultats de la présente étude en ce qui concerne l'action du somite sur
le mésoderme somatopleural sont donc en accord avec ceux de l'étude des
relations somite/mésoderme somatopleural effectuée chez deux espèces de
Chéloniens au moyen de la technique autoradiographique : c'est au moment
du contact des prolongements somitiques avec la somatopleure que l'indice
de marquage atteint 0,4-0,5 dans le mésoderme somatopleural de l'ébauche du
membre alors qu'il est de 0,3 dans le mésoderme somatopleural non-membre
(Vasse, 1973). D'autres techniques mises en œuvre chez d'autres embryons de
Reptiles ont donné des résultats semblables: numération des mitoses dans la
somatopleure chez l'embryon d'Orvet (Raynaud, 1972 b), ablation microchirurgicale de somites chez l'embryon de Lacerta viridis L. en culture in
vitro (Raynaud, 1972 a).
Dans d'autres groupes de Vertébrés, la nécessité de la continuité des somites
et de la somatopleure aux premiers stades du développement du membre est
Développement
du membre antérieur chez Emys
429
une notion désormais classique: chez les Batraciens après les travaux d'Amano
(1960), de Finnegan (1963); chez les Oiseaux après ceux de Murillo-Ferrol
(1965), Pinot (1970), Kieny (1971). Il n'a pas été précisé quelle partie du somite
pouvait agir et la question se pose d'un équivalent chez les Batraciens et les
Oiseaux du prolongement somitique des Reptiles. Il devrait se trouver à
l'extrémité du somite, bien plus court que chez les Reptiles, et être représenté
également par une zone indifférenciée en dermatome et myotome et proliférant
activement.
Murillo-Ferrol en interposant une feuille de mica entre les somites et la
somatopleure a obtenu la formation de deux petites ébauches aux extrémités
antérieure et postérieure de la feuille de mica. L'ébauche caudale est la mieux
développée avec une crête apicale qui, bien que rudimentaire, est mieux différenciée que dans l'ébauche craniale. Seule l'ébauche caudale évoluera à
peu près normalement. Ceci rappelle beaucoup le cas où dans nos expériences 2
ébauches sont obtenues. Le nombre de somites en soi ne peut expliquer le
devenir différent de ces petites ébauches mais plutôt la position postérieure ou
antérieure des somites considérés. Or on sait que, chez les Reptiles à membres
rudimentaires, la longueur initiale de l'ébauche plus courte que chez les Reptiles à
membres complets est en rapport direct avec le nombre de somites émettant
un prolongement ventral entrant en relation avec la somatopleure: 4 chez
l'embryon d'Orvet, S6 à S9 (Raynaud, 1962; Raynaud & Vasse, 1968); 5 chez
l'embryon de Scelotes brevipes, S6 à S10 (Vasse, Gase & Renous, 1974; Raynaud et al. 1974); 8 chez les embryons de Reptiles à membres complets. La
comparaison des 2 types d'ébauches expérimentales et atrophiées nous conduit
ainsi à supposer que la déficience du membre rudimentaire ne serait pas due
seulement à une diminution du nombre de somites mais plus précisément à
une diminution du nombre de somites postérieurs émettant un prolongement
ventral. La déficience se fait d'ailleurs à partir du côté caudal. Une déficience
d'un somite du côté cranial a peu de chances de se produire dans un membre
atrophié car elle n'aurait pas beaucoup d'effets sur le développement du membre.
Il est néanmoins difficile d'expliquer la rudimentation en ne faisant intervenir
que le nombre de somites postérieurs puisqu'une ébauche expérimentale formée
en face de 2 somites (S n , S12) forme une crête apicale et commence son développement apparemment normalement. Il faudra donc reprendre ces expériences
pour suivre plus longtemps le devenir des petites ébauches expérimentales, au
moins jusqu'à la formation des différents segments du membre et ainsi pouvoir
les comparer aux ébauches atrophiées.
TRAVAUX CITES
AMANO, H. (1960). Role of the somitic tissue in the limb development of the urodelan
Amphibia. Archs Biol., Liège 71, 343-346.
VAN BEMMELEN, J. F. (1889). Ueber die Herkunft der Extremitäten- und Zungenmuskulatur
bei Eidechsen. Anat. Anz. 4, 240-255.
430
J. V A S S E
CORNING, H. K. (1900). Ueber die Entwicklung der Kopf- und Extremitätenmuskulatur
bei Reptilien. Morph. Jb. 28, 28-104.
FINNEGAN, C. V. (1963). Observations of dependent histogenesis in salamander limb development. J. Embryo/, exp. Morph. 11, 325-328.
KiENY, M. (1971). Les phases d'activité morphogène du mésoderme somatopleural pendant
le développement précoce du membre chez l'embryon de Poulet. Annls Embryol. Morph.
4, 281-298.
MILAIRE, J. (1957). Contribution à la connaissance morphologique et cytochimique des
bourgeons de membres chez quelques Reptiles. Archs Biol., Liège 68, 429-512.
MOLLIER, S. (1895). Die paarigen Extremitäten der Wirbelthiere. II. Das Cheiropterygium.
Arb. anat. Inst., Weisbaden {Anatomische Hefte), 5, 435-529.
MURILLO-FERROL, N. L. (1965). Etude causale de la différenciation la plus précoce de
l'ébauche morphologique des membres. Analyse expérimentale chez les embryons d'Oiseaux. Acta anat. 62, 80-103.
PINOT, M. (1970). Le rôle du mésoderme somitique dans la morphogenèse précoce des
membres de l'embryon de Poulet. J. Embryol. exp. Morph. 23, 109-151.
RAYNAUD, A. (1962). Etude histologique de la structure des ébauches des membres de l'embryon d'Orvet (Anguis fragilis L.) au cours de leur développement et de leur régression.
C. r. hebd. Séanc. Acad. Sei., Paris 254, 4505-4507.
RAYNAUD, A. (1972A). Morphogenèse des membres rudimentaires chez les Reptiles: un
problème d'embryologie et d'évolution. Bull. Soc. zool. Fr. 97, 469-485.
RAYNAUD, A. (19726). Culture in vitro de tronçons de corps déjeunes embryons de Reptiles;
expériences d'ablation et de greffes de somites. Cr. hebd. Séanc. Acad. Sei., Paris 215,
1171-1174.
RAYNAUD, A., GASC, J.-P., VASSE, J., RENOUS, S. & PIEAU, C. (1974). Relations entre les
somites et les ébauches des membres antérieurs, chez les jeunes embryons de Scelotes
brevipes (Hewitt). Bull. Soc. zool. Fr. 99, 165-173.
RAYNAUD, A. & VASSE, J. (1968). Les relations entre les somites et les ébauches des membres
antérieurs chez l'embryon d'Orvet (Anguis fragilis L.). Archs Anat. microsc. Morph, exp.
57, 227-254.
RAYNAUD, A. & VASSE, J. (1969). Les relations entre les somites et la crête de Wolff, chez les
embryons de Reptiles. Archs Biol., Liège 80, 95-120.
VASSE, J. (1973). Etude autoradiographique des premiers stades du développement de l'ébauche
du membre antérieur chez deux espèces de Chéloniens (Testudo graeca L. et Emys orbicularis L.). / . Embryol. exp. Morph. 29, 585-600.
VASSE, J., GASC, J.-P. & RENOUS, S. (Mme) (1974). Les membres rudimentaires chez l'adulte
et chez l'embryon de Scelotes brevipes (Hewitt) (Scincidae, Saurid). Annls Embryol. Morph.
(sous presse).
VASSE, J. & PIEAU, C. (1970). Les premiers stades de la formation de l'ébauche du membre
antérieur chez l'embryon de Tortue mauresque (Testudo graeca L.). Annls Embryol. Morph.
3, 399-409.
{Reçu le 30 janvier 1974)