Pre?sentation Blanchard

Danser sur la corde
Journal 1942 – 1946
Du même auteur
Les Lys qui pourrissent, Imprimerie Girault, 1929.
Malebolge, Éditions René Debresse, 1934.
Solidité de la chair, Éditions René Debresse, 1935.
Sartrouville, Éditions René Debresse, 1936.
Les Barricades mystérieuses, G.L.M., 1937.
Les Périls de la route, G.L.M., 1937.
C’est la fête et vous n’en savez rien, G.L.M., 1939.
Les Pelouses fendues d’Aphrodite, La Main à plume, 1943.
William Shakespeare : Douze sonnets, traduits de l’anglais et présentés
par Maurice Blanchard, Les Quatre Vents, 1944. G.L.M., 1947.
La Hauteur des murs, G.L.M., 1947.
Nous autres sans patrie, ronéotypé « aux dépens de l’État », 1947.
L’Homme et ses miroirs, Éditions du Cormier, 1949.
Le Monde qui nous entoure, La Part du Sable, 1951.
Le Pain la lumière, G.L.M., 1955.
Éditions posthumes
William Shakespeare : Six sonnets, texte anglais avec deux traductions :
François-Victor Hugo et Maurice Blanchard, G.L.M., 1970.
Les Barricades mystérieuses, suivi de Les Périls de la route, G.L.M., 1974.
Débuter après la mort, Plasma, 1977.
C’est la fête et vous n’en savez rien, suivi de La Hauteur des murs, Plasma, 1979.
Les Barricades mystérieuses, Plasma, 1982.
L’Homme et ses miroirs, Arcane 17, 1982.
Lettres inédites, Le Courrier du Centre international d’études poétiques,
n° 180, 1988.
Maurice Blanchard, présentation, choix de textes de Pierre Peuchmaurd,
Poètes d’aujourd’hui/Seghers, 1988.
Maurice Blanchard, sa biographie par lui-même et quelques souvenirs de
son enfance à Montdidier, Amiens, 1990.
Quatorze juillet, Myrddin, 1990.
Le Poil de Gloster, Myrddin, 1991.
Maurice Blanchard, le matériau résiste encore, textes rassemblés et
présentés par Pierre Peuchmaurd, Éditions du Rewidiage, 1992.
Les Barricades mystérieuses, Poésie/Gallimard, 1994.
Maurice Blanchard
Danser sur la corde
Journal 1942 – 1946
Présentation et notes de Pierre Peuchmaurd
L'ETHER VAGUE
PATRICE THIERRY
37, rue Jean-Sizabuire
31400 TOULOUSE
Couverture : portrait de Maurice Blanchard
par Robert Lagarde.
Ouvrage publié avec le concours
du Centre Régional des Lettres Midi-Pyrénées.
© L'Ether Vague – Patrice Thierry, 1994.
ISBN 2 904 620 52 4
Présentation
par
Pierre Peuchmaurd
A Noël Arnaud
Le 3 août 1940, Maurice Blanchard jette un regard morne par sa
fenêtre : l’histoire tombe au-dehors, comme la suie. Il retourne à sa
table. Il écrit :
Monsieur le Maréchal, Chef de l’État français,
J’ai tout fait pour passer en Angleterre où je savais trouver du travail. Je n’ai pu réussir mais je suis coupable et je mérite la mort. Je
désire que vos services m’informent de l’heure et du lieu où je dois
me rendre pour recevoir les douze balles qui me sont dues ou la lame
de la guillotine. Cela vaudra mieux que mourir de faim après deux ou
trois semaines de douloureuse agonie. Le gouvernement pourrait
peut-être nommer un secrétaire d’État à l’Euthanasie qui appliquerait
le même traitement à tous les chômeurs. Seule resterait vivante la
race divine des fonctionnaires, divine donc immortelle, et qui comptait tant de créatures bloumeuses qui ont si bien préparé notre défaite.
Mes respects.
Blanchard, chômeur, 4 rue de Copenhague, Paris 8.
Ça y est, Blanchard a commencé sa guerre.
Cette lettre, par chance, n’aura pas de suites. Elle a dû s’égarer
quelque part ; la police de Vichy n’est pas encore totalement opérationnelle.
Dans le silence assourdissant de la défaite, dans l’humiliation du
don honteux que le vieillard a fait à la France de sa personne (sa
personne !), il faut vivre et faire vivre ceux dont on est responsable,
maintenir ce dont on est garant, ne rien céder de soi. Blanchard a
toujours pensé comme ça.
9
En 1940, Maurice Blanchard a cinquante ans. Ce n’est même plus
un homme jeune ; c’est encore, assez largement, un homme seul, à
cheval sur deux vies.
Le temps des « bagnes industriels » de sa jeunesse est révolu.
Une guerre, déjà, est passée là-dessus. Des avions ont volé ; certains
portaient son nom. Des livres sont parus, qui portent aussi son nom.
Du poète Maurice Blanchard, on sait à peu près tout. Un premier
livre publié sous pseudonyme en 1929 (à trente-neuf ans). Puis, coup
sur coup, de 1934 à 1939, Malebolge, Solidité de la chair,
Sartrouville, Les Barricades mystérieuses, Les Périls de la route,
C’est la fête et vous n’en savez rien ont fait retentir une des voix les
plus sauvages d’une époque qui ne manquait pas de voix fières et lui
ont valu l’amitié de Joë Bousquet, de René Char, de Paul Éluard,
ainsi – nous le verrons – que l’admiration de quelques jeunes gens.
Le camp est choisi, c’est celui du surréalisme, même si, trop essentiellement solitaire comme trop prisonnier du travail, Blanchard ne
vient jamais s’asseoir à la table de famille.
Son travail, depuis plus de vingt ans, c’est la construction aéronautique. En 1924, l’hydravion « Blanchard M.B. 3 » a battu deux
records mondiaux d’altitude. Blanchard, faute de moyens financiers,
n’a pu rester longtemps à son compte, mais depuis lors il n’a cessé
d’occuper des postes de responsabilité chez les principaux constructeurs aériens : chez Farman, chez Blériot, chez Cams-Potez. Il est
même, si l’on veut tout savoir, chevalier de la Légion d’honneur au
titre d’ingénieur aéronautique depuis 1923.
Comment concilie-t-il cela avec la poésie ? Il ne le concilie pas.
Centrale dans tout le surréalisme, la condamnation du travail n’est
peut-être jamais aussi virulente que sous la plume de Blanchard ; il
y revient sans cesse. C’est peut-être aussi la mieux informée.
Il ne le concilie pas, et cependant, en homme habitué depuis toujours à se battre sur tous les fronts, il écrira bientôt, dans sa postface aux Pelouses fendues d’Aphrodite : « Depuis 1917, construit des
machines nouvelles, pour aller plus vite, pour aller plus loin, travail
qui demande la même catégorie d’activité que pour écrire un poème,
exactement (...) Une petite différence toutefois, une faute peut tuer
l’équipage. »
Il ne le conciliait pas. La guerre, en lui donnant le loisir d’écrire le
journal qu’on va lire, lui permettra – un temps – de le faire.
Mais voyons.
En 1940, Blanchard est ingénieur à la Société d’appareillage de
précision. Après la fermeture de celle-ci pour cause de reddition
(voir la lettre à Pétain), il est attaché au service des Recherches
scientifiques du ministère de la Marine, puis, en janvier 1941, chef
10
du service Études-Avions de la SNCASO (Société nationale de
construction aéronautique du Sud-Ouest). Il en démissionne en avril
1942, quand on lui demande officiellement de collaborer.
Surprise : trois mois plus tard, le même homme devient chef du
bureau (parisien) des calculs du constructeur allemand Junkers,
celui dont les avions bombardaient Guernica. Que s’est-il passé ? Il
s’est passé l’entrée en Résistance.
Autant le dire tout de suite : nous ne savons pas grand-chose du
travail de Blanchard dans la Résistance. S’il avait une vie double, il
menait aussi, d’une certaine manière, une ou plusieurs doubles vies.
En se taisant, simplement. De même que ses proches, sa femme, ses
fils, ne savaient rien, ou presque, de son activité « littéraire », ils ne
surent rien, ou presque, de sa résistance, même après la guerre.
Ailleurs que dans ses poèmes – et, par remarquable exception, dans
ce journal – Blanchard est un bloc de silence. Il faut y voir, me
semble-t-il, une sorte de modestie farouche — ou simplement de
l’indifférence à ce qu’il considère comme allant de soi.
On s’en tiendra donc à ce qu’on sait, c’est-à-dire aux attendus de
la croix de guerre qui lui fut décernée le 10 octobre 1945 :
« Agent informateur ayant fait preuve d’une volonté tenace de
servir, en même temps que d’une grande compétence en matière
aéronautique. A donné au réseau de renseignements un travail particulièrement remarquable par sa précision et sa valeur technique,
apportant ainsi une aide des plus efficaces au combat et à la victoire. »
On n’en apprendra guère plus, mais on n’a pas de mal à comprendre. A une date déterminée, Blanchard a été recruté par le
réseau de renseignement « Brutus » (créé à Marseille dès 1940, « un
de nos plus anciens et plus importants réseaux », d’après le colonel
Passy) pour lui servir de « taupe » au cœur même de l’aéronautique
allemande. Junkers embauchait de la main-d’œuvre française et
cherchait des cerveaux ; la compétence de Blanchard a fait le reste.
C’est tout simple. Si simple que le journal, qui commence précisément à ce moment-là, n’en souffle mot avant la libération de Paris
(et même alors, très peu). Et pas seulement pour d’évidentes raisons
de sécurité, puisque le contenu de ce journal, s’il avait été saisi,
aurait suffi à faire fusiller dix fois son auteur.
Qu’est-ce, alors, que ce journal ? Tout, je veux dire : tout, sauf le
journal d’un homme de lettres. Blanchard, au gré de son caprice (de
son humeur, surtout) saute des souvenirs d’enfance et de jeunesse
11
(particulièrement précieux) à son métier d’ingénieur, de l’exode –
dont il donne un des récits les plus drôles et les plus énergiques
qu’on puisse lire – à la vie quotidienne sous l’occupation, de l’analyse politique et de l’examen des rumeurs à l’anecdote de bureau.
Les historiens, je suppose, se montreront sensibles à son témoignage
sur le travail au jour le jour avec les Allemands, dont, au rebours
d’un préjugé courant, il établit la constante et remarquable inefficacité dès lors que les solutions aux problèmes ne doivent pas être
finales. On y trouvera, comme ailleurs, le prix du pain et du ticket
du métro, on y reniflera l’odeur des rues de Paris dans la nuit allemande, on fouillera le cancer de la collaboration : Blanchard écrit à
« l’heure où les maquereaux vont boire ».
Et la poésie ? La poésie, oui.
C’est même elle qui l’a poussé à écrire ce journal. D’une certaine
façon, il ne parle que d’elle, et d’une autre façon elle en est la grande
absente.
« J’avais commencé ce journal, écrit-il le 3 juillet 1943, pour noter
mes préoccupations poétiques, puisque ce sont elles qui font l’objet
des heures de travail que je dois à l’Europe nouvelle. Mais ce sont
des confidences que le papier repousse. »
C’est un peu plus compliqué que ça, et d’autres citations sont
nécessaires pour bien saisir ce qui se passe.
On lit ainsi, le 17 février 1943 : « Depuis que je suis dans cette
maison-ci (Junkers) et que j’ai des loisirs qui me permettent d’écrire,
depuis que les soucis qui sont l’accompagnement obligé des travaux
en cours ne m’accablent plus, puisque lesdits travaux sont infinitésimaux, ma santé morale est meilleure : je suis assez gai. Écrire
tranquillement un poème me rend léger. Je me répète : ce sont les
poèmes non manifestés qui empoisonnent le monde. »
Et qui empoisonnent la vie, en temps ordinaire. « Fini le temps de
Sartrouville où je devais aller dans les W.C. pour écrire un poème
sur un petit carnet de poche. » Ailleurs : « Mon destin est d’écrire à
la sauvette. Chez moi, lorsque je veux écrire quelques lignes le
dimanche, c’est aussi à la sauvette. » La double vie.
Une dernière citation ; elle donne la clé du journal : « Il sera épouvantable que je dise, plus tard, si je vis, que j’ai vécu les neuf mois
les plus supportables de ma vie d’octobre 1942 à juillet 1943, et
aussi les trois ans de Dunkerque, de 1915 à 1917. C’est donc au
milieu des grands malheurs que j’ai trouvé cette petite fleur : la
santé mentale. »
Dunkerque, c’est quand il faisait le pilote, l’oiseau de chasse dans
le ciel de la guerre. Il faut ça à Blanchard, cette tension, ces nuages
12
fauves. D’où l’étrange allégresse du journal. Nulle courbure, nulle
courbature, quand de partout le monde plie et craque. Cet homme-là
nous venge de tout en se vengeant du rien. Mais c’est cette même
allégresse qui, lui rendant et lui projetant sa vie (même quand il la
voit sous les couleurs les plus noires) va, de proche en proche,
l’emporter très loin de son propos initial.
Il écrit tant, pendant toute cette période (près du cinquième de
son œuvre en deux ans), qu’il n’éprouve guère le besoin d’en parler :
son monde à lui n’est plus empoisonné.
Cependant, il en parle. Il parle de ce qui se passe. Et ce qui se
passe, alors, c’est l’incroyable abaissement de la poésie, le terrible
renoncement à ses fins comme à ses vrais pouvoirs, que constitue la
prétendue « poésie de Résistance » qui coule interminablement des
robinets des patriotes chrétiens comme des staliniens actuels ou
futurs. Inutile d’insister sur les Aragon et autres Emmanuel, mais
Éluard lui-même, le grand Éluard – tellement admiré que c’est sa
lecture qui avait poussé Blanchard à écrire – est passé du côté des
marchands d’illusions. Une seule figure paraît à Blanchard épargnée par cette lèpre, c’est celle de René Char. Lui, se bat et ne publie
pas de chienneries. Avant 1940, Char était déjà l’ami et l’interlocuteur privilégié de Blanchard. La guerre, l’éloignement, les longs
silences et l’inquiétude vont renforcer ce lien ; il est celui à qui l’on
pense, celui à qui l’on parle quand on parle tout seul, et le récit de
leurs retrouvailles, à la Libération, est une page rayonnante.
Ce qui se passe aussi, c’est l’aventure de La Main à plume, ce
groupe de jeunes gens au frais passé néodadaïste et qui vont reprendre le flambeau du surréalisme en exil. C’est Noël Arnaud, c’est
Jean-François Chabrun, et autour d’eux Jacques Bureau, Christian
Dotremont, Édouard Jaguer, Marc Patin, Robert Rius, Boris Rybak,
Gérard de Sède et bien d’autres. Ceux-là ne se paient pas de mots,
on les paiera de mort. Ils sont une vingtaine, peut-être : huit d’entre
eux périront sous les balles ou dans les camps nazis.
Mais cette histoire est connue, désormais, grâce au beau livre de
Michel Fauré, Histoire du surréalisme sous l’occupation (La Table
ronde, 1982) – et le journal en porte maints échos.
Ce qu’il faut retenir, ici, c’est que, du fait même de leur existence
et pour tout le temps de la guerre, Blanchard cessera d’être un chasseur solitaire. Il a découvert leurs publications dans une librairie de
la rue de Rome, et leur écrit aussitôt : « Vous aurez été les premiers
à rouvrir les fenêtres. » Eux, savent à qui ils ont affaire, Noël
Arnaud en particulier, qui, préfaçant Les Pelouses fendues d’Aphrodite, affirme : « Nous sommes en 1942. Dix hommes peut-être dans
le monde savent qu’un des plus grands poètes de notre temps porte
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ce nom (...) Demain peut-être, jeune homme qui avez seize ans
quand j’en ai vingt et qui tournez autour des lampes éteintes, papillon fou de l’habitude, vous aurez ainsi retrouvé cette lumière qui
vous manque et vous saluerez très haut Maurice Blanchard qui
vous a tendu les guides flambants du matin. »
Blanchard n’est pas en reste. « Votre réalité est la mienne, écrit-il
à Noël Arnaud, et doit être aussi celle des autres. » Pareille assurance, pareil optimisme ne lui ressemblent guère et doivent être mis
au compte de l’allègre fureur qui est alors la sienne. Le fait est qu’il
participera à la plupart des publications de La Main à plume, soutiendra les positions du groupe, et que c’est bien la seule fois qu’il
descendra ainsi dans l’arène de l’activité collective. Mais c’est aussi
qu’il s’agit, avec eux, de tenir et de pousser sur le front de la poésie
quand tous, ou presque, la dévoient.
Et quoi encore ?
Les guerres finissent – celle-là aussi. La nuit qui se dissipe
découvre un jour de cendres, un monde où l’homme n’est plus dans
l’homme. De cette Libération qu’il avait tant attendue, Blanchard
n’aura guère l’occasion de se réjouir, elle ne lui laissera pas le temps
de décolérer, et il lui fallut aussitôt entamer une autre résistance
contre le retour de l’ordinaire oppression, de la vie morcelée. Un peu
plus, un peu moins, regagner sa solitude. Sans doute, Blanchard
n’était pas homme à se nourrir d’illusions et il n’y avait pas de raisons pour que ces lendemains-là chantent plus que les autres, mais
il a été servi – ils ont tous été servis. Et c’est alors que sa pensée se
fait plus acérée, sa fureur spécialement inspirée.
« Ce qui me tient debout, vivant, c’est le mépris », écrit-il en
octobre 1945. Il tiendra.
Tous ceux qui aiment le poète Maurice Blanchard aimeront
l’homme qui parle ici. Ses ennemis ne seront pas déçus non plus.
Note sur le journal
Maurice Blanchard commence son journal le 3 novembre 1942, il
le referme définitivement le 4 août 1953. Mais cette dernière date
est trompeuse. Une quinzaine de lignes en 1953, deux lignes en
1950, deux ou trois pages en 1948, moins en 1947. En réalité, on
peut considérer qu’il cesse de le tenir en octobre 1946, « en pleine
puanteur politique », et peu après qu’on lui ait remis sa croix de
guerre. Le rideau est tombé.
Quel sort lui destinait-il ? La première réponse qu’il nous fournit
est un peu ambiguë, mais elle nous a toutefois paru autoriser cette
publication. Le 24 novembre 1943, Blanchard écrit :
« Si je vois la fin de cette guerre et si, après les soucis quotidiens,
je puis avoir quelques loisirs, je relirai ces carnets et s’ils ne me
déplaisent pas, si je vois que cela peut intéresser autrui, s’il y a,
enfin, analogie, je me laisserai aller à raconter mes souvenirs
d’enfance et de jeunesse. Et aussi ceux, plus récents, d’une vie difficile et amère. A voir. (...) Tout cela fait beaucoup de si enchaînés l’un
à l’autre. »
Cela ne se fit pas. Mais les évocations du passé de Blanchard sont
ici nombreuses et détaillées, le journal tout entier est troué de flashback. Quant à l’analogie, si, par ce mot, il entendait la coïncidence
avec sa poésie, alors, nous semble-t-il, elle est des plus convaincantes. On est ici en pleine illustration, en pleine démonstration de
la poésie par la vie et réciproquement.
Il est une autre indication ; c’est celle que nous donne Marcel
Béalu dans le numéro VIII-IX (octobre 1960) de la revue Réalités
secrètes, partiellement consacré à Blanchard. On y lit :
Comme je lui demandai un texte, en mars 1955, il m’écrivit :
« Voici quelques pages de mon journal des années sombres, il est
vrai que toutes les années le sont plus ou moins – disons des années
très sombres. Je ne sais pas si cela répondra à votre projet. (...)
Faites-en ce que vous voudrez. »
Je lui retournai ce journal que je trouvai trop prosaïque et pas du
tout dans l’esprit de « Réalités secrètes ».
Cette dernière appréciation n’engage que celui qui la formule,
et n’était pas de nature à refroidir notre curiosité. Ce qui est clair,
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c’est que Blanchard entendait bien publier sinon le journal, du
moins du journal.
Puis Blanchard – vivant d’abord, mort ensuite (en 1960) – entama
son purgatoire, qui ne s’acheva qu’en 1977 avec le premier volume
de la réédition de ses œuvres aux éditions Plasma. En 1988 enfin, il
entrait dans la collection « Poètes d’aujourd’hui ». C’est cette annéelà qu’Isabelle Blanchard, sa petite-fille, entreprit de déchiffrer et de
dactylographier le journal. La tâche fut longue et difficile. Il s’agissait d’une masse de texte considérable, l’écriture de Blanchard n’est
pas toujours facile à lire et moins encore dans les petits carnets – ils
devaient pouvoir tenir dans une poche – qu’il utilisait à l’époque*. Le
travail d’Isabelle Blanchard est d’autant plus méritoire que rien
alors – hormis quelques entêtements – ne permettait d’espérer une
entière publication.
Citant Pascal, Blanchard écrit, le 11 décembre 1942 : « Celui qui
voudra danser sur la corde sera seul. » Toute sa vie, il a dansé sur
cette corde tendue à rompre qui relie la pire nécessité à la plus
extrême liberté – cette corde, aussi, au bout de laquelle il a bien
failli se balancer, lui qui notait encore en novembre 1943, quand le
filet nazi se resserrait autour de son réseau : « Les risques deviennent grands. Je danse sur la corde. »
Il fallait un titre à ce journal ; celui-ci nous a paru s’imposer.
Pierre Peuchmaurd
* Dans toute la mesure du possible, nous avons respecté l’orthographe des
mots étrangers et la ponctuation très « hâtive » de Blanchard, n’apportant à
cette dernière qu’une légère « normalisation » quand l’intelligence d’une
phrase en dépendait.
Danser sur la corde
Journal
Mardi 3 novembre 1942
Nous occupons le laboratoire central de l’Artillerie Navale, belle
bâtisse neuve de trois étages et demi. Je suis installé au dernier
étage dans un bureau qui me paraît n’avoir jamais été occupé, ce
dernier étage doit être de construction très récente, il a sans doute
été ajouté aux autres au début de la guerre.
Ma fenêtre donne sur les cours des écoles, je regarde jouer les
enfants, ce sont les filles qui sont les plus turbulentes. On leur fait
chanter du Maréchal nous voilà plusieurs fois par jour et des demitours à droite, par file à gauche, à droite alignement. Nous sommes
dans les meubles de la Marine, butin de guerre, je ne puis rien en
dire, je ne m’occupe que des petits chapardages. En arrivant dans ce
château, on ne pouvait faire un pas sans marcher sur quelque livre
idiot, cours de culasses, résistance des tubes, calculs de trajectoires,
rapports, budgets, etc, c’était ici l’école d’application de l’Artillerie
Navale. En prenant pied dans mon étage, je vois sur le mur, près
d’une porte : Salle Virgile. Je m’attendais à trouver la salle Dante, la
salle Shakespeare, la salle Paul Géraldy, non, c’est la salle Hugoriot
et la salle Hélie (le type du théorème).
À propos de butin de guerre, il m’apparaît, tous comptes faits, que
ce butin de guerre n’était autrefois que du butin d’impôts. Sur la
route de Montargis à Lorris, le 15 juin 1940, l’autorité militaire a
arrêté notre marche triomphale pendant quelques heures, ce fut très
long car il fallait garer toutes les voitures sur l’herbe des bas-côtés,
enfin, on vit passer un énorme camion qui portait six obus, de très
gros calibre, un mètre cinquante de hauteur, apparemment, un loustic cria : « Fallait pas le ramener, fallait leur foutre sur la gueule ! »
A quoi l’artilleur qui était assis près du chauffeur répondit en montrant ses mains impuissantes : « Y a pas de canons ! »
19
Pour en revenir à Virgile, j’ai buté hier soir dans une pile de cours
dactylographiés, j’ai ramassé un cours de Résistance ; ce sujet
m’intéresse, j’ai trouvé là-dedans ce sacré Virgile, vous savez bien, le
Général Virgile, un artilleur, bien sûr, et dans ce livre d’artilleur, la
théorie de Lamé est devenue la théorie de Lamé-Virgile, cette théorie, qui traite de la rupture, est d’ailleurs tombée en désuétude,
comme le dit si bien l’auteur de cette brochure, mais ce qui est original c’est qu’il donne comme vivante la théorie de Coulomb et qu’il
en donne comme preuve d’exactitude l’expérience du cube plongé
dans la mer infiniment profonde, cette même expérience qui est
invoquée par Föppl pour montrer le néant de Coulomb et la toute
puissance de Poncelet-Saint-Venant.
Une théorie d’un certain Duguet est exposée à titre d’erreur, mais
je crois comprendre que Duguet était militaire, mais pas artilleur.
Tout ce qui touche l’État a cette nuance de prêchi-prêcha, cette
manie de l’enseignement qui pousse chaque fonctionnaire à rédiger
son petit cours. Sacré nom de Dieu ! Il y a des livres excellents,
Timochenko, Föppl, par exemple, ne vous fatiguez pas, je vous en
prie, vous ne ferez pas mieux. Faites des canons pour les obus de
Montargis !
Mercredi 4 novembre 1942
Nous nageons dans le beurre des autres – (G.)
Un canon vaut mieux que du beurre – (Mussolini)
Juin 1940, anéantissement de l’industrie française. Je disais, il y a
quelques mois, à un ingénieur allemand : « L’Allemagne a commis
une grande faute en laissant mourir l’industrie française. »
Il m’a répondu : « Oui, mais que voulez-vous, les militaires sont
des destructeurs, un avion de la Lufthansa dure dix ans, un camion
de l’armée dure trois mois, ce sont des gaspilleurs, et ils sont les
maîtres, hélas ! »
Donc, en juin 1940 et les mois qui suivirent, pillage des usines.
L’usine de Sartrouville où j’ai travaillé dix ans1, raclée jusqu’à l’os, il
ne restait que les murs ; Ford, à Asnières, également. Toutes les
usines qui avaient des machines-outils neuves ont été particulièrement visitées.
C’est que l’Allemagne avait besoin de faire la relève des machines.
Depuis cinq ans, elle ne travaillait que pour la guerre. La France, en
–––––
1. De 1930 à 1939, Maurice Blanchard travailla comme ingénieur chez le
constructeur aéronautique Cams-Potez, à Sartrouville. En 1936, il fit
paraître (chez René Debresse) un poème précisément intitulé Sartrouville.
20
1939, avait importé une grande quantité de machines neuves, un
crédit d’un milliard avait été ouvert aux sociétés nationales et ce
crédit avait été complètement employé. À Châtillon1, où l’on fabriquait du matériel d’artillerie, tout a été brisé. Les machines étaient
faites pour l’usinage de calibres non employés par l’armée allemande ; quand, en janvier 1941, nous avons emménagé dans cette
usine, il nous a fallu trois cents manœuvres pendant deux mois pour
déblayer ; quatre cents tonnes de machines cassées sont allées à la
ferraille. Les ateliers ressemblèrent alors à des Vél’ d’hiv’.
L’aspect industriel de la guerre est très important. Il faut quatre
ans pour mettre en train une fabrication en série. Un pays qui s’est
fixé une date pour son entrée en guerre doit commencer l’exécution
de son programme industriel cinq ans plus tôt (en réduisant au
minimum le temps nécessaire à la définition des prototypes). Il lui
faut réduire au minimum nécessaire toutes les autres fabrications,
dépenser cent milliards par an. Le pays qui reste sur la défensive
devra en dépenser autant mais sur un programme d’une durée indéterminée, ce qui est impossible. Si l’on veut avoir trois mille avions
en service, si l’on admet qu’un avion dure deux ans, il faut commander quinze cents avions par an.
À plus de six millions la pièce (utilisation comprise), cela fait dix
milliards pour une petite aviation seulement, ajoutez les autres
armes, tout cela doit faire plus de cent milliards par an ; aucune
puissance ne peut supporter cette charge indéfiniment.
La guerre-éclair est une nécessité pour l’assassin étant donné
l’épuisement économique relatif dans lequel il vit. L’Allemagne
croyait la guerre finie en 1940 ; le retour à la terre des pays vaincus
s’imposait pour éviter une revanche. Cette imbécillité, déjà dénoncée
par les économistes allemands, Röptke en tête, à la suite du malheureux essai de 1920, a trouvé des propagandistes à Vichy. Quand
l’Européen a senti sa victoire-éclair lui échapper, il a voulu réveiller
l’industrie des pays occupés, la putain de Vichy a lâché son retour à
la terre, mais s’il faut huit jours pour tuer l’industrie étrangère,
l’Espagne, qui ne peut actuellement être aidée par des pays qui ont
d’autres préoccupations, n’arrive pas à démarrer. La guerre-éclair
qui rate a aussi une grande séquelle, le matériel est démodé ; les
pays qui démarrent quatre ans plus tard ont des prototypes plus
efficaces.
–––––
1. Où Blanchard fut, de janvier 1941 à avril 1942, chef du service Études
Avion de la SNCASO (Société nationale de construction aéronautique du
Sud-Ouest). Voir notre introduction.
21
Je suis en train, en ce moment, de rajeunir un peu le JU 52 qui
date de 1933, et qui a une vitesse de deux cent cinquante kilomètres
à l’heure. Il sert, je pense, au transport de troupes, c’est tout ce qu’il
peut faire, à la condition de naviguer en cabine, loin des regards
indiscrets.
Il y avait un peu plus de trois mois que j’étais sans emploi, j’avais
quitté Châtillon fin mars. J’avais demandé un emploi aux maisons
françaises qui, par leur emplacement, pouvaient me convenir,
aucune n’a pu m’offrir une place qui fût en rapport avec mes références. Les maisons d’aviation sont devenues des sociétés négrières.
Elles touchent cinquante-six francs par heure de travail, ou de présence. Je dirai un jour ce que sont ce travail et cette présence.
Aujourd’hui, je dirai seulement que la présence a beaucoup plus de
valeur que le travail. Les sociétés négrières n’embauchent donc que
des débutants et quelques gens d’expérience pour les encadrer. Pour
un débutant, qu’ils payent deux mille francs, ils reçoivent onze mille
deux cents francs du grand Reich grand allemand ; les frais généraux sont très faibles, pas de loyer, les immeubles sont la propriété
du grand idem, en tant que butin de guerre, puisque l’aviation avait
été nationalisée en 1937.
Je ne pouvais donc pas trouver un emploi à dix mille francs par
mois, si le négrier n’en recevait qu’onze mille deux cents. Junkers
demandant des ingénieurs pour un bureau d’études à Paris, c’était
ma dernière chance ; ils m’ont engagé comme chef du service des
études à neuf mille deux cents francs. J’ai commencé le 6 juillet ;
pendant un mois, adjoint à l’ingénieur allemand chargé du recrutement, j’ai examiné les candidats, au 63 des Champs-Élysées. Deux
heures de travail (ou de présence) par jour. Très irrégulièrement
d’ailleurs. Emploi très agréable. Quelques jours après, le chef du
personnel venu de Dessau, me prit entre deux portes et m’annonça
que le personnel allemand à Dessau s’opposait à mon engagement
comme chef de service : « Il ne peut pas y avoir de chef français, chef
de groupe, oui, chef de section, exceptionnellement, mais jamais chef
de service. » Il me pria de l’aider à trouver une solution, à trouver
une appellation, qui soit assez vaseuse pour supporter des définitions variées permettant de répondre à tout ; je lui proposai chef de
service affecté aux recherches et j’ajoutai sans rire, qu’en ce moment,
j’étais affecté à la recherche du personnel. Il écrivit spéciales après
recherches pour avoir, sans doute, un peu plus de jeu dans les explications.
Le recruteur étant parti en vacances, le bureau fut fermé et j’eus
aussi des vacances, bien gagnées ! mais qui furent interrompues
brusquement fin août. Un travail urgent venu de Dessau m’était
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confié. Je m’installai où je suis en ce moment.
Monsieur Peter, de Chemnitz, interprète et correcteur de dessins,
est désolé de retourner en Allemagne ; il a une cinquantaine
d’années, il connaît cinq ou six langues, et apprend le chinois, il a
beaucoup voyagé, il est dessalé, c’est un brave type, antinazi. Il me
dit qu’en Allemagne on ne trouve plus rien, qu’il aurait voulu rester
encore trois mois à Paris parce qu’il gagne davantage ici, qu’il avait
trouvé de l’étoffe et un tailleur, adieu complet ! Nous nagerons dans
le beurre des autres !
Jeudi 5 novembre 1942
Maréchal te voilà !
C’est-i toi lé chauffeur de la battérie ?
Les gosses chantaient cela hier soir, rue Émeriau, à plein gosier,
la nuit était venue, les rues sans lumières sont favorables au chahut,
les sorties d’école sont toujours joyeuses et bruyantes, on comprend
cela ! Depuis deux ans et demi bientôt que ce bonhomme nous a été
infligé, je n’ai pas encore rencontré un seul de ses partisans. Je parle
de partisans fanatiques qui ont l’air de vouloir vous avaler tout cru
si vous ignorez seulement le nom de leur idole. Cependant, je n’ai
jamais coudoyé tant de gens, ni entendu forcément tant de paroles ;
on fait la queue partout, les métros sont plus remplis que jamais,
vraiment !
Les Parisiens ont maigri de quinze pour cent en poids ; l’un dans
l’autre, j’ose le dire puisque nous parlons du métro, ce qui correspond à une diminution de quinze pour cent pour la section droite du
corps humain, il y a donc douze voyageurs pour dix. Les plus accommodants pour ce régime disent : « Il est vieux, il ne sait pas ce qui se
passe ! Son entourage de gredins l’empêche d’être informé ! » Non,
pas un seul partisan, dix pour cent de gens le supportent (autant lui
qu’un autre) et le reste le méprise. Je ne parle pas des prostitués qui
sont légion, hélas ! Mais ceux-là ne fréquentent pas le métro et ne
font pas la queue chez l’épicier. Je parlais tout à l’heure des yeux de
hiboux que font les partisans, j’ai été de bonne heure sensible à ce
regard d’assassin, j’avais cinq ou six ans, je commençais à regarder
le monde avec une très grande curiosité et voilà ! je tombais en
pleine affaire Dreyfus. Les gens du pays étaient divisés, il y avait
des duels, des batailles, des brouilles, des divorces, même. Je me souviens des noms que j’entendais tous les jours : Labori, Génaud
Richard, le bordereau, Henry, Picard, Esterazy, ce dernier nom me
parut magnifique, il représentait pour moi des pays merveilleux et
lointains, je me sentais vraiment un partisan d’Esterazy, je ne sais
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s’il était une visqueuse fripouille, ou bien un martyr de la science,
mais j’ai vu depuis que des électeurs conscients et éclairés me ressemblaient beaucoup. Je ferai remarquer que dans ce petit pays où
l’on se battait pour ces noms-là, je n’entendis jamais prononcer le
nom de Shakespeare, ou de Bach, et encore mois celui de Virgile
(pas le général). Un capitaine condamné pour espionnage crie très
fort qu’il est innocent, le pays se divise en pour et contre. Et voilà !
On fait des guerres pour moins que cela ! Cet homme était militaire,
et qui plus est, volontairement puisqu’il était officier. Le contrat
qu’il avait passé avec l’Armée était un vrai contrat, ce qui arrive
rarement, voyez contrat de travail où l’on est libre d’accepter ou de
crever. Il est entré là en connaissance de cause. Le petit doigt sur la
couture du pantalon, le regard à quinze pas, obéissance absolue sans
hésitation ni murmure, tout le monde connaît cela, un supérieur ne
peut se tromper. Il est condamné injustement (mettons les choses au
mieux), il doit supporter cela, fair play, mon vieux ! Il a eu la chance
d’acquérir une culture qui lui donne par définition une grande force
d’âme et des objets consolants, des exemples historiques et littéraires de persécutés, Job, Socrate et Jésus Christ, ou la si belle et si
ragoûtante histoire romaine, de Tibère à Vitellius. Ce charmant
capitaine n’avait-il jamais puni injustement un homme venu dans
son rayon d’action par l’effet de cette terrible maladie infectieuse
qu’on nomme service militaire obligatoire (professeur Nicolle dixit) ?
Enfin, la France prit feu pour une banale injustice militaire ! C’eût
été très beau si cette injustice avait été la première en date que
l’humanité eût vue ! À bien réfléchir, je crois malgré tout que cette
inflammation a été utile car on n’a plus jamais constaté une seule
injustice en France. C’est curieux car, depuis, pas mal de gangsters
l’ont gouvernée. En parlant, il y a quelques années avec un haut
fonctionnaire du ministère de l’Air, il en vint à dire de son ministre :
ce voyou ! Je lui répondis qu’en effet il avait une sale gueule de politicien pourri, en le priant de m’excuser pour le pléonasme.
« Voyons, Blanchard, vous ne savez plus compter ! six combinaisons de quatre termes deux à deux plus quatre trois à trois, vous
avez fait dix pléonasmes avec cinq mots dont une préposition. Vous
avez battu le record ! »
C’était un polytechnicien !
Ce matin, les quais du métro étaient parsemés de prospectus-invitations pour une réunion politique du sieur Doriot. D’après l’allure
de leur épandage, ils doivent être projetés du train en marche. Une
équipe d’une dizaine d’imbéciles peut donc en mettre partout en
moins d’une demi-heure. Je dis au chef de gare de la station Rome
que ce n’était pas très propre et que ces messieurs auraient plus de
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succès s’ils présentaient à chaque voyageur leur gracieuse invitation
en enlevant leur chapeau d’abord puis un sourire à la Léonard de
Vinci et enfin une jolie phrase comme « Permettez-moi, Monsieur, ou
Madame, de vous offrir, etc. ». Sourire silencieux du chef de gare et
un ouvrier qui s’était approché entre temps s’écrie : « Jamais, ils ont
trop peur de recevoir une bonne baffe sur la gueule », alors le public
se rassemble et c’est à qui lancera le plus original défi à la bande à
Doriot, comme ils disent.
Les prospectus Doriotards portent en rouge la marque du parti.
Ce symbole est sans aucun doute la stylisation des deux fers de la
Francisque mais, et avec moins de doute encore, c’est aussi la stylisation d’une vulve d’un certain âge, voire d’une vulve de ruminant.
Je crois bien que Freud, ou son école, a déjà parlé de ces choses.
En regardant bien l’insigne du maréchal, on est frappé par sa ressemblance avec une verge molle, les fers représentant les testicules
et la tige attirée vers le centre de la terre, pend majestueusement.
Une autre affiche intéressante pour le psychanalyste est celle d’il
y a un an et qui montrait le bâton du maréchal posé sur une enclume, indubitablement symbole de castration, je ne veux pas dire
cassure nette, ce ne serait pas dans l’esprit du dessinateur qui l’a
imaginée.
Je crois me souvenir que Freud a rapproché la fleur de lys de nos
rois bien aimés de l’organe en érection, avec ses deux pétales ornant
la base. Très curieuse aussi me parut l’affiche de la ligue des volontaires, un V, image du pubis, un glaive plutôt fort pour le pubis, avec
la poignée à boules, la pointe du glaive atteint le grand trou noir
d’un heaume de chevalier qui peut représenter l’entrée de la matrice
ou la bouche.
J’ai remarqué aussi l’insigne du R.N.P. : un flambeau qui crache
sa flamme ; solidement tenu à mi-corps par une main robuste, on
voit aussi une partie de l’avant-bras, ce qui représente une masturbation énergique et efficace.
J’en oubliais un autre, celui de monsieur Adolf Hitler, le Trou-ducul d’un chat.
(Est-ce une obsession ?
saint Jacques de Compostelle
le bâton du pèlerin
la gourde et la coquille !
Concha. Et la higa pendue
au cou des filles
pour écarter le malheur et les cuisses.)
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Vendredi 6 novembre 1942
Envoyé la page d’hier à Éluard, pour le remercier de Poésie et
Vérité 42. Je comptais sur la parution de Les Pelouses mais je ne vois
plus Arnaud et il est probable que cela ne paraîtra pas d’ici longtemps, vu les difficultés d’impression et la loufoquerie du bonhomme1. Il y a une dizaine de femmes employées dans cette maison.
J’en vois quatre ou cinq tous les matins sur le quai de départ Étoile.
Elles sont assises et le train part sans elles, j’ai voulu savoir ce
qu’elles attendent – Eh bien ! elles attendent nos vainqueurs. Ils
logent dans le quartier de l’Étoile et dès qu’ils ont mis le pied dans
le wagon de première classe, ces dames s’y installent aussi, comme
par hasard.
Ces dames, qui gagnent deux mille francs par mois environ, se
paient des premières où l’on a l’occasion de faire connaissance avec
des gentlemen.
Quand je suis entré dans cette maison, fin août, j’ai été agréablement touché par les sourires et les prévenances des dames. Je pensais que, subitement, j’avais du fluide ou que j’avais pris l’apparence
d’un Rudolf Valentino. Cela a duré deux jours. Le temps d’apprendre
que j’étais français. Quelques jours après mon arrivée ici, je vais à
Courbevoie, usine Bloch où l’on fabrique des supports de moteurs
pour JU 52, je rends visite au directeur français, je passe une heure
dans l’atelier et, en ayant terminé avec l’objet de ma visite, je retourne chez le directeur pour prendre congé. Il n’est pas là, mais deux
dactylos, deux bouquets souriants, courent dans l’usine prévenir le
directeur, désolées de me faire attendre. Elles m’admirèrent pendant
que je parlais au directeur. Au moins celles-là n’ont jamais su que
leurs sourires ne pouvaient pas être rentables (expression allemande) ! Certains hommes aussi déculottent leur visages quand un
Prussien leur parle. Ou ne leur parle pas mais les regarde ; ou
quand il ne fait que passer sans les regarder.
Exemple : Monsieur de Croquefromage, directeur de Châtillon, ce
noble fumier s’est hissé là à la faveur de la [ ? ], ce champignon de la
défaite ! ce crétin de droit divin !
Hurel, directeur technique de la société négrière du sud-ouest,
–––––
1. Poésie et Vérité 1942, de Paul Éluard, qui contient le célèbre poème
« Liberté », venait de paraître (en octobre 1942) aux éditions de La Main à
plume. Exceptionnellement, le tirage avait été de 5000 exemplaires —
contre 200 à 300 pour les autres titres de la collection. Les Pelouses fendues
d’Aphrodite, de Blanchard, paraîtront aux mêmes éditions en février 1943.
Rappelons que Noël Arnaud, alors âgé de vingt-trois ans, était, avec JeanFrançois Chabrun, le principal animateur du groupe de La Main à plume.
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entre me voir un soir du mois dernier au sujet d’une étude que
j’avais commencée avant la débâcle.
C’est lui qui a aidé Croquefromage dans son ascension. Je lui
expose que cet individu qui dirige avec des crises de nerfs et des
coups de poing sur la table n’a aucune des qualités essentielles du
directeur, c’est-à-dire sang-froid, humeur égale et examen sérieux
des questions qui lui sont soumises. Il me répond qu’il est très
content d’en être débarrassé et qu’il ne l’a nommé là que pour ne
plus le voir. Et voilà ! on donne de l’avancement à un idiot pour en
être débarrassé ! Cela se faisait autrefois, sous les francs-maçons
judéobolchéviques ploutocrates ; cela se fait encore dans l’Europe
nouvelle ! Monsieur de Croquefromage est tout acquis à l’ordre nouveau. Il est aussi acquis à tout ce qui lui procurera une situation
supérieure ; seulement, du côté prolétariat, rien à faire, il est connu
et apprécié. Il lui reste donc l’autre camp, celui de la race des seigneurs. Lorsqu’en janvier 1941, il décrocha son fromage, il me
demanda de prendre la direction des études de son royaume, j’acceptai tout de suite (après huit mois de chômage et avec deux mille
francs pour fortune !), je lui expliquai mes vues sur la situation, les
suivantes : si nous remettons les usines en marche, l’occupant devra
nous donner des machines et de la matière. Il vaut mieux que tout
cela soit chez nous que chez eux, car lorsqu’il décampera, nous
aurons reconstitué, en partie tout au moins, un outillage absolument nécessaire à la vie du pays. En outre, nous allons organiser
notre main-d’œuvre, aujourd’hui en chômage, reconstituer des
cadres, former des jeunes et au moment du démarrage, le pays aura
déjà reconquis une grande fraction de son potentiel industriel. Il me
dit qu’il était d’accord.
Huit jours après, il voulait une collaboration totale, la victoire
allemande étant définitivement acquise, disait-il, l’Allemagne n’aura
pas assez des Français, donc nous avons un bel avenir ; il se mit
alors à être plus allemand que les Allemands. Ce désaccord fondamental rendait ma situation intenable.
Monsieur de Croquefromage militant de l’ordre nouveau, fréquentait les petits arrivistes qui fondent des cercles d’études, de conférences et autres pousse-au-cul de ce genre. D’une de ces conférences,
faite par un directeur des Jambons Olida, il en avait rapporté le
texte : Les qualités du chef, je crois bien, ou Le Chef tout court. Il
avait trouvé cela très beau et l’avait fait dactylographier et brocher.
Il m’en donna un exemplaire, comme s’il m’avait sacré chevalier.
Cela commençait ainsi : « La première qualité du Chef, c’est la
pureté des mœurs. » Tout était sur ce ton, c’était inénarrable.
Hubert, ma secrétaire et moi, nous avons passé des moments joyeux
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dans mon bureau où nous faisions de temps à autre une lecture à
haute voix de ce texte ubuesque. Comme par hasard, nous venions
de faire une séance de gaieté avec ce texte, j’avais une note de service à faire signer, j’entrai donc dans le bureau de Croquefromage, il
était vide ; j’entrai dans le petit bureau attenant où se trouvait sa
secrétaire. Elle parut très étonnée que son patron fût absent, elle
entra pour voir si je disais vrai ! Dans le fond du bureau, la porte du
placard à vêtements était légèrement entrouverte, la secrétaire, ses
réflexes professionnels aidant, alla refermer cette porte mais elle
poussa un cri car en voulant la fermer, elle sentit que quelqu’un à
l’intérieur du placard s’y opposait, par crainte de ne pouvoir en ressortir par lui-même. La secrétaire, qui était une vieille maquerelle à
la redresse, fit tout son possible pour que je ne puisse donner un
sens à son cri. Je fis l’idiot, je restai quelques minutes avec elle puis
je sortis all’ordinario. Là, dans le couloir, j’attendis quelques instants en lisant un papier ; j’attendais la sortie de la partenaire, car
il fallait bien qu’elle sorte, ce petit jeu ne pouvait durer longtemps.
Quelques minutes plus tard, je vis sortir la plus jeune dactylo de
l’usine, une forte jeune fille de seize à dix-sept ans, genre bécassine.
Rentré dans mon bureau, je mis la conversation sur l’utilité des placards. Là, Hubert me raconta que Potez avait un placard bien équipé et pour ne pas être dérangé, pour qu’on ne lui coupe pas le sifflet,
disait-il, il avait fait installer une inscription lumineuse sur le panneau de sa porte : « M. Potez ne reçoit pas », commandée par un
commutateur placé sur sa table. Son idée n’était pas très lumineuse
car tout le monde savait quand Monsieur Potez recevait et tout le
monde guettait la sortie des artistes, cela gênait le recrutement des
vedettes, la publicité était grande. Toute solution pratique a ses
avantages et ses inconvénients !
Monsieur de Croquefromage fulminait contre le marché noir. « En
Allemagne, il n’y a pas de marché noir et tout le monde a le nécessaire. Il devrait y avoir des équipes pour visiter les fermes et pan !
on fusillerait les paysans qui vendent aux gangsters du marché noir,
etc. etc. ». Il disait tout cela, très excité, avec de grands gestes et en
brandissant un paquet dans lequel il y avait un rôti de bœuf de deux
kilos que le chef de fabrication venait de lui transmettre de la part
d’un gangster du marché noir. Le comptable était, lui aussi, très
monté contre le marché noir. Un ou deux jours après une violente et
orageuse invective, je l’entendis confier à un de ses amis : « Je
connais un bon restaurant, rue de Budapest, et sans tickets ! »
C’était lui aussi un fervent admirateur de l’ordre européen nouveau.
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Samedi 7 novembre 1942
Les figures se réjouissent, l’Axe s’écroule. Depuis deux jours, les
rides changent de direction sur les faces amaigries des Parisiens. Je
prends le métro à sept heures et demie, heure des ouvriers, c’est la
classe la moins pourrie ; les charlatans lui vendent facilement du
coton pour de la soie, c’est entendu, mais leur désintéressement et
leur croyance dans la possibilité d’un monde meilleur fait que je me
plais au milieu d’eux.
Phrase de Hoche : « Ils savent bien juger leurs généraux, ils ne
savent pas les choisir. » Exemple : 1936 en février ou mars, un syndicaliste me dit : « Nous prendrons possession des usines. » Je lui
montre les difficultés de cette tâche, qu’il n’y ait aucun arrêt ou
changement de quart, tout arrêt dans l’industrie est une catastrophe nationale, les Russes en 1917 pouvaient arrêter leur très
faible industrie, pratiquement ils partaient de zéro. Nous ne le pouvons pas, il faut que tout s’embraye sans heurts : direction, cadres,
approvisionnement, financement, commandes, fournisseurs, clients,
fonds de roulement, crédit en banque, etc., c’est un gros travail de
préparation, sinon échec coûteux. Il me répond : « Tout est prêt, c’est
le plan Jouhaux, et c’est lui qui dirigera la Banque de France. »
Mai 1936, occupation des usines mortes, bouderie d’enfant qui ne
veut pas quitter sa chaise. Puis demande d’armistice voilée sous
cette fausse victoire du Contrat collectif. Pourquoi ? Parce que le
plan Jouhaux n’existait pas. Il n’avait jamais existé que dans des
phrases de meeting. La classe ouvrière roulée une fois encore par les
prébendiers. D’après ce que je viens d’écrire, il s’ensuivrait que, dès
la défaite allemande, les conditions optimales se présenteront pour
un très facile changement de quart. À notre tour, nous sommes à
zéro.
Mais si nous sommes à ce moment un peu au-dessous de zéro, ce
qui est probable, les Anglo-Saxons poseront leurs conditions, et si
nous avons besoin d’une aide immédiate, il faudra la payer, avec
quoi : avec l’ordre et la discipline, chanson connue. Il est bien évident, comme je me plais à le répéter que ces deux mots sont mis là
pour autre chose.
Dimanche 8 novembre 1942
Tous les dimanches, je fais l’homme du monde, je reste au lit
jusqu’à neuf heures, petit-déjeuner, neuf heures et quart, radio
anglaise pour arroser la fleur de l’espérance, ce matin donc, surprise, pluie bienfaisante après deux ans et demi de sécheresse,
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débarquement des Américains sur plusieurs points de l’Afrique du
nord, je pense à une phrase d’une lettre de Lawrence : « We are in
the tomb, between good Friday and Easter, and not chink of light in
the door of the tomb ! » Et voici la fente de lumière qui éclaire notre
tombe ! Brave Roosevelt ! il nous dit quelques phrases qui m’ont
paru les plus belles et les plus réconfortantes qui soient jamais sorties du moulin radiophonique. À neuf heures trente, la vieille putain
de Vichy crie : « Au viol ! on nous prend notre empire ! Oh, les
vilains ! que le monde est méchant, tout de même ! »
Bonne journée, le soleil entre par la fenêtre, deux soleils, un soleil
blanc et large de novembre et un soleil cordial, une poignée de main.
Et Staline, avant-hier disait : « Il y aura un deuxième front, un
jour ou l’autre. » Ce deuxième front filait à quinze ou vingt nœuds
au milieu de l’Atlantique. Bien joué, vieille Taupe ! À midi, la police
fouillait les passants place Villiers, Doriot se méfie. À une heure, la
radio annonce que la réunion de Doriot au Vél’ d’hiv’ n’aura pas lieu,
d’accord avec les organisateurs. On entend dire que c’est aussi sur
l’ordre de Doriot qui craint un attentat. Commencement de la
sagesse. C’est plutôt un tour de cochon de Laval. Doriot, son discours
sur l’estomac, a descendu les Champs-Élysées vers cinq heures, à
l’heure de la sortie des cinémas. Toutes ses troupes venues à Paris
pour entendre ce fameux discours faisaient la haie le long du ruisseau, depuis quatre heures, les badauds s’amoncelaient pour
« qu’est-ce qui se passe ». Mes fils, sortant du cinéma, s’amoncelèrent aussi. D’importantes forces de police formaient des carrés à
tous les carrefours. Doriot a passé lentement, le bras tendu par la
portière, suivi d’un petit bossu qui courait en criant : « Mort aux
juifs ! mort aux Anglais ! » Les gueulards de l’avenue gueulaient :
« Doriot au pouvoir ! Do-riot-Pé-tain. » Ce n’est pas gentil pour
Laval. But de cette agitation ? Faire marcher l’appareil de prise de
vue et envoyer les photos à Laval-Pétain-Hitler : sous-titre, « Le
peuple de Paris veut Doriot au pouvoir. »
Lundi 9 novembre 1942
Ces gens-là sont toujours en train de manger. Café au lait, tartines beurrées, thé, fruits, jambon, ils ont toujours au moins une de
ces choses sur leur table de travail, les tiroirs sont réservés pour le
réchaud électrique, la bouilloire, les casseroles, les couverts, etc.
Chaque fois que je vais dans les bureaux de la direction pour
demander un renseignement ou porter un document, la fraülein me
fait signe d’attendre un instant, le temps d’avaler ce qu’elle est en
train de mastiquer. Et cela depuis de 16 janvier 1941, à Châtillon,
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aux Champs-Élysées et ici. Peut-être qu’en temps normal ce tic passerait inaperçu, mais nous avons faim et nous sommes très sensibles
à ces choses.
Mon dessinateur principal, Bécard, homme sérieux, quarante-huit
ans, autrefois chez Amiot et chez Lioré, ayant travaillé en
Allemagne durant dix-huit mois et rentré en France le mois dernier,
me présente une demande de prêt de sept mille francs pour acheter
quelques objets de ménage à son fils, nouvellement marié. On lui
retiendrait mille cinq cents francs par mois. La direction exige mon
apostille. J’interroge Bécard, je lui dis, avec une intention perverse,
que d’après les journaux et la radio, les travailleurs revenaient
d’Allemagne avec des rentes, et je lui demande quelle catastrophe
imprévue s’est abattue sur lui. Il me dit que sa situation est tout à
fait normale, mais qu’il est revenu d’Allemagne sans argent, bien
qu’il n’ait rien dépensé inconsidérément puisqu’il n’avait pas réussi
en dix-huit mois à acheter un canif dont il avait grand besoin ; les
appointements sont élevés mais il y a des prélèvements pour les
caisses de maladie et d’assurances, et surtout l’impôt de guerre, en
tout, près de quarante pour cent.
Ce matin, dans le métro, je rencontre un de mes anciens ouvriers,
revenu d’Allemagne depuis peu, je mets la conversation sur ce sujet,
il me dit que pour faire des économies il faut laver son linge et faire
sa cuisine soi-même. Et ne jamais sortir du baraquement, et ainsi,
dit-il, au bordel, on paye un bock un mark, une femme c’est cinq
marks, cent francs. « Eh ! bien, Monsieur Blanchard, il y en a beaucoup qui ont fait leurs six mois sans avoir pu aller une seule fois au
bordel ! » Je lui demandai si la main-d’œuvre de ces établissements
était allemande, il me dit qu’elle l’était dans la proportion de quatrevingt-dix pour cent. (Et la pureté de la race ?)
Lui, c’est un débrouillard, il avait emporté des petits flacons
d’Eau de Cologne Bourjois et des timbres-poste. Les putains lui donnèrent deux cents à trois cents francs pour un flacon de cinquante
francs. Les employés de l’usine lui achetèrent ses timbres plus cher
encore, relativement.
En me quittant, il me fit un clin d’œil de confident et se penchant
à mon oreille, me dit : « Moi, j’en ai fait des économies ! »
Puisque je suis sur ce sujet, je note la confidence de Madame L.
M., amie de ma femme et manucure à Cherbourg, qui avait, parmi
sa clientèle, la main-d’œuvre des rues chaudes ; ces dames, tout en
se faisant teindre les ongles, lui disaient que certains jours fastes
elles avaient gagné jusqu’à six mille francs chacune. Un officier allemand alla un jour se faire barbouiller les ongles des pieds. Indécis
dans le choix de la couleur, il dit : « Comme vous voudrez, mais que
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cela soit beau ! » Elle le barbouilla avec un vert-laitue éclatant
d’insolence, prête à répondre qu’elle trouvait cette couleur la plus
belle du monde. Il fut émerveillé, il remuait ses orteils comme un
bijoutier fait briller un diamant aux yeux du client. Il disait des
schön ! à n’en plus finir.
Mardi 10 novembre 1942
L’armée nouvelle de Vichy, dont la radio nous chantait la valeur.
L’armée en cuir blanc, l’armée raide et pucelle, que devient-elle ?
Évanouie ? Ravie au ciel comme Élie ? L’armée d’opérette disparue
dans la trappe ? On a fabriqué une quantité immense de policiers,
certains me dirent : c’est une armée déguisée ! Je leur répondis : « Et
leur armée, c’est une police déguisée ? »
Loi naturelle : le pouvoir c’est la police, la police c’est l’infra-ignominie, donc le pouvoir est ignoble. Il faut agir pour que l’exercice du
pouvoir leur soit écœurant, ce n’est pas difficile, ce sont des petits
hommes, sensibles aux petites choses. Ils mourront dans leurs
vomissements.
Dernière parole de Bolivar : « J’ai labouré la mer ! »
Cela n’a pas raté, Doriot chante victoire. Il dit que le peuple de
Paris est venu l’acclamer aux Champs-Élysées, que des dizaines de
milliers de Parisiens ont crié : « Doriot au pouvoir ! Mort aux
Anglais », etc. Ces dizaines de milliers de Parisiens qui criaient si
fort étaient représentés par le vieux polichinelle qui suivait la voiture blindée de Doriot. Le peuple qui se trouvait là, comme tous les
dimanches, a gardé un silence et une froideur significative. Des
tueurs surveillaient les réactions en quelques points, ils assommèrent des personnes qui avaient fait une réflexion dégoûtée.
La F.W. est arrivée à Châtillon en janvier 1941 avec un programme de vainqueur. Construire deux mille avions commerciaux
trimoteurs F.W. 206 de dix mille cinq cents kilos, pour les vendre à
lettre lue à toutes les compagnies du monde qui, n’ayant pu renouveler leur matériel depuis 1939, en auraient le plus pressant besoin.
La préférence serait acquise à qui pourrait fournir sans délai. Ces
deux mille avions seraient en magasin jusqu’à la fin des hostilités.
Construction du premier appareil en juillet 1941, mais jusqu’en
février 1942. Commencement de série fin 1942. Tout cela exécuté
avec les millions de Vichy. Puis vente contre devises au profit du
grand Reich grand etc.
Comme étude nouvelle, pour un avenir plus éloigné, un transatlantique substratophysique de cinquante tonnes, F.W. 300. Enfin, un
travail de peu d’importance : remplacer des moteurs de l’avion de
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guerre F.W. 189 par des moteurs Gnôme et Rhône dont ils avaient
découvert un stock quelque part, dans un parc de l’armée.
Ce petit travail, qui devait être terminé en mars 1941, dure
encore. Mon premier travail fut de rédiger des listes d’approvisionnement pour la fabrication de quinze avions. Je commandai cinquante tonnes de matières de Brême, fabrication demanda des
machines et outillage demanda deux cents tonnes d’acier. À mon
départ, fin mars de cette année 1942, on attendait l’arrivée du premier gramme. J’avais proposé une fête pour l’arrivée du premier
gramme ! J’ai oublié de dire que du F.W. 206, il n’existait alors que
quelques images du projet et les formes de la maquette d’avion au
tunnel. À mon départ, il y avait beaucoup de dessins mais peu
étaient utilisables. On s’en apercevra quand on construira ! C’est-àdire : jamais ! En janvier 1942, je calculais par curiosité, le prix de
revient d’un dessin : quatre cent cinquante mille francs le mètre
carré. J’avais deux cent quatre-vingts ingénieurs, dessinateurs et
employés qui travaillaient comme quatre, mais la pagaille administrative des Allemands dépasse toute imagination. Le premier accrochage avec leur administration à Casquette de plomb eut lieu dès la
première semaine de notre efficace collaboration. J’avais établi un
graphique : heures de travail prévues pour l’étude du 206. J’arrivais
à un total de quarante mille heures de dessinateur, ce qui correspondait à un effectif de quarante techniciens environ, programme
normal en France, autrefois. Le Prussien eut un rire large et bête,
« Non ! il faut deux cent cinquante dessinateurs, pour le mois de
juillet, embauchez-en cinquante par mois, je vous donne provisoirement cent cinquante-cinq mille heures, nous savons ce que c’est
qu’organiser, c’est grâce à notre organisation que nous vous avons
vaincus ! » Je lui répondis qu’avec une autre organisation, il nous
aurait vaincus plus vite ! Le rire devint un rictus. Je sentis que
j’avais été trop loin, pour mes débuts. Quand j’ai quitté cette maison,
nous en étions à cinquante mille heures, et le travail avait atteint
environ cinquante pour cent de sa course.
Pendant quinze mois, j’ai entendu ce refrain : « Vous n’avez pas
assez de personnel, embauchez ! » Les négriers du siège social
étaient de cet avis, mais on ne trouvait plus à embaucher. Monsieur
Petitcoup1 (Ripp en allemand), chef vainqueur à qui je disais cela
–––––
1. Tout au long du Journal, Blanchard désigne les Allemands avec lesquels
il est en contact soit par la traduction (littérale ou aggravée) de leur nom,
soit par un sobriquet censé les dépeindre. Il procède de même avec certains
Français, comme on a déjà pu s’en rendre compte avec Monsieur de Croquefromage.
33
pour la centième fois me répondit, très énervé, et coram populo, « il
n’y a pas assez d’enfants en France, faites des enfants ! » Il partit
avec sa mauvaise humeur et sa face de hyène. Je lâchai cette phrase
de Rostand : « La fécondité chez les idiots est plus grande que chez
les individus normaux. » Cela lui fut rapporté. Le baromètre baissait
lentement, mais sûrement.
En février, cette année, il me dit : « Allez dans les écoles, faites de
la propagande, amenez les jeunes à l’aviation ! » Je lui citai le cas
d’un jeune, très travailleur, et qui m’avait demandé de passer à
l’outillage, car, disait-il, « après la guerre il y aura moins d’aviation,
et il faudra beaucoup d’outillage, si je débute maintenant dans cette
branche, je serai en avance, et j’aurai une bonne situation sûre. »
Monsieur Petitcoup me dit alors : « Et vous, qu’en pensez-vous ? »
« Je pense qu’il a raison ! » Alors le tonnerre éclata : « Plus d’aviation ! Mais non, beaucoup plus que maintenant, on ne peut pas vivre
sans aviation ! » Et moi : « On a pourtant vécu cent mille ans sans
cela ! » L’affaire alla à la Direction. Monsieur de Croquefromage
reprit à son compte la thèse de Petitcoup. Je lui dis : « Voyons, on
fait, pour le moins, cent avions par jour dans le monde, trente-six
mille cinq cents par an, trente-six mille six cents les années bissextiles, un avion commercial dure dix ans, il y aura au bout des dix
ans trois cent soixante-cinq mille avions en service. Air France, une
très grande compagnie, n’avait pas cent avions ! » Il trancha :
« L’avion remplacera le camion. » Et il répéta la leçon de Petitcoup,
bêtement. Je vis la manœuvre. Mars, suprême accrochage : je suis
dans le bureau de Petitcoup, il y a là Monsieur Long-travail,
Monsieur Prairie et Monsieur Boyau. On me dit : « Il faut du
monde ! Il y a beaucoup de gens dans Paris qui ne font rien, quand
nous allons dans le métro, c’est plein. En Allemagne, on ramasse
tous ceux qui ne travaillent pas, on les fait travailler dans les camps
de concentration. » Monsieur Boyau dit : « La seule richesse c’est le
travail ! » « Des autres », dis-je. « Comment ? » « C’est un vieux principe, la seule richesse c’est le travail des autres, nous sommes
d’accord. » Le lendemain, comparution devant Monsieur Petitcoup et
Monsieur Croquefromage. J’expose qu’il y a des gens qui n’aiment
pas travailler, que j’en ai connus qui, pleins de bonne volonté,
avaient essayé ! mais au bout d’une demi-heure, une heure, une
heure et demie au maximum, ils s’en allaient, ayant dépassé la
limite de leur courage. je leur dis que ces gens-là, c’était le sel de la
terre et que c’était barbarie de les forcer au travail. Mes carottes
étaient cuites.
Bossoutrot, qui a été depuis le député le plus bête de la Chambre,
me disait un jour qu’il avait fait une conférence à sa loge maçon34
nique sur l’aviation, instrument de paix. Il m’expliquait sérieusement que l’avion rapproche les peuples, favorise leur rencontre et,
par conséquent, les fait s’aimer. Ce par conséquent est magnifique.
D’après Valéry, Léonard de Vinci disait que l’avion irait en été chercher la neige des hautes montagnes et la répandrait sur les villes
surchauffées. Ajoutons : nos neveux verront cela. Le grand Reich
grand Allemand rafraîchira leurs fronts !
Ce que je pense du travail n’est tout de même pas si mauvais que
cela. Ma mère, qui m’assénait des proverbes en même temps que des
coups, disait souvent : « Il n’y a pas de sot métier, il n’y a que de
sottes gens ! » Il est vrai qu’elle disait aussi « Bon chien chasse de
race » et « A père avare, fils prodigue ». Le premier des proverbes,
c’était pour mes défauts, le deuxième, pour mes qualités. Je crois
que tous les métiers sont ignobles plus ou moins. Et c’est dans ce
plus ou moins qu’on peut jouer. Le travail qui a été, depuis les temps
les plus reculés, une infamie, est devenu dans le courant du siècle
dernier, un honneur. Le tripalium des suppliciés de Rome. Le travail
à ferrer les chevaux récalcitrants, le travail d’enfants, les maladies
qui nous travaillent la peau, les peines, les douleurs, tout cela est
devenu la noblesse, la fierté, l’aristocratie, au moment même,
étrange coïncidence, où les notables remplacèrent les seigneurs
entretenus, au moment même où Guizot leur disait « Enrichissezvous ! » L’Église met aussi le travail au rang des choses saintes, et
pourtant : « Considerate corvus quia non seminant neque
metirent1 » (saint Luc 12-24). Mais l’Église n’est pas née avec la dernière pluie, elle a plus d’un tour dans son sac !
Une loi naturelle indiscutable et féconde, c’est la loi du moindre
travail2. Le fameux théorème de Castigliano, que nous appliquons
tous les jours, est très intéressant parce que l’expérience confirme
continuellement sa valeur. En deux mots, ceci : un corps supporte
une charge et la matière dont ce corps est fait se débrouille pour que
le travail des forces intérieures soit minimum. Einstein avait à choisir un système d’équations parmi plusieurs centaines de systèmes, il
prit celui qui donnait le travail minimum et il tomba juste sur celui
qui convient à notre univers. Il se peut que dans un autre univers, il
y ait une loi du travail maximum, grand bien lui fasse !
–––––
1. « Regardez les corbeaux ; ils ne sèment ni ne moissonnent. »
2. Cette loi du moindre travail (ou de « moindre action »), dérivée du
théorème de Castigliano, est un des sujets de prédilection de Blanchard,
qui y revient notamment dans son Traité de résistance des matériaux (cf.
Maurice Blanchard, le matériau résiste encore, Éditions du Rewidiage,
1992).
35
Je n’ai jamais pu supporter qu’on donne le nom d’organisation à
ces petites combinaisons de papier ; organisation du travail ! À
tuer ! tous ces crétins, démiurges de banlieue, infatués salauds,
ignares à gueule pleine, pisseurs de cocktails.
Un de mes chefs de section avait fait un rapport sur les retards
que nous subissions à cause de la mauvaise coordination de nos services avec ceux de Brême, il employait souvent le mot organisation.
Je lui demandai de la changer par administration afin d’être en
accord avec le dictionnaire. Il le fit mais s’en plaignit au Croquefromage, et cet idiot remit organisation. « L’époque de la beauté,
dans tous les êtres organisés, est celle de leurs amours » Bernardin
de Saint-Pierre.
Fin août, Monsieur Mélange, le directeur, est revenu d’Europe1
avec sa secrétaire, Mademoiselle Dérision ; elle avait son grand chapeau à fleurs, coquelicots, bleuets, coucous et feuilles vert clair,
gants au crochet avec motifs rappelant les fleurs du chapeau,
Bécassine allant à la noce du cousin Jean-Pierre. Maintenant, c’est
une élégance, elle s’est nippée aux Champs-Élysées ; elle se farde un
peu, elle a toujours sa figure bismarckienne, ses gros nichons et son
ventre pointu, la jeunesse par là-dessus, elle devient regardable ;
mais je tremble pour la religion nazie ! Une hérétique de plus !
J’ai écrit un poème, Perdre sa mort2.
Toujours cette distorsion que je n’arriverai pas à vaincre. Je pars
pour écrire ce à quoi j’ai beaucoup pensé, et dès les premiers mots
c’est autre chose, c’est toujours autre chose. Et c’est toujours autre
chose que je voulais écrire !
Mardi 11 novembre 1942
En entrant à l’usine ce matin, un Allemand m’annonce que toute
la France va être occupée – que de tracas pour ce pauvre monsieur
Hitler ! car pour la zone jusqu’à présent moins occupée cela ne les
changera guère, ils crèveront de faim comme auparavant, la
Gestapo remplacera la Légion, le percepteur sera toujours fidèle à
son poste et on continuera à imprimer des idioties.
11 novembre, anniversaire de l’armistice – vingt-quatre ans !
C’était une belle journée, comme aujourd’hui, du soleil, un peu
plus chaud qu’aujourd’hui, et très clair. À onze heures, les sirènes
–––––
1. C’est-à-dire d’Allemagne. De même que « Les Européens » désigne les
Allemands.
2. « Perdre sa mort » fait partie de la suite intitulée Douze poèmes, qui
figure dans La Hauteur des murs (G.L.M., 1947).
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ont hurlé, on arrêta le travail dans toutes les usines, on se répandit
dans les rues, les femmes étaient folles, les Américains étaient
saouls, les femmes et les Américains échangeaient leurs chapeaux.
1er août 1914, je travaillais dans une usine de Puteaux, j’avais
deux cents francs en poche, car j’avais la veille touché ma paye.
C’était un samedi, déclaration de guerre, je prends le train à midi
pour aller chercher mes vêtements militaires restés chez ma mère à
Montdidier, je revins le soir même. Je logeais dans une chambre
d’hôtel près de l’école d’où je vis partir les cuirassiers ornés de leur
cuirasse et de leur casque qui étincelaient au soleil, ils partaient au
galop par l’avenue Bosquet. Je me demandais s’ils iraient loin
comme cela, la frontière se trouvant au moins à deux cents kilomètres !
Peut-être s’embarquèrent-ils dans une gare de ceinture ?
Lundi matin, fidèle au rendez-vous, (le deuxième jour de la mobilisation, je devais me présenter à huit heures du matin, gare des
Batignolles), nous partîmes vers midi, cahin-caha, pour arriver à
Cherbourg deux jours plus tard. Nous étions dans un train de quarante hommes huit chevaux, nous croisions d’autres trains qui s’en
allaient dans le bon sens, ornés de feuillages et d’inscriptions à la
craie : « A Berlin ! À mort Guillaume ! » Ce fut une joyeuse mobilisation, le loustic de notre wagon leur criait : « Vous en faites pas, on
baisera vos femmes ! — Et nous les vôtres ! » « Fais pas ça, t’attraperas la vérole ! » etc. J’ai passé l’hiver dans un poste de projecteur à
Querqueville.
Au printemps, on demanda des volontaires pour l’aviation maritime de Dunkerque, j’y allai et en juillet 1917, je fus affecté au service technique à Paris et mis à la disposition d’un constructeur chez
qui, avec mon camarade Le Pen, nous dessinâmes un hydravion qui
fut accepté en novembre 1917 et construit en série jusqu’à l’armistice.
Je commençais à gagner quelque argent. Pour la première fois de
ma vie, j’étais riche, c’est-à-dire que je pouvais acheter ce dont
j’avais besoin. J’achetai un violon, des livres, un divan, une armoire
et un piano d’occasion que je payai neuf cents francs, et j’emménageai dans un petit logement de deux pièces, près du Luxembourg.
J’étais très heureux de cet armistice. Je vis beaucoup de confrères,
déjà millionnaires, qui firent la pâle figure. Je ressentais quand
même une légère inquiétude, parce qu’il me faudrait encore chercher une situation et cette inquiétude devient une angoisse de plus
en plus insupportable en même temps que je vieillis. J’ai passé un
mois terrible en juin dernier, à deux doigts du suicide, parce que je
ne trouvais pas de travail. Cela provient de la vie misérable que j’ai
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vécue, particulièrement de 1906 à 1908, où le chômage et le travail
genre sidi alternèrent et se remplacèrent une dizaine de fois. Les
événements qui frappent pendant l’adolescence ont certainement
une très grande part dans le comportement de l’homme. Un ancien
collaborateur d’Eiffel me disait qu’âgé de plus de quatre-vingts ans,
il volait le pain et les fruits qui étaient restés sur la table de la salle
à manger, les emportait dans son bureau et les cachait, tant il craignait de mourir de faim. Il avait souffert de la faim, dans ses jeunes
années.
Comment ai-je pu démarrer dans la carrière d’ingénieur d’aéronautique ? Eh bien, je dois cela à un juif. Il avait notre âge, vingtsept ou vingt-huit ans, réformé, avec raison, lui ; il avait déjà perdu
beaucoup d’argent avec un bambocheur qui s’était déguisé en ingénieur. Ce pauvre type du nom de Besson est mort dans un asile
d’aliénés, il n’y a pas très longtemps. Poursuivi pour escroquerie, il
simula la folie, fut enfermé et devint fou.
Monsieur Lévy voulait se refaire. Il me dit : « Blanchard, vous êtes
un cheval, je ponte sur vous, si je gagne vous en profiterez, si vous
faites un loupé, je vous lâche. Je vous ouvre un crédit de trente mille
francs et je vous donne trois mois pour me sortir un appareil. »
Nous avons fait un tour de force, nous avons fait l’appareil en
quatre mois et il a coûté cinquante-huit mille francs mais nous
avions une commande illimitée.
Le Pen était un être extraordinairement dynamique. Je le
connaissais depuis 1908 alors qu’il était à l’École des ingénieurs
mécaniciens de la marine, École dans laquelle je fus admis deux ans
après. Il avait un an de plus que moi. Marty, le communiste, était de
sa promotion et fut mon camarade en 1913, peu avant mon départ
de la marine ; je parlerai de Marty.
Lévy ne me fit jamais les questions rituelles : « Qui êtes-vous ?
D’où sortez-vous ? » Fréquentant les couloirs du ministère de la
Marine, il avait entendu prononcer le nom de Le Pen et le mien.
Mon commandant de Dunkerque, le lieutenant de vaisseau de
Laborde, aujourd’hui amiral, m’avait fait là-bas une réputation de
technicien.
Le Pen, après une histoire avec son constructeur, un bandit du
nom de Schreck (épouvantail en allemand), était au service technique. Muni de ces deux noms, Lévy avait foncé dans la brume.
J’ai lu quelque part, dans le journal d’André Gide, je crois, que le
juif est une digue qui fait monter le niveau. Ç’a été vrai pour moi. Ce
qui est certain c’est que jamais un aryen, si aryen il y a, n’aurait fait
cela. Trop respectueux des diplômes et trop prudent ! Il aurait eu
peur de perdre ses sous.
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Il y a eu des nouveaux riches en 1914-1918, mais il y eut du matériel, surtout à partir de Clemenceau et Loucheur. On racontait alors
l’histoire suivante : Loucheur à son arrivée au ministère où il remplaça un pauvre type du nom d’Albert Thomas, mort depuis, comme
il avait vécu, dans les W.C. d’un restaurant, se fit montrer les graphiques de production d’obus. La petite usine des engrenages
Citroën sortait le plus grand nombre d’obus par ouvrier, l’arsenal de
Roanne faisait l’inverse.
Loucheur nomma Citroën directeur de l’arsenal de Roanne mais
n’envoya pas le directeur de Roanne chez Citroën. Révolution chez
les ingénieurs militaires, recours au Conseil d’État. Alors, immédiatement, Loucheur, supprima l’arsenal de Roanne et le loua à Citroën
pour un franc par an.
Roanne donna par la suite un rendement maximum. On a dit, peu
avant cette guerre-ci, « cette fois il n’y aura pas de nouveaux riches,
on ne verra plus ce scandale ». Remarquons que les nouveaux de
l’autre guerre sont presque tous ruinés, à commencer par Citroën.
Comme il était nécessaire d’improviser, notre industrie n’étant pas
prête pour la guerre, l’État s’en est chargé, et la production des
usines de guerre a été déplorablement faible. Il n’y eut pas de nouveaux riches, mais maintenant, il y en a plus que jamais. La vertu
n’est pas toujours une bonne chose. Athènes la dissolue a duré plus
longtemps que Sparte.
Jeudi 12 novembre 1942
Hier, au moment même où Pétain lançait un flamboyant cocorico :
« Je maintiens l’ordre que j’ai donné ! », Londres nous annonçait que
Darlan avait signé l’armistice pour toute l’Afrique du nord !
Ce vieux-là est-il fou ? ou bien nous prend-il pour des couillons ?
Les Allemands ont des figures de condoléances, ils nous assurent de
leur parfaite sympathie et leur peine est grande de nous voir souffrir ! Ils sont sincères – sincères et stupides, ce qu’ils lisent dans
leur Zeitung est vérité universelle. Ils ne pensent pas un seul instant que l’on puisse être d’un autre avis. Si par hasard, ils s’aperçoivent d’une telle chose, ils n’imputent pas le contenu de leur Zeitung,
ils disent que l’on n’est pas de leur avis parce qu’on les hait et non
parce que ce qu’ils disent n’est pas juste.
Il y a un an, au moment de leur grande avance en Russie,
Monsieur Travail me raconta deux histoires de prisonniers russes
que je pris d’abord pour ce que nous appelons, nous, des histoires de
curés, ou marseillaises, etc. Les voici : on mit des prisonniers russes
dans une baraque en Flandre, le lendemain matin plus de baraque !
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Les Russes étaient couchés à même le sol, les débris de la baraque
gisaient dans les barbelés. Explication : les Russes n’avaient jamais
couché sous un toit, et ils avaient démoli les baraques pour dormir
suivant l’usage.
Deuxième : on leur apporta la soupe chaude dans des gamelles, ils
refusèrent et allèrent au pied des arbres gratter le sol et manger les
racines.
J’attendais un petit sourire sur la gueule de ce vainqueur, un petit
sourire qui voudrait dire : elle est bonne, n’est-ce pas ? Non. Alors, je
souris. J’allais dire : « Les premiers avaient peut-être mangé la
baraque », mais je me retins à temps car je vis une grimace qui
n’annonçait rien de bon. Un seul parmi eux savait sourire, c’était un
Rhénan, originaire de Haguenau, il entreprit un jour de me convertir au nazisme, dans mon bureau et en présence de quatre ou cinq
Français de mon service qui se trouvaient là par hasard. Il me tint
d’abord un raisonnement à la manière de Mein Kampf : les animaux
se groupent autour du plus fort et en font leur chef, donc, etc.
Je lui dis : pour les lions, je vois cela assez bien, celui qui attrape
le plus d’antilopes doit à sa réputation de chasseur d’antilopes une
situation élevée. Pour les chevaux, c’est déjà plus difficile, prendriezvous celui qui court le plus vite ou bien celui qui porte la plus forte
charge, le cheval de Goering, par exemple ! (rire malicieux du
Rhénan).
Passons aux singes, vous avez là celui qui grimpe le mieux aux
arbres, celui qui se balance le plus loin avec sa queue, celui qui,
évadé d’un cirque, fume la pipe et fait du vélo, lequel prendrezvous ? Il paraît qu’ils prennent le plus vieux et que ce vieux singe se
frappe la poitrine pour donner l’alerte. C’est le régime français de
maintenant. Nous avons bien ri pendant un quart d’heure. Mais ce
pauvre Rhénan a dû en parler à ses congénères et deux ou trois
jours après, il venait me faire ses adieux, rappelé à Brême.
Ces Européens de l’avenir se surveillaient étroitement. L’un d’eux,
Monsieur Furt, vint un jour pour me demander un renseignement
technique. Il parlait difficilement le français et, dans son impatience
se laissa aller à dire : « Do you speak english ? » Je lui répondis oui
et nous nous expliquâmes en anglais. Le lendemain, à mon tour, je
lui demandai des éclaircissements au sujet d’une note en allemand
venant de son service. J’allai dans son bureau où se trouvait un
Prussien, Monsieur Lepinière. J’engageai la conversation en anglais
mais, dès les premiers mots, il me dit qu’il n’entendait pas cette
langue. J’ai appris plus tard que ce Monsieur Furt avait une sœur
en Angleterre, devenue anglaise par son mariage.
Le Prussien ne le quittait pas. Ils allaient par paires, nous les
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appelions les petits ménages. Certains petits ménages avaient loué
des appartements meublés à des particuliers tombés dans le malheur. Ils payaient quatre à cinq mille francs par mois.
Il y avait parfois des scènes de ménage ; Monsieur Garde-champêtre voulut révolvériser Monsieur Cartilage. Celui-ci ne pouvait
pas dormir sans sa bouteille de champagne sur la table de nuit ;
deux cents à trois cents francs par nuit, seulement pour ce vice-là !
Ces racistes cherchaient à forniquer avec les employées.
L’un d’eux, Monsieur Nouvelhomme, assez dégourdi, réussissait à
leur remettre des petits bouts de papier pliés en quatre avec une
invitation pour Tabarin. Une de nos employées dont le mari était
prisonnier et qui se nommait Virginia faisait beaucoup plus que la
moitié du chemin. Elle était déjà la putain d’un oiseau de la kommandantur et le mur de sa maison était souvent orné de graffiti qui
ne laissait aucune ombre sur ses talents. Elle raccrochait dans les
couloirs. Je la vis un jour en conversation avec Monsieur Furt. Je dis
à son chef : « Vous rappellerez à Virginia que les conversations dans
les couloirs sont interdites. »
Quelques jours après, j’entre dans un bureau nazi et Virginia
fumait une cigarette, assise sur les genoux de Monsieur Nouvelhomme. Je proposai donc son renvoi à Monsieur de Croquefromage,
qui, je le savais, lui voulait du bien, au point de lui faire visiter son
placard, de temps en temps. Il plaida sa cause et je supprimai seulement la prime de deux cents francs qui lui était allouée pour sa
bonne conduite, l’assiduité et l’application au travail ! Cette paillasse vint présenter sa réclamation. Je lui dis : « Madame, Monsieur
Hitler, dans Mein Kampf, dit que les Français sont des dégénérés et
des pourris, je ne veux pas qu’il y ajoute dans sa prochaine édition,
qu’ils sont aussi patrons de bordels. Je laisse cela aux Italiens. »
(Virginia était italienne). Elle partit en pleurant.
Quelques semaines après, Croquefromage insista, par téléphone,
pour que je rétablisse la prime à Virginia. Je refusai car j’avais
encore buté dans elle et un raciste. Enfin, et encore par téléphone (je
ne pouvais pas ainsi le regarder en face), il m’en donna l’ordre. Je
rédigeai la note de service nécessaire, mais je ne la signai point. Je
la lui transmis pour qu’il la signât lui-même. Ce qu’il fit. Cet idiot
faisait payer sa passe par la société négrière.
Il paraît que sous le régime de la République troisième du nom,
c’est ainsi que les membres du gouvernement payaient leurs turpitudes. Le théâtre de la Comédie Française, dont le tenancier était
un certain Bourdet, avait une réserve de filles de joie qu’on payait
avec des missions diplomatiques ou des tournées officielles de propagande à l’étranger. Les percepteurs raflaient la monnaie et
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payaient les voluptés rancies de ces messieurs. Elles n’étaient pas
dégoûtées, les petites ! Ce Bourdet s’est battu en duel avec un autre
marlou du théâtre, un Bernstein. Cela s’est passé devant la presse
et le cinéma invités au pugilat ; spectacle où il s’agissait de l’honneur, paraît-il. Règlement de comptes entre gens du milieu.
Vendredi 13 novembre 1942
Quand je vois un Européen enfiler la main dans la poche intérieure de son veston, je pense : Ça y est ! la photo des gosses !
Cela arrive souvent à la première rencontre, les plus réservés
attendent la deuxième. Monsieur Montousec, aux Champs-Élysées,
avait placé la sienne sur la table, dans une belle monture en nickel.
C’était une photo de sa femme et de son bébé. Elle portait la marque
d’un photographe de Prague. Les yeux de Monsieur Montousec
allaient de la photo à la fenêtre de la maison voisine où une dactylographe rendait regard pour regard tout en mitrailladant du matin
jusqu’au soir. Dans ces moments-là, quand je parlais à Montousec, il
n’entendait pas. J’aurais pu lui dire ce que je pensais de son führer
et du reste.
Roger Pironneau, d’une famille de six enfants, camarade d’études
de mes fils, fut arrêté il y a un an environ. Son père, médecin
d’enfants, rue de Monceau, est le frère du Pironneau de l’Écho de
Paris.
Roger fut arrêté par la Gestapo avec quelques autres pour avoir
fait partie d’un groupe anti-prussien. Le chef de ce groupe était un
écervelé, Charles Péguy, que nous avons bien connu à Saint-Jacutde-la-Mer, où ma famille passe des vacances depuis vingt ans et la
famille Péguy depuis plus longtemps encore.
Péguy portait sur lui la liste des conjurés. Ils furent jugés à Paris
et condamnés à mort. Leur conduite fut admirable. Mais les défenseurs de la culture ne les assassinèrent pas tout de suite. On les
emmena d’abord en Allemagne. Péguy put dire à un employé de la
gare de l’Est, « de téléphoner à tel numéro, que je pars pour
Düsseldorf ». Ils furent enfermés là-bas pendant quelques mois, on
les nourrit avec quelques biscottes par jour. Lorsqu’ils furent épuisés, sur le point de mourir, on les ramena en France, à Fresnes. À la
torture par la faim, ils ajoutèrent la torture par l’espérance. Ils
attendirent encore quelques jours et les transportèrent au MontValérien pour les achever. Roger Pironneau, animé de la foi joyeuse
des premiers chrétiens, aurait dit : « Charles, soyons heureux ! dans
quelques moments, nous allons voir Dieu ! » L’hitlérisme retourne à
la pureté ancestrale.
42
L’anthropophagie sévissait partout en Europe il y a quarante mille
ans (O. Rank, Don Juan).
Montousec me parla un jour des événements militaires. Il me dit
qu’en Allemagne on n’avait pas compris pourquoi la France avait
déclaré la guerre. Pour Dantzig ? Mais Dantzig a toujours été une
ville allemande.
Je lui répondis que nous avions un traité avec la Pologne et que ce
traité était connu de tous.
« Mais votre général Vuillemin est venu à Dessau, quelques mois
avant la guerre, nous lui avons tout montré, il a volé sur nos avions,
il a vu que nous étions plus forts que la France, alors pourquoi ne
l’a-t-il pas dit à son gouvernement ? »
Et voilà, la terreur de Grenelle achète un feu avec ses derniers
pélots. Le soir, au coin du pont Mirabeau, il dit au passant attardé :
« La ferme, ou je te brûle, aboule ton pèze ! »
Bilan :
doit : un feu – cinquante francs
avoir : biftons – quinze cents francs
vaisselle de poche : vingt-huit francs soixante
une tocante
un stylo
un diam. à fourguer : six cents francs
profits et pertes : deux mille soixante-dix-huit francs.
soit dix kilos de beurre !
Mes historiens arrangeront cela ! J’ai sauvé la civilisation !
Samedi 14 novembre 1942
On dit que Doriot a été assassiné et on dit aussi que c’est Laval
qui a fait le coup, par personne interposée, évidemment. Comme
disait une grande crapule du nom de Briand : « Voyez mes mains,
pas une goutte de sang ! » Ces messieurs travaillent proprement, on
trouve, tant qu’on veut, des tueurs qui marchent pour quatre mille
francs. Les militaires coûtent plus cher. L’armée a un très mauvais
rendement en tant que machine à massacrer. Il y a dix-huit mois ou
deux ans, une photo de l’éternel Parisien nous montrait, rassemblés
comme à la noce du douanier Rousseau, le général Stulpnagel (Ongle d’étoupe), un général français et l’ambassadeur de France à
Paris. Le général Ongle d’étoupe avait, pour toute arme, un browning à la ceinture. C’était très bandit de la Calabre, on a dû lui en
faire la remarque, car depuis il enlève son feu avant de se placer
devant l’objectif. Les bandits américains faisaient de gros bénéfices,
la grande armée du grand Reich etc. ruine son commanditaire. On
43
devrait mettre Al Capone à la place d’Hitler et vice-versa, pour voir !
Darlan est à Alger, au chevet de son fils malade ; curieuse coïncidence. Comme ce crétin-là ramasserait le pouvoir même dans une
fosse d’aisance, dût-il naviguer dessus pendant huit jours, comme
d’autre part il a un compte à régler avec Laval, son rival, il est prêt
à sauter au cou du premier patagon venu qui lui promettra la couronne.
On m’a dit que pour son fils, plus crétin que lui, il avait créé, dans
la marine, le corps inutile des secrétaires d’état-major avec un uniforme spécial et avantages moraux et matériels. Il pense qu’il se
débrouillera toujours, quel que soit le régime.
Cela fut, cela est, cela sera-t-il ? C’est possible, la politique, royaume de l’ordure (Shakespeare), refuge de tous les ratés, les ratés du
cerveau, de la littérature, de la marine, de l’armée, des ratés du
badigeon, etc. Le refuge des impuissants et des cocus, enfin, tout le
monde a lu Freud, tout le monde sait ce que c’est qu’un transfert.
Nous vivons dans le monde du Plus Grand Mépris.
Lundi 16 novembre 1942
Une écervelée du cinéma veut dompter les tigres au cirque
Médrano. Cette fois, les tigres ne sont pas en carton. À la première
représentation, un tigre dénommé Royal la saisit par la tête et la
traîne dans le cirque pendant deux minutes. Le public a dû être
satisfait car je pense qu’il va là avec le secret espoir que le dompteur
sera mangé. Nous sommes les héritiers de Rome et d’Athènes, et de
ce petit Romain de six ans qui pleurait à une séance de lions dévorant des chrétiens, parce qu’un pauvre lion n’avait pas de chrétiens.
Y a-t-il un spectacle plus navrant que ces bêtes en cage houspillées,
harcelées par un avorton en habit d’ambassadeur allemand ? Nous
leur sommes supérieurs dans l’abrutissement, et dans ce domaine,
elles sont vaincues, inhibées ; l’homme impose sa dégradation à
toute la nature. Nous pouvions devenir des tigres, des lions, des
pythons et des constrictors, des admirables vautours, des baleines
plus belles que vingt mille Aphrodites, ou bien, nous pouvions mener
cette vie de chien et de cancrelat, cette adoration des couillons qu’un
coup de griffe renverrait illico à leur état naturel de pourriture à
pattes. Hercule s’est arrêté à la fourche, il a réfléchi, et il a pris la
route des gens bien, qui réfléchissent beaucoup, il a tourné le dos à
la vie, à la vraie vie.
Mais les gens bien qui réfléchissent beaucoup disent : « Le monde
n’existe que parce qu’ils pensent le monde. Ce qu’ils ne pensent pas
n’existe pas ! » Quand les gens bien qui réfléchissent beaucoup seront
44
tués par les tigres, le monde n’existera plus et les tigres mangeront
le cadavre de la pensée humaine, et le monde existera enfin, beaucoup plus beau, beaucoup plus vivant. La présence de l’homme sur
la terre est une absurdité.
Des personnes de Cherbourg sont venues hier. Elles vivent au
milieu des troupes allemandes, ce qu’elles en disent est réconfortant. Ici nous ne les voyons pas, ce n’est pas à Paris qu’on peut voir
les choses telles qu’elles sont. Depuis deux ans, je suis obligé de voir
quelques nazis, de leur parler, de leur dire « Bonjour monsieur ! »
Mais ce sont des techniciens, c’est-à-dire moins que rien, ou plus
exactement des objets, chaises, tables, porte-crayons, etc.
Des soldats allemands disent couramment « Kaput Hitler et
guerre finie ! » L’un vend de l’essence en disant : « Plus j’en vendrai
plus vite la guerre finira ! » Certains Français ont dépassé les
limites de l’abjection. Il y en eut qui dénoncèrent leurs parents pour
en hériter. Une femme qui désirait devenir veuve dénonça son mari.
Une grande affaire d’avortement vient d’être découverte et plus de
quatre cents personnes sont touchées. Des femmes de prisonniers,
des jeunes filles de bonne famille, des sages-femmes, des tireuses de
cartes. Je me relis et je vois au début de ce jour que ce sont là aussi
des choses réconfortantes. Je maintiens cet adjectif.
Mardi 17 novembre 1942
Je vais écrire douze poèmes, d’une certaine unité de ton et de
forme que je réunirai sous le titre de Un grand silence noir. J’avais
déjà Nuages et Perdre sa mort. Je viens d’écrire le troisième : L’arbre
chanteur1. Je retarde chaque jour le moment où il me faudra parler
de la poésie.
Je n’ai plus à dépenser pour publier, cette folie m’a déjà coûté une
vingtaine de billets si je compte là-dedans les neuf que j’ai avancés à
G.L.M. pour son Lautréamont2. Maintenant, une journée d’écritoire
–––––
1. Voir note 2, p. 36. « Un grand silence noir » ne figurera pas, finalement,
avec « Nuages », « Perdre sa mort » et « L’arbre chanteur » dans les Douze
poèmes, mais sera publié, dès 1942, dans La Conquête du monde par
l’image, plaquette collective de La Main à plume.
2. Il s’agit de l’édition G.L.M. des Œuvres complètes de Lautréamont,
publiée en 1938 avec une introduction d’André Breton et des illustrations
de Victor Brauner, Oscar Dominguez, Max Ernst, Espinoza, René Magritte,
André Masson, Matta, Joan Miro, Wolfgang Paalen, Man Ray, Kurt
Seligmann et Yves Tanguy. On notera que Guy Levis Mano pratiquait le
compte d’auteur, ou du moins demandait une contribution aux auteurs
pour l’édition de leurs œuvres. Blanchard y revient ultérieurement.
45
et mon public est servi ! Hugnet1 a trouvé un moyen astucieux, il
fait imprimer une centaine d’exemplaires, les donne à ses amis avec
une dédicace et leur dit : « C’est quatre-vingts francs » Comme il a
su s’agglomérer à une société de gens polis, on prend, on paye et on
remercie par-dessus le marché. Encore faut-il connaître cent personnes distinguées et indulgentes et qui aiment qu’on les traite de
cher ami.
Saurai-je jamais ce que c’est que cette amitié-là ?
C’est chez Hugnet que j’ai rencontré Schoenhoff2. Son nom était à
ce moment-là Hans. C’est, ou c’était, un juif tchèque qui avait participé au mouvement surréaliste de Prague. Il avait vingt-huit ans,
m’a-t-il dit, et en paraissait trente-cinq. Très vif, très intelligent
mais un peu irréfléchi et pied dans le plat comme disait Éluard. Il
était venu à Paris au moment de l’entrée d’Adolf en Tchéquie. Mais
il disait avoir suivi des cours en Sorbonne quelques années auparavant, et avoir été en Angleterre pour des études du même niveau. Il
avait traduit des poèmes d’Éluard en allemand, il parlait très bien
le français et l’anglais, mais son écriture était fautive et incorrecte.
Lui parlant un jour des sonnets de Shakespeare que je traduisais, il
m’en récita deux ou trois sans faillir et bien scandés. Il était toucheà-tout mais tendu violemment vers la politique, qu’il aimait décorer
du nom de sociologie, profitant de l’incertitude de leurs frontières. Il
se disait docteur en droit, et avait monté un bureau de traduction.
L’arrivée des nazis à Paris l’avait rejeté parmi les réprouvés. Il avait
une fausse carte d’identité, au nom d’un Français né à Montrouge,
faute grave car on voyait immédiatement qu’il était étranger. Il
vivait avec une juive, sculpteur, sujette anglaise et d’origine russe,
de Kertch, en Crimée. Elle était devenue sujette anglaise du fait de
son immigration en Palestine vers l’âge de dix ans, après avoir souffert atrocement de la famine et de la misère pendant les sept années
qui suivirent la révolution russe. Elle était instruite et faisait du
commerce de livres d’occasion. Elle était sortie du camp de concentration grâce à de faux papiers que Schoenhoff avait établis, mais
elle devait se présenter tous les soirs au commissariat pour signer
sur un registre. Schoenhoff se maintenait à la surface de l’existence
en vendant des paquets de cigarettes, des livres d’occasion et des
tableaux. On refuse à ces gens le droit d’exercer un métier reconnu
« honorable », et on les arrête ensuite parce qu’ils exercent des
–––––
1. Georges Hugnet (1906-1974), membre du groupe surréaliste de 1932 à
1939.
2. Arrêté par la Gestapo en juin 1942, Hans Schoenhoff ne devait jamais
revenir de déportation.
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métiers défendus ! Il devait venir me voir un certain après-midi, il
ne vint pas, ni ne téléphona, comme il avait coutume, pour me prévenir de ne point l’attendre. J’appris le lendemain par Arnaud qu’il
était arrêté et je reçus un ou deux jours plus tard une lettre signée
Schoenhoff provenant de la prison du Cherche-Midi. J’appris ainsi
son vrai nom. Il me demandait une serviette de toilette, du savon, et
un rasoir. Je les lui portai le lendemain. Le caporal allemand qui
recevait les paquets me le fit déballer sur sa table, me rendit le
rasoir en faisant avec la main le simulacre de se couper le cou, il me
rendit un savon, sur les deux que j’avais mis en me faisant comprendre qu’il y avait tout ce qu’il fallait dans son établissement. Je
n’en crus pas un mot, si tant est qu’il s’exprimât avec des mots. Il
me dit en effet : « Beaucoup savon ici, beaucoup beaucoup ! » mais
les gestes suffisaient. Je n’ai pas pu savoir ce qu’ils en ont fait. Peutêtre l’ont-ils tué, ils en sont bien capables. Peut-être est-il mort de sa
mort naturelle, ils en sont bien capables aussi ! C’était un être très
gentil, très confiant. Trop même puisqu’il aimait fréquenter les gens
de lettres. Il était enthousiaste et désintéressé. Peut-être vit-il
encore. S’il sort de cet enfer, je crois qu’on le saura.
La situation fut à ce moment très brouillonne car il y eut une
affaire La Main à plume qui était indépendante de l’affaire
Schoenhoff mais qui parut connexe.
Quand Arnaud vint m’annoncer que Schoenhoff était arrêté, il
croyait que ce pauvre était un indicateur. Schoenhoff avait hébergé
Manuel, un Espagnol dont les papiers n’étaient pas en règle. Manuel
vivait avec Tita1, une juive tchèque et tous deux collaboraient à La
Main à plume.
Le numéro de mai venait de paraître, la police arrêta Manuel
alors qu’il entrait chez lui avec des numéros de la revue.
Avec Manuel était Chabrun qui portait également des numéros ;
Chabrun se sauva et partit en zone libre.
Perquisition chez Chabrun, pendant laquelle Ubac2, non prévenu,
s’approcha, un parent de Chabrun lui fait signe de filer, un policier
voit le signal et arrête Ubac, Belge, papiers douteux. Les policiers
relèvent les noms des collaborateurs de la revue, croyant trouver un
–––––
1. J. V. Manuel (Manuel Viola, dit), né à Saragosse en 1919. Membre du
P.O.U.M. (Parti ouvrier d’unification marxiste) pendant la guerre d’Espagne.
Peintre et poète, il fut un des collaborateurs les plus réguliers de La Main à
plume. — Tita (Edita Hirshowa, dite), peintre.
2. Raoul Ubac, peintre belge né en 1910. Membre du groupe surréaliste de
1936 à 1939, collaborateur de La Main à plume sous l’Occupation, il
participera ensuite aux activités de Cobra.
47
gros poisson au bout du fil, vont chez Arnaud, l’emmènent à la
Gestapo où il retrouve la famille Chabrun. On les interroge. Ces
messieurs feuillettent la revue qui ne les intéresse pas.
Expressionnisme ! disent-ils dégoûtés et les relâchent.
Il y avait dans ce numéro un texte de Arp : Le sadique à tout
casser1 qui était très beau mais très dangereux. Ces stupides bestiaux n’y virent que du noir et du blanc. Tant mieux.
En résumé : Chabrun recherché parce qu’il a fui, Manuel, Tita,
Ubac, arrêtés. Tous collaborateurs de La Main à plume.
Cela suffisait pour créer une grande affaire, ce qui fit vendre,
vendre beaucoup d’exemplaires.
Réunion chez Éluard. Arnaud répète ses soupçons sur Schoenhoff,
je dis que rien dans sa conduite ne permet de supposer une telle
infamie et que, jusqu’à preuve du contraire, je lui garde mon estime.
S’il m’apparaît clairement un jour qu’il a fait ce métier de pourriture, je serai d’autant plus dur pour lui que je suis prudent aujourd’hui.
Éluard me soutient, il connaît Hans depuis longtemps, le juge
maladroit mais non malhonnête.
Je ne vis plus Arnaud pendant quelque temps, jusqu’à ce que
Manuel et Ubac libérés vinssent lui raconter leur histoire, de
laquelle on déduisait clairement que Schoenhoff n’y était pour rien.
Il m’envoya presqu’aussitôt un de ses amis, juif français, recherché par les bestiaux. Je l’hébergeai trois nuits, jusqu’à ce qu’il eût
trouvé à se défiler.
Mercredi 18 novembre 1942
Fin août, je m’installai dans ce bureau pour exécuter un travail
très urgent : étudier de nouveaux supports de moteur pour le JU 52,
c’est un trimoteur de transport qui date de 1933 et qui est employé
pour le transport des troupes. Sa vitesse est de deux cent cinquante
kilomètres à l’heure, sa cabine est spacieuse. Il s’agissait de remplacer la construction en duralumin par une construction en acier, je
devais d’abord faire plusieurs projets qui seraient envoyés en
Prusse. J’exécuterais ensuite le projet choisi.
Je fis huit projets, l’expérience de Châtillon m’avait montré que
plus nombreux étaient les projets, plus improbable était la décision.
L’âne de Buridan devant ses huit assiettes. Tout en dessinant ces
–––––
1. Hans (Jean) Arp (1886-1966). Le texte paru dans La Conquête de l’image
s’intitule en réalité « Le grand sadique à tout casser ». Repris in Jean Arp :
Jours effeuillés (Gallimard, 1966).
48
projets, je cherchais la cause de cette modification, très gênante au
moment où la construction en série s’intensifiait en raison des événements de Russie et de Libye. Il y avait d’abord des difficultés
d’approvisionnement en duralumin en raison des quatre pour cent
de cuivre qui entrent dans sa composition, c’était la cause principale.
Dès les premiers jours, il me semblait que les efforts latéraux
n’étaient pas supportés. Après examen plus attentif, je chiffrais ces
efforts et j’allais porter ma trouvaille au directeur, Monsieur
Mélange. Je lui dis que cet appareil devait perdre un moteur de
temps à autre. Il fit l’étonné, fouilla dans ses papiers, en lut un qui
se rapportait à autre chose et me dit : « Ah ! oui. » L’atelier a écarté
les barres quand on a remplacé la génératrice de six cents watts par
une de quatre mille. Et voilà : chez Junkers, c’est l’atelier qui commande, chez F.W. c’était le calculateur qui imposait des solutions
inexécutables en disant : « Celui qui fabriquera cela n’a rien à dire,
il n’a qu’à fabriquer sans se mêler de ce qui ne le regarde pas ! » Et
l’on m’a vanté l’unité de méthode et l’organisation de l’industrie
allemande ! Les Allemands ne sont pas disciplinés. D’où la nécessité
de les mener à coups de bottes au derrière. J’ai vu un calculateur
qui n’était en rien responsable, imposer une solution idiote au chef
responsable. Comme je lui demandais qui serait responsable dans le
cas d’un malheur, il leva la tête interrogativement comme si je lui
avais parlé en chinois.
Dans l’industrie française, nous sommes, pour ces choses, naturellement disciplinés. Avant que la décision soit prise, on présente des
objections ; dès que le responsable a décidé, on exécute et tant pis
pour lui s’il s’est trompé !
Autre exemple de leur indiscipline : quand le chef est absent, ces
messieurs se vautrent dans leur fauteuil, boivent de l’eau minérale,
fument des cigarettes, mangent des fruits et piquent un bon somme
jusqu’au soir. Afin de ne pas être dérangés, ils déménagent clandestinement. Quand, par exemple, j’envoyais quelqu’un chez Monsieur
Oiseau demander un renseignement à Monsieur Oiseau, c’était
Monsieur Boyau qui répondait : « Monsieur Oiseau n’est pas là
aujourd’hui. » J’étais très étonné car j’avais vu l’oiseau le matin
même.
Comme on cherchait depuis trois jours Monsieur Nouvelhomme,
et que l’on me répondait toujours : « Il n’est pas là aujourd’hui », je le
vis sortir de l’usine avec Monsieur Prairie et ils entrèrent au bistrot.
Il était deux heures et ils revinrent vers six heures chercher leur
chapeau. Je notais donc sur ma fiche concernant le travail pour
lequel j’avais besoin de Nouvelhomme : « Attendu Monsieur Nouvel49
homme pendant trois jours, occupation absorbante au bistrot du
coin. » Au rapport hebdomadaire, Monsieur de Croquefromage lisait
mes fiches à haute voix pour définir l’état d’avancement des travaux. Toute la troupe était réunie au complet, quand il en vint à
cette fiche, il faillit s’étrangler, s’arrêta après « Nouvelhomme »,
éternua, se moucha et improvisa un texte. J’étais heureux comme
un roi !
Mes projets partis, j’entrepris, pour passer mon temps agréablement, de calculer sérieusement un support, c’est un travail très long
et je n’avais jamais eu le temps, dans ma vie, de faire au moins une
fois ce calcul. Je passai là un mois et demi, travaillant comme un
lion ; c’était passionnant. Ce jeu terminé, n’ayant toujours pas de ya
ou de nicht, j’entrepris d’écrire ce journal. Je crois que c’est moi qui
travaille le plus dans cette maison. Les Allemands ont depuis longtemps perdu la notion de rendement, cela leur jouera un méchant
tour ! Pour résorber le chômage, on a mis dix hommes là où un seul
aurait suffi. Pour maintenir les échanges, malgré des prix de revient
ruineux, l’État fit du dumping, ce qu’il appela autarcie. L’industrie
reçoit tant par tête d’esclave. Le problème des échanges commerciaux est dans les pattes de l’État. Plus un industriel a d’ouvriers,
plus vite il devient milliardaire. L’administration industrielle a été
établie pour absorber le plus de main-d’œuvre possible. Il y a quand
même, à l’origine de certaines réglementations, une volonté intelligente. On trouve presque toujours un motif très juste, mais, dans
l’application, cela devient inimaginablement bête. La lettre du règlement est restée accrochée à la manche de l’inventeur. Aux observations que je faisais aux F.W., on me répondait : « Oui, c’est très nouveau, il y a des choses à mettre au point, mais c’est le même système
pour toute industrie allemande et cela facilite la répartition de la
main-d’œuvre puisque, grâce à ce système, nous avons ici les ingénieurs de chez Siemens, par exemple, qui n’ont jamais travaillé dans
l’aéronautique, eh bien, ces gens sont au courant des imprimés qui
sont partout les mêmes, que l’on fasse une paire de chaussures ou
un cuirassé. » J’ai vu depuis B. et V. et Junck. J’ai parlé de cela à
mes collègues qui sont chez Messerschmitt, Dornier, Heinkel, or ce
n’est pas vrai, à part quelques imprimés, le reste flottant au fil de
l’eau.
Enfin, peu à peu, leur tirant les vers du museau, j’ai appris qu’en
effet, les moteurs dégringolaient. Tant que cet appareil était commercial, qu’il volait droit et atterrissait sur les billards, il a résisté,
mais depuis l’hiver russe, ses champs mal pavés et les avions de
chasse au derrière, toutes ces vilaines choses qui produisent des
accélérations latérales ont causé d’innombrables incidents. On m’a
50
parlé de quatre mille avions à modifier. J’aime à croire que c’est
pour la prochaine guerre !
La ferveur philipparde s’apaiserait-elle ? Je viens d’entendre
« Maréchal nous voilà » et je pense tout d’un coup que voilà bien
quinze jours que je n’ai pas eu le plaisir de l’entendre ; il est vrai
qu’ils ont aussi chanté la marche lorraine, ce qui est nouveau ici.
Jeudi 19 novembre 1942
Écrit le quatrième poème de Un grand silence noir : « Vae victoribus ! »1, mais il est d’une autre tonalité. À réexaminer quand tout
sera fini. On dit que Doriot a été enterré au cimetière de Vaugirard2,
beaucoup d’Allemands, beaucoup de casquettes hyperboloïdes ont
suivi le caro data vermis avec des fleurs, c’était touchant, paraît-il.
Un grand peintre du régime nouveau nous en fera un grand machin
pour le Louvre, un de ces jours.
Pendant presque toute cette année, a eu lieu l’exposition du grand
sculpteur nazi Arno Breker. Que de bruit pour ces quelques œuvres
minables ! Ce manchot a entendu dire que tous les grands sculpteurs avaient chacun leur équation de déformation. Il s’est fabriqué
la sienne qui consiste à augmenter démesurément les pieds, les cuisses et les mains (celles-ci quand elles sont dressées vers le ciel, ce
qui arrive souvent). Il sait aussi faire des rides bordées de chaînes
de montagne. Un sourcil surmonté d’une nervure de bâti de machine
à coudre et voilà l’expression de la souffrance. Aux nus et bustes
féminins, ne sont pas infligés ces tortures, aussi sont-ils plats et
margarineux, leurs figures sont planes. Mais les portraits d’hommes
semblent sortir de la chambre des aveux spontanés. Les modèles ont
dû être choisis parmi les plus violents antinazis. C’est au moins vrai
pour deux d’entre eux, Valençay et Giacometti. Ces portraits ont été
faits il y a plus de dix ans alors que ce malheureux se frottait un
peu aux surréalistes du boulevard Montparnasse. Or, aujourd’hui,
Valençay, qui a environ quarante ans, est encore beaucoup plus
jeune que son portrait. C’est plutôt une caricature. Quant à
Giacometti, c’est un chou-fleur, une urne funéraire, un rutabaga qui
a souffert, c’est tout ce qu’on voudra mais pas un être humain. On a
–––––
1. Voir note 1, p. 45. Aucun poème publié de Blanchard ne porte ce titre. Le
journal du 26 novembre 1942 peut laisser supposer qu’il a été détruit.
2. Voir le 14 novembre 1942. Rappelons que Jacques Doriot est mort en
1945. Que pareille rumeur, concernant un personnage aussi important à
l’époque, ait pu « tenir » cinq jours en dit long sur l’état de l’information
dans le Paris occupé.
51
enlevé de nos places publiques et de nos jardins de pauvres statues
sans prétention qui valaient mieux que ces saletés. Comœdia a
publié un poème de Cocteau écrit à la mémoire d’Arno Breker. En
première page, en grandes lettres – Ce pitre n’en rate pas une.
Et voilà ! le soldat poméranien se fait massacrer pour conserver
au monde ces trésors de la culture et de la civilisation. Un soir de
cet été, en sortant du bureau des Champs-Élysées, j’eus le cœur soulevé en voyant toute la pourriture qui était attablée à la terrasse du
Fouquet’s.
Tout en marchant, j’exprimais modérément mes sentiments ; un
officier allemand qui marchait près de moi me regarda, un peu
inquiet, je tendis les mains vers cette racaille et je lui dis : « Voilà
pour qui vous vous faites trouer la peau, vous avez du courage !… »
« Ya ! » me répondit-il, je n’ai jamais su s’il avait compris.
En remuant la vase, un souvenir a remonté à la surface. C’était
en octobre 1909, j’étais quartier maître mécanicien, j’avais été
admissible à l’école des ingénieurs mécaniciens. Je venais à Paris
pour les épreuves orales qui duraient quinze jours environ. En arrivant à Paris, je me rendis immédiatement au Ministère de la
Marine, en sortant, je rencontre un camarade quartier maître sur
l’Escapette (de Calais). L’Escapette avait accompagné Louis Blériot
dans sa traversée de la Manche et mon camarade commença à me
raconter ce qu’il savait de ce sensationnel événement. Je l’invitai
donc à boire un bock quelque part et comme le temps était superbe,
nous nous assîmes à la terrasse du bistrot d’en face. Il était dix
heures du matin, nous étions les seuls clients. Il n’y avait d’ailleurs
que trois ou quatre guéridons devant ce petit café de modeste apparence. Je frappe à la vitre plusieurs fois, un garçon se présente :
« Deux bocks ! — Bien ! Tout de suite ! » Et l’Escapette continue son
histoire. Au bout d’un quart d’heure, je refrappe à la vitre, un autre
garçon se présente et la même comédie se joue. Je commençais à me
douter que quelque chose n’allait pas. Je frappe une troisième fois, je
dis à la troisième nouvelle tête de voyou que c’est la troisième fois
que je demande deux bocks, il fait l’innocent, dit « Bien Monsieur
tout de suite… » et s’en va pour toujours. Je compris qu’on ne voulait pas nous servir. Je dis à l’Escapette : « Allons ailleurs, si nous
n’étions pas en face du Ministère, on irait leur secouer les puces. »
La première vermine aurait pu nous dire en deux mots que le
bordel, la boîte à vérole Maxim’s ne s’abaissait pas jusqu’à servir
deux bocks à deux matelots, et à dix heures du matin, heure des
purotins ! Les larbins sont encore plus infects que leurs maîtres.
Puisque nous sommes au chapitre des larbins, Roosevelt a proprement possédé Darlan. Bien joué vieille taupe ! Je voudrais bien
52
rencontrer Monsieur Petitcoup. Il amena un jour la conversation sur
la politique de Vichy. Il y vint aussi délicatement qu’il put, c’est-àdire avec le doigté d’un portefaix. Je lui dis alors ceci : « Je ne comprends pas comment le gouvernement allemand peut donner sa
confiance à un Darlan et à un Laval, deux êtres qui sont méprisés
de tous les Français parce qu’ils ont toujours trahi tous ceux qui ont
eu confiance en eux, ils trahissent comme Raphaël était peintre, ils
trahiront votre führer aussi ! » Petitcoup fit une sale figure, il me
répondit que c’était un gouvernement français et que l’Allemagne
n’était pour rien dans les décisions de Vichy. Comme si les nazis
auraient toléré un gouvernement français qui ne leur fût pas
soumis ! Il me demanda ensuite : « Et Pétain ? » Sans dire un mot, je
lui montrai dans le ciel un nuage qui passait. Alors il me dit que
j’étais un mauvais Français. Quand je le quittai, il avait son sourire
de hyène. Si je le rencontrais, je lui dirais : « Eh bien ! Monsieur
Petitcoup ? en voici un, le deuxième n’est pas loin ! » On pouvait
sans danger leur dire des choses très fortes. Je crois qu’ils eussent
hésité à communiquer avec la Gestapo, ils s’en méfient tellement
qu’ils évitent tout contact avec elle. C’est qu’avec ces bandits-là, on
ne sait jamais ce qui peut arriver. Un candidat se présente un jour
de cet été, il n’avait pas de certificat de libération, il revenait
d’Allemagne, il explique une affaire assez confuse ; il a oublié son
certificat à Hambourg, il a écrit à un camarade de le lui envoyer, sa
lettre, qui n’avait pas suivi la voie normale, avait été lue par la censure, la Gestapo était sur l’affaire, son correspondant était arrêté…
Au mot de Gestapo, Monsieur Montousec se leva et lui dit : « Partez !
Je ne vous ai pas vu ! et surtout ne dites pas que vous êtes venu
ici ! » La crainte des bourriques était certainement justifiée.
Vendredi 20 novembre 1942
Une pitoyable déclaration du très pitoyable Pétain : « J’incarne la
Patrie. »
Le vieux salaud ! la carne de la Patrie ! Il nomme Laval son successeur. Tibère désigna Caligula une fois seulement, le chef ne peut
pas se tromper, il n’est responsable que devant l’histoire. Et cela se
termine toujours par la Marseillaise.
« Le jour de Gloire est arrivé ! »
Fin mai 1940, je revins à Paris après avoir passé un mois à SaintRaphaël pour les essais d’une bombe dirigée par radio. J’étais resté
un jour à Toulon, pour rendre compte au commandant de [ ? ] et à
l’amiral Fenard. Les nouvelles étaient mauvaises, les réfugiés belges
arrivaient, très nombreux. Je revenais pour deux semaines, le temps
53
de refaire quelques essais chez Eiffel et de modifier quelques pièces.
Chaque train qui arrivait gare du Nord, de l’Est ou Saint-Lazare
amenait son triste chargement de réfugiés. Ils attendaient dans la
cour de la gare, interminablement, assis sur leurs paquets. De
temps à autre, un car venait en prendre quelques-uns. D’autres partaient à pied ou en métro pour essayer d’atteindre une gare qui les
expédierait plus loin. Le 9 juin, le général Herring, gouverneur de
Paris, annonçait que Paris serait défendu rue par rue, maison par
maison ; on donna des fusils aux agents de police. Alors, ce fut aux
Parisiens de fuir devant la peste. Le 9, Hurel vint me dire de
rejoindre Brest, par mes propres moyens. C’était l’expression du jour.
Je ne pris aucune décision. Ce jour-là, vers deux heures de l’aprèsmidi, en pêchant des informations radiophoniques, j’entendis Rome
qui diffusait des marches militaires allemandes. De temps à autre,
je tournais le bouton pour savoir si leur crise de soûlographie s’apaisait. On annonça que Mussolini allait parler ; j’invitai la femme de
ménage, une Italienne, à venir écouter. Il lança théâtralement sa
déclaration de guerre. La femme de ménage me demanda ce qu’il y
avait avec un air très sancta simplicitas. Je lui dis que c’était la
guerre, elle essaya de me faire croire le contraire, me tendit les clefs
et s’en alla sur l’heure sans me demander son salaire. Cette pauvre
femme a cru que j’avais le droit et le devoir de la massacrer puisque
nous étions en guerre. Cette déclaration de guerre signifiait pour
moi que nous étions fichus, la hyène ne s’attaquant qu’aux cadavres.
Je préparai deux valises, une grande et une petite, et dans l’aprèsmidi du 12, je donnai les clefs à la concierge en l’informant de mon
départ. J’avais mon imperméable et mes deux valises et j’allai
prendre le train pour Brest à la gare de Montparnasse. Elle
m’annonça que les gares étaient fermées et qu’il serait bon que je
me renseigne avant de traîner mes valises dans Paris. J’allai donc
gare Montparnasse. Elle était fermée et une foule que, d’après la
surface qu’elle couvrait, je pus estimer à cent mille personnes, attendait place de Rennes, boulevard Montparnasse, avenue du Maine,
avenue Edgar Quinet et boulevard de Vaugirard. Elle attendait des
trains qui ne devaient plus partir avant la fin de juillet. Certains
s’étaient installés dans des encoignures de bistrot. Les enfants dormaient sur les valises. De là, j’allai boulevard Raspail et je vis le
défilé des gens qui partaient par la route, des véhicules de tous
genres, des voitures d’enfants chargées de paquets, tellement chargées qu’elles ne durent pas aller très loin, et la file des piétons, certains traînant déjà la jambe.
Je revins à la maison, décidé à rester ici et je dis à la concierge
qu’ainsi nous serions deux pour garder la maison.
54
Rentré chez moi, je vis l’avenir comme une grande page blanche et
Amor Fati de Nietzsche s’inscrivit dessus. Je me moquai de moimême en disant : « Regarde Amor Fati et va-t-en rassuré », transposant une formule idiote, aimée des automobilistes qui feraient
mieux de soigner leurs freins. Seulement, je n’avais ni freins, ni
volant, ni voiture. Vers neuf heures du soir une voisine à qui la
concierge avait raconté mes ennuis, vint me proposer de conduire
une de ses deux voitures à Sannois, près de Fontainebleau, son frère
conduirait l’autre et à Fontainebleau, je pourrais trouver une place
dans un train. J’acceptai, « Amor Fati et service commandé ». Ne
m’avait-on pas ordonné de rallier Brest par mes propres moyens !
J’essaierai d’aller à Brest en passant par Fontainebleau, voilà tout !
Donc, rendez-vous pour le lendemain neuf heures et demie, rue
Clapeyron, au domicile du frère. Le lendemain matin, en partant je
vis des agents coller des affiches blanches sur les murs, ils n’avaient
plus leur fusil, je ne me dérangeai pas pour les lire, en quoi j’eus
grand tort car alors je serais resté à Paris. Je les lus quinze jours
plus tard, en revenant. Elles annonçaient que Paris était déclaré
ville ouverte et invitait les habitants au calme – signé Dentz. Au
général qui voulait défendre Paris, on avait substitué un général qui
le livrait. Dès ce moment, il était clair que les Caraïbes1 iraient plus
vite que nous.
Samedi 21 novembre 1942
J’ai enfin vu, ce matin, un supporter du Maréchal. Il est monté à
la station Trocadero. C’était un étudiant de vingt, vingt-deux ans,
très richement vêtu, une tête de mannequin abrutie, paraissant
sortir du catéchisme. Il s’assied comme on ne s’assied qu’au théâtre,
pince la peau de ses genoux pour bien placer le pli de son pantalon,
ouvre une serviette gonflée, fait son choix et retire un livre dont il
tient absolument à nous faire lire le titre : Pascal, Pensées. Il ouvre
le livre environ au milieu et tombe juste sur la page désirée, c’est du
moins ce qu’il m’a semblé. Il balaya la page avec un regard de grand
penseur, un véritable coup d’aspirateur, passa à la suivante, et
quand je suis descendu, à Dupleix, il avait nettoyé une dizaine de
pages. Cela ne m’a pas étonné, le régime nouveau suscite des
Aristotes.
Quand j’étais au service technique de l’Aviation Maritime en
1917, j’allais parfois à Meulan suivre les essais d’un hydravion
–––––
1. Les Caraïbes — autre désignation des nazis, comme « les Européens »,
« les vainqueurs », « les bestiaux » et quelques autres.
55
qu’un épateur du nom d’Odier avait péniblement réussi à faire voler.
Me trouvant dans le train avec lui, il tint à m’éblouir, me montrant
sa serviette. Il m’informa qu’elle était pleine de dessins et de calculs,
et qu’il était obligé de travailler même la nuit dans sa chambre
d’hôtel à Meulan, pour vérifier sa polaire logarithmique, son Rx, son
Ry, et puis son a plus b divisé par z, enfin tout le lexique et même
l’argot de la technique aéronautique du moment passa un mauvais
quart d’heure. Il oubliait même par moments qu’il parlait à un
initié, bien que je fusse en uniforme avec mon insigne de pilote et
mes décorations.
Cet hurluberlu se soûlait avec ses mensonges. Au voyage suivant,
il était fatigué, il bâillait, c’était un jour où l’esprit ne soufflait pas.
Il me proposa des journaux, j’acceptai ; il ouvrit sa fameuse serviette
et en retira tout un assortiment de journaux illustrés : La Vie parisienne, Le Sans-gêne, La Culotte rouge, Le Gaudriole, etc., tous les
journaux pince-culs de Paris. Les polaires logarithmiques étaient
signées Fabiano, Hermont, René Maizerdy, Willy, etc.
Un autre esbroufeur mérite d’être épinglé : le Besson dont j’ai
déjà parlé et qui avait réussi à engluer Lévy. Ce fantaisiste avait dit
à Lévy : « J’apporte les idées, vous apportez l’argent, nous partagerons les bénéfices half and half ! » Lévy avait eu le malheur d’accepter. Comme Besson ne venait à l’usine que vers onze heures du
matin pour faire nettoyer sa voiture et remplir ses réservoirs, et
quelquefois vers cinq heures, en sortant de table, pour faire visiter
son usine à ses amis, des écornifleurs de son acabit, Lévy, au bout de
quelques mois, osa lui demander à quel moment il travaillait. Il
répondit : « Chez moi ! J’ai tout ce qu’il faut et je suis très tranquille,
bientôt je vous apporterai mes dessins et vous verrez quelque chose
de beau, j’ai presque fini. » Au bout de quelques mois encore, Lévy
résolut d’aller voir ces fameux dessins-là où ils étaient. Il sonna un
matin vers dix heures à la porte de Besson qui habitait une élégante
garçonnière, genre vie parisienne, rue Bassano, près de l’Étoile. Une
femme de chambre vint ouvrir et fit attendre dans un petit baisoir
faisant à l’occasion office de salon. Il attendit très longtemps, car
Besson était certainement dans l’innocence du premier sommeil.
Lévy profita de son attente pour visiter l’appartement. Il chercha
partout le « tout ce qu’il faut pour travailler », ne vit rien, sauf tout
ce qu’il faut pour recevoir sa petite amie. Enfin, Besson parut et
Lévy lui demanda de lui faire visiter son cabinet de travail et lui
assura qu’il serait très heureux de voir quelques dessins. Besson lui
expliqua que tout le travail s’effectuait dans son cerveau. Il s’étendait sur un divan et sa tête travaillait. Tous les dessins sont là, dit-il
en se frappant le front. Alors Lévy sut à quoi s’en tenir.
56
Pendant dix ans, j’ai rencontré souvent Besson. Eh bien ! pas une
seule fois sans qu’il se plaignît qu’on lui avait pris ses idées. « Vous
avez vu le zinc de untel ? il m’a volé mes idées. » Comme je savais
qu’il disait cela de moi aussi, je lui répondis un jour : « C’est vrai !
mais voyez-vous, maintenant il est ruiné ! » C’est la dernière fois
que je le vis.
Quand une femme de l’usine parle à un Allemand, elle ondule,
elle se tortille comme un bigorneau qu’on tire de sa coquille. J’ai
remarqué que ce sont celles qui parlent allemand qui font cette
gymnastique. C’est peut-être la langue allemande qui provoque ces
réflexes ? (A examiner de plus près.)
Tous les jours de nouveaux dessinateurs viennent dans cette
maison. Et il n’y a pas de travail à leur faire exécuter. Les plus courageux, ceux qui voudraient passer leur temps et ceux qui voudraient montrer leur talent pour appuyer une demande d’augmentation, viennent me trouver et me demander de les prendre dans mon
service, le seul qui travaille.
Hélas ! je ne puis rien pour eux, mais si mes gens travaillent, c’est
parce que je leur invente des travaux. Je tiens mes jeunes gens en
haleine, je leur donne des conseils et ils peuvent ainsi apprendre
leur métier. Mais je me suis déjà fait rappeler à l’ordre parce que
j’usais du papier. J’ai répondu à Monsieur Mélange que je préférais
user du papier que de les laisser sans occupation, il m’a répondu que
je les faisais travailler pour la corbeille à papier et qu’il préférait
qu’ils ne fissent rien. Bien entendu, je continue et je leur dis que ce
travail est pressé et que l’atelier attend leurs dessins pour
construire. S’ils savaient qu’ils travaillent dans le vide, cela les peinerait.
Lundi 23 novembre 1942
Nouvelles poétiques : on annonce que la société Gnôme et Rhône
(qui autrefois était dans les pinces d’un pâle voyou nommé P. L.
Weiller et qui aujourd’hui est dans les pattes sales de B.M.W.)
réunie en assemblée générale le 3 octobre, a renouvelé le mandat
d’administrateur de Monsieur Paul Claudel, ancien ambassadeur,
poète chrétien qui entrera au ciel en passant par le trou d’une
aiguille. Paul Claudel est le père du beau-frère du juif franc-maçon
ploutocrate escroc, M. L. Weiller. Ce dernier habitait rue de la
Faisanderie, comme son nom l’indique. Monsieur Paul Claudel vendait (ès qualités) des moteurs d’avions du Japon, à l’Italie, aux
Soviets, à n’importe qui pourvu qu’on paye. Il donnait des leçons à
saint François d’Assise, lequel enseignement était confortablement
57
rétribué par Gallimard, directeur-propriétaire de La Nouvelle Revue
Moscovite, aujourd’hui Nouvelle Revue Prussienne1.
On annonce la mort de « Alcanter de Brahm », président des
poètes français. Tout le monde connaît le nom de ce grand poète
français pour peu qu’on ait mis le nez dans un journal. Voici bien
trente ans qu’on publie des informations comme celle-ci : Messieurs
Alcanter de Brahm, André Foulon de Vaux et Daniel de Venancour,
présidents de la Société des poètes français et de la Maison de
poésie, se réuniront tel jour pour attribuer le prix Landru.
Ainsi, dans le militaire, le resquilleur qui n’aime pas l’eau se fait
professeur de natation. Ces trois frères mirontons étaient subventionnés par l’État, évidemment ! Tous les régimes ont leurs Arno
Breker.
Entendu hier soir : « Mais le conflit devient tellement mondial
que… » par le critique militaire de Radio-Paris. Encore un Arno
Breker du micro.
Entendu hier matin, à la fin d’une messe dite à la chapelle de
l’hôpital Broca : « La réalisation technique de cette messe est de
Messieurs Truc et Machin. » Jésus Christ ! si tu voyais tes enfants !
Je regarde par ma fenêtre et je vois jouer les enfants. Je les vois
sous l’angle de quarante-cinq degrés environ. Ils sont emmitouflés et
beaucoup sont coiffés d’un petit capuchon genre Blanche-Neige et
les nains. Ils courent de tous côtés, comme la poussière dans un
rayon de soleil. Je vois cela comme un paysage de Jérôme Bosch
dans lequel des paysans ont l’air de marcher très vite sans savoir où
ils vont. De temps à autre un petit de l’école maternelle traverse la
cour en maintenant relevé le bas de son manteau, il a les cuisses
nues et son petit derrière en l’air. Il va aux cabinets et quand il en
sort, pique un galop vers la salle, ses vêtements toujours relevés
jusqu’aux reins.
En 1918 et 1919, un ingénieur du ministère de la Marine venait
de temps en temps suivre les essais à Saint-Raphaël. C’était un
petit homme très intelligent et très paresseux qui se nommait
Boutiron. On l’appelait communément le Boutt, (Boutt, chez les
marins, c’est un bout de ficelle). Un de ses collègues me confia un
jour que le Boutt n’avait pas ouvert un livre depuis son entrée à
l’École Polytechnique. Et, en effet, il était beaucoup moins abruti
que les autres. Il venait à l’aérodrome quelques minutes chaque
jour, en fumant un de ces cigares qu’on nommait crapules et qui
–––––
1. La Nouvelle Revue Française, évidemment. Régulièrement qualifiée de
« Prussienne » (ou de « Poméranienne ») par Blanchard, depuis que Pierre
Drieu La Rochelle en avait pris la direction en décembre 1940.
58
empestait le fagot vert. J’étais très étonné qu’il vînt toujours à la
même heure, dix heures du matin environ. Je lui en fis la remarque.
Il me dit qu’il cherchait à résoudre une énigme qu’il énonça ainsi :
« Pourquoi un derrière de nègre n’est-il pas indécent ? Tandis que si
mon ministre me montrait le sien, ce serait un grand scandale qui
me ferait rougir de honte ? »
La route qui joignait la ville à l’aérodrome, de deux à trois kilomètres de longueur, longeait des terrains marécageux qui aujourd’hui ont été aménagés et lotis. Dans ce terrain, des baraques
étaient occupées par des troupes noires du camp de Fréjus. Et les
nègres faisaient leurs besoins non loin de la route, dans les roseaux.
Comme ils se plaçaient le dos vers la route, croyant ainsi que, ne la
voyant point, on ne pouvait pas les voir, le Boutt recueillait une
abondante documentation pour l’étude de son problème.
J’ai connu à Dunkerque, de 1915 à 1917, un être très curieux, le
lieutenant de vaisseau Winter qui semblait sorti tout vivant du cerveau d’Alfred Jarry. Pour obéir aux instructions générales concernant l’entraînement militaire du personnel, il avait acheté des chapeaux melon, des monocles et des binocles. Il rassemblait son
monde, leur distribuait les armes, c’est-à-dire, chapeaux et lunettes,
et commençait l’exercice. « Posez mono-ocles ! Présentez bino-ocles !
Repos. » Je l’ai vu commander ensuite un exercice de faire sauter les
ponts. Des rigoles pour l’écoulement des eaux étaient creusées, çà et
là autour du terrain. Des équipes déposèrent des planches arrosées
d’essence et, au coup de sifflet de Winter, y mirent le feu.
Il nous réunit un jour et nous dit : « Heure H : cinq heures et
demie du soir. Ojectif : la pâtisserie (c’était une pâtisserie située en
face de l’église et tenue par trois jeunes filles amoureuses). But :
pillage, viols, assassinats. » Nous y fûmes à l’heure dite et nous mangeâmes tous les gâteaux, Winter était le plus heureux des hommes,
il paya le goûter. Les jeunes filles lui pardonnaient ses fantaisies car
il était leur meilleur client.
J’étais dans son bureau un jour qu’il remplaçait mon chef, le commandant Laborde ; un courrier lui apporta le courrier pour la signature. Il nous fit asseoir dans les fauteuils et nous dit : « Je vais vous
apprendre à signer le courrier. » Il tourna autour du bureau en sautant et en faisant voltiger les feuilles de papier. Lorsqu’elles furent
toutes éparpillées dans la pièce, il nous fit un grand salut, nous dit :
« Le courrier est signé » et s’en alla. Il avait fait une transposition :
signer le courrier et faire des signes avec le courrier.
J’ai eu de ses nouvelles quelques années plus tard à Toulon, il
avait commandé un torpilleur. L’amiral qui inspectait un jour son
navire lui fit quelques observations ; il prit son air le plus XVIIIe
59
siècle, s’inclina profondément et dit avec son plus beau sourire :
« Amiral, je vous emmerde ! » Il fut renvoyé immédiatement.
Mardi 24 novembre 1942
L’A.O.F. et les Antilles se décrochent de Vichy. Les dictateurs de
ces deux machins, comme des poux, quittent le cadavre. Hitler est
bien fichu ! Pétain a pleurniché dans le micro hier soir. Il a ordonné !
Pauvre paillasse ! Au tombeau !
Les Américains semblent pressés d’en finir avec l’Europe pour
régler le compte du Japon, les emmerdeurs de l’Asie.
Mon Mélange m’a prévenu qu’il retournerait dans son pays dès
que le personnel serait au courant. Il ajouta qu’il avait beaucoup de
travail en Allemagne et qu’il me laisserait la direction de l’entreprise. Il est certainement sincère mais je n’en crois pas un mot. C’est
pourquoi je n’ai rien dit qui puisse lui faire savoir que pour rien au
monde je n’accepterais un tel honneur. Pendant un an j’ai entendu
la même chanson à Châtillon. Ils étaient quatre au début, Monsieur
Petitcoup, Monsieur Prairie, Monsieur Longtravail et Monsieur
Couche (ce dernier faisait de la propagande communiste parmi mon
personnel). Leur chef Petitcoup nous dit que ces messieurs ne
venaient que pour quelques semaines. Ces messieurs se plaisent
beaucoup à Paris et font venir leurs amis. Ils ne partiront qu’avec le
coup de pied au derrière. Une ordonnance des autorités boches
d’avant 1940 interdit toute activité politique, toute manifestation,
réunion, discussion.
J’ai entendu dire que le préfet de police Langevon avait été emprisonné pour avoir toléré une réunion privée du parti à La Rocque.
Quelques temps après, Déat organisait une réunion publique de son
nouveau parti le R.N.P., avec l’appui des Boches. Le nouveau préfet,
Marchant, se souvenant du coup de Langevon, interdit cette réunion
en vertu de la fameuse ordonnance. Déat fut obligé de décommander
ses troupes au dernier moment. Marchant fut remplacé par un
amiral et on modifia l’ordonnance en ajoutant « sauf s’il s’agit de
questions économiques ». Depuis, les provocations politiques se sont
accélérées. Le micro vous dit depuis un an : « Suivez la politique du
maréchal. » Mais puisque nous n’avons pas le droit, non seulement
d’en parler, mais d’y penser, ces idiots-là sont des amnésiques ou des
provocateurs. Ce sont des idiots, car, comment gouverner sans
l’assentiment du peuple ? Et les envoyer à l’école, leur faire copier
cinquante fois la dialectique du maître et du serviteur. On fait tout
ce qu’on veut, tant qu’on n’agit pas. Dès qu’on agit, la réalité est là,
avec son fouet à la main. Brave couillonne de Réalité, va !
60
Après deux années d’école maternelle, les journaux nous disent ce
matin : « Le gouvernement doit trouver dans l’opinion publique des
bases de plus en plus fermes » et cela après deux années de mea
culpa et de catéchisme, deux années pendant lesquelles on aiguilla
les puissances obscures vers l’Église catholique apostolique et surtout romaine, vers les Hallucinés de l’arrière-monde et la morale des
esclaves. Plus fort encore, on veut que chaque Français adhère à un
parti ! Le parti unique !
Et l’ordonnance allemande est toujours là : Toute manifestation
politique est interdite ! – Riez mes très chers frères en Jésus Christ
quia quod hominibus altum est, abomitatio est ante Deum ! Amen !
Mercredi 25 novembre 1942
Un manifeste des Intellectuels français contre l’agression angloaméricaine. Quatre ou cinq lignes vulgaires signées Abel Hermant,
Docteur Fourneau (c’est son nom), Jacques Chardonne, Drieu la
Rochelle, Ramon Fernandez et Jacques Boulenger-le-gommeux.
C’est la troupe de la N.R.F., encore elle ! Elle est toujours où il y a de
la boue. Comœdia qui fait la pluie et le beau temps en littérature,
beaux-arts et cinéma, c’est encore la N.R.F. avec Audiberti comme
Dichtungen-Leiter. Les occupants ont un préjugé favorable pour
ceux qui portent des noms allemands ou italiens. Un petit musicien
de la radio, embauché aux temps burlesques du Front populaire,
alors qu’on nommait un inspecteur de police directeur du Théâtre
français et un Jouhaux régent de la Banque de France, un certain
Gottfredo Andolfi, fut nommé dictateur de la musik à Radio-Paris.
Toute la journée nous avions des concerts dirigés par le grand
maestro Andolfi, donnés par l’orchestre Andolfi, des récitals Andolfi,
des quatuors Andolfi et Frau Lemaud accompagnée au piano par
Godfroid Andolfi. Cela dura plus d’un an, jusqu’au jour où on s’aperçut en haut lieu que ce gandolfi était une lumière de la franc-maçonnerie. Du jour au lendemain, ce super-Beethoven, cet Orphée puissance deux, a chu au plus profond des Enfers, avec les épluchures.
J’en fus très heureux car c’était un méchant musicien. Ceux qui l’ont
remplacé ne valent pas mieux mais on les entend moins car ils
appliquent le théorème du travail minimum. La seule musique
digne d’être écoutée est celle du mercredi soir, poste Radio-Genève,
orchestre Ansermet1. Je me souviens d’Ansermet, jeune Assuerus
qui dirigeait l’orchestre des ballets russes vers 1921. Je me souviendrai toujours de son Sacre du Printemps au Théâtre de la Gaîté, en
–––––
1. Ernest Ansermet, chef d’orchestre suisse (1883-1969).
61
mai 1921. J’ai entendu la première exécution au concert en février
ou mars 1914 par l’orchestre Monteux1 au Casino de Paris, c’était
un dimanche après-midi. Cette musique m’arracha les tripes. Ce fut
un des plus beaux jours de ma vie. Des idiots sifflaient, criaient.
Après plusieurs interruptions, Monteux, découragé, abandonna. À la
sortie, je me tins au coin de la rue d’Athènes, pour voir sortir cette
bande de cons. Mon plus grand bonheur aurait été d’en tuer une
douzaine. Stravinsky, accompagné d’une femme en noir, un peu
forte, passa près de moi et s’engagea dans la rue d’Athènes ; très
mince, les yeux intelligents et froids derrière les verres, il était vêtu
d’un imperméable kaki. Il était très pâle. Je le saluai très ostensiblement, il me répondit par un regard qui valait cent mille poignées de
mains. Je le suivis jusqu’à la rue d’Amsterdam prêt à démolir le premier crétin qui l’eût insulté.
Jeudi 26 novembre 1942
Nouvelles de Russie excellentes. Mais que font les Américains en
Tunisie ? Évidemment, ce n’est pas en ma qualité de Français que je
puis dire cela, un Américain pourrait me répondre : « Vous ne vous
êtes pas regardé ?
— Mais nous sommes si pressés, my dear ! »
Écrit à Char hier. Char c’est l’Amitié. Je n’ai pas d’autre ami, j’ai
quelques relations, très lointaines. C’est ma faute si je n’ai pas
d’amis, je le sais bien, ma femme pourrait s’épargner la peine de me
le dire.
Je lui ai envoyé Perdre sa mort, ne pas insister sur Vae Victoribus,
je vais écrire Le passage de la Bérésina en remplacement, puis
Révolte, Danser sur la corde, Hic sunt leones2. Tous de la longueur
d’un sonnet de Shakespeare, et identiquement (sens alphabétique).
Il y a encore des chevaux dans Le passage de la Bérésina. Les chevaux reviennent souvent dans ma conscience noire. Quand un
cheval me regarde, c’est mon frère, c’est moi-même. C’est ma vie de
travail et de coups de fouet, ma faible pitance et, je le crains, ma
mort de vieux cheval usé. Je parlerai de cela un de ces jours. Il faut
que je m’habitue à ce journal. Il faut aussi que je m’arrange pour
qu’il ne vagabonde pas. Les chevaux me remémorent subitement un
accident de ma jeunesse !
À plus tard !
–––––
1. Pierre Monteux, chef d’orchestre français (1875-1964).
2. Ces quatre textes figurent également dans la suite Douze poèmes de La
Hauteur des murs.
62
Mœurs d’industriel.
Un industriel rachète la part d’un associé, lui donne un chèque de
trois cent cinquante mille francs contre reçu, emmène l’homme dans
la cave de l’usine sous couleur de lui faire voir une installation nouvelle, la tombe était creusée, prête à recevoir le pauvre associé, un
tueur d’occasion (le comptable) ne frappe pas assez fort, l’associé en
réchappe. La cour d’assise délibère. Je trouve cela tellement normal,
dans ce milieu-là, que je suis étonné que la justice se dérange. Elle
aurait autre chose à faire, nom d’un chien ! Habituellement, ces
messieurs sont plus adroits, voilà tout.
J’entrai chez Farman en janvier 1920, avec ce que j’avais fait chez
Lévy et une commande en cours, de deux appareils 1000 H.P. J’avais
fait, en 1919, le premier hydravion de 1000 H.P. qui ait volé dans le
monde. Farman essayait par tous les moyens possibles de dépenser
son argent et de rouiller sa comptabilité. Un dénommé Kérillis,
parasite de Paul Raynaud, grand manitou de l’Écho de Paris, par
son mariage avec la fille du bâtonnier Henry Robert, était démarcheur. Cela consiste à se faire des amis dans les services officiels. Il
faut, pour ce métier, une tenue correcte, un nom noble si possible, et
supporter la toile, c’est-à-dire avoir une grande capacité d’absorption
(alcools et boustifaille). Il faut aussi un toupet à toute épreuve et
une cervelle vide. Kérillis était le roi des démarcheurs. Il apporta
une idée et les Farman apportèrent les capitaux. Ils fondèrent une
société d’exportation pour monter un déballage à La Havane. Kérillis
ramasse les laissés-pour-compte des grands magasins, linge de
femme, produits de beauté, etc. et partit avec un chargement pour
ouvrir un magasin sous les tropiques. Les grands magasins s’étaient
débarrassés de tous leurs rossignols. Il y avait un stock de Reine des
crèmes Lesqueu suffisant pour toutes les femmes des deux
Amériques, et des chemises pour femmes de un mètre quatre-vingts
et plus. Comme, paraît-il, à La Havane les femmes sont petites, les
chemises restèrent sur le carreau. Enfin, l’affaire fut déficitaire,
Kérillis revint et on envoya un liquidateur de qui je tiens cette histoire. Kérillis raconta, quelques années plus tard, alors qu’il faisait
une campagne électorale, qu’il avait été en Amérique pour étudier
les lois sociales ! Il annonçait aux Frères Farman, ses commanditaires, que l’affaire était prospère et que l’année serait bonne, alors
les Frères Farman, tour à tour, lui demandèrent une avance sur les
bénéfices de vingt mille francs à cinquante mille francs : « Surtout,
ne le dites pas à mes frères, entre nous ! hein ! » Ils se volaient entre
eux et finalement s’aperçurent qu’ils s’étaient volés eux-mêmes.
Kérillis avait fait un beau voyage.
63
Quand on demandait quelque chose à un Farman, et que ce
quelque chose lui déplaisait, il répondait : « Avez-vous vu mon
frère ? Non ? Je lui parlerai dès que je le verrai. » Il est à croire,
d’après un grand nombre d’expériences, que ces frères s’ignoraient
et ne se sont jamais vus de toute leur vie.
La guerre terminée, Lévy ne voulut plus être industriel, et retourna à la banque. Il me dit, fin 1919 : « Ce que vous avez fait chez moi
est à vous, je vous en donne la propriété industrielle, cherchez un
constructeur et je lui écrirai dans ce sens. » Quelques jours après,
aiguillé par la section technique, je m’accordai avec Farman. J’allai
donc trouver Lévy pour lui demander cette lettre, il réfléchit un instant et me dit : « J’ai bien envie de lui demander quelque chose, cela
s’est fait vite, il tient à vous, je vais lui demander cinquante mille
francs (un million aujourd’hui !), aidez-moi et il y a vingt-cinq pour
cent pour vous. » Je refusai de m’en occuper, lui faisant remarquer
que d’après sa promesse, je m’étais moralement engagé envers
Farman et que je ne participerais en rien à ces marchandages. Lévy
ayant obtenu cinquante mille francs assez facilement, demanda cent
mille ; ce fut un peu dur mais il les eut. Je n’allai jamais lui réclamer les vingt-cinq pour cent. Il ne me les offrit jamais. Je ne l’ai pas
revu depuis. Il me doit aussi trois cent mille francs sur les appareils
construits en 1918. Je les lui donne, je les lui dois bien pour m’avoir
donné l’occasion de me tirer de la crotte. Où est-il aujourd’hui, le
pauvre !
Mœurs d’industriels (suite).
Le 20 mai 1940, j’étais à Saint-Raphaël, un gros cargo italien
le Capo Noli entra dans le port ; difficilement, car le port est petit et
le bateau était grand, il y entra en manœuvrant sur ses ancres. Il
venait chercher un chargement de bauxite. Le groupement Aluminium français vendait son minerai à l’Allemagne, à un mois de notre
défaite. C’est qu’il gagnait beaucoup plus en vendant du minerai à
l’ennemi qu’à fabriquer des produits semi-ouvrés pour la France.
Les camionneurs de Saint-Raphaël refusèrent de charger et menacèrent l’équipage d’un étripage de grand style. On mit un cordon de
sentinelles autour du bateau et le lendemain, il fichait son camp.
Les dirigeants de l’Aluminium français sont aujourd’hui chefs du
comité d’organisation de l’aluminium, membres du conseil national,
etc. Les charretiers de Saint-Raphaël crèvent la faim. Et voilà la
vie ! Le Capo Noli s’est fait prendre au Canada peu après la déclaration de guerre de l’Italie. Il allait chercher au Canada ce qu’il
n’avait pu prendre à Saint-Raphaël. En auraient-ils aussi, en
Angleterre, des fumiers comme Monsieur de Vitry et Co ?
64
Vendredi 27 novembre 1942
On m’a dit hier que Laval et les principaux collaborateurs avaient
des passeports pour la Suisse.
Les rumeurs publiques sont intéressantes parce que, lorsqu’elle
sont sans fondement (élégante expression de politicien), elles n’en
projettent pas moins les désirs du peuple. Les rumeurs sont chargées des souhaits de ceux qui les transmettent.
Réconfortantes déclarations de de Laborde et Abrial. Je connais
assez ces deux hommes pour en être étonné. Est-ce la peur du communisme ? Qu’espèrent-ils de bon pour la France en cas d’une victoire allemande ? Leur cafouilleuse administration nous couvrirait
bientôt de son manteau de plomb. Les impôts qu’il nous faudrait
payer conduiraient les entreprises, surtout les entreprises agricoles,
à la faillite et à la vente par autorité de justice. Les vainqueurs
achèteraient et, correctement, avec leur colossale hypocrisie, ils nous
diraient : « Vous buvez, vous êtes des paresseux et vous ne savez pas
cultiver la terre, nous nous dévouons pour vous tirer de ce mauvais
pas, nous allons vous montrer comment il faut s’y prendre, par
amitié pour vous, uniquement ! »
Ici, où cent cinquante personnes passent leur temps comme elles
peuvent, la moitié d’entre elles font maintenant des heures supplémentaires. Certains viendront travailler le dimanche matin, et il n’y
a plus de papier. Même s’il y avait du travail, nous ne pourrions rien
faire puisque le papier est notre matière première essentielle.
Mais il est nécessaire que les graphiques des heures de travail
dont bénéficie le grand Reich, grand Allemand, etc., aient une allure
croissante. Sans doute présente-t-on chaque mois au grand directeur
le graphique général. Et craignant la grande fureur du grand
Führer si la courbe n’a pas au moins l’allure y = kt2, les dictateurs se
débrouillent chacun en ce qui les concerne pour qu’il en soit ainsi.
Un beau jour, le grand casseur d’assiettes se trouvera le derrière
dans l’eau par grande tempête, avec son baromètre beau fixe devant
le nez ! Quel beau jour pour l’Humanité !
Samedi 28 novembre 1942
Écrit Le passage de la Bérésina. Il y avait des années que j’avais
écrit ce titre en haut d’une page restée blanche. Je suis inquiet, je
vois quelque chose d’indéfinissable, j’écris un titre, et le temps passe,
quelque fois un jour ou une heure, quelque fois dix ans, comme pour
Nuit lunaire en Carinthie, poème auquel je suis le plus attaché, sans
doute parce que je l’ai le plus longtemps porté. Ce sera le quatrième
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du Grand silence noir 1 . Je crois que l’étude des sonnets de
Shakespeare porte ses fruits. Quand j’aurai atteint la douzaine, je
verrai où j’en suis. Alors je casserai la tirelire et je verrai ce que je
possède !
De Laborde a sabordé les flottes, l’ordre du jour signé de son nom
et paru avant-hier dans les journaux est certainement apocryphe.
Hitler, en occupant le reste de la France, n’a pas voulu prendre
Toulon d’emblée. Il savait qu’il n’aurait pas vivante la flotte dont il a
absolument besoin. Il a endormi la méfiance en disant que par
admiration pour la Marine française, il laissait Toulon à la garde
des héroïques marins qui, etc. En même temps, il organisait un cambriolage nocturne, les marins ne dormaient pas, le dispositif de de
Laborde a fonctionné parfaitement. Ce sabordage hâtera la fin de la
guerre.
Les États sont de plus en plus dans les pattes des fourbes et des
insensibles. Ces gibiers de potence exigent des serments de fidélité
et des jurements sur l’honneur de la part des gens qu’ils veulent
tromper. Ils voient clair ainsi dans le jeu de leur proie et la fin justifie les moyens. Un État qui aujourd’hui aurait un gouvernement
honnête, ou un tout petit peu honnête, serait avalé d’une seule bouchée.
Quand, en 1940, les nazis bombardaient Londres, nos touristes
riaient de cette bonne farce. Ils ouvraient une bouche de requin en
lisant les grands titres de leur Pariser Zeitung, ils se donnaient des
coups de coude et jouissaient à l’unisson.
Un an plus tard, Monsieur Boyau revenait de Brême où il avait
été passer quelques jours de vacances dans sa famille ; il avait peu
dormi car les Anglais leur rendaient la monnaie, il était de très
mauvaise humeur.
En ayant l’air de compatir, je l’incitai aux confidences. Il me dit
tout à coup : « Ce n’est pas la guerre, cela, des bombes tombent la
nuit, on ne peut pas se défendre, c’est lâche, la guerre c’est se battre
avec une épée, comme ça », et il fit quelques passes d’escrime contre
un ennemi imaginaire, il était très Lagardère de la tour de Nesle.
Nous étions deux ou trois, dont mon ami Veyan, un homme instruit, très joyeux et très fin, qui profitâmes de cette corrida. Nous
avions ainsi quelques moments agréables, dans notre misère.
–––––
1. Là encore, il s’agit de ce qui portera finalement le titre Douze poèmes
(voir note 1, p. 45). « Nuit lunaire en Carinthie » figure dans C’est la fête et
vous n’en savez rien (G.L.M., 1939).
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Lundi 30 novembre 1942
De Laborde était lieutenant à Saïgon en 1911. Attiré vers l’aviation naissante, il acheta un Blériot. Il apprit seul à voler, à dix mille
kilomètres de tout conseil, sur un engin très difficile à manier. Le
Pen, qui était alors mécanicien d’un torpilleur de Saïgon, se fit bénévolement son mécanicien. Marty était aussi à Saïgon, sur le Takon,
torpilleur affecté aux relevés hydrographiques. Ce Takon s’ouvrit le
ventre sur un rocher, il y eut des drames à bord, cette nuit-là. Le
Pen quitta la marine en 1913, en même temps que moi ; il partit
chez Armstrong, à Newcastle, et revint en France à la déclaration de
guerre. De Laborde, revenu en France, fut affecté à l’aviation maritime. En 1915, il eut le commandement du centre d’aviation maritime de Dunkerque où je fus son chef mécanicien jusqu’en 1917.
De Laborde était très violent, emporté, brutal, tout cela soustendu par une volonté et un courage magnifiques. Il ne m’a pas paru
d’une intelligence exceptionnelle, à moins qu’elle ne se tînt, servante
et humiliée auprès de ses sœurs tapageuses ci-dessus nommées. En
bombardement de nuit, il partait le premier et tournait au-dessus de
l’objectif jusqu’à ce que le dernier appareil eût jeté ses bombes. Nous
pouvions contrevenir à ses ordres pourvu que ce fût dans le sens de
l’audace et à la condition de réussir. Sinon c’était l’application sans
nuances du règlement militaire. Il était capable de tuer sur-lechamp celui qui aurait commis une négligence qui ne méritait pas
une telle récompense. Il devenait rouge et tapait du pied pour peu
de chose et allait s’enfermer dans sa tanière pour apaiser sa fureur
homicide. Là, il attrapait le téléphone, ou n’importe quoi, et le lançait contre les murs. Il était unanimement admiré. Il courut un jour
à travers le champ pour battre le derrière d’un mécanicien qui courait plus vite que lui, heureusement. De Laborde boitait, suite d’un
accident d’aviation ; les douleurs de sa jambe nous causèrent des
jours exécrables. Mais, c’était un Homme. J’étais blessé à la tête, en
traitement à l’hôpital de Dunkerque. J’avais les yeux bandés et un
peu de fièvre, il m’envoya prendre avec la voiture-ambulance, me fit
déposer dans son bureau et me dit : « Je dois établir la liste du matériel nécessaire pour les trois prochains mois, dictez, j’écris. » Là,
dans le noir, je récitai mes litanies pendant au moins une heure, car
il demandait souvent pourquoi j’avais besoin de telle chose, et pourquoi telle quantité de telle autre chose. Quand ce fut fini, il appela
ses camionneurs et il me dit merci du même ton qu’il m’eût dit
« Maintenant tu peux crever. » Il me manifestait son amitié de
temps à autre car il était inventeur, et moi aussi. Et de plus, je réalisais ses inventions, cela diminue beaucoup les distances. Il me fit
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installer un jour sur son avion un circuit d’essence extrêmement
compliqué et agencé de telle sorte que, quelle que soit l’avarie qui
survienne, l’alimentation en essence ne fût aucunement troublée.
C’était un fouillis de tuyaux et de robinets. Nos appareils n’allaient
jamais très haut, car ils faisaient ce qu’ils pouvaient, et lorsque le
moteur s’arrêtait, ils descendaient très vite. Je me permis de lui dire
que son système marchait très bien sur le papier mais qu’il serait
difficile de faire une manœuvre de tuyautage aussi compliquée
avant qu’on n’ait touché l’eau. Ce n’était pas son avis. Nous partîmes pour un essai, je devais, à ma convenance, provoquer une
panne d’essence, et ensuite manœuvrer les robinets pour rétablir la
circulation. Au moment où nous nous y attendions le moins, nous
eûmes une vraie panne ; ne sachant pas la cause, je tournai quelques robinets au hasard et nous amerrîmes aussitôt. Alors, je remis
tout en ordre, je remis le moteur en marche et nous revînmes bouche fermée. En rentrant, je fis démonter toute cette installation et
nous n’en parlâmes jamais. Je crois qu’il était un peu vexé.
Reçu hier un Cahier de l’école de Rochefort qui contient pour tout
potage des poèmes d’un certain L. G. Gros1. Je me souviens de ce
nom, c’est celui d’un critique de la poésie qui faisait la pluie et le
beau temps aux Cahiers du sud. Ces critiques étaient très étroites
mais comme il soutenait beaucoup quelques petits amis, on pouvait
lui pardonner par révérence envers le nom sacré d’Amitié. Mais
vraiment, il a tort, sinon d’écrire des poèmes, mais du moins de les
publier.
Il interpelle les étoiles comme s’ils avaient gardé les oies ensemble, il leur demande pourquoi elles sont des étoiles !
Ainsi Napoléon III visitant l’Observatoire à qui on faisait voir
l’étoile polaire dans le grand téléscope, demanda, hargneux : « Comment sait-on qu’elle s’appelle comme ça ? »
Quant au Bouhier2, directeur desdits Cahiers, il publia, l’an dernier, un manifeste poétique dans la Nouvelle Revue Poméranienne et
qui était manifestement sénile et chassieux. Il m’envoya alors une
« Anatomie de l’École de Rochefort » digne du musée Dupuytren. Je
lui envoyai un mandat, en échange de son cahier, que je ne lui avais
pas demandé, mais pour qu’il comprenne que je ne désirais pas collaborer à son sinistre truc. Il réattaque mais, cette fois, il n’aura
rien, j’ai déjà donné ! J’ai lu sur la couverture que Noël Arnaud a
–––––
1. Léon-Gabriel Gros, né en 1905, poète et critique, directeur des Cahiers
du Sud.
2. Jean Bouhier, né en 1912, fondateur de l’école de Rochefort, dont il a
publié une anthologie : Les Poètes de l’école de Rochefort (Seghers, 1983).
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publié quelque chose dans la troisième série des cahiers, c’est-à-dire
il n’y a pas longtemps. Il ne s’en est pas vanté, le pauvre, cela prouve
qu’il a le sentiment du ridicule. Je viens de toucher ma paye, huit
mille sept cent quarante francs. J’ai fait deux cents heures de présence et trois jours de travail. À Châtillon, c’était mieux car je faisais du travail négatif. Ici, ma position ne me le permet pas et je ne
dois pas gaspiller le papier. Alors j’attends que ces idiots aient fini
de se massacrer. Je regarde, par ma fenêtre, les nuages et les couchers de soleil sur les coteaux de Meudon. Monde absurde.
Mardi 1er décembre 1942
En France, avant la guerre mouraient quotidiennement deux
mille cinq cents à trois mille personnes. Depuis l’occupation, le
chiffre dépasserait quatre mille. Mille décès supplémentaires par
jour, compte non tenu des prisonniers de guerre chez qui la mortalité est grande. Le commandant Prigent, revenu de captivité nous
disait que tous ceux de son camp qui étaient en état de déficience et
dont le moral était miné étaient morts. Surtout les alcooliques, les
noceurs et les neurasthéniques. En ce moment donc, trois cent
soixante mille décès par an, dus aux privations de toutes sortes,
tuberculeux affamés, diabétiques sans insuline, cancéreux à vaul’eau, enfants sans lait, vieillard bronchiteux, etc. Mais les journaux
versent des tonnes de larmes de crocodile pour quelques centaines
de victimes des bombardements anglais.
Céline ouvrait sa grande gueule, autrefois, pour une échauffourée
à Clichy ou pour quelques chaudepissards qu’il avait vus en Russie.
Maintenant, il se tait prudemment. Dans Les Beaux Draps1, il
n’écrit pas une seule fois le mot allemand, il décrit la misère et la
mort qu’il visite dans son fief de Courbevoie ou Bezons, mais il n’en
indique pas la cause. Il dit qu’il signe des bons de charbon pour les
malheureux qui viennent en consultation à son dispensaire, crie un
peu contre les mairies qui n’honorent pas ses bons mais il ne dit pas
que ces mêmes mairies n’ont rien à distribuer parce que les nazis
ont tout pillé. J’admets très bien qu’on soit rouspéteur. Un écrivain
qui aurait le génie de la rouspétance m’intéresserait beaucoup, mais
alors on est rouspéteur ou on ne l’est pas. Et si on l’est, eh bien on
l’est sans égard pour les autorités, quelles que soient ces autorités.
Cet idiot-là aurait mieux fait de se taire que de lécher les mains du
bourreau. Je dis bien cet idiot, car il invente un remède social d’une
ineptie unique dans les annales de l’ineptie. Cent francs par jour et
–––––
1. Les Beaux draps, de Céline, étaient parus en 1941.
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par personne, cent cinquante francs au chef de l’État, cent francs à
l’enfant qui vient de naître, et la société sera la société idéale. Il y a
des fous à Charenton et qui y sont pour jusqu’à la fin de leur triste
vie parce qu’ils ont inventé un nominalisme cent fois moins gâteux.
Ce tout-en-gueule constate que ces bons de charbon sont sans valeur
puisqu’il n’y a pas de charbon, il en déduit que son bon de cent
francs, c’est du vrai bifteck et du pinard Haut-le-Pif ! Si, il fulmine
encore contre les juifs et le Front populaire. À cela le populo répond :
« Du temps des juifs, on avait à manger et des chaussures, et des
pardessus et du charbon, et tout ce dont on avait besoin. » Que
répond-il ? « Je suis le plus grand génie littéraire du XXe siècle, les
Allemands le reconnaissent ! »
Nous connaissons, parmi nos amis deux jeunes femmes qui viennent d’accoucher, elles sont fortes, bien portantes mais ne peuvent
allaiter leur bébé, elles ont des furoncles au sein. Tout le monde sait
que la furonculose est une maladie de crève-la-faim.
D’autres personnes nous ont cité des cas identiques. À l’hôpital
Bichat, où mon fils étudie, pour une cinquantaine de stagiaires, il y
a vingt-sept tuberculeux dont plus de la moitié pneumothoraxés. À
cela, un hitlérien ou un pétineux gras-à-lard répond que cette sélection naturelle fera une France plus forte. (D’abord le chef et, au-dessous, le cheptel humain). Mais alors, et Pascal ? et Beethoven ? et
Mozart ? On les remplacera par un coureur cycliste, un boxeur et un
footballeur. Voilà tout !
Un autre galapiat : Giono. Antimilitariste quand il s’agit de la
France et militariste quant à l’Allemagne. Ce paon est venu à Paris
recevoir la couronne de lauriers. Lui aussi a inventé un système économique : fais ton pain toi-même ! Une muraille de Chine autour de
chaque village, le four banal, etc.
Une année de doryphores ou de charançons et le village crève. Il y
aurait quand même une porte dans la muraille du village, pour laisser sortir la littérature à Giono, et pour laisser entrer la couronne de
lauriers, bien sûr !
Deux ouvriers, un Français et un Italien, peignent les persiennes
de notre appartement. Ils ont vu que ma femme avait une bonne
figure transparente et ils discutent sans la moindre retenue.
L’Italien disait hier : « Les Allemands disent : Italien ! bon ouvrier,
mais mauvais soldat ! Mais bien sûr ! mauvais soldat, tiens ! pas si
bête, l’Italien veut mourir dans son lit, travailler, oui, pour manger,
et profiter de la vie sans emmerder le monde ! Ils seront bien avancés, ces sauvages, quand ils auront tout démoli ! » Il y a beaucoup
plus de vérité dans son pinceau de barbouilleur de persiennes que
dans les cervelles cuites de ces pourceaux de la littérature.
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Dimanche, comme tous les dimanches depuis qu’il fait froid, j’ai
monté du charbon et du bois de la cave à notre cinquième étage,
avec moins de fatigue ; c’est que depuis trois semaines Junkers nous
a installé une cantine où l’on nous sert des déjeuners à quatorze
francs. Une soupe, un plat légume et viande et un verre de vin.
Je déjeunais auparavant au restaurant où je payais trente à
trente-cinq francs pour deux plats d’ersatz et un dessert, sans
valeur nutritive.
Ici, nous avons chaque jour de la viande ou du poisson très bien
cuisiné et d’excellente qualité. Les cantines sont privilégiées, elles
ont un droit de priorité aux Halles et n’appliquent pas les règlements des jours sans viande, etc. Tout cela parce que nous travaillons pour eux. Quand je pense aux pauvres gens qui font la
queue pour avoir des fanes de carottes, j’ai honte. C’est eux qui
devraient manger ici et nous, nous ne méritons même pas les épluchures.
Nous sommes des lâches, mais il n’y a qu’une vie et si dérisoire
soit-elle, nous y sommes attachés par un sentiment qui fait partie de
notre corps car sinon, il n’y aurait plus d’Hommes sur la Terre
depuis des millénaires. Ce qui pourrait nous pousser à l’anéantissement, à part des passions, ce serait la volonté de parader aux yeux
de la postérité, mais là encore, il n’y a pas de postérité, l’histoire,
c’est l’histoire de la force et elle appartient au vainqueur, qui à son
tour sera vaincu un jour, si bien que dans dix mille ans rien ne restera de notre aujourd’hui. Il n’y a rien, rien, rien, que notre peur de
mourir. Ce n’est pas notre faute.
Mercredi 2 décembre 1942
Hier soir, à sept heures et quart, Radio-Genève nous lit l’ordre du
jour de l’amiral Abrial, ministre de la Marine, aux équipages de
Toulon. Il les félicite d’avoir détruit leur flotte. Il y a deux jours, ce
même poste faisait savoir que le colonel allemand entrant dans
Toulon avait remis à de Laborde l’ordre de livrer sa flotte ; signé :
Laval. Laval n’a pas démenti.
À huit heures, hier soir encore, l’amiral Platon1, ministre des
Colonies, fait un appel aux troupes d’Algérie pour les inciter au
sabotage. Il dit, en substance : « On vous oblige, par la force à faire
la guerre contre nos bien-aimés vainqueurs, je comprends que vous
ne pouvez pas refuser, mais agissez de telle sorte que, sans que rien
ne paraisse, vous vous rendiez utiles à notre sainte cause. » Et voilà
–––––
1. Chef de la marine de Vichy.
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où l’on en est ! Le Platon, (ne pas confondre) amiral, donne des bons
conseils militaires. Pour une fois, un chef dit des paroles réjouissantes et c’est un ministre du vertueux Pétain. La B.B.C. de Londres
donne des conseils de ce genre mais en tant qu’organisme privé.
Churchill ne nous en a jamais dit la centième partie du quart.
Honneur, Patrie, Loyauté, Discipline, Pureté, Dévouement, Vérité,
tous mis derrière le maréchal, incarnation de toutes les vertus, don
de sa personne à la France, les mensonges qui nous ont fait tant de
mal ! Nous finirons par tout savoir !
Les journaux (endroit où enfin règne la propreté et l’exactitude)
nous annoncent quatre morts et vingt-et-un blessés pour le feu
d’artifice de Toulon. Les bateaux étaient en papier de soie et les
explosifs étaient de la farine. Et les marins étaient de purs esprits.
Enfin ! nous apprenons tous les jours des choses intéressantes. Et
c’est l’État qui enseigne l’arithmétique aux enfants ! Il me souvient
d’une réjouissance radio-vichyste, on nous apprit un jour que les
Anglais, et surtout de Gaulle, étaient tellement à court de chefs
qu’ils avaient nommé général un capitaine de la légion, Kœnig1, qui
n’avait pas appris l’art militaire dans lequel nos généraux de Vichy
sont si versés. « Voilà où ils en sont », ajoutèrent-ils !
Peu après, on nous faisait le panégyrique du maréchal Rommel,
ancien soldat de l’autre guerre et qui avait conquis ses galons un à
un sur les champs de bataille. Ce n’était pas la même chose.
Les pets des autres sentent toujours mauvais (proverbe chinois).
En Bochie, Noël est une fête très importante, il y a des vacances
de Noël comme nous avons les nôtres en juillet-août.
L’an dernier, tous les civils allemands partirent et nous crûmes
que c’était pour toujours, car leurs affaires allaient mal en Russie.
Cette année, ils passeront leurs vacances ici. Pour me distraire un
peu, lorsque j’en croise un dans les couloirs, je lui dis : « Bientôt
Noël ! Vacances ! Vous allez voir votre famille ? » Il prend une figure
de croque-mort, moi aussi, et il m’explique qu’il n’y a pas de trains
cette année pour les emmener là-bas. Je compatis presque sincèrement, tant leur peine est grande. Je viens de faire le coup à Monsieur François, il est un peu niais et se laisse facilement glisser aux
confidences. Il m’a dit aussi qu’il était militaire le samedi et le
dimanche et toutes les semaines depuis un mois environ. Il mit le
bout de son index contre son front, faisant le geste du tire-bouchon,
j’ai compris : « Ils sont dingos ! »
–––––
1. Marie Pierre Kœnig, général français (1898-1970), à la tête d’une brigade
des Forces françaises libres, il résiste aux troupes italiennes, puis allemandes, à Bir-Hakeim, en mai-juin 1942.
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Peut-être les promène-t-on dans Paris chaque dimanche, vêtus en
soldat pour nous faire croire qu’ils sont encore très nombreux. Ils
font comme les figurants du Châtelet.
Alors, oui, ils sont vraiment fous. Nous allons avoir nos vacances
du 24 décembre au 4 janvier. On nous a donné le choix, les avoir
maintenant ou au mois d’août. L’unanimité s’est manifestée pour le
bon tiens au détriment du deux tu l’auras. D’autant plus que nous
sommes tous persuadés que d’ici là… ! Nous sommes même prêts à
prendre cinq mois de vacances, à valoir sur les dix prochaines années et que nous devrons à la maison Junkers Gesellshaft.
J’ai eu les premières vacances de ma vie en 1933, à quarante-trois
ans ! Quand la maison Cams passa aux mains de Potez. Jusqu’en
1939, j’en ai eu deux ou trois fois. Mais depuis la guerre, j’en eus
même un peu trop pour mon goût : sept mois en 1940, un mois en
1941, quatre mois et demi en 1942. Il est juste d’ajouter que les sept
mois de 1940 et trois mois en 1942 furent des mois de chômage pendant lesquels j’ai vidé mes économies péniblement amassées en quarante années sans vacances !
Jeudi 3 décembre 1942
Journée de jeudi 13 juin 1940.
Nous partîmes des Batignolles vers neuf heures et demie du
matin. Le monsieur avait une grosse Panhard et j’avais pris une
vieille Renault. Dix heures, les voitures étaient chargées à couler
bas. Il fallut d’abord chercher une sortie de Paris qui ne fût pas
barrée. La porte d’Italie était impraticable, embouteillée par les piétons, les cyclistes, les voitures à bras et les voitures d’enfants. Une
souris n’aurait pas trouvé son passage. Nous suivîmes le boulevard
extérieur et sortîmes par une petite porte, à l’est de la porte d’Italie.
La route que nous prîmes était pavée de voitures, sur les bas-côtés :
des piétons, cyclistes, etc. etc. Nous avancions par petits coups. Vers
midi nous fûmes bloqués pendant plus d’une heure près de l’aérodrome d’Orly. Au milieu du champ, des avions flambaient, sabordés
par les équipages, sans doute. La foule criait au scandale ! La cinquième colonne ! Car on voyait la cinquième colonne partout.
C’étaient, je pense, des avions qui n’étaient pas en état de voler.
Nous nous arrêtâmes longtemps à Ris-Orangis, à Juvisy surtout où
la route est restée étroite dans sa traversée de la ville. Les gendarmes, à toutes les bifurcations, nous interdisaient d’utiliser les
chemins secondaires, mais, à Corbeil, grâce à la carte d’un sénateur
nommé Houcotin que le monsieur possédait, nous pûmes prendre
une route moins encombrée et nous arrivâmes à Sannois vers neuf
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heures du soir. Nous avions fait une moyenne de quatre kilomètres à
l’heure. Notre marche avait été rendue très difficile à cause de tous
les véhicules hétéroclites qui s’enchevêtraient. Les pompiers des
communes de banlieue s’en allaient avec leurs voitures-pompes. Le
personnel des usines était tassé dans les camions. Sur le marchepied de l’un d’eux, un militaire en fuite, nous dépassa brutalement
et nous cria insolemment de laisser la priorité à l’armée (c’était lui,
l’armée). Une femme de luxe, dans une superbe voiture conduite par
un superbe gigolo, se leva de son siège et nous cria : « Laissez-moi
passer ! Je suis Blanche Montel ! la vedette de cinéma Blanche
Montel ! » La foule riait, rugissait, était déchaînée, c’était à filmer !
C’était d’autant plus ridicule, que même si nous avions voulu lui
laisser le passage, cela nous aurait été impossible, chaque voiture
avançait d’un mètre, quand elle disposait d’un mètre devant elle.
Quant à obliquer vers la droite ou vers la gauche, c’était impossible.
Les voitures se touchaient. Parfois, nous nous rangions sur les bascôtés pour laisser fuir un convoi militaire, la manœuvre demandait
plusieurs quarts d’heure et un officier tous les trente mètres pour la
diriger et pour apaiser les querelles de préséances. Sur la petite
route de Corbeil à Fontainebleau, j’eus un pneu qui expira. Il y avait
heureusement une roue de rechange dans le coffre, mais l’outillage
était désuet et inadéquat, il me fallut casser une branche à un pommier pour caler le cric. En récompense, je reçus une pluie d’orage sur
les reins. Dans les champs qui bordaient la route, des cyclistes s’installaient pour la nuit, ils disposaient des bottes de foin.
À Sannois, on nous annonça qu’il n’y avait plus de trains partant
de Fontainebleau, qu’il fallait aller à Montargis, « Peut-être y en a-til encore ! »
Le beau-frère du monsieur avait de fortes raisons pour fuir, je
crois que c’était un Allemand antinazi en exil, on décida donc d’aller
jusqu’à Montargis le lendemain et là, l’exilé et moi, rechercherions
un moyen de continuer notre voyage. Je passai la nuit dans la maison d’un voisin absent, et ce fut surtout pour garder la maison, car
des bandes d’Arabes venus des usines de Paris pillaient. Nous avons
dîné vers dix ou onze heures du soir, à la fortune du pot et là nous
entendîmes l’appel de Reynaud au président Roosevelt ; le climat
était cafardeux.
Pendant tout ce voyage, nous baignâmes dans un nuage qui couvrait le sol et qui était chargé de particules charbonneuses, c’était ce
qui restait des réserves d’essence de Rouen et du Havre.
Quelqu’un qui était à Rouen ce jour-là m’a dit qu’un capitaine
avait réussi de justesse à y mettre le feu dès l’arrivée des Caraïbes,
qui, furieux de ne pouvoir se ravitailler, incendièrent une partie de
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la ville. Dans la partie en flammes, ils interdirent aux pompiers
d’intervenir et dès que la cathédrale fut en danger, ils leur donnèrent l’ordre d’éteindre le feu en leur promettant une fusillade si la
cathédrale était atteinte.
Un collègue de la maison Potez-Evreux m’a dit que la ville
d’Evreux avait été bombardée pour venger la mort de deux espions
qu’on avait fusillé la veille. Détruire une ville pour venger la mort
de deux bourriques, c’est très caligulesque ! On défend la civilisation
comme on peut !
Un fonctionnaire allemand ou un civil en mission, comme les
contremaîtres ou les dessinateurs qui sont ici, touche douze mille
francs par mois en billets de la Banque de France, pour ses frais de
séjour, avec obligation de les dépenser. Ce tarif est celui des petits,
des sans-grade. Ceux dont la santé ne permet plus de mener la vie
d’un Sardanapale et qui voudraient ramener chez eux un peu de
monnaie, achètent des marks au prix de quarante francs, lorsqu’ils
en trouvent. Certains Français débrouillards se font des rentes. Si la
somme de douze mille francs ne signifie pas grand chose, il est bon
de noter qu’un ouvrier moyen gagne trois mille francs par mois,
pour deux cents heures.
Je viens d’écrire Révolte1, le numéro 5 de Le grand silence noir.
Mais comment donc les gens qui n’écrivent pas de poèmes font-ils
pour se voir ? (Je veux dire se voir soi-même.) Peut-être que le
miroir leur suffit. Mais cela ne résout pas le problème. Autrefois,
image et expression tombaient dans la même goutte, au bout de ma
plume, maintenant l’image explose, d’abord, et je dois y ajouter
l’expression. Peut-être n’avais-je pas conscience autrefois du temps
qui sépare les deux phénomènes, ou bien est-ce la conscience qui les
sépare, ou encore l’expression vient-elle réellement avant l’image
suivant l’article de Kleist2. Bergson parle de quelque chose de ce
genre : les prémonitions. Ma femme, lorsqu’elle était jeune fille,
avait des prémonitions allant jusqu’au malaise physique, elle entendait les paroles avant qu’elles ne fussent prononcées, elle faisait
signe à ses parents de cesser leur conversation. Elle savait d’avance
ce qu’on allait dire et si l’on avait continué à parler, elle se serait
évanouie. L’oreille consciente peut être en retard sur le cerveau.
Dans l’inconscient, l’image vient-elle avant l’expression ? ou après ?
ou en même temps ? Y a-t-il un Temps dans l’inconscient ? On n’en
–––––
1. « Révolte » est bien le cinquième des Douze poèmes que Blanchard
intitule encore à cette date Le (ou Un) grand silence noir.
2. Heinrich von Kleist (1777-1811). Blanchard fait allusion au texte intitulé
Sur le théâtre de marionnettes.
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saura peut-être jamais rien. Psychologiquement, il peut y avoir des
temps négatifs, comme en mécanique. Comment un problème qui
paraît simple à la première rencontre peut-il se compliquer ainsi,
plus vite que nous n’avançons vers l’explication ? On rencontre
beaucoup de gens comme cela, dans la vie !
Vendredi 4 décembre 1942
J’ai peu de travail, j’ai un bureau silencieux et bien chauffé, une
grande fenêtre de laquelle je vois le quart de la sphère céleste. Alors,
j’écris mon journal, j’écris des poèmes, je me pose des problèmes de
mécanique ou d’analyse et qui sont parfois tellement bizarres que je
passe une semaine agréable pour aboutir à une indétermination ou
à un déterminant du huitième ordre.
À Châtillon, je travaillais beaucoup. Ma position de chef des
études me permettait d’inventer du travail pour nos deux cent
quatre-vingts travailleurs. Ici, je ne puis rien faire. Si j’essaie de
faire travailler mes quatre dessinateurs, on m’accuse de gaspillage !
La grande Armée du Grand Reich Grand Allemand travaille
beaucoup, elle anéantit les divisions russes, elle procède au nettoyage de Stalingrad, elle envoie par le fond cinquante millions de
tonnes de navires, elle lance des bombes du plus lourd calibre (comment une longueur peut-elle être lourde ? Mystère de la physique !)
Les militaires sont des Travailleurs. Voilà comme je voudrais travailler, dans mon bureau silencieux et bien chauffé, voilà comme je
travaillais, à Châtillon. Ma situation aujourd’hui est beaucoup plus
agréable mais elle ne sert pas la cause. Si ce carnet leur tombait
dans les pattes… Mais je n’ai jamais constaté le moindre fait qui
montrerait une surveillance policière, de quelque forme que ce soit.
Je crois qu’ils ne disposent que d’un moyen : la délation. À Châtillon,
au début, j’ai disposé quelques pièges, sans résultat. J’ai été jusqu’à
laisser sur ma table un cahier dans lequel j’avais dessiné ça et là
des scènes humoristiques antinazies. Je mettais un grain de sel
entre deux pages. Le personnel discute, assez bruyamment parfois,
et dans l’animation du débat certains se laissent aller à des propos
hérétiques. Il n’y a jamais eu d’histoires. La police est assurée par
les nazis en uniforme qui font partie d’un corps spécial, la
Werkschuts, ou protection des usines. Ils se tiennent à la porte et
demandent l’identité des visiteurs. Ils font des rondes d’incendie et
ont surtout un rôle de surveillance de nuit pour ce qui concerne les
cambrioleurs et l’incendie. Évidemment, si on oublie un paquet de
cigarettes sur sa table, ou même dans un tiroir qui n’est pas fermé à
clef, on ne le retrouve plus le lendemain, mais on peut laisser un
76
papier « Merde pour Hitler », ils ne le lisent pas. La lecture n’est pas
dans leurs habitudes. « You blocks, you stones, you senseless
things ! » Ils ne sont pas méchants, ils n’ont pas inventé le fil à
couper le beurre, mais ça vous tuerait comme ça pisse, sans plus
d’émotion, si leur chef leur disait de vous tuer.
Je me hâte quand même, pour terminer ce carnet et le mettre à
l’abri.
J’ai réussi à savoir ce que c’était que leur militarisation du
samedi et du dimanche, on les instruit. La plupart de ces oiseaux
ont de trente à quarante ans et n’ont jamais fait de service militaire.
On leur apprend le métier en dehors de leurs heures de travail. On
pense avoir besoin d’eux un jour. Moloch avale tout et toujours.
Samedi 5 décembre 1942
En ce moment, court une histoire-Pétain. La voici : Pétain fait
pipi. En attendant que ça vienne, il contemple son robinet et lui dit :
« Hein ! nous avons fait de bonnes parties ensemble ! Mais je vois
bien que tu n’es plus d’accord avec moi pour la relève. » Car la tarte
à la crème du gouvernement est pour le moment la relève des prisonniers par les ouvriers.
Depuis deux ans et demi que dure cette ignoble farce, on a
entendu des dizaines de ces histoires. Voici l’avant-dernière : Cécile
Sorel rencontre le Maréchal. « Monsieur le Maréchal, vous avez fait
ce geste magnifique de donner votre personne à la France, moi, c’est
à vous que je veux faire don de ma personne. » Et le Maréchal :
« Merci beaucoup, chère amie, mais je ne puis accepter votre sacrifice. J’ai Darlan, je n’ai plus de Gaulle, ou si peu ! et le peu qui me
reste, je craindrais que tu ne me Laval. » Je ne me souviens plus des
autres car je n’ai pas la mémoire de ces choses. Mais presque toutes
ces histoires insistent beaucoup sur l’impuissance du sinistre bonhomme. Pourtant les confidences, en sens inverse, courent les rues.
On dit qu’il lui faut chaque jour une petite fille dans son lit et qu’il
passe la plus grande partie de son temps dans les instituts de
beauté de Vichy. Dans le détail, ces choses n’ont pas d’intérêt, mais
elles donnent la tonalité des sentiments que le peuple éprouve
envers sa personne et sa fonction.
En fait, il s’est installé là en disant : « Taisez-vous, vous êtes trop
bêtes pour comprendre, je suis le chef, obéissez, je ne suis responsable que devant l’histoire, on ne verra plus les ministères chavirer
tous les trois mois, comme au temps de la Troisième République, il y
aura de l’ordre, de la continuité, vous serez gouvernés. » Depuis qu’il
est là, c’est à peu près chaque mois qu’il change un ministre, on en
77
arrive même à ne plus nous dire leurs noms pour que nous ne nous
en apercevions pas. Il a pleurniché au micro parce qu’un ministre du
ravitaillement, Achard, avait fait son beurre, à son nez et à sa barbe.
Il a eu cette inconscience de venir se plaindre à nous de sa confiance
mal placée. Il eût mieux fait de le pendre et de nous dire : « Voilà
comment seront châtiés les voleurs ! Avis aux amateurs ! » Cette
attitude lui aurait attiré bien des cœurs. Quand on voit qu’il a donné
des privilèges intolérables à tous les gangsters de l’industrie du
commerce. Et que ces bandits ne courent plus aucun risque puisque
leurs décisions, en ce qui concerne leur champ d’action, ont force de
loi. Quand on voit qu’il a redonné à l’Église une prépondérance
qu’elle avait perdue depuis au moins Charles IX et l’usage insolent
et bête que cette putain d’Église en fait. Quand on voit qu’il y a une
élite de droit divin et que tout le reste devra, de père en fils, rester
dans la même situation, qu’il y aura des familles patriciennes, des
familles plébéiennes, mais qu’à la différence de Rome, il ne sera pas
toléré d’esclaves affranchis. Alors on vomit ce vieux chameau et son
système artificiel de gâteux. Aux examens des grandes écoles ne
sont reçus que les enfants des chouchous du régime. Il y a une
épreuve de présentation ! éliminatoire et coefficient dix. Là on
demande à un pauvre indésirable : « Parlez-moi du péril juif ou que
pensez-vous de la politique du Maréchal ? ou encore, quel était le
général qui était à la suite de Napoléon à la bataille d’Enliny ?
Savez pas ? Eh bien ! Quel était celui qui était à sa gauche ? Savez
pas ? Et derrière lui ? Savez pas ?... Rompez… Zéro ! » Pour les
autres épreuves, les noms sont cachés ou découpés, pour celle-ci, qui
est éliminatoire, le jury a devant les yeux les renseignements
concernant les père, mère, grand-père, etc., aussi loin qu’on a pu
remonter, des dossiers de police, des recommandations et une
enquête spéciale qui rapporte les propos que le candidat a tenus
avec ses camarades ou ses aptitudes à l’alcoolisme, à la luxure, etc.
Les recommandations ont un effet principal. Il faut refaire à la
France une élite ! Fabriqueurs d’élites !
Garçon de café Kepler ! apprenti boucher Shakespeare ! épicier
Ibsen ! déserteur Rimbaud ! marmiton Michel-Ange ! retournez chez
vous, dans votre purin, et que je ne vous entende plus ! scrogneugneu !
Dimanche 6 et lundi 7 décembre 1942
Cette phrase magnifique de la radio italienne : « En bombardant
Londres, nous ne portions atteinte qu’à Londres, en bombardant
Gênes, Naples et Turin, ils portent atteinte à l’humanité. » Dans ce
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taudis littéraire qui s’appelle maintenant La Nouvelle Revue Prussienne, le gros jobard du village, Drieu la Rochelle, fait encore son
prêchi-prêcha pour l’homme animal politique. Tout le monde coprophage, voyez, Messieurs et mes Dames, j’en mange, il faut aussi que
vous en mangiez. Et non seulement que vous en mangiez, mais que
vous trouviez cela bon. Un autre hurluberlu, le Chardonne1, entend
des voix. Il se croit à l’opéra, il s’est construit une Europe nazie
idéale dans laquelle il a projeté tous les contes bleus de ses livres
d’enfant. Il s’est jeté sur la politique comme les vieilles filles se jettent sur les romans-feuilletons. D’après lui, la baguette magique
d’Hitler aurait rendu l’homme allemand meilleur, ou plutôt parfait.
L’Allemand a, du coup, fait les plus grandes découvertes, il a écrit
les plus belles œuvres, sculpté les plus beaux pieds. Arno Breker est
un modèle de toutes les vertus, l’avant-garde de tous les progrès, et
surtout, ah ! oui, surtout l’Organisation ! La fameuse organisation
qui éblouit tant ceux qui ne l’ont jamais vue !
Comme disait Monsieur Petitcoup : « Avec la propagande, on a
tout. » À quoi je lui répondis : « Si c’était si bon que ça, il n’y aurait
pas besoin de propagande ! » (sourire de hyène).
Parlons d’abord de l’Homme, de l’homme qui s’appelle Fritz. C’est
le meilleur fournisseur aussi. Pour ce qui est de la soûlographie et
de la paillardise, il nous est supérieur, cela, nous le reconnaissons et
nous nous inclinons devant une supériorité aussi évidente. J’ai
constaté de visu, et je ne suis pas le seul ; si je voulais écrire le détail
de ce que j’affirme, je remplirais vingt-cinq cahiers comme celui-ci.
Je ne veux pas perdre mon temps, d’autres le diront, car après cette
guerre, il y aura certainement un déchaînement de mauvaises
langues qui diront tout. En deux mots, on veut nous faire croire
qu’un système politique peut rendre l’homme meilleur. Et pourtant
et toujours, le personnel politique se recrute dans la boue ! A quoi
les fripouillards de la N.R.F. me répondront qu’il y a des bains de
boue qui guérissent ! (Alors les bains de N.R.F. rendraient
immortels ?) J’ajoute à ceci, et je me répète, car j’ai cité déjà ces
faits, le mois dernier, que l’Allemand moyen est indiscipliné et
paresseux. Mon jugement s’est consolidé par celui de mes collègues
des autres usines, qui est unanime dans le même sens.
Quant aux inventions, ils sont surtout des pillards pleins de
culot… et d’innocence ! En deux ans, ils m’ont décrit trois inventions
–––––
1. Jacques Chardonne, romancier et essayiste (1884-1968) manifesta en
effet les plus grandes complaisances à l’égard de l’occupant. Les textes qu’il
y publiait amenèrent Gide à rompre avec la N.R.F. pour toute la durée de
la guerre.
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importantes, et toutes les trois étaient connues en France : l’une
était américaine, la deuxième anglaise et la troisième d’un Russe
émigré aux États-Unis. Ces trois inventions étaient tout naturellement devenues des inventions allemandes. Ceux qui me les présentèrent comme telles étaient sincères ; on rencontre très peu de menteurs chez les techniciens allemands, pas plus que dans tous les
pays, car là, c’est une habitude professionnelle, nous avons affaire à
la matière, et la matière n’entre pas dans le jeu des roublards, elle
donne son fracas de démentis sans égards pour la personne. Ils
étaient sincères, mais un autre avait oublié de l’être. C’est le grand
savant du parti nazi qui avait recopié dans une revue allemande
l’article original devenu de ce fait originalement nazi. En propagande, tout est permis au pays de Kant où l’on doit prononcer drôlement cette phrase : « L’homme est une fin et non un moyen. »
Le plagiat est sans risques dans un pays qui reçoit très peu de
revues étrangères, ces revues étant réservées aux plagiaires officiellement accrédités. Dans l’équipement des avions on remarque surtout l’équipement électrique qui est très bien, mais là, nous avons
reconnu l’équipement qu’une maison américaine avait vainement
cherché à caser en France vers 1936. Cet équipement est très léger
et par suite il n’aurait pas duré vingt ans. Les services officiels français n’acceptaient un commutateur que si, après avoir fonctionné un
grand nombre de fois (un million, par exemple), il n’était pas démoli.
On exigeait un appareillage inusable pour des avions qui vivraient
deux mois. Les idiots !
Leur organisation ! On pense à Ubu, à Jarry, à Alphonse Allais
même, et aussi un peu au Château de Kafka. Non, je ne veux même
pas en parler, je laisse à d’autres ce soin, et je n’ai pas peur, ils sauront mieux que moi en dire les beautés. Ce que je veux noter, ce sont
deux conversations sur un même sujet, que j’ai eues avec deux chefs
techniciens allemands, avec le premier il y a un an et demi, et avec
le deuxième il y a peu de temps. J’avais doucement amené un sujet
qui me tenait à cœur. Je me plaignis d’abord de la faible valeur professionnelle des techniciens allemands de l’usine et du cafouillage
qui en résultait dans l’exécution du travail, ces messieurs donnaient
des ordres contradictoires et se disputaient. Ils sont très étroitement
spécialisés, or deux parties d’avions ont toujours des points communs, ne seraient-ce que les liaisons. Aucun d’eux ne voulait céder
devant l’autre. Je demandai donc qu’un chef, qui connaîtrait toutes
les parties de l’avion, prenne les décisions, ainsi que cela se faisait
dans les usines françaises, autrefois. Il leva les bras et me dit : « On
n’en trouverait pas un en Allemagne. » La machine était lancée, je
profitai de son élan et il me dit que les jeunes, les moins de quarante
80
ans, ne savaient rien faire et n’aimaient pas apprendre. L’éducation
et l’instruction que le régime nouveau leur avait infligées ne favorisait pas les qualités techniques, et qu’heureusement, pour l’instant,
il y avait encore les techniciens de l’ancien régime. Je lui demandai
alors ce que ferait l’Allemagne dans dix ans, il leva les yeux au ciel
et ne répondit pas. La conversation du mois dernier fut, en substance, la même. Ce qui marque fortement la jeunesse allemande,
c’est le manque d’initiative, l’incuriosité technique.
Mardi 8 décembre 1942
Ceux de Cannes reviennent à Paris. Si j’étais parti à Cannes en
avril, comme Hurel me l’avait proposé, et cela pour ne pas travailler
pour les idiots, je reviendrais ici me réfugier dans leurs pattes
quand même et je n’aurais pas profité de ces six mois de dolce farniente napolitana !
La société négrière du sud-ouest 1 est dans la joie. Trois cent
soixante nègres vont lui rapporter maintenant un million huit cent
mille francs au lieu de leur coûter la même somme. Bénéfice net :
trois à quatre millions à diviser entre une demi-douzaine d’aminches : six cents billets par mois, pourvu que ça dure !
Profitez-en, vous en crèverez ! (patience). Vous en crèverez par le
milieu et vos entrailles seront répandues ! Je trouve cette phrase de
saint Paul toujours magnifique. Je vois les caniveaux de Paris charriant du sang et des entrailles, la rue de Rome, par exemple, qui descend bien, et je vois un balayeur qui manie (avec cette maestria qui
n’est qu’à eux) un balai à très long manche, et, comme un chef
d’orchestre indique les entrées, avec la même grâce, il dirige les
boyaux humains dans les bouches d’égout.
Deux de mes jeunes dessinateurs sont partis, le premier pour
rejoindre l’armée de de Gaulle. Je crois qu’ils essaieront d’atteindre
Gibraltar par l’Espagne. Ils ont touché leur paye du 30 novembre,
environ trois mille francs et ne sont plus revenus. Ils ont envoyé une
lettre à la direction avec un certificat de médecin leur prescrivant
quelques jours de repos. Le secrétariat m’a demandé ce qu’il fallait
faire, s’il fallait alerter la police, je leur ai conseillé d’envoyer une
lettre recommandée à chacun les mettant en demeure de venir
s’expliquer et si le 15 nous n’avions pas d’explications sérieuses
nous enverrions le dossier à l’inspection du travail. C’est à elle d’agir
et non à nous ! D’ici là, j’espère qu’ils auront réussi.
Le chef du bureau des Champs-Élysées repart définitivement
–––––
1. Voir note 1, p. 21.
81
pour Dessau. Il est venu faire ses adieux, il regrette Paris (j’te crois !
avec vingt-cinq mille francs d’argent de poche chaque mois). Mais il
pense aussi à sa famille (il me refait encore le coup de la photo).
Nous parlons de la guerre, il me dit qu’elle sera longue et que 1943
sera dur. Je lui parle des suites de la guerre, qui seront peut-être
plus dures encore, il est de mon avis, je lui dis que la guerre est une
idiotie, il n’est pas de mon avis. Il ajoute : « La guerre était nécessaire. » Il me dit : « Nous nous reverrons peut-être un jour ! » Je
réponds : « Le hasard est grand. » Il est de mon avis. Mais tout de
même, pourquoi n’est-il pas sûr de me revoir ? Nous faisons tous
deux partie de la Maison Junkers. Ou bien il est mobilisé et va se
promener sur le front russe, auquel cas nous risquons de ne nous
revoir qu’au paradis, ou bien il ne croit plus à la victoire d’Adolf !
Je ne pouvais pas pousser l’indiscrétion jusqu’à le lui demander.
C’est un homme correct et un bon technicien. Adieu, Monsieur
Boening ! Nous avons parlé, cet été, de la poésie allemande, je lui
disais qu’en France nous ne connaissions guère de poète postérieur
à Stefan George. Il m’en cita quelques-uns dont j’ai oublié les noms
et me récita quelques poèmes qui ne m’ont pas donné le goût de les
connaître davantage. Ils m’ont paru un peu boy-scout. Il n’aime pas
Goethe, et il me confia que son dégoût était partagé par tous ses
compatriotes. De Stefan George, il ne connaissait que les dernières
œuvres, celles qui militent pour le nazisme. Je lui parle de Jaspers
et de Heidegger, inconnus au bataillon.
Il connaissait bien les romantiques et m’a parlé bien de Jean-Paul.
Je ne lui avais cité Heidegger que parce qu’il m’avait fait une déclaration existentielle après avoir dit que Goethe était trop cartésien.
Descartes lui répugnait presque autant qu’à moi. Nous nous comprenions autant qu’il est possible et j’avais beaucoup de sympathie
pour lui. (Je parle déjà comme s’il était mort !)
Reçu le poème de Char, nous échangeons des poèmes cartes- postales, nous nous rapprochons de plus en plus, ou plutôt c’est moi qui
vais vers lui. J’ai eu conscience de mon débraillé.
À son Allégrement1, poème pour la Paix, je lui réponds par Le passage de la Bérésina. Il verra ainsi le grand pas qu’il m’a fait sauter.
Je lui dis que malgré nous, nous tirons parti des catastrophes, nous
sommes des anguilles du Temps.
–––––
1. « Allégrement » figure dans Seuls demeurent, paru chez Gallimard en
1945. Char avait dû communiquer directement à Maurice Blanchard ce
poème, soit par Georgette Char, soit sur l’une de ces fameuses cartes de
correspondance interzones que les deux poètes s’adressaient quand ils le
pouvaient.
82
Mercredi 9 décembre 1942
Le Pape va s’installer sur une chaise au plein mitan de la Ville
Éternelle. Comme dans l’Iliade, la Vierge va détourner les torpilles.
Puisse-t-il en recevoir un tout petit morceau sur le coin de la figure !
Il fait partie de ceux que de Gaulle a si magnifiquement baptisés les
Prébendiers du désastre. J’ai vu autrefois, dans L’Illustration, Sa
Sainteté dans son cabinet de travail. Et je voyais Notre Seigneur
Jésus Christ, avec ses binocles, son téléphone, son bureau sculpté,
ses papiers en tas bien rangés et ses livres. Et Jésus Christ, vraiment, avait l’air d’être de trop dans cette papeterie. La connerie
éternelle ! Ça rapporte. De tous les coins du monde des petits sous
viennent là, dans la sébile du pauvre binoclard ! Et Mussolini, autre
fils de Jésus Christ, les lui change contre des lires, sans frais, par
charité chrétienne ! Ce monde est magnifique ! Beati qui esuriunt et
sitiunt justitiam etc, etc.
Les escrocs de la presse (pléonasme) nous disent : premièrement,
un brigand s’empare du pouvoir, c’est que la providence l’a voulu ;
deuxièmement, nous devons obéir au brigand, car lui résister, ce
serait résister à Dieu, ce qui serait absurde, donc le brigand n’est
plus un brigand et le brigandé doit remercier le Ciel et s’estimer
heureux d’avoir été brigandé ! Et voilà ! C’est simple et tout le
monde y trouve son compte.
Et si Tartempion, le pauvre, fait remarquer que notre Saint Père
le Pape est élu par les cardinaux réunis en consistoire, et non par un
acte de brigandage, on lui répond : c’est Dieu qui le nomme, car
l’esprit de Dieu inspire les cardinaux ! C’est beau la mathématique !
Yanette Delétang-Tardif1 est arrivée. Car le signal de l’arrivage,
c’est d’être admis à collaborer à la Nouvelle Revue Prussienne ! Elle
vient d’y publier un petit poème en vers classiques, avec des rimes !
Il est question d’un ange. Je l’avais vue, d’assez loin, chez Debresse
en 1935, accompagnée de son mari, un grand maigre aux cheveux
prématurément blancs. Il était chef de cabinet du ministre Flandin2.
C’est lui qui porte le nom de Tardif. Pour faire son beurre dans le
sillage d’un ministre, il ne doit pas être si tardif que cela. En 1939, il
était encore chef de cabinet mais avec le ministre de l’Air, un crétin
doré sur tranches du nom de Guy La Chambre, mari de Cora
Madou – ancienne tenancière d’une boîte de nuit. Cœur-Amadou-La
–––––
1. Yanette Delétang-Tardif (1902-1976). Œuvre principale : Tenter de vivre
(Denoël, 1943).
2. Pierre-Etienne Flandin, homme politique français (1889-1958). Président
du Conseil (novembre 1934 – mai 1935), plusieurs fois ministre.
83
Chambre, c’est un programme tentateur ! En 1941, je fus présenté à
Yanette, chez Hugnet, un samedi après-midi. Son mari était là. Elle
ne sort jamais sans lui, pourtant, on m’a dit qu’elle était la maîtresse d’Edmond Jaloux, de l’Académie Française. Elle doit employer
des ruses d’indien sioux pour le semer. Tardif a fondé dernièrement
un cabinet de gérance d’immeubles. Il était venu chez Hugnet pour
organiser une exposition Éluard qui eut lieu quelques semaines
après dans une librairie dénommée « La peau de chagrin ». Yanette
dirige des cahiers de poésie dont l’un a été occupé par Éluard. Elle
me demanda si je travaillais. Je compris très bien qu’elle me demandait si j’écrivais des poèmes, mais comme j’ai toujours trouvé travail
inadéquat à poème, je lui répondis : « Oui, madame, je travaille à la
Société Nationale du Sud-Ouest. » La conversation s’est arrêtée là. Il
est vrai que le mari, avec sa tête de cocu vaniteux me tape sur les
nerfs. Si elle avait été seule, j’aurais eu du plaisir à l’entretenir de
choses et d’autres. Ma foi, il est temps qu’elle en profite, moi aussi.
Elle a bien quarante ans, et moi j’en ai cinquante. Nous n’en ferons
plus autant que nous n’en avons fait, chacun en ce qui nous
concerne. Eh ! mais j’y pense. Elle a eu le Prix Mallarmé, cette
année, quel est le cochon qui lui a foutu ça ? Il y a un retour aux
formes fixes et à la rime ; or, ces deux systèmes sont des masques,
des refuges. C’est du maquillage et il est naturel que le temps de la
censure soit aussi le temps de la poésie classique, puisque dans les
périodes classiques, la répression religieuse et politique était violente. Je m’explique mal, mais, je crois que Baudouin dans sa psychanalyse de l’art parle de la rime et de la mauvaise conscience du
rimeur. Je ne conçois pas Une Saison en enfer en quatrains octosyllabiques.
Jeudi 10 décembre 1942
Franco, le voyou de l’Espagne, a fait une déclaration, lui aussi !
C’est comme les chiens du village, quand l’un donne de la gueule, les
autres l’imitent et l’ouvrent jusqu’à ce qu’elle se décroche. La littérature des politiciens est une littérature mutilée. Le fin du fin c’est de
dire le contraire de ce que l’on voudrait dire mais d’une façon si
embrouillée que la nuée des commentateurs à gages puisse en tirer
beaucoup de belles choses. Il annonce le retour à la monarchie, dans
un temps indéfini, quand l’éducation politique du peuple espagnol
sera achevée. Où il se tient ferme, c’est dans sa condamnation sans
circonstances atténuantes de l’économie libérale. Rien ne vaut l’économie dirigée, mais dirigée par Franco, lui seul est capable de la
diriger convenablement. Les économistes admettent l’existence de
84
l’économie dirigée, mais dirigée par qui ? Tout est là. L’économie
dirigée n’aura jamais la souplesse ni la faculté d’adaptation de l’économie libérale. Et puis c’est une source de guerres. Un pays mal
servi accusera l’État voisin de bloquer les matières nécessaires et lui
prêtera des intentions hostiles, d’où réarmement et sa suite naturelle, le massacre, voir la première scène d’Hamlet ! Je vois cela
assez simplement : d’un côté quelques Julot-la-terreur doués d’une
libido dominandi effroyable, de l’autre une puissance industrielle
arrivée à un palier de perfection grâce à la recherche du rendement
que postule l’économie libérale, les premiers veulent s’emparer de la
deuxième, en très peu de temps. Mécanisme : agir par la bande,
c’est-à-dire par l’État. S’emparer du pouvoir politique par le meurtre
et l’agitation. Faire des lois de nationalisation ou d’étatisation, conservant aux sociétés leur caractère de sociétés par actions, l’État
devenant prépondérant, et l’État c’est Julot-la-terreur. Tout cela
maquillé sous des théories fumeuses que quelques profuseurs
appointés arriveront tant bien que mal à établir en dépit des lois
naturelles.
Ceci donne naissance à un état instable, mais lorsqu’il s’agit de
grandes masses, comme une nation, les mouvements sont très lents,
l’inertie des masses retarde la chute et laisse quelques années d’illusions. Julot le sait bien mais pense que cela durera toujours autant
que lui, et que lorsque ça foirera, lui mort, on dira que c’est sa disparition qui a entraîné la dégringolade, et l’histoire chantera la gloire
de Julot qui, s’il avait vécu, aurait apporté le bonheur à l’humanité.
Il y a cent ans, les libido-dominandards se faisaient maîtres de
forges ou banquiers. Il leur fallait deux ou trois générations pour
atteindre leur but, on a eu ainsi les de Wendel, les Schneider, les
Rothschild, etc. Aujourd’hui, en moins de dix ans, un jeune marlou
avale le Wendel, Schneider et tuttiquanti, par la route politique et
les lois dites de salut public. Les dirigeants nazis sont les propriétaires des grandes industries européennes. Il y a moins de dix ans,
ils ramassaient des mégots ou faisaient la retape la nuit, dans les
jardins de Munich. Il paraît même qu’ils étaient indicateurs de
police, cela se voit sur leurs gueules.
Vendredi 11 décembre 1942
Écrit : Danser sur la corde en moins de cinq minutes, hier soir à la
tombée de la nuit. Il y a quelques mois, pendant mon chômage, je
remis mon nez dans les Pensées de Pascal. Je lus « Qui voudra
danser sur la corde sera seul. » J’eus l’impression du poème, comme
un employé des P.T.T. donnerait un coup de tampon sur un timbre85
poste. Je notai le titre et jusqu’à hier soir cinq heures, je ne savais
pas ce que serait réellement le plus petit mot du poème. Le mot
timbre-poste me rappelle une histoire-Pétain ; elle est courte : « Je
lui lèche le cul et je lui fous un coup de poing sur la gueule ! » Le
petit garçon (six ans) d’un de nos amis exige qu’on lui laisse la joie
de donner le coup de poing sur le timbre. Et le cercle de famille
applaudit à grands cris. (Je crois que la citation est à peu près
exacte.)
J’ai d’autres titres qui attendent leurs textes, par exemple, Hic
sunt leones, vu sur une carte du XVIe siècle reproduite dans l’histoire de la Marine française qui appartient à mon fils Jean. Des
lions sont dessinés au milieu d’un désert aveuglant de papier blanc.
Ils ont l’air vraiment affamés. J’ai aussi L’Absurde présence, expression qui m’a échappé dans ce journal et qu’en relisant, j’ai reçue
renaissante.
Danser sur la corde1 m’a fait ressouvenir d’un voyage en ballon
que je fis en 1925 (à un an près). Paulhan, mon associé quand je
voulus jouer au grand industriel, avait une part dans la propriété
d’un ballon qui portait le nom de Vieille Tige. Ce Vieille Tige devait
participer à une course dont le départ serait donné à Lyon, au stade
municipal. Mais Paulhan, dont c’était le tour de jouissance, ne voulait pas y aller et me décida à prendre sa place. Nous étions trois
dont Moineau, le pilote, et nous partîmes de Lyon vers cinq heures
du soir. Le départ eut lieu en présence d’une foule immense. Il y
avait une quinzaine de ballons et le spectacle, du haut des gradins,
devait être assez cocasse, ces grosses boules jaunes titubantes ont
quelque chose de ridicule et de sentimental. Le Vieille Tige était un
des plus gros, douze cents mètres cubes, le plus petit était de quatre
cents mètres appartenant au père Blanchet, un être astucieux et
sordide, harnaché avec des bouts de ficelle qui tenaient en laisse des
tas d’instruments inconnus, bricolés par lui et qui battaient les
flancs. Il avait inventé, paraît-il, des instruments de navigation qu’il
ne montrait à personne car il cherchait à gagner un peu d’argent
avec ces courses de ballon. Pour ne pas livrer ses secrets, il partait
seul. C’était la tête de turc des aéronautes, mais il restait impassible, supputant les trois ou quatre cents francs que pourrait lui
rapporter une victoire, tous frais déduits. Il partit un quart d’heure
avant nous. Nous partîmes très, très doucement, le vent était
presque nul. Nous, nous baguenaudâmes pendant des heures audessus de la vallée du Rhône direction sud, hauteur cent à trois
–––––
1. « Danser sur la corde », « Hic sunt leones », « L’Absurde présence » —
respectivement sixième, septième et neuvième des Douze poèmes.
86
cents mètres, vitesse dix à quinze kilomètres à l’heure, nous suivions la ligne du chemin de fer et nous lisions les noms des stations.
Les gens nous faisaient des signes et les chiens aboyaient. On entendait distinctement toutes les paroles. Nous avions emporté des victuailles et quelques bouteilles de Bourgogne et, ma foi, ce fut une
promenade agréable, nous trinquions de temps en temps et nous
admirions le panorama. Comme le soleil venait de se cacher derrière
les montagnes de l’ouest, nous vîmes une peau de ballon allongée
dans une prairie et le père Blanchet qui s’affairait pour ranger son
matériel. Nous passâmes au-dessus de lui et nous le nasardâmes :
« Ta maman a dit que tu ne rentres pas trop tard ! » « Lolo, pipi,
caca, dodo. » « Qu’est-ce que tu as fait dans ta culotte ? » « Attends
un peu, pan pan cucul ! » Nous dîmes un tas de choses inspirées par
le Bourgogne, lui nous répondit par des gestes moqueurs que nous
ne comprîmes que vers une heure du matin. Quand nous le perdîmes de vue, il balançait encore ses mains, coudes au corps pour
nous dire « Calmez-vous ! calmez-vous ! » A la tombée de la nuit,
nous survolâmes Montélimar, puis ce fut la nuit, j’avais noté l’heure
de notre passage à Montélimar et lorsque, en pleine nuit, une nuit
magnifique mais obscure, je reconnus Valence, j’estimai notre
vitesse à quarante kilomètres à l’heure. Au-dessus d’Avignon, je dis
à mes compagnons que nous filions à quatre-vingts kilomètres à
l’heure, ils ne voulaient point me croire car on ne distinguait les
villes qu’aux lumières des réverbères. Ils me dirent que je prenais
une ville pour une autre, mais l’attitude de Blanchet m’avait étonnée et le connaissant comme un vieux praticien chargé d’expériences, je m’étonnais qu’il eût abandonné, lui si près de ses sous. Je
veillais donc au grain et j’étais sûr de ma topographie. Les deux
incrédules me demandèrent si je connaissais bien la région, je leur
répondis que je ne connaissais que cela et que j’irais les yeux fermés.
Notre peau valait bien un mensonge. Mon estimation fut confirmée
quelques minutes après, car nous vîmes deux villes à cheval sur le
Rhône, ce ne pouvait être que Tarascon et Beaucaire, mon calcul me
donna quatre-vingt-quinze kilomètres à l’heure depuis Avignon. Le
ballon, entre-temps, avait monté et montait toujours, nous étions à
mille huit cents mètres. Je donnais donc à Moineau le conseil de
descendre au plus vite, parce que, dans quelques minutes, nous verrions Arles et après Arles c’est l’étang de Berre et la mer
Méditerranée. Moineau tirait sur les ficelles, de toutes ses forces au
point que je crus la soupape coincée. Il regardait son altimètre, et le
ballon montait toujours, il soupapa très longtemps, nous doublâmes
Arles et le ballon se mit à descendre très vite. En arrivant près du
sol, à cent mètres environ, nous vîmes une grande étincelle et les
87
villes d’Arles et de Saint-Chamas s’éteignirent, nous étions entre ces
deux villes, quelques secondes après je vis confusément le sol qui
brusquement s’arrêtait pour faire place à une surface qui me semblait être la mer. Je dis à haute voix : « L’eau ! » Pourtant je ne sentais point la fraîcheur que je ressentais du temps que j’étais aviateur dès qu’on arrivait à une dizaine de mètres de la surface de
l’eau, alors je lançai une bouteille vide qui se brisa sur la soi-disant
mer qui n’était que la mer de cailloux de la plaine d’Istres. Moineau
déchira le ballon, il recommanda auparavant de me bien tenir à la
nacelle sans laisser dépasser mes mains et me dit : « Mettez-vous
là ! » Il me mit du côté opposé au guide-rape, le petit malin, ce qui
eut pour effet que mon côté buta le premier contre un caillou et, la
nacelle se renversant, j’eus sur le dos le poids des deux compères
pendant tout le temps que nous fîmes du traîneau. J’avais une
charge terrible sur les bras, le mistral entraînait la peau du ballon
comme un parachute ; quand le véhicule s’arrêta, il était temps car
la face flottante du panier, sur laquelle j’étais, n’avait plus grand
chose de son apparence familière. A peine arrivés à notre destination, nous entendîmes un bruit inqualifiable, tout près de nous, puis
plus rien. Le lendemain, ou plutôt le matin puisqu’il était environ
une heure, nous eûmes l’explication. Nous nous arrangeâmes un lit
avec l’enveloppe du ballon, mais nous ne pûmes dormir car il y avait
au-dessous, en place du sommier habituel, un lit de cailloux roulés
de la grosseur d’un pigeon, voire d’un poulet, et dès l’aube nous roulâmes le matériel et fîmes les paquets. Nous gagnâmes ensuite la
base d’Istres et de là prîmes le train à Rognac pour Paris. Dans le
train, j’eus l’explication et de l’extinction d’Arles et du bruit. Je
montai justement dans le compartiment où se trouvait Laporte,
emmailloté de pansements. Laporte était pilote aviateur chez le
Schreck dont j’ai déjà parlé et il aimait naviguer en ballon. Il en possédait un. C’était un casse-cou de première classe. Il s’est tué en
avion peu de temps après. Il ne trouvait point de passagers qui
consentissent à l’accompagner, sauf des gens qui ne le connaissaient
point. Étant venu à Lyon sans passager, il fit passer une annonce
parmi la foule des spectateurs et deux paysans se présentèrent. Pris
dans le mistral, comme nous, il descendit mais son guide-rape cogna
dans la ligne électrique, la ligne se rompit, la nacelle chavira et
Laporte fut expulsé. Il se blessa en tombant, c’est à ce moment que
nous vîmes l’étincelle et l’extinction d’Arles. Le ballon rebondit,
délesté, avec ses deux paysans à bord. Ayant vu Laporte tirer sur
une ficelle, ils tirèrent sur toutes les ficelles qu’ils sentirent à portée
de leurs mains. Le ballon redescendit, cogna sur les cailloux et
expulsa un paysan. Le ballon reprit de la hauteur et la même
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manœuvre recommença pour l’expulsion du second. Le ballon repartit enfin, seul et libre de tout cavalier. Un bateau le repêcha le lendemain au milieu de la Méditerranée, au large des Baléares. Le bruit
que nous avions entendu, c’était l’atterrissage du premier paysan.
Laporte me raconta d’abord une histoire invraisemblable, ne me
parlant point de la ligne électrique, qu’il avait fusillée. Quand je lui
eus dit ce que j’avais vu il m’avisa qu’il avait bien touché les fils
mais me demanda le secret car il n’était pas assuré et la compagnie
d’électricité pouvait lui faire payer les réparations. Les deux paysans ont fait un voyage dont ils se souviendront.
Samedi 12 décembre 1942
Un camarade de mon fils, élève à l’école navale, à Toulon, est
revenu. Les Allemands se ruèrent sur la cambuse et se remplirent le
ventre de vinasse, la cambuse étant trop petite pour contenir toute
la bande, ils firent la queue, eux aussi ! En même temps d’autres
embarquèrent les élèves dans des voitures pour les mener au lieu de
leur démobilisation.
Le fils de mon dessinateur Bécard était soldat en zone non occupée. Il était trois heures du matin, les soldats dormaient dans leurs
lits, ils furent réveillés par les massacreurs qui les firent lever
« Aus ! Aus ! » Ils durent s’aligner dans le couloir d’entrée et les
voyous se jetèrent sur les paquetages, volèrent les souliers, les chandails et tout ce qui leur fit envie, même les porte-monnaie et les
photos des fiancées. Une razzia chez les fantômes.
En même temps, Hitler envoyait une lettre au maréchal qui se
terminait par : « Votre tout dévoué, Adolf ».
Les officiers logent chez un habitant de Carteret, ils ont sous
leurs lits quelques valises. Pendant qu’ils sont absents, l’habitant
soupèse les valises, elles sont très lourdes. L’une n’était pas fermée,
il regarde, elle est pleine d’argenterie d’occasion, une bonne occasion !
Et voici la dernière, elle date de ce matin. Un policier allemand se
présente chez un jeune homme qui est étudiant et prépare le
concours d’entrée à l’Institut agronomique, il lui demande de s’engager à aller travailler en Allemagne et lui présente un contrat à
signer. Le jeune homme refuse, le salaud signe lui-même et lui commande de se trouver à la gare de l’Est lundi au prochain départ. Mes
fils connaissent ce jeune homme et c’est lui qui leur a parlé de cela
ce matin. C’est de la collaboration, la collaboration du paysan et de
son cheval.
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Dimanche 13 décembre 1942
Je lis ceci sur le Journal de la Bourse de ce jour, rubrique Assurance : « Le taux de mortalité de la population française a augmenté
de vingt-six pour cent entre 1939 et 1942. La morbidité n’est pas
moins inquiétante, c’est ce que montrait récemment une caisse primaire d’assurances sociales dont les ressortissants travaillent dans
trois départements…
« Le pourcentage des cas de tuberculose par rapport au total des
pensions accordées a progressé de vingt-huit pour cent en 1939 à
quarante-et-un pour cent cette année. La jeunesse est particulièrement touchée par la tuberculose : sur cent invalides, on compte
actuellement soixante-dix sujets de seize à vingt ans au lieu de quarante-neuf en 1939. N’insistons pas, et constatons que nos compagnies d’assurance-vie ne sauraient manquer de se trouver affectées,
tant par l’accroissement de la mortalité que par le mauvais état
sanitaire de la population. »
Les petits journaux comme celui-ci ne sont pas censurés totalement. Seuls les grands torchons d’information sont surveillés mot
par mot. Il y a en première page une étude économique en faveur de
l’axe et dans les autres pages beaucoup de vérités passent. Je me
souviens d’un résumé d’assemblée générale, publié l’an dernier et
qui était révélateur de l’Europe de demain. La compagnie de SaintGobain annonçait sa soumission au groupe allemand des glaceries,
ce dernier ayant acquis la prépondérance financière. Saint-Gobain
n’était plus désormais qu’une agence pour la France des glaces allemandes. Sa production est acquise par le groupe allemand qui la lui
revend pour qu’elle la livre à la clientèle. Très astucieux, il suffit
d’une tête de lard au Service de la Comptabilité de Saint-Gobain
pour ramasser la monnaie.
La maison Duralumin, avec laquelle j’ai des relations, fait de
même, la production de duralumin est acquise par les Prussiens à
raison de cinquante francs le kilogramme. Ils nous le revendent cent
francs. Et c’est Duralumin qui fait la livraison. Bénéfice net : cinquante francs par kilo, et, par suite du monopole, facilité d’accorder
ou de refuser les commandes, suivant la tête du client. Les industriels français sont contents comme ça, ils ont une telle frousse du
communisme ! Encore un poème à écrire : Wanderers of the dark
(King Lear)1. La Junkers A.G. m’en donnera le loisir !
Je mets la Poésie au-dessus de tout : au point de désirer que cette
situation dure afin que je puisse écrire tout ce que j’ai dans la peau !
–––––
1. Wanderers of the dark figure dans La Hauteur des murs (G.L.M., 1947).
90
Cruel ! voyou ! apache ! cannibale ! oui la Poésie est, ou sera, un art
de cannibale, ce qui était le privilège de la sculpture, d’après
Baudelaire, mais le sens du mot cannibale n’est pas le même.
Ce midi nous avons mangé du gigot. Ce gigot nous a été envoyé
par nos amis de Dinan. Il y a deux ans que nous n’en avions pas vu.
Notre chatte le regardait d’un air étonné, comme s’il s’agissait d’un
fantôme.
Lundi 14 décembre 1942
Arnaud est revenu hier soir. Il m’annonce qu’il va publier Les
Pelouses1 en format réduit et que peut-être cette semaine, il viendra
m’apporter quelques exemplaires.
Il doit publier aussi les Aphorismes 2 de Char qui lui ont été
donnés par Parisot3. Il y aura aussi un texte de Breton, qui est en
Amérique.4
Quand j’ai compris qu’il allait publier sans accord exprès des
auteurs, je lui ai suggéré de les informer, d’une manière ou d’une
autre. Il agit parfois avec désinvolture, ce qui n’a aucune importance
tant qu’il ne s’agit que de moi, mais tout le monde n’a pas mon indifférence, heureusement !
J’ai noté à la date du 11 décembre que j’avais écrit Danser sur la
corde à la tombée de la nuit. Il faudra que j’étudie le pouvoir mystérieux du crépuscule, du soir. Neuf fois sur dix, c’est à ce moment-là
que j’écris.
Les souvenirs les plus lointains de ma vie sont des souvenirs de
crépuscule. Je me vois âgé de trois ou quatre ans, dans la petite
ferme de nos grands-parents maternels, la grande pièce commune,
la cheminée dans laquelle il n’y avait pas seulement le foyer, mais
–––––
1. Les Pelouses fendues d’Aphrodite — Avertissement de Noël Arnaud.
Frontispice d’Yves Tanguy (Les Pages libres de La Main à plume, 1943).
Repris dans La Hauteur des murs.
2. Aucun texte de Char ne portant ce titre, il nous est impossible de l’identifier.
3. Henri Parisot, écrivain et éditeur français (1908-1979). Il crée et dirige
successivement la collection « Un divertissement », la revue et les éditions
« Les quatre vents », la collection « L’âge d’or ». Éditeur des surréalistes,
auteur de plusieurs anthologies, il est également le meilleur traducteur de
Lewis Carroll.
4. Il s’agit de Pleine marge, publié la même année 1943 à la fois par les
éditions Karl Nierendorf, à New York, avec une eau-forte de Kurt
Seligmann, et à Paris dans Les Pages libres de La Main à plume.
91
aussi des banquettes pour s’y asseoir et un grand chaudron pendu à
la crémaillère. Ce chaudron en fonte était recouvert d’une épaisse
couche de suie et beaucoup plus tard, quand j’entendis l’expression :
« C’est la poêle qui reproche au chaudron d’avoir le cul noir » (ou
l’inverse), je compris tout de suite de quoi il s’agissait. Nos enfants
ne peuvent pas savoir à quel point le cul d’un chaudron peut être
noir !
Le soir, ma grand-mère cherchait toutes sortes de raisons pour ne
pas allumer la lampe à pétrole, elle amenait près de la cheminée la
lourde table en poirier polie par les ans, et servait la soupe à la
lumière des bûches. Cette soupe, dans des assiettes très profondes,
composait à elle seule tout le repas. Le mot souper a, lui aussi, un
sens qui avait disparu, mais qui reparaît de temps en temps depuis
que nous sommes Européens. La table avait de grands tiroirs dans
lesquels on mettait les pains de dix livres, qu’on achetait une fois
par semaine, le jeudi. Ma grand-mère les ramenait d’Ailly-sur-Noye
où elle allait chaque jeudi vendre au marché. Elle travaillait sans
relâche, elle avait eu dix enfants. Quand elle accouchait à minuit,
elle se levait à trois heures du matin pour aller aux champs.
Ma mère est née à Ailly-sur-Noye, un jour de marché. Le travail
n’en souffrit point, il n’y eut qu’un peu de retard sur l’heure du
retour. Pendant la guerre de 1870, elle continua d’aller au marché, le
jeudi à Ailly, le dimanche à Pierrefont-sur-Avre. Départ à quatre
heures du matin, retour vers dix heures du soir. Elle fut la seule à
continuer son trafic au milieu des troupes allemandes, ou plutôt
prussiennes. Elle ne savait ni lire ni écrire.
Les Chleuhs l’arrêtaient sur les routes, elle répondait en patois, la
seule langue qu’elle connût. Devant tant d’innocence, les massacreurs la laissaient passer après avoir sondé le chargement de la
voiture à grands coups de baïonnette.
Quelques expressions allemandes lui étaient restées pour compte.
Sitôt la soupe avalée, elle nous criait « Aschloff ! Aschloff ! les
tchous ! » (Schlafen, dormir – tchous, patois picard, petit), après
avoir dit sa phrase traditionnelle : « Encore un que les Prussiens
n’auront pas ! » Je ne connus les soirées avec lumière que lorsque
ma mère cessa de travailler chez ses parents, et encore, l’habitude
qu’elle avait prise d’allumer quand l’obscurité était complète lui
resta toute sa vie.
Ma grand-mère mourut vers l’âge de quatre-vingts ans, elle ne
voulait pas manger, elle disait : « Je ne travaille pas, je n’ai pas
besoin de manger. » Cette ivresse, cette fureur de travail dut avoir
des causes profondes. C’était un besoin anormal. Je n’entrevis l’explication que beaucoup plus tard, il y a seulement quelques années.
92
J’appris alors que ma grand-mère avait été fiancée avec un jeune
homme qui l’engrossa avant le mariage. Ce jeune homme mourut
peu de temps avant le mariage et ce fut le frère qui prit la place,
pour sauver l’honneur des deux familles.
Mon oncle Louis, qui était l’aîné de la famille, n’était donc pas
réellement le fils de mon grand-père. Il est mort il y a une dizaine
d’années et c’est depuis que j’ai appris ces choses. Dans cette famille
de paysans attachés depuis des siècles à cette terre, le sentiment de
la faute a dû être très puissant, il y eut un complexe de rachat
auquel s’ajouta la mauvaise humeur du grand-père qui était un être
vraiment bizarre, entiché de Voltaire et de Jean-Jacques, qui avait
lu tout ce qui lui était tombé dans les mains. Dans les veillées
d’hiver où tous les paysans se réunissaient chez l’un d’entre eux,
c’est lui qui faisait la lecture, car il était un des rares du faubourg
qui sache lire. C’est lui qui leur découvrit les romans de Victor Hugo
et de Balzac. La lecture des Misérables amena une grande affluence,
pendant tout un hiver. Je n’ai pas connu ce temps-là, la mode s’en
était allée avant que je ne vinsse au monde, ma mère et mon oncle
m’ont raconté cela.
Mon oncle eut une lubie qu’on pourrait rattacher à la même
cause, il eut d’abord une fille, ma cousine Louise, puis, sept ou huit
ans après, une seconde fille, Irène, qui est ma filleule. Il se mit dans
la tête qu’Irène ne pouvait pas être sa fille. Pendant plusieurs
années, il ne parla point à sa femme et alla aux champs dimanches
et fêtes.
Mon grand-père mourut à soixante-quinze ans, quelques années
avant ma grand-mère. Il fut longtemps malade. Il fut voltairien
jusqu’au bout, il plaisantait avec la sœur de charité qui passait très
souvent dans le faubourg pour visiter les malades. À quelques jours
de sa mort, il disait encore à une, qui était jeune et agréable :
« Voyons ! ma sœur, jolie comme vous êtes, ne feriez-vous pas mieux
de vous marier et d’aimer un brave gars, solide, qui vous apprendrait ce que c’est que l’amour ? » Il riait comme rient les bustes classiques de Voltaire, bruyamment et longtemps, et ses yeux à ces
moments-là étaient brillants.
Ma grand-mère, d’une famille de quatorze enfants, était née
Duquenne. Un nommé Jean Duquenne fit quelque action d’éclat au
moyen âge, car l’Hôtel de Ville a, de tradition, un automate qui
frappe les heures et qui, de temps immémorial, s’appelle Jean
Duquenne. (Duquenne, en picard, signifie du chêne.)
Et plus dur et plus lisse est devenu mon bois.
93
Mardi 15 décembre 1942
Reçu d’Astruc, secrétaire de Messages, une demande de collaboration de la part de Lescure1, le directeur. Ce Lescure, dont Éluard m’a
dit qu’il était bête, veut peut-être nous faire croire que la direction
d’une revue c’est quelque chose comme la direction de la Société des
Chemins de Fer.
C’est déjà très beau qu’il ait chargé son chef de cabinet de me
faire une proposition. Il aurait pu envoyer sa femme de ménage. Je
lui envoie les six premiers poèmes de Un grand silence noir avec la
lettre suivante :
« Cher Monsieur, vous voudrez bien trouver ci-joint six
poèmes que Messages pourra publier en totalité, ou partiellement,
comme cela lui conviendra, ou même ne pas publier, quinze ans
d’échecs répétés m’ont rendu insensible à ces choses. Veuillez agréer,
Monsieur, mes très empressées salutations. »
Je préférerais n’avoir rien à voir avec leur ramasse-miettes. Mais
c’est Éluard et Arnaud qui ont avancé mon nom et pour rien au
monde je ne voudrais leur faire de peine. Ils sont extrêmement
dévoués, surtout Éluard qui, depuis sept ans, me soutient activement ; ce qu’il a dit de moi m’est revenu de divers côtés et dans ce
milieu pipelet des hommes de lettres, tout se sait, surtout ce qui est
désagréable à entendre. Or, l’amitié d’Éluard ne s’est jamais démentie. Je le vois très rarement, deux ou trois fois par an, car il est très
occupé et voit beaucoup de monde, un peu trop pour mon goût, et
comme il m’inflige à chaque fois des présentations, je le vois le
moins possible, malgré le plaisir que j’ai de m’entretenir avec lui.
L’Allemand reparaît parfois au naturel. Monsieur Cordonnier,
l’administrateur, est un homme travailleur, dévoué et qui cherche à
améliorer sans cesse le bien-être du personnel. Il administre la cantine et c’est la première fois que je vois un administrateur de cantine qui ne se remplit pas les poches en vue de s’assurer une
vieillesse confortable. Il demande toujours si tout va bien, si l’on est
satisfait et, à la moindre critique, il s’efforce de corriger le défaut qui
en fait l’objet. En ce moment, il a beaucoup de peine à se ravitailler
en fournitures de bureau, l’autorité occupante est dans la mouise,
elle ne délivre plus de bons-matières. Il faut donc prospecter le
–––––
1. Alexandre Astruc et Jean Lescure étaient les animateurs de la revue
Messages éditée à Paris, puis en Belgique, à partir de novembre 1942, et
qui publiait aussi bien Claudel qu’Éluard ou Bataille et de la « poésie de
résistance » proprement dite. Sur les rapports mouvementés de cette revue
avec La Main à plume, voir Michel Fauré : Histoire du surréalisme sous
l’occupation (La Table ronde, 1982).
94
marché noir. C’est mon sous-chef Guyomard qui a sa confiance et qui
se débrouille très bien. Il réussit à ramener beaucoup de choses.
Mais hier, il y eut un accroc, il avait trouvé les objets qu’il recherchait mais les prix étaient tellement au-dessus de toute mesure qu’il
revint les mains vides et rendit compte à Herr Cordonnier. Il n’osait
pas s’engager pour des sommes aussi disproportionnées, d’autant
plus que le marché noir a supprimé le vieux système des factures
pour lui substituer le système simplifié dénommé de-la-main-à-lamain. Herr Cordonnier piqua une crise, il dit à Guyomard : « Je vais
vous montrer comment il faut faire ! » Il prit dans un tiroir de son
bureau un énorme revolver, retira le chargeur et le mit sous le nez
du pauvre Guyomard qui n’était pas rassuré du tout, car il peut
rester une balle dans le canon. « Voilà, vous lui faites comme ça et il
vous donnera tout ! » La colère, c’est le coup de projecteur qui éclaire
la rade.
Le pitoyable Pétain a enfin répondu au Fuehrer ou Führer.
Certains jours, il faut un e et d’autres il faut un ü. Ce qui est
remarquable, c’est que l’ensemble des journaux adopte la même
orthographe au même moment, c’est à cela qu’on reconnaît une
presse disciplinée.
On nous abreuve, si j’ose dire ! depuis quelques semaines, d’exhortations et d’appels à la raison, on nous invite à examiner les réalités,
à en prendre conscience, les victoires de l’Axe sont des réalités, la
victoire des Alliés est un rêve, donc voyons les réalités en face,
soyons réalistes ! etc. On finit par haïr profondément la réalité !
C’est bien dans les manières des politiciens. Un jour c’est la réalité
qui compte, un autre jour c’est l’avenir qu’il faut regarder et ne
s’arrêter aux petits cailloux de la réalité ! Ce pragmatisme de taulier est universel, c’est celui d’Adolf comme c’était celui de Blum.
Quand, par hasard, je parlais de ces astuces à un politicien, il me
répondait invariablement : « Mon pauvre Blanchard, taisez-vous,
vous n’y comprenez rien, c’est de la politique ! » du même ton qu’un
Poincaré-le-grand (c’est-à-dire le mathématicien) m’eût répondu :
« Cette question est assez compliquée, peut-être qu’avec le tenseur
de Rieman-Christoffel… »
Regardons-les, ces pauvres idiots, et mettons de temps en temps
une goutte de pétrole dans leur Chambertin. Ils n’ont pas de rancune, ces animaux, on se demande même s’ils ont encore des vestiges de sensibilité. Je crois bien que ce fut un ministre qui inaugura
le buste de Rimbaud à Charleville, il y a une dizaine d’années, buste
qui remplaçait celui qui avait été barboté par les Fritz, pour faire du
matériel de guerre. Ils ont dû reprendre encore celui-ci, et nous
aurons la joie de revoir un nouveau ministre inaugurer une nouvelle
95
statue de Rimbaud. Cela fera marcher le commerce à Charleville.
Buvez un bon pot, ouvrier des Ardennes, c’est toujours ça de pris !
Mercredi 16 décembre 1942
Il n’y a rien de plus statique, de plus stérilisant que le pouvoir
politique. Et plus tard, il disent : « C’est grâce à ce régime que nous
avons eu des savants comme Pasteur, des grands soldats comme
Untel, des grands etc., comme ceci cela. Alors que c’est malgré le
régime. Adolf s’est vanté de construire pour mille ans, on reconnaît
là le politicien dans toute sa nullité. La civilisation hébraïque fut
ainsi. Il fut interdit de toucher à la doctrine, on s’amusa à ergoter
sur des petits détails, les frères Tharaud dans La Rose de Saron
nous disent ce qu’était l’enseignement dans les écoles juives de
l’Europe centrale il y a seulement vingt ans. On y discute à perte de
vue sur la couleur des cheveux d’Absalon. Et c’est pourquoi la civilisation hébraïque dura très longtemps. Plus près de nous, il y eut
l’Église. Il n’y a pas si longtemps que cela qu’on a réussi à jeter son
manteau de plomb aux orties. Voir Darwin. Quant à Galilée, sa
condamnation est scientifiquement méritée, car sa phrase était
absurde, mais ce n’est pas pour ce motif qu’il fut condamné, ce qui
est plus grave. Le politicien qui arrive au pouvoir trouve que le
monde est arrivé à son point de perfection. On ne peut faire mieux,
celui qui cherche à faire mieux est un esprit rebelle qui ne peut que
faire retomber le monde dans l’abîme d’où le politicien l’a tiré. On le
décore pour qu’il se taise, s’il ne se tait pas on lui coupe le cou.
Reçu un faire-part de Madame Blériot pour le mariage de son fils,
je présume que c’est le cadet, car le deuxième fils avait un bec-delièvre et doit approcher de la trentaine. Il y eut trois fils et trois
filles qui s’étagèrent sur une vingtaine d’années. Je fis un accord
avec Blériot1 à la fin de 1922. Je l’ai quitté en 1930. Cet homme
valait beaucoup mieux que sa réputation. On en fit un malhonnête,
un assassin, un négrier, alors qu’il fut le plus propre et le plus
humain de tous les industriels du début de l’aviation. Il était entêté
et bougon, il était paysan du Danube, il était dévoré d’inquiétude,
mais c’était un homme, on ne peut pas en dire autant des autres.
Mais ce n’était pas un industriel. Il était trop honnête pour cela. Il
craignait la misère à un point inimaginable, il construisait des lanternes et des phares pour automobiles, on m’a dit qu’il avait souvent
frôlé la faillite dans ces temps-là. Son succès de la traversée de la
–––––
1. Louis Blériot, aviateur et constructeur français (1872-1936). Blanchard
travailla avec lui, au titre d’ingénieur, de 1923 à 1930.
96
Manche, habilement exploité par un aviateur homme d’affaires
exceptionnellement doué, Leblanc, lui mit le pied à l’étrier.
La guerre 14-18 fit sa fortune (grâce à Leblanc) En 1918, il fabriquait seize appareils par jour, chacun lui faisait un bénéfice net de
dix mille francs environ. Après la guerre, Leblanc devint Directeur
pour la liquidation des stocks de l’aviation où il fit merveille, puis il
mourut, épuisé par la luxure. L’usine Blériot continua cahin-caha
son existence, elle marcha sur son erre jusqu’à la mort de Louis
Blériot, vers 1935. Blériot avait disséminé sa fortune, un hôtel à
Monaco, une chasse en Sologne, un château près d’une plage de la
Manche, des intérêts en Angleterre et en Amérique. Les recettes de
l’usine entraient au compte Blériot, les dépenses étaient imputées
au compte Blériot-Aéronautique, c’est-à-dire l’usine, ce qui fait que
le compte usine était toujours à sec.
Chaque mois, des scènes dramatiques se renouvelaient pour obtenir l’argent de la paye. Le 5 et le 20 pour les ouvriers, le 30 pour les
employés. L’administrateur passait sa journée aux trousses de
Blériot pour lui arracher un chèque. Bien souvent, il n’était pas
revenu à l’heure de la paye. Elle était remise le lendemain. Il voulut,
un jour, faire nettoyer un étang de sa propriété en Sologne, il
demanda à l’administrateur d’insérer dans L’Intransigeant une
annonce « offre d’emploi » afin de recruter des Polonais pour nettoyer l’étang et de les envoyer là-bas. « Les Polonais, ça travaille
beaucoup et ça ne mange presque pas ! » disait-il. On envoya donc
des Polonais, mais sans outils, ils restèrent quinze jours à attendre
le matériel, quinze jours pendant lesquels ils mangèrent beaucoup
et ne travaillèrent point. Quand les outils arrivèrent, les Polonais,
qui avaient goûté aux délices de Capoue, toutes proportions gardées,
ne voulurent pas travailler, ils préféraient continuer suivant un système qui leur convenait si bien. Il fallut renvoyer les Polonais et
donner ce travail au spécialiste du pays.
Dans sa propriété d’Hartelot, il fit construire une chapelle dont
tous les morceaux furent fabriqués à l’usine. Cette chapelle eut un
effet désastreux sur les commandes de l’État. Non, vraiment ce
n’était pas un industriel !
Désirant transporter un piano depuis son appartement de l’avenue Kléber jusqu’à Hardelot, il consulta des camionneurs et trouvant leurs prix trop élevés, téléphona un matin à l’usine pour
demander un camion et quatre manœuvres, sans dire pour quel travail il en avait besoin. Il fit descendre le piano dans le camion et
donna l’ordre de le transporter à Hardelot. Le piano arriva au lieu
de son dernier repos, en petits morceaux répandus sur le fond du
camion, mais ce transport s’était effectué aux frais de l’usine.
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Il voulut que sa propriété lui rapportât un peu d’argent, il décida
d’élever des poules de race. Il acheta quelques exemplaires de ladite
race. Il rapporta un jour à l’usine une petite niche à chien qu’il avait
achetée sur les quais et qui était, paraît-il, un poulailler individuel ;
il avait décidé d’en faire fabriquer quatre cents par l’usine. Durant
le traçage des planches il alla plusieurs fois à la menuiserie et à
chaque visite il faisait diminuer un peu les dimensions de la niche.
Il faisait le compte des économies réalisées de ce fait et s’en allait
chaque fois plus heureux. Quand les niches furent à Hardelot, on
mit une poule dans sa petite maison la queue sortait d’un côté, la
tête et le cou sortaient de l’autre côté, c’était une poule-tortue. Il
fallut démolir toutes les petites maisons et en construire d’autres
suivant le modèle des quais.
Il avait trois belles voitures, mais elles étaient garées dans la cour
de l’usine sous des housses. Il fut un temps où l’on voyait dans Paris
des petits taxis appelés monoplaces, il y en avait peu et ils disparurent bientôt. Blériot partait quelque fois une heure à courir les rues
de son quartier pour en trouver un. Il venait à l’usine dans un de ces
véhicules et disait : « Très bien ces petites voitures, et ça ne coûte
que quarante sous. »
Une de ses filles voulut jouer au tennis, elle le pria de lui prêter
quarante francs pour s’acheter une raquette. Il lui répondit : « Que
me donnes-tu en gage ? » Elle lui donna sa montre.
Ses enfants vinrent travailler à l’usine, dans les bureaux. L’aîné
fut au bureau des achats. Il mourut des suites d’une appendicite
vers 1929. Une fille était secrétaire adjointe, un autre fils, celui au
bec-de-lièvre, vint à la comptabilité. Pendant une conversation, il se
penchait, ramassait un clou et le mettait dans la poche de son gilet.
Il suivait attentivement le travail du chef des achats et lui dit un
jour : « Vous achetez tout trop cher, je vais vous apprendre à acheter.
Venez dans mon bureau avec le représentant. » Il s’agissait d’une
commande de quelques milliers de litres d’enduit à six francs vingtcinq le litre. Le représentant lui fit d’abord sept francs car il connaissait l’homme ; après trois heures de discussions, il fit six francs
cinquante. Il était très heureux, il dit à l’acheteur : « Voyez, j’ai
gagné dix mille francs ce matin. Vous avez vu comment on s’y
prend ? hein ! » Or l’acheteur obtenait six francs vingt-cinq en moins
de cinq minutes. Mais il ne le lui dit pas. Il ne voulut pas lui gâter
son plaisir.
Il m’aimait beaucoup parce que, disait-il : « Vous construisez très
simplement et ça ne coûte pas cher ! » Quand il allait au ministère,
il engueulait les fonctionnaires, il leur dit un jour : « Ici, c’est la
maison à l’envers, ce sont les plus bêtes qui dirigent. » Il eut beau98
coup de succès, je parle de l’homme Blériot et non de l’industriel. En
1924 ou 1925, il construisait une série pour la Roumanie ; le roi
Carol venu en France pour chercher un peu d’argent, je crois, vint
visiter l’usine. Blériot ne voulut pas aller le recevoir à la porte de
l’usine, il l’attendit dans son bureau. Le roi Carol, très mécontent,
resta à la porte et exigea qu’il descendît le recevoir. Alors, Blériot
descendit. Il avait, en matière d’aviation, des projets genre Jules
Verne, qui, si nous avions accepté de les exécuter, l’eussent mené à
la ruine en moins de rien.
Vers 1925, il fut rayé de la liste des fournisseurs pour une fraude
à laquelle il n’avait en rien participé. Cette interdiction ne me touchait pas, j’étais une société indépendante qui construisait avec
l’aide des moyens matériels Blériot. Il avait engagé un jeune directeur capable de tout qui avait accepté un marché conditionnel pour
une série d’appareils qui devaient satisfaire à des conditions de
réception (poids et vitesse) supérieures aux conditions réalisées par
le prototype. Quand le premier appareil de la série fut prêt pour les
essais, on constata que les conditions ne seraient pas remplies.
L’hurluberlu fit construire un faux réservoir avec lequel il gagna le
poids voulu. Mais un jour, alors que l’appareil volait au-dessus du
terrain officiel de Villacoublay, le pilote décrocha intempestivement
le réservoir qui tomba chez l’ennemi, c’est-à-dire le client. Il s’ouvrit
en deux en tombant sur le sol et on put voir ainsi ce qu’il avait dans
le ventre.
Ce fut une sale histoire, mais Blériot n’en savait rien. Le directeur
avait fortement poussé à l’acceptation du marché et se portait
garant de la bonne marche des appareils ; c’est lui qui, voulant
sauver la situation, avait imaginé cette indélicatesse. Ce jeune homme a quand même fait une brillante carrière semi-officielle. Il devint
quelque chose à Air France, fut sabré en 1936 à l’avènement du
Front populaire, mais on lui obtint une place encore meilleure que
celle qu’il détenait, puisqu’il était en 1939 directeur d’Air France à
l’agence de New York. Ainsi va la vie !
Jeudi 17 décembre 1942
Depuis quelque temps, les agents vous fouillent, à l’entrée du
métro, ou au coin des rues. Ce matin, au coin de la rue de Rome et
du boulevard, une grosse vache m’a braqué sa lampe sur le nez et
m’a dit : « Pas d’armes ? » J’ai sorti mon petit canif, je l’ai ouvert et
je lui ai fourré sous le nez. « Si, voilà ! » Il y avait à côté de lui deux
civils avec des gueules de voyous, des bourriques, à coup sûr, j’attendais qu’ils me disent quelque chose, j’étais prêt à les recevoir, à leur
99
dire qu’on en avait assez, qu’ils nous tuent tout de suite, il ne resterait plus sur la terre que la race divine des policiers. Le monde est
formé de deux parties, d’abord eux, les héros, les dieux, les seigneurs, c’est-à-dire, les policiers, puis le froid et la nuit interstellaire
et, tout au bas de l’échelle des valeurs humaines, les autres, les cancrelats, les blattes, les vers de vase. Ils m’auraient conduit au commissariat, là j’aurais recommencé rinforzando devant le Maître de
la vie du huitième arrondissement. Je sais bien que c’est idiot, que je
n’arriverai pas à faire honte à des brutes qui ont bu toute honte,
mais ça ne fait rien, j’ai besoin de me délivrer. Ces idiots-là se figurent qu’ils vont prendre ainsi les durs, ceux qui tranchent dans le
vif ! Couillons ! Et si c’était poli, au moins ! Mais non ! Cela n’est
pourtant pas plus difficile, cela ne leur coûterait pas un sou de plus.
C’est comme les gardiens d’usine, ils se croient obligés d’insulter le
monde. En 1936, le cahier des revendications du syndicat du bâtiment portait, en premièrement : Être traité avec politesse. Tous les
syndicats auraient pu mettre cette revendication en premièrement.
Cela fait rire les industriels et les amiraux préfets de police.
Patience ! On annonce dans les journaux de ce jour que le budget de
la ville de Paris pour 1943 s’élève à deux milliards et demi dont un
milliard six cent mille pour la Police !
Vendredi 18 décembre 1942
Arnaud ayant du rab de papier est venu me demander du rab de
poèmes. Je n’ai de publiable que les six que je viens de donner à
Messages. Je lui propose des sonnets de Shakespeare, il n’en veut
pas1, alors je lui propose ceux de Messages, nous téléphonons à
Astruc. D’accord, je lui en donnerai d’autres d’ici un mois. Je suis
très satisfait car ces Messages sont des drôles d’oiseaux. Ils veulent
ramasser de la copie à tout prix et font des tours de guerriers sioux
pour en obtenir. Ils ont dit à Éluard : « Paulhan collabore, vous voudrez bien nous donner quelque chose, vous aussi. » Ils ont ensuite dit
à Paulhan : « Éluard collabore, voyez ce qu’il nous a donné, nous
comptons sur vous. » Ils ont eu de cette façon deux collaborations
importantes.
Le secrétaire Astruc qui a, paraît-il, dix-neuf ans, et que je n’ai
jamais vu, m’écrit : « Cher Maurice Blanchard ». Il dit m’avoir été
–––––
1. Voir note 3, p. 91. Les sonnets de Shakespeare parurent finalement en
1944 aux éditions Les Quatre vents, sous le titre William Shakespeare :
Douze sonnets traduits de l’anglais et présentés par Maurice Blanchard.
Réédition : G.L.M., 1947.
100
présenté au Flore et se rappelle à mon bon souvenir, or j’ai été au
Flore une seule fois dans ma vie, j’ai bu un bock à la terrasse avec
Coutaud1 et sa femme, c’était un dimanche soir l’été dernier ; je n’y
vis personne d’autre. Mais, astucieux, Astruc s’est dit : « Il va certainement au Flore, puisque c’est là qu’ils vont tous. Il rencontre beaucoup de gens, il serre des mains en vrac, donc je vais lui dire que je
l’ai vu au Flore et que nous y avons fait connaissance. Il ne s’en souviendra plus mais comme c’est une chose possible, il ne voudra pas
avoir l’air de ne pas s’en souvenir et répondra “Astruc ? Ah ! Oui ! Je
ne connais que lui !” »
Je viens d’écrire à Char pour lui proposer de profiter de l’occasion
d’Arnaud. Publier au marché noir, avec pleine liberté de manœuvre
en pleine période de tyrannie totalitaire, ça c’est du sport !
Arnaud tient absolument à publier la note biographique2 que je
lui avais préparée le 30 août. Cette note devrait lui servir comme
information pour son avertissement. Ce fut rédigé à la diable, il
trouve ça bien ! Je n’ai pas osé le contrarier, mais il va y avoir un
drame à la maison !
... Tous les êtres aimés sont des vases de fiel qu’on boit les yeux
fermés.
Je dis cela pour elle, comme pour moi ! Elle voudrait tant que je
sois le fils d’un roi !
Le titre Les Pelouses fendues d’Aphrodite date de janvier 1939,
bientôt quatre ans. Le poème fut écrit cet été, ce qui fait trois ans et
demi d’élaboration. C’est un fragment d’Héraclite, c’est tout ce qu’il
y a, on ne sait trop ce qu’il a voulu dire. J’y ai mis tout ce que j’ai
voulu. Le poème fut écrit en quinze jours, mais j’y pensais depuis
trois ans et demi. Je doute qu’on puisse représenter un poète de mon
genre dans un roman cinéma.
Samedi 19 décembre 1942
Oui, janvier 1939, je m’en souviens bien, j’avais offert ce titre
vacant à Char pour son magnifique poème Le Visage3 qui alors
–––––
1. Le peintre Lucien Coutaud avait illustré Les Barricades mystérieuses
(G.L.M., 1937) d’un portrait de Maurice Blanchard (reproduit p. 207 de
Débuter après la mort, Plasma 1977). Blanchard lui a dédié le dernier des
Douze poèmes, « Les Musiciens de l’espace ».
2. Il s’agit de la notice biographique publiée en postface des Pelouses
fendues d’Aphrodite (voir note 1, p. 91).
3. Vraisemblablement « Le visage nuptial », paru dans Seuls demeurent
(Gallimard, 1945).
101
n’avait pas trouvé son titre. Je me débarrassais du mien, qui n’avait
pas de poème, car je pressentais que cela n’irait pas tout seul.
C’était à la terrasse du Dôme, je me fis servir un Armagnac fougueux et magnifique. Je n’ai pas la mémoire de ce que je bois ni de
ce que je mange. Il y a souvent ce petit drame, à la maison : « Qu’astu mangé, à midi ?
— Ma foi ! je ne me rappelle pas… Zut ! non ! je ne sais plus
— Tu ne te souviens pas de ce que tu as mangé ce midi ? Ben, tu
sais, c’est très grave ! »
Et voici que cet Armagnac me revient, et les meringues du café de
Versailles, et le coq au vin de la Roche Verte, et le foie gras de la première communion de mon fils Jean, avec son Châteauneuf-du-Pape !
C’est un domaine encore inexploré que la mémoire ! (Je ne suis
pourtant pas un va-de-la-gueule.)
En février 1915, j’allai de Cherbourg à Dunkerque et on m’avait
collé un détachement de matelots à conduire. À Caen, un officier
belge monta dans mon compartiment et nous fîmes le voyage
ensemble jusqu’à Calais. Il appartenait aux Guides de la Reine.
C’était un régiment d’apparat qui accompagnait la reine dans ses
grands déplacements. Pendant un jour et demi que dura ce voyage,
il me raconta toutes les galimafrées qu’il avait faites à l’occasion de
toutes les cérémonies. « A Liège ! Ah ! mon ami, à Liège, en telle
année, le premier jour nous avons eu à notre déjeuner, ceci, préparé
comme cela, mais, vous savez avec un peu de… chose, juste passé à
la poêle, etc. » Ce bonhomme m’a émerveillé, tout comme Risler1 que
j’entendis jouer de mémoire les trente-deux sonates de Beethoven.
Et tout comme Risler pour ses sonates, mon Brillat-Savarin des
Guides de la Reine comprenait sa musique, il pouvait en recréer la
partition isoler les thèmes, les sujets, contre-sujets et divertissements. Il me plaît maintenant de supposer que mon grangousier
avait souffert de la faim pendant la retraite de Belgique.
Depuis deux ou trois semaines, le directeur s’est adjoint une soussecrétaire. Elle vint un jour m’apporter un papier. Elle a une vingtaine d’années, grande, forte, sculptée sur le modèle des statues de
l’Ile de Pâques, une grosse tête osseuse et chevaline mais des yeux
d’enfant de six ans. Son esprit est un peu plus âgé, huit ans environ.
Comme j’avais au dos des notes : apporté par… le… à telle heure, je
lui ai demandé son nom, « Liliane ! » Ses yeux brillèrent en prononçant ce nom. C’est comme si je m’appelais Myosotis ! Elle a dû voir
ce nom dans un cinéma, il lui a paru admirable et elle l’a adopté. Je
l’ai revue plusieurs fois dans les bureaux de la direction, elle collait
–––––
1. Édouard Risler, pianiste français d’origine allemande (1873-1929).
102
des timbres sur les enveloppes, ou elle regardait attentivement le
plafond. On m’a rapporté que le directeur l’avait chargée d’acheter
quelques tableaux ou dessins pour orner l’appartement meublé qu’il
venait de louer (sans doute que le propriétaire n’avait rien laissé sur
les murs, par prudence). Elle acheta des gravures inimaginables,
l’éléphant Babar, un Mickey, etc. Elle vient quelque fois me voir, par
désœuvrement, elle regarde les enfants qui jouent dans la cour de
l’école, elle a noté les heures des récréations. Je vois qu’elle a une
envie folle d’y aller. Ce matin, elle arrive au galop.
« Monsieur Blanchard ! Monsieur Guyomard a rapporté une boîte
de papier à lettres à Mademoiselle Cœur-de-cire. J’en veux une.
— Nous allons voir Monsieur Guyomard et nous lui demanderons
d’en trouver une ! (Je me lève pour aller à côté).
— Non ! vous lui commanderez d’en rapporter une !
— Oui ! Mais comment la voulez-vous ?
— J’en veux une belle
— Oui ! Mais de quelle couleur ?
— !
— Jaune ?
— Non, c’est cocu !
— Qu’est-ce que cela peut faire ? ça ne laisse pas de traces !
— Ça ne laisse pas de traces ?... Non ?
— C’est écrit dans l’évangile : Il y a trois choses qui ne laissent
pas de traces ! L’oiseau dans l’air, le poisson dans l’eau et le passage
de l’homme dans la femme.
— Ça ne laisse pas de traces ?... l’oiseau… non !… le poisson…
non !... l’homme ?
— Sauf quand il y a un polichinelle dans le tiroir.
— Un polichinelle dans le tiroir ! (une crise de rire)… Ça ne laisse
pas de traces… Mais vous savez, Monsieur Blanchard, je suis une
jeune fille ! »
Elle m’a dit « je suis une jeune fille » dans le sens de « je ne suis
plus une enfant, je suis d’âge à apprendre ces choses-là, ces conversations ne me sont pas interdites, allez-y ! »
Mais je n’y suis pas allé ! Elle me fit penser à cette correspondance lue dans un journal de modes : « J’ai seize ans, je suis très
avertie pour mon âge, puis-je lire Le Petit Chose ? »
Les enfants jouent. Les garçons bien sagement. Les filles beaucoup plus brutalement. Elles ont inventé un jeu ce matin. Elles se
lient les chevilles, la droite d’une à la gauche de l’autre, et ainsi de
suite ; avec les écharpes, les cache-col, les ceintures, etc. Et elles
essaient de marcher. La moitié gît par terre, sur le dos, c’est un
champ de bataille. Elles se plaisent à se rouler sur le sol. En temps
103
normal, il y en a toujours au moins une. C’est un instinct, elles devinent que cela leur sera très utile plus tard. Quant aux loupiots de la
maternelle, ils furent très intéressés hier par le travail d’un plombier qui avait installé son établi au milieu de la cour. Les bambins
firent d’abord le cercle autour du bonhomme, à une grande distance.
Ils se rapprochèrent peu à peu, puis le loustic de la bande le montra
du doigt en criant « Non ! » et tous crièrent « Non ! » en cadence.
L’ouvrier fit le geste de leur courir après. Ils s’envolèrent, puis revinrent et cela dura jusqu’à ce que la maîtresse, alertée par les « Non ! »
vînt les chercher. Je regarde ainsi le dessin de l’humanité, à l’échelle
de un dixième.
Dimanche 20 décembre 1942
Je mets la T.S.F. J’entends :
« In secula seculorum
— Amen ! »
Le commentateur : « Tous ont répondu Amen ! »
Je tourne le bouton. De quoi rire pour la journée.
Lundi 21 décembre 1942
Voici une histoire qu’un ouvrier ramène d’Allemagne.
Dans une usine, on informe que les ouvriers étrangers pourront
aller chercher des bons de chaussures au Centre de Répartition,
telle strasse, tel numéro. Deux camarades y vont. Ils entrent dans
l’édifice, une grande salle avec un grand nombre de portes, pas de
gardien. Ils lisent sur les portes : rasoirs, épingles à cheveux, lacets,
chaussures. Ils ouvrent la porte : chaussures. Un long couloir et au
bout deux portes : chaussures de travail, chaussures de ville. Allonsy pour les chaussures de travail, c’est plus solide. Un long couloir,
deux portes : semelles cuir, semelles buna. Le cuir vaut mieux, le
pied respire ! re-couloir, re-deux portes : chaussures montantes,
chaussures basses… Puisqu’on peut choisir, prenons des montantes… couloir… etc. De même pour chaussures à œillets ou à crochets, bouts pointus ou bouts carrés, etc. et enfin noires ou jaunes.
Les deux amis optent pour les noires (entretien plus facile). Ils
ouvrent la porte qui conduit aux chaussures noires, et se retrouvent
dans la rue. « Ben ! mon pote ! On n’a plus qu’à recommencer ! mais
quelle belle organisation, tout de même ! »
Je remâche cette histoire d’Arnaud. J’essaie de reconstruire
l’échafaudage. Il vient le 13 décembre, et me dit que mon cahier va
paraître, je lui montre mes six derniers poèmes, je souhaitais qu’il
104
les prît. Il me dit qu’il ne dispose que d’une feuille pliée en quatre.
Quand il me quitte, il m’annonce que Messages va me demander
quelque chose pour son prochain numéro. Il me conseille de m’arranger avec eux.
Je reçois la demande, j’envoie les six poèmes. Le 17, Arnaud est au
cours de Bachelard1, Lescure y est aussi, Astruc arrive et dit à
Lescure : « Je les ai !
— Quoi ?
— Les textes de Blanchard. »
(C’est Arnaud qui me raconte cela le 18).
Le 18, pneu d’Arnaud et coup de téléphone, il passera à huit
heures chercher une rallonge, ayant trouvé du papier. Je lui offre
Shakespeare, il n’en veut pas. Il sait que je n’ai que les six poèmes, il
vient donc pour les souffler à Messages. Déduction : ils ont plu à
Lescure et ça le chiffonne. Il m’a envoyé hier les deux derniers
numéros de Messages ; en effet, c’est un peu le marché aux puces2.
En somme, all is well that ends well !
Mardi 22 décembre 1942
Arnaud et Rius3 m’apportèrent hier soir les épreuves et le premier cahier, celui d’Arnaud4. C’est très serré, cela manque d’air,
mais c’est ce qu’on pouvait faire de mieux en ce temps de misère.
C’est une collection courageuse, sans nom d’imprimeur ni d’autorisation. Cela me plaît. Rius envisage une série de traductions, je lui
promets douze sonnets de Shakespeare et une introduction. Il y a
assez longtemps qu’on nous assomme avec des traductions prussiennes.
Je rends les Messages à Arnaud et je lui signale l’hérésie signée :
les Cahiers. Il y est dit que le désespoir est une invention de
Prométhée, et ce n’est pas un lapsus car le sens du paragraphe est
–––––
1. Après la guerre, Gaston Bachelard saluera à plusieurs reprises la poésie
de Blanchard.
2. Voir note p. 94.
3. Robert Rius (1910-1944), membre du groupe surréaliste à partir de 1938,
il participe activement à La Main à plume. Résistant, il est arrêté en 1944
dans la forêt de Fontainebleau, torturé et exécuté par les SS en même
temps que ses compagnons Marco Menegoz et Jean Simonpoli, eux aussi
membres de La Main à plume. Œuvres principales : Frappe de l’écho,
illustré par Victor Brauner (Éditions surréalistes, 1940) et Serrures en
friches (Les Pages libres de La Main à plume, 1943).
4. Noël Arnaud : Aux absents qui n’ont pas toujours tort, première plaquette
des Pages libres de La Main à plume (janvier 1943).
105
clair. Or, ce qui est magnifique dans la tragédie d’Eschyle, c’est que
l’homme le plus malheureux invente l’Espoir. Et aussi, qu’il
l’invente, avant d’être accablé ! Son génie avait prévenu ses besoins.
Je viens d’écrire Hic sunt leones1. C’est l’espoir qui me travaille la
peau. C’est Prométhée qui vit en chacun de nous. Puissance des
mythes.
Mercredi 23 décembre 1942
Nous avons ici un Turc. Il faut vraiment qu’il soit incapable pour
être obligé de venir crever de faim dans un pays en guerre alors que
la Turquie a été jusqu’ici à peu près tranquille. C’est un être apathique et qui ne sait rien faire. Il serait si heureux à garder les moutons du côté du Bosphore ! Je viens de recevoir un Persan, âgé de
trente-sept ans et qui n’a jamais travaillé de sa vie. Il se nomme Sar
Kassiem, avec un nom comme celui-ci il pourrait tirer les cartes. Il
est ajusteur à Courbevoie depuis deux mois. J’admire ces gens-là qui
n’ont pas appris ce métier assez difficile et qui s’y mettent d’emblée.
J’admire encore plus les contremaîtres qui peuvent supporter de
pareils cafouilleux. Ce Persan a décidé de se faire calculateur. Donc,
il vient se présenter comme calculateur, avec un livre de résistance
des matériaux sous le bras. Je lui demande ce que c’est qu’un axe
principal d’inertie, il n’en sait rien, je lui demande l’expression analytique du centre de gravité, il n’en sait pas plus que ma chatte. Il en
sait moins même, car elle m’eût répondu miaou, ce qui veut peutêtre dire quelque chose de très juste, dans son langage. Je lui
demande quel est le moment de flexion d’une poutre reposant sur
deux appuis et chargée au milieu… rien, je lui prends son bouquin,
c’est un Föppl ! Je l’ouvre à la page qu’il faut, je lui dis : « Voyez ici !
c’est ce que je vous demande. » Le livre n’est même pas coupé. Il me
dit alors qu’il a l’intention d’apprendre le calcul et que c’est pour
cela qu’il vient d’acheter ce livre, mais que je dois le prendre car,
avec deux mois d’étude, il saura calculer tout et le reste. Il faudra
aussi lui faire suivre des cours ou que je lui donne quelques leçons.
« C’est tout ? », lui dis-je. Je l’ai fichu à la porte. Plus ils viennent de
loin, plus ils sont culottés. Cet été, j’ai reçu un Syrien qui offrait ses
services d’ingénieur-calculateur. Je lui dis ceci : « Je voudrais un
aperçu de vos connaissances, voici une feuille de papier, un crayon.
Dans une tôle qui subit un champ de tension t, on fait un trou circulaire de rayon r. On met à ce trou une bordure rigide, calculez-moi
les tensions dans la bordure. » Le Syrien suce son crayon, et tout à
–––––
1. Voir note p. 86.
106
coup, il se lève et me dit, très excité : « Je ne peux pas supporter
qu’on m’interroge, c’est une atteinte à ma dignité ! »
Et moi : « Monsieur, pour un ingénieur, ce qui est une atteinte à sa
dignité, c’est qu’un fuselage ou une aile se déchire parce qu’on n’a
pas su calculer un trou. Je ne vous retiens pas ! »
Un jeune Bulgare se présente, dix-huit à dix-neuf ans. Il se dit
ingénieur. Il revient d’Allemagne et se plaint qu’on lui ait fait
balayer l’atelier et traîner des wagonnets de pièces. Je pose quelques
questions, de plus en plus simples, il ne sait rien. Je lui dis de me
dessiner un boulon. Son boulon tient de la carotte et du rutabaga. Je
le remercie. Il se fâche. « Je connais mon métier ! » crie-t-il en claquant la porte.
Les Russes sont très intéressants, ils apportent une certaine fantaisie. Une femme russe, qui a dû être très belle, habillée comme
pour une garden-party à Tsarskoïe-Selo, vient faire sa Salomé.
Toutes les séductions de l’Orient, pour demander un emploi à son
mari qui n’a pas pu venir lui-même parce qu’il n’est pas bien en ce
moment. Elle présente des certificats et des tas de lettres, je lui
demande de m’envoyer son mari et que je verrai ce que l’on peut
faire. Elle me répond : « Oui, mais il est juif ! ça ne fait rien ? »
Inconscience délicieuse !
Un autre Russe m’a laissé un souvenir d’original fantoche. Il se
disait ingénieur de l’École Polytechnique de Moscou, cinquante-cinq
ans environ. Beaucoup, parmi ceux que j’ai vus, sortent de cette
école, ou de celle de Kiev, je suis trop poli pour ne pas les croire.
S’il a su quelque chose, il y a vingt ans, il a beaucoup oublié.
Finalement, il me dit : « Je sais très bien dessiner la perspective,
faites-moi dessiner quelque chose. » Je lui demande de me dessiner
un fuselage avec son moteur. « Isométrique ou cavalière ? » me
demande-t-il. Pour mener la fantaisie jusqu’au bout, je lui dis « isométrique ». Il dessine un fuselage et un moteur, très bien, ma foi,
mais comme un dessinateur de publicité. Si je lui avais dit « cavalière », il aurait fait exactement le même dessin puisque manifestement il ignorait le sens des deux termes. Il avait une face qui
provoquait un rire incoercible. Il ressemblait au comique russe qui
joua le rôle de Corbaccio à la création de Volpone chez Charles
Dullin. Ce Corbaccio est mort depuis et son remplaçant dans le rôle,
qui faisait rire les spectateurs qui n’avaient pas vu le premier, m’a
déçu quand, quelques années plus tard, j’allai revoir cette pièce.
Mon Russe avait le physique et l’expression de Corbaccio premier.
Montousec, qui pourtant n’avait jamais vu Volpone, regarda par la
fenêtre pour ne pas éclater. Je le liquidai rapidement et, sitôt qu’il
eût refermé la porte, nous éclatâmes. En pleine crise nous nous
107
aperçûmes que Corbaccio était là, il voulait un renseignement, et il
était rentré sans que nous l’ayons vu. Tout comme un domestique de
grande maison, il n’eut pas l’air de se rendre compte, et je crois bien
qu’il ne s’est pas rendu compte. Car je l’ai embauché, et il est toujours là. Il est réellement inhibé-fini. Je comprends le drame de ces
déracinés, de ces pauvres innocents vomis par tous les pays, et je
sais bien que tout s’est ligué contre leur épave humaine. Mais ce
n’était pas l’homme Korniloff qui me faisait rire, car s’il avait été le
Français Dupond ou l’Américain Smith, c’eût été la même chose.
Jeudi 24 décembre 1942
On me dit que l’Espagne et le Portugal s’attendent à un débarquement américain, que les Alliés le font supposer pour que Hitler
occupe préventivement la péninsule, ce qui élargirait son front,
éparpillerait davantage ses troupes et mécontenterait des populations déjà hostiles au Caligula de Berchtesgaden.
Il se prépare quelque chose car les gouvernements se sont rencontrés et ont affirmé leur amitié et celle de leurs peuples. Idiotie courante, car il n’y a sans doute pas, au monde, deux pays qui se haïssent autant.
Je me souviens que, du temps de ma splendeur, le journal
L’Aéronautique avait envoyé un peu partout dans le monde un
dépliant de publicité édité par ma société à l’occasion de quelques
records du monde battus par un de mes hydravions1. Il en avait
adressé un au chef de l’aviation portugaise à Lisbonne (Espagne).
On m’avait renvoyé mon imprimé avec la mention : « Quand on ne
connaît pas la géographie, on ne se mêle pas de construire des
avions », ce qui est insensé, mais ces Portugais se sont considérés
comme gravement injuriés parce qu’on avait placé Lisbonne en
Espagne ; à cause de l’inimitié des deux voisins, unis aujourd’hui
pour la défense de la civilisation européenne. Mon Corbaccio était
–––––
1. Sous le titre « Records mondiaux d’altitude pour hydravion », le Bulletin
de l’Aéronautique française du 15 juin 1924 annonce en effet : « Le pilote
Burri, sur hydravion français Blanchard H.B.3, vient de porter les records
mondiaux d’altitude avec 250 et 500 kg de charge à 4423 mètres. Ce vol a
eu lieu le 9 juin à Saint-Raphaël. Le surlendemain, 11 juin, sur le même
hydravion chargé à 1000 kg, le pilote Burri s’est élevé à 3744 mètres,
battant le record mondial qui appartenait déjà à la France. L’hydravion
Blanchard H.B.3 du type adopté par la Marine française est un biplan à
coque centrale, muni de deux moteurs Hispano-Suiza 260 CV. » Le texte est
accompagné d’une photo de l’appareil. (Document reproduit in Marcel
Lazure : Maurice Blanchard, ingénieur et poète, Amiens, 1990).
108
plus amusant, et moins dangereux.
Je suis passé plusieurs fois le long des côtes du Portugal. C’est
très beau, très sauvage ; l’homme n’a pas encore déposé ses ordures ;
on peut se reporter à dix mille ans en arrière, le mot arrière étant
mis là parce que je n’en trouve pas un autre. J’ai failli m’arrêter à
Lisbonne, mais il y eut un empêchement. Venant de Bizerte, nous
avions fait quelques heures de mouillage en rade de Tanger pour
décharger quelques colis. J’étais chef mécanicien sur le Loiret, un
petit cargo de seize cents tonnes. Le bateau était vide, nous naviguions sur l’est, deux cents tonnes d’eau dans les ballasts. Le
déchargement à Tanger fut assez difficile à cause de la houle. Nous
repartîmes pour Rochefort. Dans l’océan, tempête, nous marchions
très lentement et à la hauteur de Lisbonne, nous reculions aussi vite
que nous avancions. Nous restâmes vingt-quatre heures devant
Lisbonne, essayant vainement d’avancer de quelques milles. Nous
brûlions du charbon pour rien et nous mouillâmes devant Cascaes le
13 juillet 1912 au soir, pour attendre une accalmie. Le 14 au matin,
le temps était toujours aussi mauvais. Notre capitaine, un original
dont je dirai deux mots plus tard, donna l’ordre d’appareiller avant
huit heures du matin. C’était un très bon marin, mais, comme tel,
un ours mal léché et très porté sur les liqueurs fortes. S’apercevant
que le 14 juillet était la fête nationale française, il voulait décamper
au plus vite pour ne pas avoir de visites officielles à faire aux autorités françaises de Lisbonne, comme c’est l’usage. Il préférait bourlinguer que de se mettre en tenue numéro un et que d’aller serrer des
mains trop propres pour être honnêtes.
Nous appareillâmes, nous battîmes les flots à coups d’hélice pendant vingt-quatre heures encore devant Lisbonne et nous arrivâmes
enfin le 16 à La Corogne où il nous fallait relâcher pour charbonner
car nous ne pouvions plus traverser le golfe, nous avions brûlé
toutes nos réserves pour fuir Lisbonne et la fête nationale. À La
Corogne, j’allai à terre pour acheter du charbon, je trouvai vingtcinq tonnes d’un charbon de mauvaise apparence qu’on me dit être
du charbon des Asturies. Je n’avais pas le choix, je fis embarquer les
vingt-cinq tonnes dans une péniche. Ce sont des femmes qui chargèrent la péniche, elles portaient des couffins de cinquante kilos sur la
tête. De temps à autre, j’en faisais mettre un sur la bascule. Les
hommes étaient couchés dans l’herbe tout près du chantier, ils surveillaient leurs femmes et quand ce fut terminé, ils passèrent à la
caisse, touchèrent le salaire des malheureuses et se précipitèrent
vers le bistrot le plus proche. L’une de ces femmes était royale, les
autres étaient usées avant leur temps. La royale me dit : « Moi
partir avec vous, femme de chambre. » Je fis un geste de regret, ses
109
yeux flambèrent et je partis avec la péniche et mon charbon des
Asturies. Ce charbon était mauvais, nous arrivâmes en vue de l’île
d’Aix sans un grain de poussière dans la soute, nous brûlâmes le
bois des panneaux de cale, les bancs et les tables de l’équipage ; un
remorqueur vint nous dépanner.
Le capitaine n’avait pas salué l’ambassadeur, ceci valait bien cela.
Vendredi 25 décembre 1942
On nous annonce l’assassinat de Darlan1. Un libido-dominandard
de moins !
Dimanche 27 décembre 1942
Reçu d’Arnaud les deux premiers exemplaires de Les Pelouses fendues d’Aphrodite. À propos du poème de La Première pierre2, je lis
dans Les Religions nouvelles de Paris, de Pierre Geyrand, page 15 :
« D’autres fois mais c’est bien plus rare, quelqu’un se lève et parle
en langues. Ce phénomène de glossolalie, qui se traduisait dans la
primitive Église (et aussi à maintes époques critiques d’autres mouvements religieux) consiste en ceci que le parleur en transe crée une
langue inconnue des auditeurs et de lui-même. J’ai interrogé
quelques-uns de ceux à qui cet étrange charisme a été donné. Ils
disent n’être pas maîtres de se taire : leurs mâchoires et leur langue
se meuvent malgré eux ; ils entendent des sons sortir de leur
bouche, constatent que leurs inflexions présentent toutes les apparences d’une langue bien construite, mais ne voient aucun sens à ce
langage nouveau. Les assistants écoutent avec recueillement, mais
ne comprennent pas davantage. Aussi l’Esprit-Saint accompagne-t-il
cette manifestation de glossolalie d’une autre manifestation. Dès
que le glossolale s’est tu, quelqu’un se lève mû par l’Esprit d’interprétation. Il donne le sens de ce qui vient d’être dit. Il ne traduit
pas. Il glose. Aussi parle-t-il généralement plus longtemps que le
glossolale. »
–––––
1. François Darlan, amiral et homme politique français né en 1881. Successeur désigné par Pétain, il fut assassiné à Alger en décembre 1942 par
Bonnier de La Chapelle.
2. « La Première pierre » figure dans C’est la fête et vous n’en savez rien
(G.L.M., 1939). C’est à la fin de ce texte que Blanchard reproduit son tout
premier poème, écrit à l’âge de huit ans dans « une langue totalement
inventée » (Estave ô minaure ! / Sirtace dismen / ...).
110
Lundi 28 décembre 1942
Hier dimanche, dans le froid et la grisaille, j’ai voulu cueillir un
peu de musique. On annonçait un triple concerto de Beethoven avec
Cortot et Jacques Thibaud1. Il fallut d’abord entendre un emmerdeur nous expliquer le concerto qui, disait-il, est une grande œuvre
méconnue. « Chaque ligne est un bouquet de beauté inouïe » etc. etc.
Enfin, tous les prêtres de l’église beethovenienne ont, jusqu’ici, été
des imbéciles, mais lui, ce déterreur de cadavres, allait nous révéler
une des plus grandes œuvres de la musique éternelle !
Cette œuvre est une pauvre chose, un remplissage de lieux communs (et Dieu et le Diable savent s’il y en a, en musique !)
Le speaker admirateur de Beethoven aurait dû, pour la gloire du
sourd, laisser cela dans la poussière. Cortot, Thibaud et le violoncelliste nous auraient fait entrevoir le trio à l’Archiduc. Tout le monde
aurait été content, sauf le blagologue qui se pavanait devant son
micro. Ceci se passait à Radio-Paris.
Dégoûté, j’ai branché sur Vichy. Là, un autre déterreur de cadavres nous annonça un concerto en mi bémol de Mozart, «… oublié
depuis cent sept ans et dont vous allez entendre… le thème de l’introduction, qui rompu par un accord de septième, laisse entrer,
après une courte variation et une modulation en la bémol, la phrase
principale, reprise par l’orchestre », et patati, et patata…
Ce concerto était une pauvre serinette, jouée par un cochon de
violoniste, nommé Merkel. En temps normal, on aurait peut-être
trouvé un journaliste pour crier : « Assez ! l’agriculture manque de
bras ! » Mais aujourd’hui, que dire, quand la merde monte à
cheval…
La première fois que j’ai fêté la Noël, ce fut en 1915, à Dunkerque,
j’avais vingt-cinq ans. Ma jeunesse se passa en dehors de ce monde.
Un jour, un ancien ami de mon père me raconta une histoire dont il
riait encore. Un groupe de jeunes hommes, dont eux, arriva à
l’Église en pleine messe de minuit. Ils étaient passablement en
retard car ils avaient fait leur chemin de croix, c’est-à-dire qu’ils
avaient fait des stations dans les cafés et étaient déjà tombés plusieurs fois. Mon père qui, dans ces moments-là, était le chef de la
troupe, entra le premier, enleva ses sabots, en mit un sous chaque
bras. Il fit faire la même chose aux autres et leur dit : « Suivez-moi,
on va s’asseoir ! » C’était un moment silencieux et grave, peut-être
bien l’élévation. Il s’avança dans l’allée centrale, l’église était pleine,
–––––
1. Alfred Cortot, pianiste français (1877-1962) — Jacques Thibaud,
violoniste français (1880-1953).
111
les autres n’osèrent pas s’avancer et restèrent près de l’entrée.
Arrivé devant l’autel, il se retourna et voyant que les autres ne le
suivaient pas, il écarta les bras pour leur faire signe de venir, les
sabots dégringolèrent en faisant un tapage du diable. Il les ramassa
vivement et s’en alla vers la porte, ses amis avaient déjà fui comme
une volée de moineaux. Ceci se passait en 1887 ou 1888, à un
moment où la toute puissante religion catholique ne permettait pas
beaucoup la rigolade.
En 1915, nous fîmes une bonne beuverie dans les baraques en
bois de l’escadrille de Dunkerque. Le chef de table était un original
qu’on surnommait Savon-Vert. Il avait le talent de changer de vêtements plus rapidement que Fregoli1, et sans tangage. Il disparaissait par une porte et rentrait transformé par une autre pendant
juste le temps nécessaire pour aller de l’une à l’autre. Il nous quittait en matelot chauffeur et rentrait en officier. Il ne restait de lui
que sa pipe et ses chaussures qui levaient le bec vers le ciel. Il y
avait aussi François-Joseph, ainsi nommé parce qu’il était très
vieux, sa chevelure était blanche. Il était maître charpentier et avait
repris du service, quoique en retraite depuis longtemps. Il avait
demandé à servir sur le front des armées. C’était un brave vieux, il
riait avec son ventre. Il fut tué par une bombe dans une casemate où
il était allé se réfugier pendant un bombardement. Nous qui étions
sur le terrain, n’avons subi aucun dégât. Fatalité ! Les autres sont
morts aussi. Je crois bien que Savon-Vert et moi restâmes seuls
vivants à la fin de cette guerre-là. Il y avait Julien, un gentil camarade, qui partit un matin et qui ne revint jamais. Il y avait Perron,
qui eut le même sort ; avant de décoller, il me dit : « Souvent
l’homme a le cafard, jamais le capharnaüm. » Il fut descendu à
Ostende, cette fois-là. Presque tous ceux qui partaient pour leur dernier voyage furent avertis mystérieusement. J’eus, un jour, l’avertissement. C’était mon tour de reconnaissance. On nous prévint que le
départ était pour dans une demi-heure. J’allais m’habiller dans ma
baraque, c’était une cabine de bain assez spacieuse pour contenir
trois petits lits, un poêle et une table. En sortant de la cabane, avant
de fermer la porte, je regardai tout ce fouillis, les verres sur la table,
la boîte à charbon, les vêtements qui étaient éparpillés sur les lits, le
miroir, le blaireau, les photographies pendues aux clous, et une
phrase inconsciente sortit de ma bouche : « C’est la dernière fois que
je vois cela ! » Je m’entendis. Je me dis : « Je suis idiot ! Qu’est-ce
que j’ai ce matin ? » Nous partîmes pour Zeebrugge ; nous étions
–––––
1. Leopoldo Fregoli (1867-1936), acteur italien aux métamorphoses
célèbres.
112
deux dans un hydravion de 140 HP. Le chef d’escadrille, le lieutenant de vaisseau Delannay, tué quelques semaines plus tard,
conduisait la patrouille, dans un autre hydravion ; nous devions le
suivre. Le chef, qui avait des ennuis avec son moteur, fit demi-tour, il
fit un large crochet et se dirigea vers Dunkerque, en suivant la côte
à quatre ou cinq milles en mer. Nous le suivîmes mais, au large
d’Ostende, notre moteur éclata, le radiateur, qui se trouvait audessus de notre tête, ainsi que le réservoir d’huile, brisés, nous arrosèrent de liquide brûlant, nous nous posâmes sur la mer, aussi bien
que possible. Le collecteur d’échappement du moteur s’était détaché
et avait filé dans l’hélice qui avait éclaté. Une extrémité de pale
avait percé la coque à un doigt des commandes, le moteur s’était
arraché de son support. Le chef d’escadrille alerta un chalutier qui
vint nous prendre en remorque quelques heures après. J’ai ainsi
surpris le mécanisme de l’avertissement mystérieux.
Julien me donna un jour son portefeuille en me disant : « Je n’ai
pas besoin d’emporter cela, garde-le-moi ! »
Je fus très étonné car c’était la première fois qu’il ne l’emportait
pas. On ne le revit jamais.
Je sais une douzaine de cas semblables, et je ne compte pas ceux
que des amis m’ont rapportés, et qui sont nombreux. Je parle seulement de camarades avec qui j’ai vécu et qui avaient une telle
confiance qu’ils se réfugiaient en moi dès qu’ils perdaient pied. Je
n’ai qu’à reprendre mes photos de ce temps-là, photos prises par l’un
ou l’autre et que j’ai réunies dans un album. J’ai tracé une croix
devant ceux qui sont morts. Les trois-quarts ont des croix.
Il y eut aussi des cas où la mort voulait avoir tel homme à tel instant. Il fallait, pour qu’elle l’eût, une succession de coups de hasard.
Et c’est elle qui a gagné, or, il est mathématiquement impossible
qu’un homme, dans sa courte vie, gagne quatre fois de suite le gros
lot de la loterie nationale. Mais j’ai vu la sacrée garce gagner quatre
gros lots à quatre loteries différentes, au même instant ! Je parlerai
plus tard, quand j’aurai un moment, d’un de ces événements où je
fus joué par cette enragée salope.
Aujourd’hui il fait très froid, j’ai les mains engourdies. Les bureaux n’ont pas été chauffés pendant quatre jours. Le chauffage
reprend lentement.
Je reviens sur l’enragée salope. Il n’est là question que de la mort
des autres. Mais il m’est difficile de parler de la douzaine de fois où
il s’agissait de la mienne. « War and lechery ! » je chercherai un code
–––––
1. Le journal de Blanchard comporte en effet quelques passages codés que
nous n’avons pas déchiffrés.
113
secret1 pour tout cela. Un code secret bien fermé à l’inconvénient
d’être long ; s’il est rapide, il est facile à résoudre. « Ni trop, ni trop
peu, c’est très difficile ! » (Nietzsche). Si mes loisirs continuent, j’y
arriverai.
Mardi 29 décembre 1942
Ce matin, le métro ne marche qu’à moitié, de la place Clichy à
l’Étoile, de l’Étoile au Trocadéro. J’ai fait du footing dans la neige du
Trocadéro au Vél’ d’hiv.
En juin 1941, un dimanche, jour de la déclaration de guerre entre
Adolf et Staline, un ivrogne bien rempli descendait la rue de
Constantinople en tirant des bordées, et il gueulait fortissimo n’importe quoi, ce qui lui frappait la vue, les anomalies du passage. Au
coin de la rue de Rome, il vit, à cinquante mètres plus bas, quelques
soldats nazis permissionnaires qui montaient lentement la rue de
Rome. Il se mit à leur crier : « Oui ! vous la repasserez la Bérésina,
et Smolensk, et la Moskova ! » Il avait trouvé un sujet de conversation, c’était un fameux sujet, aussi sut-il le garder longtemps, car, un
quart d’heure plus tard, je distinguais encore sa voix et sa Bérésina,
alors qu’il zigzaguait sur le pont de l’Europe.
Char refuse de publier chez Arnaud, je lui écris une carte pour lui
dire que la porte reste ouverte, et une avec le poème Hic sunt leones
qui répond à son Leonides1. Je lui signale l’étrange coïncidence. Il
m’envoie Leonides le 24 et j’ai écrit leones le 22 ! Match interzone.
Mercredi 30 décembre 1942
Je viens de poser le pied gauche sur la première marche de l’escalier qui conduit à l’estrade poétique. Baraque de foire. Une des premières phrases que j’ai écrites me revient sempiternellement :
« Mettre tous les atouts dans son jeu, et abandonner la partie. » J’ai
voulu être marin, je l’ai été après avoir subi des épreuves qu’on ne
peut comparer à rien, pas même à celles qui sont imposées dans les
tribus canaques. J’ai voulu être ingénieur-mécanicien de la Marine,
je l’ai été, après un très difficile examen où l’on en prit vingt sur
quatre cent cinquante candidats, tous ces candidats étaient des étudiants de vingt à vingt-cinq ans. J’avais de plus, contre moi, de
n’appartenir à aucune coterie scolaire, puisque je ne sortais d’au–––––
1. « Leonides », poème paru dans Seuls demeurent (Gallimard, 1945). Il
semble donc bien que Blanchard ait eu connaissance de plusieurs pièces de
ce recueil à mesure de leur écriture.
114
cune école, ce qui est la plus grande tare, la tache indélébile. J’en
subis d’ailleurs le châtiment, car à l’examen de sortie de l’école
d’application, je devais être le premier, on me refoula au troisième
rang parce que les deux premières places étaient dues à deux coteries rivales.
Je n’avais plus qu’à me laisser glisser au fil de l’eau, j’avais des
étoiles à l’intérieur des manches, ou tout au moins les cinq galons.
Un certain sire, qui n’était pas dans les premiers de la promotion, et
qui ne se fit jamais remarquer par ses qualités, était, il y a deux
mois encore, ingénieur d’escadre à Toulon. Il l’est, sans doute,
encore, bien qu’il n’y ait plus d’escadre. Il peut, si cela lui chante,
écrire des poèmes, aux frais de la Princesse, en toute sécurité, tandis
que j’écris les miens à la sauvette.
J’avais une carrière toute tracée, après trois années d’efforts
inimaginables et qui m’apparaissent aujourd’hui surhumains.
J’abandonnai la partie, je n’avais plus grand chose à apprendre,
quelques poignées de foin par-ci par-là au râtelier de la marine.
C’était insuffisant pour mon appétit. Je quittai la Marine, le 24 juin
1913 (Marty vint me conduire à la gare de Toulon, lui voulait rester
pour « soutenir le matelot ». J’essayai vainement de lui faire comprendre que son soutien serait plus efficace s’il reprenait sa liberté,
son rayon d’action serait moins limité. Je vois aujourd’hui que je
n’avais pas tort. Il eût subi quelques années de prison en moins.)
Donc, j’abandonnai la partie pour bouffer de la vache enragée à
Paris.
Vint la guerre, je voulus être aviateur, je le devins, je voulus construire des avions, j’en construisis, je voulus devenir constructeur, je
le devins mais avec le concours administratif et financier de deux
associés. Je réussis et j’abandonnai la partie, alors que le plus dur
était fait. Des voyous, qui étaient mes pauvres concurrents, sont
devenus des princes à la faveur de la nationalisation qui racheta au
prix du diamant et des perles leurs maisons pourries. Je ne regrette
rien car je préfère ma misère à leur prostitution.
En 1927, laissant mon entreprise courir sur son erre, j’eus quelques loisirs, les premiers de ma vie. À trente-sept ans, la chaudière
qui jusque-là avait toujours été près d’éclater, ne fut plus soumise à
la pression limite. J’avais travaillé pendant près de vingt-cinq ans,
douze à quatorze heures par jour, dimanches et fêtes, sans vacances,
sauf trois mois de typhoïde en 1910. Cette tension, cette ivresse
aveuglante soudain relâchée, je me trouvai seul devant mon drame,
je me revois encore, cet après-midi-là, je restai seul, dans mes bureaux vides.
Par les persiennes fermées, des tiges de soleil tendues et raides, à
115
quarante-cinq degrés. Je m’assis à ma table, je pris ma feuille de
papier et je me dis : « Voilà ! je vais écrire un roman. Je me sens parfois devenir fou. J’ai abandonné ma maison à son sort, je coule à pic.
Depuis trente ans, pas un seul jour ne s’est écoulé sans que je ne
songe au suicide. Et maintenant, j’ai envie de tuer, de déchirer, de
détruire. Si j’ai tant travaillé, ce fut pour oublier, mais je ne peux
plus travailler, je crois que je ne pourrai plus, jamais. Je deviens
fou ! Je vais écrire, pour voir. Il faut d’abord que j’écrive une préface.
Je poserai le problème et les moyens que j’emploierai, des moyens
guerriers, le fer, le feu, le poison etc. » J’écrivis d’un seul jet la page
qui se trouve dans Malebolge1, sous le titre Publicité (troisième
partie d’« Industrie »). Ce texte ne convenait nullement pour une
préface de roman. Je m’en aperçus et j’en fus désolé, mais je me sentais un peu moins seul sur mon radeau de la Méduse. J’avais trouvé
une méthode pour renaître.
Je pris du service chez Blériot d’abord, où d’associé je devenais
employé, et chez Potez ensuite jusqu’à cette guerre d’idiots. Et j’ai
vécu !
Mais cette phrase de mon premier texte : « Mettre tous les atouts
dans son jeu, et abandonner la partie ! » qui est bien le résumé de
ma vie, va-t-elle jouer encore un coup (un coup de bâton sur la
nuque) ?
J’ai voulu devenir un poète, je le suis devenu, que va-t-il se passer,
maintenant ? Vais-je sauter l’abîme, vais-je y descendre ? Je ne veux
pas dire que j’ai toujours réussi à devenir ce que je voulais, car, pendant l’année 1913-1914 que je passai à Paris, j’ai étudié follement la
musique, je m’étais juré de devenir un musicien. Pendant vingt ans,
j’ai fait de grands efforts, mais ce que j’ai écrit, avec beaucoup de
peine, ne vaut rien. Cette expérience me fut profitable car j’aurais
pu sombrer dans la vanité et dire : tout ce que j’entreprends réussit !
ce qui eût été le plus sûr moyen de finir chez les fous.
Avec le poème de Laurence Iché2 Au fil du vent, qui est très révélateur mais qui demande un grand effort d’attention, je viens
–––––
1. Malebolge (René Debresse, 1934) est le premier livre de Maurice
Blanchard publié sous son nom (un premier recueil, Les Lys qui pourrissent
avait paru en 1929 sous le pseudonyme d’Erskine Ghost). « Industrie » est
le premier des huit chants qui composent l’ouvrage.
2. Laurence Iché était la femme de Robert Rius ; elle a participé à toutes les
activités de La Main à plume. Son poème Au fil du vent était paru aux
éditions de La Main à plume en 1942, avec une illustration d’Oscar
Dominguez. On lui doit également Étagère en flamme (Les Pages libres de
La Main à plume, 1943), illustré par Picasso.
3. « Le Miroir ovale » est le huitième des Douze poèmes.
116
d’écrire Le Miroir ovale3 que je lui enverrai en dédicace de son exemplaire Les Pelouses fendues d’Aphrodite. Je crois avoir touché le noyau
de son poème. Mais je n’en saurai jamais rien, quand a-t-on vu une
femme avancer ces choses-là ?
Jeudi 31 décembre 1942
L’administrateur, que je viens de rencontrer, me demande si je me
plais ici ! Tu parles ! que cela continue ainsi jusqu’au grand nettoyage, jusqu’à la désinfection. Mais je ne lui ai pas montré un
enthousiasme délirant, ces gens-là sont des sadiques et ils souffrent
de nous voir un peu satisfaits. Je lui ai répondu : « Oui, merci, ça
va ! » avec ma figure grave et préoccupée. Alors il m’a serré la main
très amicalement.
Je pense à cette notion du Temps1 chez les poètes. Je voudrais
bien déblayer cette question. J’ai dit l’autre soir, spontanément, à
Arnaud et Rius que ce domaine du Temps était attribué à tort aux
musiciens. En effet, la technique s’y oppose. L’écoulement du temps
est imposé, voir Bach et son éternel rythme de soixante à la minute.
Et cette tyrannie de la barre de mesure, pourtant essentielle si l’on
veut faire de la musique d’ensemble ou même si l’on veut communiquer avec le lecteur. On ne conçoit pas une musique sans indication
de temps. Peut-être celle qui se rapprocherait le plus de la poésie
moderne serait la musique des Tziganes. Et, encore ! n’est-ce pas
une illusion de bateleur de foire, car, au fond, je crois que leurs exécutions sont fort étudiées. En tout cas, ce n’est pas leur jazz qui est
rythmiquement inhumain et avachissant. Somme toute, la Musique
aménage la durée. C’est de la psycho-physiologie à la Pavlov.
Dimanche 3 janvier 1943
« À la croisée des chemins. La France peut encore adhérer à
l’Europe nouvelle. »
« Ainsi la France se voit offrir pour l’ultime fois une possibilité
unique de collaborer à l’effort de la nouvelle Europe… »
Les journaux, en accord parfait, nous invitent pour la millième
fois.
–––––
1. Il s’agit là d’une préoccupation constante de Blanchard, qui s’en est
expliqué au moins à trois reprises : dans son introduction aux Douze
sonnets de William Shakespeare, dans l’hommage à Joë Bousquet de 1948,
et en 1952 dans sa réponse à l’enquête du Journal des poètes : « Le poète
doit-il être de son temps ? »
117
Et je me souviens d’un Radio-Paris, il y a deux ans, qui nous
disait : « Le vainqueur pouvait vous tuer tous, sa victoire lui en donnait le droit. Sa magnanimité Adolf vous a tendu la main. Jusqu’ici
vous n’en avez pas voulu. Maintenant c’est fini. Le vainqueur a compris, vous ne ferez pas partie de l’Europe Nouvelle. Même si,
demain, vous veniez nous demander en pleurant votre place dans ce
monde nouveau qui se forme, nous ne voudrions pas de vous. Il est
trop tard, vous resterez dans la crotte. Adieu ! » Celui qui disait cela
est un certain docteur Friedrich, qui parle très bien, trop bien le
français, avec une pointe d’accent marseillais. J’ai parlé de cet
oiseau à quelques Allemands, ils ne le connaissent point, et n’ont
aucune idée de ce que ça peut être. Cet ahuri nous a expliqué un
jour la conception allemande du droit qui, disait-il, s’oppose à la
conception française. « En France, on a le respect des contrats. En
Allemagne on a une conception dynamique des contrats. Un contrat
n’a de valeur que si les circonstances sont les mêmes qu’au moment
de la signature. Si les circonstances changent, le contrat doit s’adapter et il y a un certain jeu dans l’interprétation des textes. Nous
sommes vivants et la vie est mouvement. Notre conception est une
conception moderne qui favorise le progrès. La vôtre vous fige dans
la mort, vous cadavérise. Il faudra que vous vous y mettiez, mes
petits amis ! On vous apprendra. »
Lundi 4 janvier 1943
L’année commence, comme l’autre a fini.
J’ai poussé ma table dans le coin de la pièce, ma chaise est collée
au radiateur, mes studieux loisirs recommencent. Voici deux mois
que j’attends une réponse de Dessau. Je comprends très bien qu’ils
aient des préoccupations majeures, je consens à passer au deuxième
rang. J’attendrai, messieurs, ne vous gênez pas ! Tout le plaisir est
pour moi !
La notion de Temps chez Shakespeare, voir As you like it, le prologue du troisième ou quatrième acte.
Sonnet XIX :
Yet do thy worst, old Time ! Despite thy wrong,
My love shall in my verse ever live young.1
Ils disaient tous cela de son temps, mais il a tellement appuyé sur
ce lieu commun qu’il montre sa peur du Temps.
–––––
1. Le Sonnet XIX n’a pas été traduit par Blanchard. La traduction de Pierre
Jean Jouve donne : « Et pourtant fais le pire, vieux Temps ! malgré l’injure
— par mes vers mon amour est jeune éternellement. »
118
Mardi 5 janvier 1943
J’ai lu quatre numéros de Poésie 421 qu’Arnaud m’a prêtés. C’est
le Bazar de l’Hôtel de Ville. On fait appel à tout et à tous, on dit à
tous les poètes qu’ils sont, chacun, le premier du monde et on
obtient un produit magmatique où le meilleur prend l’apparence du
pire. Tous ceux dont on parle s’abonnent, et une revue qui atteint
deux à trois mille abonnés est, de ce fait, la première revue de
France. Certains peuvent dire aussi, et ne s’en privent pas : « Cette
époque est la plus belle époque poétique que la France ait connue !
ce qui montre que la France est toujours la France, la première dans
le domaine de l’esprit… taratata, taratata… etc. » Du coup, le
Maréchal souscrit cinq abonnements d’honneur. Le public à son tour,
se jette sur Poésie 42, car, comme il y a de tout, on découvre des allusions anti-allemandes et anti-pétinesques à toutes les pages. La fluidité de la poésie est tout à fait adéquate.
L’un intitule un poème : Combats avec tes défenseurs2 ! qui est un
vers de la Marseillaise. L’instinct d’agressivité, qui ne trouve plus
d’aliment dans la morne presse d’information, se jette sur ce poème,
et en y mettant de la bonne volonté, y trouve ce qu’il cherche.
L’auteur passe pour un héros qui frôle le poteau d’exécution, alors
que s’il est interrogé, il pourra toujours répondre : « Nos défenseurs
sont les nazis, qui défendent l’Europe contre la barbarie. » On parle
aussi d’un juif assassiné. Par qui ? lui demandera-t-on, avec le revolver sous le menton ! « Jésus Christ a été assassiné par les juifs ! » Et
voilà ! acquitté avec les félicitations.
La demande du client est tellement grande, que les deux pontifes
1942, Aragon et Emmanuel, ont ouvert le gros robinet et que le flot
s’écoule, monotone. Aragon copie l’Hugo des mauvais jours, quand il
lui fallait ses trois cents vers chaque matin, ou quelquefois le
Béranger grand-serin. Emmanuel, lui, extrait de la tourbière des
gros pavés avec sa pelle à brique et les entasse par tas réguliers,
inlassablement, du matin au soir, du 1er janvier à la Saint-Sylvestre.
C’est noir et carré, taillé à coup de serpe.
J’ai fait l’essai de mettre ses vers approximativement alexandrins, bout à bout. On obtient des périodes oratoires passablement
argileuses et dans lesquelles toute cadence a disparu ; ce qui montre
bien l’artifice du découpage typographique, qui ne fait illusion
qu’aux souris.
–––––
1. Poésie 42 (40, 41, 42, etc.), revue créée par Pierre Seghers à Villeneuvelès-Avignon. Organe officiel de la prétendue poésie de résistance.
2. Recueil de Pierre Emmanuel (1916-1984) publié en 1942.
119
Il y a aussi des romanistes, des parnassiens, des symbolards, des
néo-classiques, et un troubadour, mon homonyme. De temps à autre,
un surréaliste, Éluard, Louis Parrot1, Carrouges2 (qui a écrit le seul
texte intéressant de ces quatre numéros). Tous ces ennemis vivent
très bien ensemble, tout cela tourne au gris, au linge mal lavé, c’est
de la poésie pour la foule et qui passera, comme le gagnant de la
course cycliste, ou, plus poétiquement, comme les fleurs des champs.
Conclusion : la poésie est une opération magique, et l’on ne fait pas
le sabbat tous les jours.
La poésie des prisonniers de guerre, est accueillie avec des cuisses
ouvertes. Nos chers prisonniers, les meilleurs fils de France, l’avenir
et notre résurrection !
On recommence la farce des anciens combattants 14-18.
Être prisonnier de guerre signifie maintenant avoir du même
coup reçu tous les dons poétiques. Emmanuel par-là, Audiberti par
-1, nous avons maintenant tout ce qu’il faut !
ici et le prisonnier sur V—
Ce qui est grave, c’est que le public s’en dégoûtera aussi vite qu’il y
est venu et que le dégoût s’étendra aux horribles travailleurs.
Tout ou rien, c’est la devise du populo. Vaut mieux rien et qu’il
nous foute la paix.
Si Éluard continue à répondre aux acclamations de la foule, il va
pourrir sur pied. On trouve déjà qu’il se répète. Bientôt on dira qu’il
radote.
Mercredi 6 janvier 1943
Vendredi 14 juin 1940.
Je continue le récit de l’exode, commencé il y a quelques semaines.
Ayant passé la nuit dans une petite maison de Sannois, je rejoins
vers neuf heures la maison de la personne qui devait me conduire à
Montargis. Dans une villa en face de la sienne, j’avais vu, la veille,
un détachement de chasseurs à pied qui y logeait. Ils avaient décampé pendant la nuit et la première personne que je rencontrai me
dit que le maire venait de donner à la population l’ordre d’évacuer
vers le sud. Ce qui fait que les routes s’embouteillaient de plus en
plus. J’ai hésité longtemps avant de quitter ce pays, comme j’avais
hésité avant de quitter Paris. Mais, je pensais toujours à l’ordre : ral–––––
1. Louis Parrot, poète et critique (1906-1948), auteur du Paul Éluard qui
inaugura la collection « Poètes d’aujourd’hui ».
2. Michel Carrouges, écrivain catholique proche du groupe surréaliste après
la guerre. Œuvres principales : André Breton et les données fondamentales
du surréalisme (1949), Les Machines célibataires (1954).
120
lier Brest ! Et je craignais, si un nouveau front se stabilisait sur la
Loire et la ligne Nantes/Saint-Malo, d’être mis dans l’impossibilité
de faire quelque chose pour mon pays ; j’avais une grande confiance
dans l’engin que j’étudiais et dont j’emportais dans ma valise tous
les documents essentiels. Et puis, on m’offrait de m’emmener plus
loin, amor fati !
Le propriétaire des voitures, qui était le frère ou le beau-frère de
ma voisine, est un homme très méticuleux qui est toujours en
retard, c’est ma voisine qui me disait cela, la veille, assise près de
moi dans la deuxième voiture. Toute la journée, nous avions jacassé.
Je la rencontrai devant la maison et elle m’emmena visiter le pays,
qui est très joli. Nous nous promenâmes le long de la Seine pendant
une heure et nous revînmes tout doucement à la maison vers dix
heures et demie. Là, nous harnachâmes la voiture, nous embarquâmes deux personnes supplémentaires, une mère et sa fille, qui
craignaient d’être violées par les massacreurs. Nous fûmes donc six
personnes et les bagages dans une 10 CV Renault un peu fatiguée.
Nous avions un bon d’essence de vingt-cinq litres délivré par le
maire, mais il nous fallut trouver l’essence, nous explorâmes les villages voisins et vers onze heures trente, nous pûmes partir pour
Montargis, par des petites routes fréquentées, les grandes routes
étant impraticables. Vers une heure, nous crevâmes dans un petit
village, hasard heureux, car la roue de rechange était morte, j’avais
crevé la veille au soir. Nous réparâmes dans un café-garage, ou
plutôt, je réparai, car je fis toute la besogne, ce qui était juste, puisque le plus expert. La vieille voiture avait des outils dépareillés, ce
fut assez pénible mais nous arrivâmes enfin vers cinq heures devant
la gare de Montargis. Dans le village-réparation, j’avais parlé à un
paysan qui menait toujours plus loin ses lourdes voitures tirées par
des chevaux de labour : sa famille, juchée sur les bottes du fourrage.
Il marchait ainsi depuis le 10 mai, il venait du nord de la France. Il
faisait quinze à vingt kilomètres par jour, aiguillé par les gendarmes
sur les chemins secondaires. Ces pauvres gens s’en retournèrent
probablement quelques jours après, comme ils étaient venus, et
errèrent trois mois, comme nos ancêtres de la Gaule préhistorique,
fuyant la famine.
Ils retournèrent dans leur ferme, pillée, saccagée, peut-être rasée
jusqu’au sang, en tout cas aux mains des salauds.
La place de la gare était remplie de réfugiés qui attendaient une
place dans un train qui n’était pas encore là (la gare était fermée),
mais qui devait venir vers le soir, disait-on autour de nous. Nous
fîmes comme eux, nous nous assîmes sur nos valises. Le réprouvé, la
femme et sa fille, et moi. De temps à autre, l’un de nous allait voir si
121
une boutique avait ouvert ses portes pour quelques minutes, boulangerie, charcuterie, etc. Mais cela arrivait rarement. Vers six heures,
une Citroën noire vint près de nous, il y avait deux jeunes femmes à
l’intérieur et un soldat sur le marchepied. Le soldat demanda quelqu’un sachant conduire, la voiture s’était arrêtée tout près de moi, je
m’offris, le soldat examina mon permis de conduire, qui date de plus
de vingt ans, et me recommanda aux deux femmes. Quand j’eus dis
que j’avais deux valises, elles auraient voulu que je les donne à un
pauvre, sans doute ! Je refusai et elles acceptèrent enfin tout le lot.
Nous prîmes la queue dans la grand rue, où passait le flot qui allait
à Gien et un peu avant le pont, nous montâmes sur le trottoir pour
acheter de l’essence à des militaires qui manœuvraient avec maestria la pompe à essence d’un garage abandonné. Ils recevaient
l’argent comme s’ils n’avaient jamais fait autre chose dans leur vie.
J’espère qu’il ont pu se carapater à temps, avec la recette. Mes deux
femmes avaient entre vingt et vingt-cinq ans, je compris, en écoutant leurs bavardages, que leurs maris étaient officiers ou quelque
chose de ce genre au régiment de ou du génie caserné à Montargis.
Elles m’apparurent des filles de bourgeois sucrés, mariées à des fils
d’industriels tout aussi sucrés. L’une, madame Fulda, était plus
franche, plus fraîche et plus nature que madame Gründ. Elles
étaient déjà comme cul et chemise bien qu’apparemment elles ne se
connussent que de la veille. La Fulda était bon garçon et très réaliste ; la Gründ était une chipie, enfant gâtée au nez pointu et au
petit cerveau de piaf et c’est de cette rosse que je devenais le chauffeur. Les deux amies craignaient que je ne fiche le camp avec leur
voiture, elles complotèrent une manœuvre dont je n’étais pas dupe
mais que j’acceptai parce que, dès que j’eus accepté d’être chauffeur,
je me décidai d’avaler calmement les risques du métier. Elles allèrent sur une place, près du pont (il y a là des arbres et du gazon)
pour faire encore de l’essence.
Sur cette place, il y avait en effet une pompe et beaucoup de voitures attendaient leur tour. Là, ma patronne me dit d’acheter une
corde qui pourrait servir de remorque en cas de panne et d’aller
ensuite à l’hôtel de la poste où je pourrais m’asseoir en l’attendant.
Ces dames revinrent au bout d’une heure sans la voiture et madame
Fulda dit alors à son chauffeur, un brave type de la Chapelle, de
venir avec moi chercher la voiture abandonnée sur le gazon, près de
la pompe. On lui confia les clefs. Elles avaient confiance dans les
clefs de voiture ! Les innocentes ! J’avais très peur pour mes valises,
il suffit de frapper un peu fort sur la poignée pour ouvrir la porte, il
suffit pour cela de ne pas craindre de casser quelque chose, or, un
voleur se moque de détraquer une poignée de porte. Enfin, la voiture
122
était là, et mes valises aussi. Le chauffeur me donna les clefs et je
ramenai la voiture à l’hôtel. Ces dames attendaient notre retour et
je vis le coup d’œil du chauffeur à sa maîtresse : ça va ! j’avais passé
mon examen, j’étais accepté comme chauffeur de madame Gründ. Il
était déjà sept heures et demie du soir, je n’avais rien pris, même
pas un verre d’eau, depuis vingt-quatre heures. Vers huit heures et
demie, nous nous mîmes à table, on ne me fit pas manger à la cuisine, mais à la table des maîtres, je fus sensible à ces égards ! Là, il
m’apparut que la caravane comprenait trois voitures. La première,
une Salmson grand sport, madame Fulda conductrice ; passagers :
son père, sa mère et un gros chargement de toutes sortes de choses.
La deuxième voiture : madame Gründ, sa mère et son bébé de huit à
dix mois, plus des tas de choses, comme une voiture d’enfant, des
couvertures, une batterie de cuisine, du linge et le chauffeur. La troisième voiture, une camionnette appartenant à madame Fulda avec
le chauffeur, sa mère et sa femme, plus deux beaux chiens de garde
et du matériel divers remplissant l’intérieur. Objectif à atteindre, un
village du côté de La Rochelle où une de ces dames avait une villa.
Voies et moyens : on fera ce qu’on pourra. Consigne : ne pas se séparer. Départ : le samedi 15 à sept heures du matin.
Pendant le dîner, vers neuf heures moins dix, on nous prévint qu’il
fallait évacuer Montargis et que l’hôtel fermerait ses portes à neuf
heures, après avoir vidé les clients et leurs accessoires. Il nous fallait donc partir le plus tôt possible. Nous dînâmes assez tranquillement car la liquidation des clients allait demander un certain
temps. Ma patronne paya la note vers onze heures, j’arrimai les
objets dans la voiture ; quand j’en vins à embarquer mes valises, ma
patronne s’y opposa et me les fit mettre dans la camionnette. Je les
confiai au hasard ! Elle s’amena enfin avec une valise très lourde, je
voulus l’aider à la placer dans le coffre arrière, elle refusa. Enfin
nous partîmes. J’étais au volant, conduite à gauche, ma patronne à
ma droite, derrière moi des objets qui montaient jusqu’au plafond et
dans le coin, derrière ma dame, la petite vieille et le bébé ; avec tout
un attirail de biberons et de réchauds à alcool. Il était minuit, il y
avait un clair de lune werthérien, nous prîmes la route d’Orléans.
Jeudi 7 janvier 1943
Samedi 15 juin 1940.
Tout alla bien pendant cent mètres, un vrai départ pour les
vacances. Je me souvenais d’un voyage Paris/Saint-Jacut-de-la-mer,
le 1er août 1936, dans ma Peugeot 207, avec ma femme et mes deux
fils, voyage en pleine gaîté d’écolier libéré où nous nous amusions
123
comme des enfants chaque fois que nous voyions l’indication La
route verte, qui apparaissait à peu près tous les dix kilomètres. À
chacune des apparitions, nous jouions la surprise, l’étonnement, la
satisfaction d’être enfin sur la bonne route, etc.
À chaque répétition La route verte, nous simulions une réaction
d’un nouvel ordre. L’amusement dura jusqu’à l’embranchement de
Saint-Malo où nous la quittâmes. Je crois bien que c’est moi qui ai
trouvé la réaction la plus fine : apercevant au loin la pancarte, je me
tournai vers mes passagers et je fis un tout petit clin d’œil et un
petit signe de tête, comme l’amateur de musique qui vous aurait dit
son enthousiasme pour tel passage de telle symphonie et qui, à
l’audition de cette symphonie vous fait le petit signe « Hein ! c’est
beau ! vous ne connaissiez pas cela ! » Ma femme en trouva d’amusantes, aussi.
Ayant rejoint la grande route d’Orléans, nous nous insérâmes
entre deux voitures, nous fûmes la goutte d’eau de pluie qui tombe
dans un fleuve. A partir de ce moment, nous appartenions au destin.
Il nous aurait été impossible d’accomplir notre moindre volonté,
j’eus l’impression d’être entré dans un intestin. Jusqu’au lever du
soleil, tout alla assez bien, relativement ; des voitures s’étaient rangées dans les champs pour dormir quelques heures, nous faisions
des bonds de cent à cinq cents mètres avec des arrêts très variables
entre deux. Quelques fois cinq minutes, quelques fois trois quarts
d’heure. Il fallait bien guetter le moment où le matelot d’avant
démarrait pour immédiatement mettre en marche et avancer, car
des énergumènes descendaient de leurs voitures pour voir ce qui se
passait devant et hurlaient comme des sauvages si on ne collait pas
aux pare-chocs de la voiture précédente. La voiture était neuve mais
avait été mal conduite. Les leviers étaient faussés, le starter automatique n’était plus automatique, ce qui fait que le moteur tournait
beaucoup trop vite pour cette orgie de débrayages et de changements. Ces derniers se réduisirent à point mort-première vitesse et
vice versa, mais un nombre incalculable de fois. Au bout de deux
jours, j’eus la peau des doigts déchirées entre l’index et le majeur, le
bouton de démarrage était extrêmement dur et de très petite dimension, ce qui me donna des ampoules au bout des doigts.
J’appris plus tard que ma patronne venait de terminer son apprentissage avec cette voiture et qu’ayant voulu la conduire de Paris à
Montargis quelques jours avant, elle s’était retournée dans un fossé.
D’où cette décision d’embaucher un chauffeur à Montargis.
Durant les pauses, j’arrangeai différentes petites choses et j’attendais une grande halte pour réparer le starter, mais je n’eus pas cette
occasion. Vers dix heures du matin nous traversâmes Lorris, qui se
124
trouve à vingt kilomètres environ de Montargis. Nous faisions deux
kilomètres à l’heure. C’était pis que l’avant-veille où nous en fîmes
quatre.
Le troupeau de voitures dans lequel nous étions brebis, avait l’air
de se diriger vers le pont de Sully-sur-Loire. Mais entre Lorris et
Sully, les gendarmes nous dérivèrent sur une petite route partant
vers l’est. La comédie officielle d’éparpillement des convois commençait. Les gendarmes chargés d’assurer le dégagement du pont de
Sully dirigeaient le lot vers Gien, ceux de Gien dirigeaient le leur
vers Sully, etc. Pendant deux jours, cette imbécillité dura, jusqu’à ce
que les gendarmes fichent leur camp en déroute parce qu’on signalait à l’horizon un motocycliste prussien !
Après quelques kilomètres sur cette route, nous fûmes coincés
pendant tout l’après-midi dans un bois. Pour économiser l’essence et
l’électricité, nous poussâmes les voitures à la main, mètre par mètre,
nous formions un syndicat de pousseurs de voitures, à cinq ou six
chauffeurs, et nous poussions tous ensemble sur chacune des cinq ou
six voitures sous notre juridiction. Ma patronne sur sa sedia gestatoria se faisait promener comme une vraie reine Ranavalo. Je
m’aperçus à un certain moment qu’un pneu était mort. Je le changeai avec un petit cric de poupée et la reine Ranavalo dans la voiture. Il faisait très chaud et j’avais soif. En récompense, la vieille
dame me passa un sandwich. Vers le soir, nous approchâmes d’une
bifurcation qui dégorgeait son torrent sur notre petite malheureuse
route et comme nous étions à un tournant, je vis à l’horizon un autre
troupeau qui venait encore se greffer sur notre chemin. Je fis un
petit calcul. Le pont de Sully peut avaler deux mille voitures à
l’heure, il est très étroit et les voitures n’y devaient passer que sur
une file et je voyais déjà quatre troupeaux de voitures de vingt kilomètres de longueur et les voitures se trouvaient sur trois rangs, ce
qui faisait déjà trente à quarante mille voitures. Il y en avait au
moins autant sur les chemins que je n’avais pas vus et qui conduisaient au même pont, donc dix mille voitures attendaient avant
nous, car nous étions à vingt kilomètres de ce pont. Nous en avions
donc pour quarante heures ; autant dire l’éternité, surtout si un
pneu rendait l’âme, car dans cette voiture de dilettante il n’y avait
rien pour réparer. Ma bourgeoise était comme cette candidate qu’un
examinateur pour permis de conduire interrogeait : « Que faitesvous si telle chose arrive ?
— Je vais chercher un garagiste ! »
Ce fut une soirée assez écœurante. Les gens commençaient à être
énervés et certains en vinrent aux coups, pour des futilités. Parce
qu’un conducteur essayait de gagner une place, ils renversèrent sa
125
voiture. Ils coupèrent les pneus d’une autre. À la bifurcation, ils
démolirent une voiture de Paris-Soir qui voulait s’insérer dans notre
courant. Je fus assez heureux pour me coller derrière un convoi militaire et faire ainsi quelques kilomètres jusqu’à minuit ou une heure
du matin, où nous décidâmes de dormir, assis dans la voiture, pour
reprendre notre marche au lever du jour, trois heures du matin.
Cette marche de quelques kilomètres me fut rendue pénible par
l’énervement de ma dame. A chaque instant, elle disait, en parlant
du gosier, comme une hystérique : « A gauche ! à gauche ! nous allons
dans le fossé ! » Or, si j’allais trop à gauche, je risquais d’être écharpé
par un gros camion militaire, et il en passait à chaque minute et ils
allaient très vite, comme s’ils avaient eu le feu au derrière.
Plusieurs fois, je descendis pour voir où était ce fameux fossé, terreur de mon impératrice, mais je le voyais à plus d’un mètre à la
droite des roues, et j’en vins à lui demander quel genre de mort elle
préférait, l’écrabouillement par un camion de quinze tonnes ou la
culbute dans le fossé. Cela n’arrangea rien, car d’avoir parlé de la
mort la rendit complètement folle.
Vendredi 8 janvier 1943
Écrit L’Absurde présence1.
J’en suis très content, ce n’est pas ce que j’avais prévu, mais c’est
mieux, c’est un désaccord du Temps et de l’Éternité. Vraiment, en ce
moment, je suis florissant. J’avais peur d’être stérilisé par toutes ces
vacheries nationales et cannibalesques. Et pourtant, en 1939, dans
le dernier cahier G.L.M.2, j’avais écrit que l’inspiration entrait chez
moi dès que j’ouvrais la porte, aboutissement des années d’apprentissage ; ce n’était alors qu’un désir ! J’avais encore une fois devancé
la réalité. Mais aujourd’hui, quatre ans après, quand j’ouvre la
porte, elle est là ! J’ai énormément changé, je me sens supporté, en
donnant à support le sens qu’il a en géométrie vectorielle. Ce support existe sans doute par l’effet de ceux qui me lisent, effet souterrain, (à expliquer plus avant un de ces quatre matins). Le hasard a
fait que, dans la typographie des Pelouses, le Ventre des veuves peut
paraître le titre général des sonnets interzones. Cela convient très
bien si je me limite à vingt-cinq ou trente sonnets. Je mettrai en épigraphe les vers correspondant au quatre-vingt-dix-septième sonnet
–––––
1. Voir note p. 86.
2. Le neuvième des Cahiers G.L.M. (mars 1939) contient « Orphée aux
enfers », « Les années d’apprentissage » et « Images », qui figureront en
1947 dans La Hauteur des murs. C’est aux « Années d’apprentissage » que
Blanchard fait ici allusion.
126
de Shakespeare :
Bearing the wanton burden of the prime
Like widow’d wombs after their lord’s decease1.
Samedi 9 janvier 1943
Les Russes avancent régulièrement depuis deux mois, ils ont
appris à faire la guerre et ils savent exploiter leurs attaques. Ce
sont eux qui vont nous tirer de la mélasse. Et c’est Laval qui, en
1935, renoua les relations avec la Russie (il est vrai que c’était surtout pour rafler des commandes de matériels électrique et autres).
C’est Laval qui a été à Moscou signer un traité et, du même coup,
Staline donnait l’ordre aux communistes de France de soutenir
l’armée, alors que jusque-là, ils étaient violemment contre ; leur
journal, l’Humanité, fit disparaître sa rubrique « Les gueules de
vaches ». Quand une délégation d’industriels de l’aviation française
alla en Russie, en 1936 ou 37, rendre une visite que les dirigeants de
l’aéronautique russe leur avaient faite en 1935, ils furent reçus à
Moscou avec les attentions les plus charmantes. Il y eut un grand
dîner, comme au palais impérial il y a cinquante ans. Mais il n’y
avait pas de femmes, alors, notre patron Potez2, forniqueur émérite,
déjà allumé par le champagne et la vodka, dit à son voisin de table,
un chef soviétique : « Ça manque de femmes, ici ! » On fit venir, par
un coup de téléphone impératif, le corps de ballet de l’Opéra, et la
nuit se termina par un mélange intime du capital et du prolétariat.
Un des membres de la caravane, avec qui je suis amicalement lié
depuis vingt-cinq ans, m’a raconté ce voyage, et cette histoire de
lupanar oriental. Dans sa visite des usines russes, il a été frappé par
l’allure de chien fouetté des ouvriers russes. Quand on est habitué à
la vie d’usine, il suffit de traverser rapidement un atelier pour détecter à coup sûr l’atmosphère morale de l’établissement. On sent tout
de suite si le personnel est baigné dans la crainte, ou le respect, ou
la pagaille ubuesque. Ce qui régnait en Russie, c’était apparemment
la crainte ; les ouvriers ne levaient pas la tête quand la caravane
passait, ils étaient tous à leurs postes, avec les gestes un peu secs.
Dans une usine du sud de la Russie, un directeur un peu plus
bavard que les autres lui a dit qu’il y avait dans chaque usine un tri–––––
1. « (...) et portant la charge enjouée de leur aurore comme les veuves leur
ventre après la mort de leur seigneur. » Il s’agit d’un des sonnets traduits
par Blanchard.
2. Henry Potez, constructeur aéronautique (1891-1981). Blanchard fut ingénieur chez Cams-Potez de 1930 à 1939.
127
bunal dont les jugements, qui pouvaient aller jusqu’à la peine de
mort incluse, étaient exécutoires sur-le-champ, dans l’usine même. Il
y avait donc dans l’industrie soviétique une discipline qui nous
apparaît monstrueuse, mais cela doit tenir à ce qu’un tel traitement
est le seul efficace pour faire travailler un peuple qui n’est pas
encore industriellement évolué. Un autre de mes amis, qui a été
ingénieur chez Poutiloff avant 1914, m’a parlé des soucis terribles
que lui donnaient les faibles qualités industrielles du personnel
russe. Il avait aménagé un atelier d’une façon rationnelle, les établis
étaient placés comme il fallait, et au milieu de l’atelier, un grand
poêle de fonte. Dès qu’il avait le dos tourné, les ouvriers déménageaient les établis et les installaient au petit bonheur, tout près du
poêle, le plus débrouillard occupant la meilleure place. Autre
exemple : un ouvrier devait percer un trou, de dix pour cent de diamètre, par exemple, il allait au magasin d’outillage et demandait un
foret de dix pour cent, il revenait à sa machine et perçait son trou
qui, fini, faisait neuf ou onze ou douze, mais rarement dix. Le magasinier lui donnait un foret pris dans la case dix, sans vérifier ; l’ouvrier prenait le foret sans regarder s’il était bien de dix pour cent. Il
est évident qu’avec des gens aussi fatalistes (puisque ce foret est
venu dans ma main, c’est à lui de faire le trou) un chef d’industrie
est obligé de trouver des méthodes adéquates (ce qui n’empêche pas
l’industrie d’être une ordure). Comme quoi toutes les fantaisies politiques élaborées dans le silence du cabinet n’ont d’existence propre
qu’autant qu’on ne les applique pas. La nature est là pour redresser
les esprits tordus. Et pourtant : « The Art itself is Nature ». Mais le
raisonnement de Polixène est bien fragile ; j’aime à croire qu’un
Shakespeare assagi s’est projeté dans le roi Polixène. Sa mauvaise
conscience a parlé, car le théâtre c’est de la Fabrication, et de la
Fabrication fabriquée non fabricante. La représentation sur la scène
apporte au texte un coefficient de contraction dont l’auteur doit tenir
compte, comme le peintre à fresque. Shakespeare a honte d’avoir
gaspillé son temps et son génie pour habiller des cabotins. (Cette
opinion n’engage que moi !)
« Life is a tale, told by an idiot… »
Je vois Shakespeare se projeter dans Horatio et non dans le
spectre, comme on l’a dit, parce qu’il aurait tenu le rôle du spectre.
S’il a tenu le rôle du vieil Hamlet, c’est plutôt parce qu’il ne savait
pas gesticuler sur les planches ; Horatio, c’est le fruit de l’Amitié des
« sonnets » et les sonnets portent dans leurs chromosomes toute la
nature shakespearienne. Je tiens beaucoup à ce que Shakespeare se
soit projeté dans Thersite, après l’échec de la conjuration d’Essex et
son amertume était en nourrice dans le sonnet 121 :
128
Tous les hommes sont mauvais
« All men are bad, and in their badness reign »
et aussi dans celui de la Luxure : (129)
« The expense of spirit in a waste of shame »
Alors dans Troïle, la fleur éclate en slogan : « War and lechery ! »
L’humour noir de Troïle a son noyau dans Thersite. C’est à cette
époque sans doute qu’il écrivit Timon d’Athènes, dont je vois la
graine dans : « No ! I am that I am ! » du sonnet 121 déjà cité.1
Lundi 11 janvier 1943
Il est très difficile de définir la personnalité de Shakespeare. Si
l’on pouvait y arriver ce ne serait que par les sonnets, mais Robert
Browning a dit non, après que Wordsworth eût dit oui !
Shakespeare n’était pas un horrible travailleur. Il fit ces sonnets à
la mode de son temps. Il ramena aussi tous les lieux communs qui
traînaient en Europe depuis cinquante ans. Mais souvent, sa faculté
poétique extraordinaire crève le plafond. Peut-être, dira-t-on, ces
explosions, ces arbres qu’il fait pousser soudain dans un caveau et
qui traversent la pierre funéraire nous ouvriront son cœur ? Cela
n’est pas certain, ce sera peut-être une clef sans serrure, ou une serrure sans clef ! La difficulté est grande, car Shakespeare ne s’est pas
opposé à son époque, le témoignage de Ben Jonson, qui lui survécut
vingt ans et qui écrivait aimer l’homme Shakespeare et honorer sa
mémoire jusqu’à l’idolâtrie, exclusivement, autant que personne
(etc), nous dépeint un poète enjoué, d’humeur toujours égale,
modeste et bon compagnon.
Sa sociabilité était grande.
Il fut le serviteur d’un prince, tout comme Ronsard, il écrivit des
sonnets, comme ses rivaux : Chapman, Drayton, Sidney2.
L’œuvre de Shakespeare a pris la forme et la couleur de son époque, et les poètes sont encore, jusqu’à ce jour, les êtres les plus per–––––
1. Les sonnets 121 et 129 n’ont pas été traduits par Maurice Blanchard. La
traduction de Pierre Jean Jouve donne, respectivement : « (...) tous les hommes mauvais régnant dans le mauvais. » (Plus bas /19-01-43/ Blanchard
propose, pour ces seuls vers : « Tous les hommes sont mauvais et rois dans
leur royaume de l’ordure. ») et : « L’esprit dispersé dans un abîme de honte
(...) » — La parole de Troïle peut se traduire par : « Guerre et luxure ! » —
Polixène est un personnage du Conte d’hiver, et Thersite de Troïle et
Cresside.
2. George Chapman (1559-1634), Michael Drayton (1563-1631), Sir Philip
Sidney (1554-1586) — poètes et dramaturges élisabéthains.
129
méables aux courants régnants, manifestés ou non manifestés, c’est
pourquoi il serait insensé de lui reprocher aujourd’hui de n’avoir
point envoyé au diable les procédés de fabrication poétique du XVIe
siècle expirant.
Bien que le Temps, et sa main criminelle, soit le personnage le
plus encombrant des sonnets de la Renaissance, l’acharnement particulier que Shakespeare met à le maltraiter, si j’étais né psychologue et psychanalyste, m’aurait peut-être mené à la glorieuse découverte de la clef et de la serrure !
Tout le monde sait qu’on l’enterra à six mètres de profondeur
dans l’église de Stratford, tout le monde connaît l’épitaphe qu’il
avait rédigée :
« ... Béni soit celui qui épargne ces pierres et maudit soit celui qui
dérange mes os ! »
Cette obsession, cette terreur n’est pas seulement, chez lui, un
élément poétique.
Il y a un Temps Shakespearien.
Chaque poète a sa notion de Temps car le Temps est le domaine
de la poésie. Il doit donc être possible de définir la personnalité d’un
poète par l’analyse de sa notion de temps. Quant à la définir d’après
des images authentiques, c’est un leurre, étant donné ce que nous
pouvons savoir maintenant sur la vérité des transpositions poétiques, qui, bien souvent, sont des négatifs.
Vu Coutaud1 samedi. Ses dernières œuvres reprennent le droit fil
de sa nature de peintre musicien de l’espace. Son délire des deux
dernières années s’est calmé, il avait essayé la peinture brutale, qui
n’est pas dans sa tonalité. Je lui ai dit combien j’étais heureux de le
voir revenu de son erreur d’aiguillage. C’est un gentil cœur, très
calme et très fin ; très loyal aussi et qui ne casse pas du sucre sur les
petits amis. Sa femme est très franche, un brin midinette mais
transparente. C’est un ménage délicieux. Malgré La Rochefoucauld.
Monsieur Cordonnier, l’administrateur, installe son bureau à
l’étage au-dessous. Il a déménagé ce matin. Sa secrétaire, qui est
aussi la mienne éventuellement, a transporté les bouteilles d’alcool,
qu’il n’a pas voulu confier aux manœuvres. Il y a une vingtaine de
bonnes bouteilles, cognac Hennessy, armagnac, fine Napoléon, marc,
calvados, etc. Il y a aussi trente bouteilles de champagne. Tout l’arcen-ciel du va-de-la-gueule !
Le Français est alcoolique ! Mais oui ! C’est pour que nous ne nous
soûlions pas, qu’il garde notre schick dans un classeur ! C’est un
ascète, cet homme ! S’il foutait son camp, impromptu, j’irais feuille–––––
1. Voir note 1, p. 101.
130
ter ses dossiers. En un an, nous avons eu une bouteille d’eau de vie
rhumée qui m’a semblé être du coco. Les salauds !
Mardi 12 janvier 1943
D’après ce que j’ai dit hier, je rédige une notice pour le cas où je
réussirais à publier les douze sonnets de Shakespeare1.
Mercredi 13 janvier 1943
Métro Rome est fermé, et trente autres stations, afin de ménager
l’électricité.
Avant guerre, les barrages cherchaient des acheteurs pour leur
courant. Il fallait que l’État les aidât, afin qu’ils ne fissent point
faillite. C’est que le programme d’électrification était en route et
l’utilisation du courant était en retard sur la construction des usines
de production, nous devions avoir un temps mort de huit ou dix ans
avant d’utiliser normalement les nouveaux barrages. Notre courant
va en Allemagne. Alors, on nous prive de métro et l’industrie de
guerre du Reich, en France, s’anémie du même coup.
Ce matin, à sept heures et demie, en remontant la rue de Constantinople pour aller à Villiers, je vis, à l’endroit où passe le soleil
couchant à la fin du mois d’août, Jupiter gros comme un bouton de
col.
Jupiter est en ce moment en opposition avec le soleil et, à l’inverse
du soleil, il est au plus haut dans le ciel. Et je me souviens de ma
dernière promenade avec Char, fin juillet ou commencement août
1939, alors que nous descendions l’avenue du parc Montsouris vers
minuit. Mars cuivreux, en opposition avec le soleil, était devant
nous, aussi bas que le soleil d’hiver à midi ; mais gros comme une
punaise, car il fut à cette époque à son minimum de distance. Char
me demanda ce que c’était que cet astre, je lui répondis que c’était
une planète, il me dit qu’il le voyait, mais je ne voulus pas prononcer
ce nom de Mars, on sentait la guerre très proche et une crainte de
prononcer ce nom infect me serra la gorge.
Ce matin, un ciel pur, un temps de printemps, et je me cogne dans
Jupiter comme en 1939 nous nous fichâmes dans Mars à la gueule
d’ivrogne. Cela ne veut peut-être rien dire, mais cela fait vivre ! Je
viens d’apprendre encore certains faits qui montrent bien la bourri–––––
1. La première partie du passage précédent peut en effet être considérée
comme une première version de l’Avant-propos à la traduction des Sonnets
(voir note p. 100).
131
querie du vainqueur. Cette maison-ci, le L.C.A.N., a été gardée pendant un an par une escouade de soldats vert-de-gris. Le rez-dechaussée comprend des ateliers modernes et magnifiquement
outillés. En juin 1940, le personnel s’envola en laissant tout en
place, il oublia même les outils sur les établis. Les soldats qui gardaient l’établissement n’avaient apparemment aucune idée de l’importance du matériel qu’ils étaient chargés de surveiller.
On imagine aisément le musée du Louvre gardé par un troupeau
d’éléphants ? Eh bien ! C’était la même chose ! Les soldats lièrent
connaissance avec les gosses du quartier. Ils les envoyaient faire
leurs commissions, chercher du chocolat, des fruits, des alcools, etc.
Les gosses venaient jouer dans l’établissement. Ils racontèrent à
leurs parents qu’il y avait des limes, des marteaux, des tournevis,
etc. Et les parents leur recommandèrent sagement de les ramener à
la maison où on les protégerait contre la rouille et les maraudeurs ;
ce qui fait qu’en un an, tout ce matériel se répandit dans Grenelle.
Les moineaux grappillèrent tout le raisin. Quant aux gros morceaux, une certaine quantité disparut dernièrement quand le gouvernement échangea du vin contre du cuivre. Des mauvais Français
démolirent des télémètres et pour le métal d’un instrument de ce
genre valant peut-être cinq cent mille francs, ils eurent dix litres de
vin à six degrés.
L’État français se félicite encore de cette excellente affaire puisqu’il va recommencer l’opération cette année. Il restait encore, le
mois dernier, une barrique d’huile végétale destinée au graissage
des machines. Un débrouillard en emporta trois litres à raison d’un
litre par jour et essaya de faire du savon ; l’opération réussit, il fabriqua cinq kilogrammes de savon. Alors, il résolut de mener l’affaire
industriellement, et vint un matin avec un bidon de cinq litres. Mais
quand il voulut le remplir, il s’aperçut que le tonneau était vide. Il
avait eu tort de parler de sa découverte, tout le monde y avait passé
avec son litre. En deux jours, la source était tarie.
Peu à peu, les surfaces deviennent nettes, la surface de la terre va
bientôt apparaître comme une bille de billard.
Jeudi 14 janvier 1943
Terminé ma note du traducteur pour les douze sonnets. C’est la
première fois que j’écris quelque chose de ce genre, mais je crois que
je ne m’en suis pas mal tiré. Le ton est un peu salonnard, mais il
s’accorde certainement avec la gentille atmosphère des sonnets.
Quelle excellente opération je fais en écrivant ce journal ! Je me
débarrasse des scories et mes poèmes sont plus purs. Peut-être en
132
ferai-je moins, mais ils ne remorqueront plus leurs chalands de
matières premières. Et puis, je ne suis pas obligé d’assurer une production annuelle déterminée, je ne suis pas chez Citroën.
Je commence à être dégoûté d’écrire des poèmes courts, je termine
Le Temps est un poulpe – et j’écrirai encore Torches et romarins, puis
Musiciens de l’espace – cela fera douze1. Et j’étais parti pour cent
cinquante ! Cela va faire comme pour les sonnets. Si j’avais passé un
contrat avec un producer, il faudrait bien que je les fisse ! Ça serait
une belle cochonnerie ! Et pourtant beaucoup de poètes en ont été
réduits à cette extrémité ! Je ne suis pas à plaindre. J’ai hâte d’attaquer Wanderers of the dark2. Quand j’écris un long poème, je mets
beaucoup de temps entre deux coups de pinceau, car il me faut du
recul.
Je suis hanté par l’équilibre général du poème, c’est très gênant.
Cela tient aussi à ce que je ne puis pas faire de plan préalable ; si
j’en fais un, il est inutile car dès la première phrase, on croirait qu’il
ne concerne pas du tout le poème qu’il prétendait tracer. Si je voulais faire croire à quelqu’un que mes poèmes sont prémédités, il faudrait que je construise un plan d’après le poème, c’est sans doute ce
qu’a fait Poe avec Le Corbeau ! ou sinon, il serait à montrer à la foire
dans la baraque des veaux musiciens.
Je viens d’écrire Le Temps est un poulpe (la deuxième moitié) très
curieux, j’examine le monstre et je reste un peu bête devant ce tour
de cochon qu’il me joue.
Vendredi 15 janvier 1943
Arnaud est venu hier soir, il m’a dit qu’on fera un deuxième tirage
des Pelouses, je lui ai donné l’introduction pour les sonnets. Il me
demande des nouveaux poèmes, je crois que la porte est ouverte.
Lundi 18 janvier 1943
Radio-boche3 nous a lu hier (comme tous les dimanches, à ce que
j’ai pu comprendre) l’article leader de l’hebdomadaire Das Reich.
C’est une longue plainte contre les Allemands qui ne montrent pas
plus de compréhension. Le mot compréhension a un succès fou
–––––
1. Ces trois textes sont bien les derniers des Douze poèmes.
2. « Wanderers of the dark », dédié à René Char et paru dans La Hauteur
des murs, est en effet un « long » poème.
3. Radio-Paris, évidemment. On se souvient du slogan : « Radio-Paris ment,
Radio-Paris est allemand. »
133
depuis quelques années, il dure beaucoup plus longtemps que les
autres. Espace vital a disparu. La seule richesse c’est le travail, évanoui. Pas besoin d’or, idem.
Il est vrai que Lénine avait dit que si son règne arrivait, avec l’or,
on ferait des pissotières. N’empêche qu’il a activé la production d’or
de la Léna en Sibérie, avec des forçats.
Maintenant l’Allemagne lutte pour son existence, on a changé de
disque. Gœbbels fulmine contre ses compatriotes qui n’ont pas compris cela et qui font la foire dans les stations d’hiver, et qui dansent
et qui boivent ! Ce que c’était cafardeux ! Il insulte les pauvres
Prussiens qui font du marché noir, et on nous dit ici qu’en Naziland
il n’y a pas de marché noir !
Et ce radiosalaud nous dit cela à nous ! à nous !
Que veut-il que nous y fassions, en rire ! C’est ce que nous faisons.
Samedi, j’ai ramassé une histoire allemande sur le même Gœbbels,
chef de la propagande nazie : Gœbbels meurt, arrive au Ciel, saint
Pierre le reçoit avec de grandes marques de respect et lui fait visiter l’immeuble. On passe dans les couloirs, on lui ouvre quelques
portes qui donnent sur des pièces dans lesquelles sont organisés les
divers châtiments. Gœbbels trouve tout cela très bien organisé, avec
méthode, presque aussi bien que dans le grand Reich, saint Pierre
lui demande de choisir sa chambre, où il restera jusqu’au départ
pour Josaphat, terminus de la ligne. On suit encore beaucoup de
couloirs, on entend des lamentations variées, puis, derrière une
porte, Gœbbels entend des bruits de baisers, des soupirs de volupté,
des bouchons de champagne qui sautent, du jazz et des rires, ses
yeux brillent et il dit à saint Pierre, c’est là que je voudrais vivre (ou
ne pas vivre, on ne sait pas au juste). Saint Pierre lui répond par un
sourire de maître d’hôtel, lui signifiant qu’il avait le goût bon ! Il
ouvre la porte et pousse l’idiot dans la chambre des tortures
suprêmes, la plus redoutées de l’enfer. Gœbbels se redresse avant
que la porte ne se refermât et crie à Saint Pierre : « Il y a erreur, bon
saint Pierre, c’est à côté, d’où venait le bruit des baisers ! » « Non,
mon petit, c’est bien ici, tu manques de compréhension, les baisers
c’est pour la propagande, je croyais que tu connaissais cela ! »
Et maintenant, une histoire vraie.
Deux petits Parisiens des faubourgs, dans le métro, à côté d’un
massacreur en casquette hyperbolique, gland de cheval amoureux,
l’un dit très haut : « Moi, si j’avais une casquette comme ça je ne la
mettrais que le dimanche ! » Tout le wagon s’esclaffa. Le Boche faisait sa statue, raide comme un hiver russe.
Le cantinier me vend un jambon désossé de quatre kilogrammes
pour mille francs. Je le prends, tellement nous sommes affamés.
134
Deux cent cinquante francs le kilo, le prix normal est quatre cents
francs, j’ai de la chance ! Pourvu que je ne me fasse pas fouiller dans
le métro ce soir en le rapportant !
Réponse à Arnaud par l’exposé de ma méthode, puisque maintenant j’ai une méthode. C’est intéressant de se nettoyer un peu le cerveau ! Cela fait moins de ravages qu’une soûlographie, bien que si
j’avais l’occasion, je m’en payerais volontiers une belle.
Mardi 19 janvier 1943
Les Russes avancent toujours. Les Allemands annoncent leurs
attaques « repoussées victorieusement avec de lourdes pertes pour
l’ennemi ». Quel est le cochon qui fait leurs traductions ! À moins
que le texte allemand soit encore plus incorrect, ce qui est bien possible. Ces gens-là n’ont aucun style.
Histoire allemande du jour.
Dieu envoie un correspondant sur la Terre qui doit le tenir au
courant de la situation. Le correspondant, qui est un ange habillé en
touriste, va voir Roosevelt, il voit Roosevelt debout, de la merde jusqu’aux genoux. Il va voir Churchill qui en a jusqu’au ventre. Pétain
en a jusqu’au goulot, il est obligé de se lever sur la pointe des pieds
pour respirer. Hitler en a jusqu’à la cheville, seulement. L’ange est
agréablement surpris, mais Hitler lui dit : « Non, c’est parce que je
suis sur la tête à Mussolini. »
La bande de voyous qui est ici a déjà volé toutes les tasses de la
cantine, en ce moment elle rafle les verres ; ceux qui ne sont pas des
voyous les tolèrent et même les admirent, puis ils crient parce qu’ils
n’ont plus rien pour boire ! La serveuse passait dans les bureaux une
fois dans la matinée, une fois dans l’après-midi avec des tasses de
café et des sandwiches. Les voyous gardaient la vaisselle pour
l’emporter chez eux et la serveuse ne passe plus. Ces idiots, qui pouvaient encore manger des sandwiches sans tickets, ont coupé euxmêmes cette source de nourriture. Le roi de ces voleurs dit : « C’est
toujours ça qu’on leur reprend ! » Mais comme c’est un animal qui a
toujours eu une très mauvaise réputation de voleur, depuis quinze
ans qu’il vadrouille dans les usines d’aviation, il est certain, premièrement que c’est un fieffé voleur, deuxièmement, que c’est un escobar qui trouve des bons prétextes pour sanctifier ses larcins. Un
autre qui est le plus grand feignant que j’aie connu, se vante de
n’avoir pas tracé un trait depuis six mois qu’il est ici. Mais, comme
par hasard, sa lutte contre l’ennemi coïncide avec sa flemme congénitale ; alors il se vante comme s’il faisait un effort surhumain pour
ne pas travailler ! Or, on lutte davantage contre eux en travaillant le
135
plus qu’on peut (dans notre genre d’activité) car en travaillant beaucoup, nous apportons des modifications importantes au travail déjà
fini, sous prétexte d’améliorer le fonctionnement des pièces de
machines que nous dessinons ; ces modifications coûtent beaucoup
de temps et de matière à la fabrication, les incidences de notre travail sont très importantes, mais il faut beaucoup travailler et chercher des solutions nouvelles qui entraînent la destruction des pièces
et des outillages en fonctionnement. Ça, c’est du dévouement à la
cause.
Ne rien faire c’est satisfaire son vice de paresse, si l’on est cent
heures sans travailler, le grand Reich perd cent heures et voilà tout.
Si l’on travaille cent heures, on peut gâcher mille heures d’ouvrier et
vingt tonnes de matières.
Mon super patriote refuserait de se fatiguer pour un résultat de
ce genre, mais il se dit grand patriote parce qu’il dort sur sa planche ! Quelle pourriture !
« All men are bad and in their badness reign. »
Tous les hommes sont mauvais et rois dans leur royaume de
l’ordure.
À moins que la pourriture ne soit universelle !
(C’est le vers précédent, sonnet 121 de Shakespeare).
Mercredi 20 janvier 1943
En traversant la Seine dans le métro, je vois maintenant l’aube
accourir, au-delà de la tour Eiffel. Ce matin, je pensais à la première
fois que je vis cette ordure, qui est malgré cela une admirable réalisation technique, une merveille de légèreté, trois cents mètres, sept
mille tonnes, ce qui fait, pour un modèle réduit à un millième, trente
centimètres et sept grammes, une feuille de papier à lettre !
Extraordinaire ! Je vins à Paris pour l’exposition de 1900, j’avais dix
ans. On offrait des facilités aux provinciaux pour venir voir ça. Le
voyage Montdidier-Paris coûtait cinq francs l’aller et sept francs cinquante l’aller-retour, mais il y eut, à cette occasion, des prix plus
abordables. Pour vingt francs, on avait droit au voyage valable deux
jours et à un certain nombre de tickets d’entrée à l’exposition, un
plan de Paris et un programme-guide pour se diriger dans cette
foire. La foutue propagande ne date pas d’aujourd’hui !
Mon père gagnait quatre francs cinquante par jour, ma mère
gagnait deux francs ou deux francs cinquante. C’était donc un grand
événement dans la vie de la famille. Une épicière de nos voisins vint
avec nous, ce qui nous permit de prendre une chambre à deux lits, je
couchai avec mon père et ma mère coucha avec l’épicière ; les prix, à
136
cause de l’exposition, avaient été augmentés par les mercantiles
hôteliers et nous dûmes payer quatre francs par nuit, environ cinq
fois le prix normal. C’était un hôtel borgne de la rue des Lombards.
Il y a quelques années, passant dans ce quartier, je voulus retrouver
cet hôtel, mais je n’y parvins pas, il y en a beaucoup, ils se ressemblent tous, la vieillesse et la saleté leur ont fait un visage standard ;
devant chacun d’eux, une femme offre sa charogne. J’eus longtemps
cette opinion, qu’à Paris on dormait dans des espèces de malles à
vieux linge qui n’auraient jamais vu la couleur du ciel. La vie à
Paris m’apparut comme un supplice et je trouvais étonnant que les
Parisiens aient l’air joyeux, bien qu’habitant de pareilles boîtes de
rats. Chez nous, en ouvrant la porte de la chambre, on marchait
dans l’herbe. Ces deux jours furent très fatigants pour les grandes
personnes, quant à moi, quoique très maigre, j’étais infatigable.
Nous prenions le métro, ligne I, (c’était le début de ce ver de terre à
roulettes) pour aller du Châtelet à la Concorde, puis, tout le jour
nous marchions de palais en palais, sauf que nous prîmes plusieurs
fois le trottoir roulant, mon plus beau souvenir de l’exposition.
Le trottoir roulant faisait le tour de l’exposition, un billet donnait
le droit de rester dessus pendant toute la journée. C’était une route
suspendue sur laquelle, en plus d’une piste ordinaire, il y avait trois
chemins qui marchaient à des vitesses différentes, chaque chemin
avait de un mètre à un mètre trente de largeur. Ils étaient disposés
côte à côte par ordre de vitesse croissante et chacun surélevé de
quelques centimètres par rapport au précédent. On passait de l’un à
l’autre comme si l’on montait ou descendait une marche d’escalier,
mais si on laissait le corps poser sur les deux pieds, l’un allant à la
vitesse V, l’autre à la vitesse apprentissage V + ε, les jambes s’écartaient ou se croisaient, c’était la bûche et tous les badauds s’esclaffaient. On voyait de temps en temps une paysanne passer sur le dos,
en criant comme une oie. C’était très amusant. Mes réflexes furent
immédiatement adaptés à ce petit jeu et je fis mes changements de
vitesse avec virtuosité. Je me fis rappeler à l’ordre très souvent par
ma mère qui craignait que je ne me perdisse, mais je m’en fichais,
car elle n’aurait tout de même pas osé me fiche une torgnole sur ce
trottoir roulant, ou même si elle l’avait fait (elle en avait furieusement envie) ç’aurait été avec ses mains, et elle n’aimait pas cela car,
avec mes os pointus, elle se faisait plus de mal que je n’en ressentais. Chez nous, il y avait un bâton adéquat, mais elle ne l’avait pas
apporté. Je crois bien n’avoir jamais été aussi désagréable de ma vie
ni, peut-être bien, aussi heureux : « Tu ne perds rien pour attendre !
attends qu’on soit rentré, tu toucheras les intérêts avec ! » Ce qui
m’a frappé, à part ce trottoir magique, c’est le pavillon de la marine
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de guerre (à moins que ce ne soit celui du Creusot). Un marin manœuvrait un canon énorme, il était sur une petite plate-forme, près
de la culasse, et tournait des manivelles, des volants, il triturait des
leviers, et cette immense masse virevoltait, faisait le beau, c’était un
spectacle merveilleux, j’aurais donné toute mon existence pour être
à la place du marin. Je me souviens aussi d’un palais (je crois que
c’était la fameuse galerie des machines) où il n’y avait que des statues. Ces statues représentaient en général des hommes et des
femmes à poil. Ma mère et sa voisine, qui n’avaient vu pareille
chose, se cachaient la figure et se confiaient leurs impressions à voix
basse ; j’entendis le bout de phrase « le machin de celui-là » et, en
effet, il y avait un homme de pierre avec des attributs volumineux.
Je n’y aurais pas pris garde si ces gourdes-là n’avaient pas fait ces
simagrées. Je voyais toutes les statues et je n’en voyais aucune,
j’avais hâte de sortir de cet endroit ennuyeux pour voir autre chose.
Je me suis souvent demandé, depuis, pourquoi les sculpteurs représentaient toujours des hommes à poil avec ce petit bout de
chipolata ; quand je vois une statue d’Hercule vainqueur affublé
d’une petite devanture de ouistiti, je me demande si les femmes qui
n’ont jamais vu la réalité en face peuvent bien avoir la notion de la
chose.
Cet hiver, la température est exceptionnellement douce, nous
n’avons eu, jusqu’à présent, que deux petites gelées à moins deux
qui ont duré quelques heures, on se croirait en mars. Après trois
durs, très durs hivers, celui-ci est le bienvenu. Est-ce un signe que
l’année sera faste ? On devient superstitieux dans le malheur.
Jeudi 21 janvier 1943
Une déclaration de l’Idiot1, datée du 1er janvier, grand quartier du
grand général, est affichée dans les bureaux. Elle est en allemand.
Cela veut dire que des millions d’affiches comme celle-ci ont été collées dans tous les ateliers d’Europe nouvelle ! C’est un appel à l’héroïsme et au suprême effort. Quand on en arrive là, c’est qu’on est
au bout de la longe. S’il croit que c’est avec des affiches qu’il va
réveiller tous ces vainqueurs, avachis par deux ans de ribouldingue !
et de flatteries de la part des putains de la haute et basse pègre !
Ces imbéciles-là se figurent que leur ombre sur un mur est suffisante pour affirmer leur supériorité totalitaire. Faut voir les gestes
de Monseigneur Mélange ! Il comprend tout sans rien regarder, il n’a
pas besoin de voir ni de parler. Il fait son bouddha dans son bureau
–––––
1. Hitler.
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et répond par un geste qui veut dire, non, ou un autre qui veut dire
oui, et cela, à peine a-t-on entrouvert sa porte et montré le bout de
son nez. Cela lui suffit pour tout connaître, décider commander !
Mais qu’est-ce qu’il fait comme conneries ! Oh ! là ! là !
Ma méthode poétique, puisque maintenant méthode il y a, est-elle
applicable ? Peut-elle rendre des services aux autres ? Si tout le
monde pensait comme moi, je me méfierais, je me dirais : regardons
d’un peu plus près, j’ai certainement fait une erreur quelque part !
Même pas tout le monde, mais seulement quelques-uns. J’ai horreur
des opinions partagées, c’est-à-dire, des opinions tout court.
Spinoza : une opinion est une idée fausse, et son sens n’est pas le
mien. J’interprète et j’apporte un autre éclairage, I am that I am !
Vendredi 22 janvier 1943
J’ai croisé le directeur, Monsieur Mélange, dans les escaliers. Il y
avait plus d’un mois que je ne l’avais vu. Il est vrai que pendant ce
mois, il a passé quinze jours dans sa mère patrie. Il est en ce
moment très occupé par l’installation d’un appartement dans l’usine
même. Ces gens-là sont toujours en train de déménager, repeindre
les murs, changer les meubles de place, etc. Ils sont comme des
enfants qui ont de nouveaux jouets. On croirait qu’ils n’ont jamais
vu de meubles depuis qu’ils sont sur cette vache de planète. Alors ils
essaient si cela ne ferait pas mieux ici ou là, comme ceci ou comme
ça. Ils essaient en ce moment de mettre des meubles non pas parallèlement aux murs, mais en coin, et dans tous les bureaux de ces
sauvages, c’est la même atmosphère polyédrique. Le Chat a commencé, il a dû montrer son chef-d’œuvre à ses lieutenants qui ont
fait « Ah ! » ou « Oh ! » et du même pas cadencé, ont vite filé dans
leur cantouïne en faire autant.
Les candidats à un emploi sont nombreux depuis quelques jours.
Les autorités raflent tous les disponibles pour les envoyer en
Allemagne et ceux qui craignent l’exil essayent de se faire embaucher dans une maison allemande campée provisoirement (espéronsle) à Paris. J’ai vu défiler des hommes de vingt-huit à quarante ans
qui n’avaient jamais travaillé de leur vie ! Y en a-t-il des gens qui
n’ont pas besoin de travailler pour vivre ! C’est incroyable. Un de ces
rois de la terre était vêtu comme un prince, il avait un braceletmontre de bayadère, des bagues, son joli petit mouchoir qui sortait
son bec de la petite poche de son veston et coiffé, ma chère ! comme
une odalisque. Je lui dis que je ne voyais pas du tout quel genre de
travail on pourrait lui donner, il me répondit : « Ça ne fait rien !
n’importe quoi ! » Je voulus pousser plus loin ma curiosité et je lui
139
dis qu’il ne pourrait pas gagner grand chose, étant donné le peu de
références qu’il me présentait. Il me répondit qu’il travaillerait
volontiers pour nous rendre service, et seulement avec la seule
récompense d’avoir rempli son devoir. Je n’ai pas osé continuer, mais
je crois bien que si je lui avais demandé cinq mille francs par mois,
en plus de son travail, il m’aurait sauté au cou, comme une putain à
couilles qu’il était.
Hier soir, après une journée de ce labeur, Mademoiselle Cœur-decire vint me voir. Comme j’avais, toute la journée, examiné des candidats et des candidates, mû par la vitesse acquise, je dis à cette
fraülein : « Mademoiselle Wachsmut, asseyez-vous ici, je vais vous
interroger ! » Elle s’assied et me regarde avec ses yeux figés de
poupée innocente.
« Faites-vous souvent des mensonges ?
— Non, je n’aime pas les mensonges, j’en fais le moins possible.
— Mal, c’est très mal, Mademoiselle, si c’est comme ça jusqu’au
bout, il n’y aura pas de place pour vous dans mon établissement. Et
la gourmandise ? Êtes-vous gourmande ? (Elle fait signe que oui.)
Ah ! très bien ! des gâteaux ? du gigot ? du soufflé à la vanille ? du
champagne ? (Elle fait oui à tout.) Bon ! très bien, continuons, vous
aurez une bonne place.
— Mais, dit-elle, qu’est-ce que c’est que votre établissement ?
— L’enfer ! Mademoiselle ! Je suis le gardien de l’enfer !
— Et vous connaissez toutes ces choses-là ?
— Oh oui, Mademoiselle, j’ai beaucoup d’expérience ! »
(Cela l’amusait énormément.)
Je continuai : « Et la colère ! Mademoiselle ! Lancez-vous le téléphone par terre, comme ça ! (Je fais le geste.) Cassez-vous les assiettes, les verres ? Envoyez-vous tout par la fenêtre ? » A ce moment,
l’administrateur, Monsieur Cordonnier, entre. Cœur-de-cire pleurait
de rire ! Elle raconte la scène ; Monsieur Cordonnier, un peu lourd
d’esprit, mais très enfant, entre dans le jeu et plaide pour Cœur-decire en me demandant pour elle une petite fenêtre dans son cabanon d’enfer. Je lui accordai la petite fenêtre, avec vue sur la grande
chaudière, et un verre d’eau par mois, sur le rebord de la petite
fenêtre ! Six heures du soir allaient sonner, encore un jour de plus,
encore un jour de moins !
Lorient a été violemment bombardé pendant deux jours : l’arsenal
est rasé, beaucoup de maisons sont détruites, mais peu de victimes,
car ils ont lâché leurs bombes incendiaires longtemps après le début
des opérations, afin que la population ait le temps de se réfugier
dans les caves. Les Allemands ont quitté définitivement.
140
Samedi 23 janvier 1943
Mon programme de la semaine n’a pas été rempli. J’ai commencé
Torches et Romarins mais je suis incapable de le terminer, je le
laisse jusqu’à la semaine prochaine. Ceci parce que j’ai écrit deux
notices. Shakespeare et la Méthode1. L’eau a été troublée, les poissons ont fui. Quelle drôle de chose que la faculté poétique ! Comme
je comprends maintenant que cela ne s’apprend pas à l’école. Mais
alors, là-dedans aussi, des couillons vous écrasent sous leurs diplômes de couillons ! C’est-à-dire que chacun se fait une beauté unique
de sa verrue. Ceci me rappelle mon patron Engrand, le maréchalferrant ; un monsieur de la ville passait souvent devant la forge en
allant prendre le train pour Paris et, en revenant, Engrand me dit
un jour : « C’est un homme instruit, celui-là. Il connaît la mécanique
en théorie, seulement il ne connaît pas la pratique. Moi, je connais
la pratique, c’est mieux ! »
À dix-huit ans et demi, j’embarquai sur le croiseur LatoucheTréville comme matelot mécanicien. Après quelques jours dans la
chaufferie, où je réparai une pompe d’alimentation, le chef mécanicien ayant apprécié mon travail me mit à l’atelier du bord. L’atelier
comprenait un tourneur, un chaudronnier, un forgeron et un bon à
tout (ajusteur, serrurier, plombier, zingueur, perceur, charpentier en
fer, etc.), c’est cet emploi qu’on me donna ! En quelques années,
j’avais fait une douzaine d’ateliers, et j’avais dû toucher un peu à
tout. Je travaillais le mieux que je pouvais car je tenais à conserver
cette place, je n’étais pas tout à fait à fond de cale, comme la plupart
de mes camarades, je n’essuyais pas la saleté (on appelle cela faire
la merde car, dans la marine, tout ce qui est liquide, gluant et sale se
nomme la merde). J’avais un travail très divers, et une petite forge
sur le pont où je prenais l'air en regardant le paysage, qui est unique ! Je faisais des réparations dans toutes les parties du bateau.
Un jour, j'allai chez le commandant réparer une table mobile. Il
m'interrogea sur mon pays, il me parla paternellement et me dit des
choses que je trouvai très belles. C'était la première fois qu'on me
parlait ainsi. Il s'appelait Lauxade. Je l'ai rencontré douze ans plus
tard dans un compartiment du train Saint-Raphaël/Paris. Il était
accompagné du commandant Abrial que j'avais connu trois ans
avant alors qu'il commandait en second à Saint-Raphaël. Abrial,
–––––
1. Nous ignorons tout de cette Méthode, à moins qu’il ne s’agisse de l’Art
poétique publié pour la première fois dans le volume des éditions Plasma
intitulé Les Barricades mystérieuses (1982). Bien que l’éditeur date, lui, ce
texte de 1948, je pencherais pour cette hypothèse.
141
aujourd'hui amiral célébré, était chef d'état-major de l'amiral
Lauxade. Il me présenta à ce dernier, à qui je dis : « Amiral, j'ai eu
l'honneur de servir sous vos ordres, quand vous commandiez le
Latouche-Tréville en 1909. J'étais matelot mécanicien, et vous ne
pouvez pas vous souvenir de moi. » Il fut très gentil, il avait une
bonne tête poilue de bon chien griffon. Il faut dire aussi que les commandants d'unités navales sont invisibles pour l'équipage. Ils se
retirent derrière un épais nuage, ce qui permet aux officiers de dire
à chaque instant : « Le commandant veut ceci ou cela, si le commandant apprend cela, qu'est-ce que vous prendrez, etc. » Or, ce commandant-là était bien le plus humain qui soit et il avait des porteparole qui ne valaient pas cher ! J'avais un coin pour ranger mes
outils, c'était un magasin bourré de caisses d'huile et de peinture.
Des caisses cubiques, afin de pouvoir mettre la plus grande contenance possible dans un espace prismatique donné. Étant donné les
services que je rendais, j'eus la permission de me réfugier dans ce
magasin pendant mes heures libres, à la condition de ne pas fumer.
Je m'installai une planche entre deux caisses et, là, je me mis à étudier, à chaque fois que j'avais un quart d'heure de liberté. En un an,
je descendis deux fois à terre, pour quelques heures, et pour acheter
des bouquins. Mon chef direct, à l’atelier, était second maître pratique d’une quarantaine d’années, mais qui avait perdu depuis longtemps l’occasion d’exercer sa fameuse pratique. Mon travail lui était
d’un bon secours, car lorsque je trouvais une solution (la devise était
« Tout faire avec rien »), il allait voir le grand chef pour recevoir les
félicitations. Il disait toujours : « J’ai fait ceci ! j’ai fait cela ! » Son je,
c’était moi. Or, trois ans et demi plus tard, le hasard fit que nous
fûmes embarqués sur le même bateau, il était toujours deuxième
maître, et moi, je l’étais devenu, et j’étais théorique.
Un jour, de ma cabine, je l’entendis casser du sucre sur mon dos
avec un de ses collègues et ceci dans la coursive même où s’ouvrait
ma cabine. Il ne me savait pas là. Il tenait le raisonnement
d’Engrand, les théoriques, ça ne sait rien faire, ce qu’il leur manque
c’est de la pratique ! etc. (Le contexte m’apprit que c’était de moi
qu’il s’agissait.) Ce pauvre idiot n’avait tout de même pas oublié les
services pratiques que je lui rendais quatre ans plus tôt mais il se
consolait de son ignorance avec un autre ignorant. Asinus asinum
fricat ! Je fis celui qui n’avait rien entendu et je le plaignis sincèrement. Donc, d’un côté, la classe que je quittais me reniait (ce n’est
pas le seul exemple que je pourrais citer, des dizaines de matelots,
avec qui j’étais sympathiquement liés, me traitèrent comme le dernier des derniers dès que je fus élève), de l’autre, la classe privilégiée, celle qui à vingt-deux ans sortait de l’école, ne m’accepta pas ;
142
je ne savais pas prononcer le shiboleth. Dès la fin de la première
semaine de cohabitation, le premier dimanche, jour de sortie, leur
porte-parole me dit : « On te permet de venir avec nous parce que tu
es un chic type, mais tu n’es pas de notre rang. » Inutile de dire que
je ne profitai point de l’occasion. Cette tare me poursuit encore
aujourd’hui. Je n’ai pas pu trouver d’emploi en 1940 ni en 1942
parce que je ne sors pas de l’École supérieure d’Aéronautique. Et
pourtant, je les emmerde, à tous les points de vue et surtout quand
il s’agit de construire quelque chose ! Ce qu’un jeune homme assez
bien doué apprend en six ou huit ans, un homme aussi bien doué ne
pourrait l’apprendre en vingt ans ? Pourquoi pas ? Or, je n’ai pas mis
vingt ans et, de plus, je travaille toujours. Cet appétit de connaître
qui m’a pris à dix-huit ans et qui en trois ans m’a permis de rattraper des ingénieurs diplômés et de les dépasser dans des examens
théoriques, ne m’a jamais quitté. Il est vrai que je me suis éparpillé,
mais je les emmerde !
Dimanche 24 janvier 1943
Le speaker de la radio américaine nous donne bien un aspect de
l’Amérique, jeunesse un peu vulgaire et alacrité. Opposition avec le
ton comédie française de Vichy. Il vient de faire un résumé rapide
des événements de la semaine. Il a terminé en criant à pleine voix :
« Le chancelier chancelle. »
Lundi 25 janvier 1943
Récapitulation de mes travaux depuis 1917.
Création et construction d’appareils aéronautiques :
Hydravion GL 300
Hydravion GL 1000 triplan
Hydravion Farman 1000 HP biplan
Hydravion Farman 450
Hydravion Farman goliath flotteur
Avion torpilleur 450 Farman
Hydravion bimoteur Blanchard
Hydravion coupe Schneider Blanchard
Hydravion Blériot Blanchard 4 moteurs
Flotteurs Breguet 14
Flotteurs F 60
Flotteurs Blériot 14
Flotteurs Levasseur P 15
1917-1918
1919
1921
1921
1921
1922
1923
1923
1924
1924
1925
1927
1928
143
Coque Cams 80
Coque Cams 55
Flotteurs Potez 39
Coque Cams 37 colonial
Maquette volante Potez 160
Bombe télé-radio-commandée
1930
1931
1933
1935
1938
1939-1940
Je ne note que les gros morceaux.
Vers 1909, alors que j’étais sur le Latouche, la marine fut l’objet
des délicates attentions d’un politicien normand nommé Chéron.
C’était un gros roublard qui, beaucoup plus tard, vers 1923, fut
ministre de quelque chose de luisant et alla à une conférence interalliée, à Spa, je crois. Là, un ministre anglais, Snowden, le traita
publiquement de « grotesque et ridicule ». Ce jugement exprimait
fort bien la pensée de tous ceux qui avaient vu le bonhomme. C’était
juste et précis. Ce gros roublard fit tout ce qu’il put pour devenir
président de la République ; il mourut avant d’y réussir. C’est dommage. Nous avons perdu des occasions de rire.
Ce polichinelle avait déjà sévi dans l’armée. Il s’était paré en soutien de soldat, tant et si bien qu’on en avait fait un sous-secrétaire
d’État à la guerre. C’est lui qui imagina d’installer une grande glace,
à la porte des casernes, pour que le soldat permissionnaire pût se
regarder en pied avant de se présenter au sergent de garde. Ce qui
fit que le pauvre soldat qui avait quelque chose de travers dans son
habillement, n’était plus excusable et était renvoyé dans sa chambrée pour redresser son ceinturon. La chambrée étant en général
très loin de la porte, quand il se présentait de nouveau, la porte était
fermée, et il allait à terre sur les jambes du maître coq. On a dit à ce
moment que Chéron s’était arrangé avec le fournisseur de glaces
pour son argent de poche. Les journaux parlèrent beaucoup des
méthodes Chéron, les revuistes le ridiculisèrent, son nom devint
célèbre dans tout le pays et le gros malin payait à boire aux humoristes pour qu’on se moque de lui le plus possible. C’est ce qu’on
appelle la propagande.
Dès que son nom fut connu, sa carrière fut assurée. Citroën
employa le même procédé vingt ans plus tard. Le ministre de la
Guerre se débarrassa de lui en le refilant à la Marine où nous
pûmes voir que ce bestiau, qui voulait tant faire notre bonheur, nous
emmerda passablement. Je crois que c’est Napoléon qui a dit que le
désir de la perfection est la plus grande faiblesse de l’esprit humain.
Pour cette fois ce fut vrai, le faible d’esprit nous en fit voir ! D’abord,
il fit un livre de cuisine pour les maîtres coq, il imposa les menus
144
variés et leur affichage dans la batterie. Son livre comportait des
menus types. Avant lui, le menu était simple et il n’était pas nécessaire qu’on l’affichât : une soupe, qu’on laissait au cuisinier, ou qu’on
prenait pour laver la vaisselle, et du bœuf aux haricots ; quelques
fois un dessert : un magma dénommé confiture. Tant que je fus
matelot, la moitié des repas que je fis se composa de la ration de
pain que je trempai dans mon quart de vin. Avec Chéron, les menus
variaient et le même menu ne revenait que tous les huit ou dix
jours. On pouvait lire, par exemple :
Déjeuner
Potage Jauréguiberry
Bœuf du Charolais à l’Alsacienne
Haricots bonne femme et au jus
Les pommes de Lisieux
Dîner
Consommé Chapon fin
Jarret Brillat-Savarin
Flageolets du Monastère
Compotes du Doyenné
Ces menus étaient de beaux poèmes, mais dans la gamelle c’était
toujours le même petit morceau de bidoche non identifiable, qui flottait dans l’eau, parmi quelques épaves de haricots moisis. Le seul
avantage que nous en retirâmes fut que lorsqu’on afficha civet de
lapin au madère, il fallut bien nous donner quelque chose qui ressemblât à du lapin ; ce qui fait qu’une fois par mois, environ, le lapin
fit son entrée dans la marine. Comme ma petite forge se trouvait
près de la cuisine, je voulus voir, un jour avec lapin, comment le cuisinier opérait pour lui donner le droit de s’appeler au madère. Je fis
bonne garde et je vis un aide cuisine monter de la cambuse avec un
litre de vin. Je passai et repassai devant la porte, tantôt avec un
outil, tantôt avec un bout de tuyau, et je vis, à un moment donné le
maître coq qui, tout en remuant les morceaux de lapin qui bouillaient dans la marmite, jouait du clairon avec le litre de vin ; ses
deux aides, l’un à droite, l’autre à sa gauche, regardaient avidement
le litre et devaient se demander s’il leur en resterait. Quand le
maître coq en eut assez, il passa le litre et la cuiller à son aide de
gauche, puis ce fut à celui de droite qui, le litre vidé, secoua dans la
marmite les quelques gouttes qui restaient. À cet avantage du civet
de lapin, se joignit un grand désavantage qui d’ailleurs mit fin à
l’expérience Chéron : ce fut le remplacement de la vaisselle en fer
étamé par de la porcelaine. Là encore, on disait que le gros Chéron
avait acheté ou obtenu des actions d’apport dans une affaire de porcelaine ! Mais il ne faut pas croire tout ce qu’on dit ! Les quarts
145
furent remplacés par des verres, les assiettes en fer par des assiettes en porcelaine blanche, ou en faïence (je ne vois pas la différence)
la gamelle et le gamelot en faïence également, mais cerclés de fer
pour attacher l’anse.
Nous étions disposés par tables de huit. Chaque semaine, quatre
sur les huit étaient de corvée; un allait à la cambuse prendre le vin,
le pain, et les confitures le cas échéant, expression courante de
l’administration maritime, un deuxième montait à la cuisine avec la
gamelle et le gamelot ; dans l’un on lui versait la soupe, et dans
l’autre, le reste. Nous mangions dans une batterie, ou un faux pont,
qui pouvait se trouver au niveau de la flottaison, quelquefois en dessous, sur certain gros bateau, et la cuisine se trouvait sur le pont.
Sur le Latouche, l’homme aux gamelles devait monter deux étages
du puits qui descendait aux machines auxiliaires du milieu. Ce
n’étaient pas des escaliers, mais des échelles en fer, chaque échelon,
d’une longueur de cinquante à soixante centimètres était formé de
deux tiges d’acier de quatorze pour cent de diamètre espacées de
sept à huit centimètres, on ne pouvait pas les gravir ou les descendre sans se tenir des deux mains aux rambardes. Les deux matelots qui étaient de plat la semaine précédente, montaient la table et
les bancs et remontaient après le repas pour les accrocher au plafond, ils devaient aussi les laver et les nettoyer. L’homme, lorsqu’il
redescendait de la cuisine avec ses deux mains employées à porter
les deux gamelles, se maintenait avec le dessous des bras sur les
rambardes et se laissait glisser d’un étage sans poser les pieds sur
les échelons, ou, alors il aurait fallu qu’il fît deux voyages, ce qui eût
été fastidieux, d’autant plus que ces petites échelles étaient très fréquentées à l’heure des repas. Les gamelles se cognaient un peu aux
montants des rambardes, elles se brisaient et tout le frichti descendait dix mètres plus bas sur les dynamos. Il fallait payer la vaisselle
cassée et aller nettoyer le compartiment auxiliaire et l’échelle. Or,
ces gamelles coûtaient très cher, pour peu qu’on cassât les deux
gamelles, quelques assiettes et quelques verres, l’argent de la solde
partait pour la société Chéron et Compagnie. Nous cachâmes donc
tout ce beau matériel dans un coin discret et nous reprîmes nos
vieux ustensiles incassables.
Tous les mercredis, à l’inspection des plats, nous ressortions notre
argenterie et nous avions des félicitations de l’officier pour la tenue
impeccable de notre matériel. Il va sans dire que notre vieux matériel, qui nous servait effectivement mais qui n’était plus inspecté,
n’avait plus par conséquent besoin d’être nettoyé et que nous mangions dans des plats assez repoussants. Il est vrai que la marchandise que nous mettions dedans n’était pas plus propre et ainsi cela
146
n’apparaissait pas trop discordant. Il n’empêche qu’il s’est trouvé
certainement un médecin chef pour faire un rapport au ministre sur
l’amélioration sensible de la santé des équipages depuis l’application des décrets Chéron concernant la substitution du matériel
hygiénique en porcelaine au système archaïque de la vaisselle en
ferraille !
La flamme Chéron s’éteignit d’elle-même et, au bout de six mois,
tout rentra dans l’ordre. Je crois bien que la marine s’en débarrassa
en le faisant nommer ministre des Travaux publics.
Mardi 26 janvier 1943
Les Picrocholes ne s’aperçoivent pas qu’ils sont foutus. Hier, ils
ont fait entrer des caisses d’armagnac. Ils embellissent leurs bureaux avec des meubles de salle à manger et des postes de T.S.F. Ils
sont désordonnés et paresseux et, de plus, ils se haïssent et se
jouent des tours de cochon.
Quand un journaliste à gages vient nous dire que le régime à
Adolf a modifié l’homme et l’a rendu social à cent pour cent, on peut
lui répondre : « Vous trouvez ? alors, comment étaient-ils autrefois ! »
Ils sont égoïstes et arrivistes, brutalement, totalement. Ils s’entredéchirent quand ils sont du même grade, ils sont admiratifs devant
un supérieur et hyperdémagogues avec leurs inférieurs, à moins
qu’un supérieur ne soit présent, alors ils font voir qu’ils sont des
chefs, à coups de pavés comme des brutes qu’ils sont. Leurs plaisanteries sont bêtes.
Herr Cordonnier me dit hier : « Je reçois une demande d’emploi
d’un ingénieur juif du camp de Beaune-la-Rolande, il veut dix mille
francs par mois. Je vais le prendre et je vous enverrai là-bas à sa
place ! » Il était heureux comme tout d’avoir trouvé cette très spirituelle galéjade. Ces gens-là se tordent pour des facéties auprès desquelles l’almanach est un chef-d’œuvre éternel. Leurs journaux parlent de décrochage, de repli stratégique, raccourcissement du front,
etc. Cela ne les frappe pas. Ils sont opaques aux nuances. Leur
Goebbels leur a dit de travailler de toutes leurs forces, que c’était
une question de vie et de mort. Ils ne bougent pas plus qu’avant. Ils
jouissent béatement des poulets rôtis (cinq poulets rôtis hier pour
dix-huit ventres d’Européens), du champagne, du marc et du cognac.
La vie est belle, ceux qui se font massacrer en Russie et en Libye
sont des couillons, voilà tout ! Vive la communauté !
Radio-Vichy annonçait hier que le quatrième train de volontaires
était parti pour l’Allemagne, on les appelle encore des volontaires !
Alors que tout le monde sait qu’ils sont requis.
147
Un jeune homme, nouveau marié, est désigné pour une usine
d’Allemagne, sa femme veut partir avec lui et signe un engagement.
À la visite médicale le mari est refusé, la femme est acceptée. Lui
reste ici, la femme est embarquée.
Et voilà ! les civilisateurs !
La question des étudiants et de la relève est toujours en suspens.
Il paraît que Bonnard1, le grand poète des Familiers, voulait les
envoyer tous sur le front russe, pour que la France soit présente au
Triomphe de la civilisation sur la Barbarie ! Mais il y a eu de l’opposition. De qui vient-elle ? Mystère !
Il paraît qu’un nommé Bichelonne 2 (quel nom !) ministre de
quelque chose, a dit que d’ici trois mois, ils seront tous en Hitlérie, à
l’instruction militaire.
La menace reste suspendue. Les manœuvres louches se trament,
cela sent mauvais ; si on les tient en réserve, c’est pour quelque
chose de pas très propre ! Le Laval doit encore trafiquer avec cette
matière première, sans doute ne sont-ils pas encore d’accord sur le
prix par tête ?
Je viens d’écrire Torches et romarins3, une semaine de retard sur
le programme. Ce qui est dû sans doute aux notices pour Arnaud,
pour lesquelles j’ai dû relâcher mon attention.
J’ai écrit ce poème très difficilement, beaucoup de souvenirs sont
imbriqués et il m’aurait fallu plus de temps pour les dénouer, car j’ai
toujours l’impression de n’y être pour rien, dans leurs histoires. Il y
a dans ce poème beaucoup de choses, mais du même ordre, quelque
chose comme la cueillette des fleurs, la nuit de la Saint-Jean.
Mais c’est surtout mon évolution poétique depuis juin 1940.
Mercredi 27 janvier 1943
Ce pauvre idiot de critique militaire de Radio-Paris est furieux
contre les auteurs de lettres anonymes, il demande des correspondants civilisés.
Je vais m’amuser un peu.
Je lui envoie celle-ci :
–––––
1. Abel Bonnard (1883-1968), écrivain et journaliste, ministre de l’Éducation
nationale du gouvernement de Vichy, exclu de l’Académie française en
1944.
2. Jean Bichelonne, mathématicien, ministre de la Production industrielle
de Vichy.
3. Voir note 1, p. 133.
148
Monsieur,
Paris, le 27 janvier 1943
J’ai entendu hier votre appel aux correspondants civilisés et je me permets de vous exposer, non pas une critique, car je sais bien que ce serait
insensé de la part d’un vaincu, mais bien la constatation d’un fait absurde.
Vous connaissez très bien l’ordonnance d’août 1940 (21 août, je crois) qui
interdit aux habitants des territoires occupés toute manifestation politique,
réunion, tract, conférence, etc. Ce serait une bonne chose que cette ordonnance
devienne universelle et que Messieurs les Assassins commencent, car la politique, activité inférieure de l’esprit, n’a pas plus de raison d’être que l’astrologie, l’alchimie ou le cannibalisme. Sans remonter à Shakespeare qui en faisait
le royaume de l’ordure, Nietzsche en a dit ce qui devait être dit et le profes seur Jaspers1, un des trois philosophes de l’Allemagne d’aujourd’hui avec
Heidegger et Husserl-le-Juif, qui ont une audience mondiale, y a ajouté le
mépris qu’il fallait. Cet aspect de résidu fétichiste ayant été passablement
éclairci par le Dr Röptke, je passe à l’ordre du jour.
Vous faites des allusions politiques, vous ne devez pas en faire, car on
fait croire qu’il s’agit là de manœuvres provocatrices. Vous mettez vos auditeurs sous le coup de l’ordonnance d’août 1940 et les ignominies policières
que nous subissons nous suffisent. D’autres vont plus loin que vous, RadioVichy, par exemple, nous dit : « Suivez la politique du Maréchal, chef de
l’État ! » « Quel Maréchal ? quel chef ? quel État ? ça existe, ça ? où ?
comment ? quand ? Vous semblez oublier qu’on nous a transformés en pierres
au bord du chemin. Et on nous dit, de temps à autre : « Pierres, levez-vous !
venez toutes au Vél’ d’hiv’, ou ailleurs ! » Mais pourquoi ? Pour réunir un millier de délinquants et en charger des tombereaux qui iront les déverser dans le
trou, quelque part du côté de Nanterre ?
On a voulu transgresser cette loi naturelle déjà exprimée il y a plus de
deux mille ans : « On ne peut pas gouverner sans le consentement des peuples,
sauf pendant un temps très court. » Au bout de quelques mois, les politiciens,
ces ratés de la littérature, de la médecine, de l’architecture et d’ailleurs, qui
avaient stupidement violé cette loi, ont dû gauchir leur cervelle de plomb tout
en ayant l’air de ne pas en avoir l’air ! Et voici comment, en multipliant ceci
dans tous les domaines, et voici comment, dis-je, la présence de l’homme sur
cette terre antiphysique est devenue une absurdité. Et voici pourquoi ceux qui,
un jour, après cette guerre, la plus bestiale des bêtises (Léonard de Vinci),
auront besoin d’hommes et non de pierres, ne trouveront plus rien ! C’est possible que vous trouviez cela bien. Tous les goûts sont dans la nature, mais ne
nous obligez pas à en manger ! Pourquoi faire des discours aux pierres ? Faites
de la musique, comme Orphée, c’est le seul domaine dans lequel la radio est
–––––
1. Karl Jaspers, psychologue et philosophe allemand (1883-1969).
149
supportable et dites aux pierres Hegel et Cie de se taire, ces gens-là nous
gâchent notre consolation. Mozart et Bach se suffisent à eux-mêmes, qu’on
nous les donne tels quels, même joués par ce pauvre A. Lévèque, chacun les
comprendra suivant sa propre nature poétique et nous aurons, là du moins,
l’impression d’être un petit peu vivants, un petit peu roseaux pensants
(Goethe, Divan).
Par les temps que nous vivons, c’est quelque chose !
Veuillez agréer, Monsieur, mes empressées salutations.
Signature et adresse.
Attendons la réaction de cette moule.1
Jeudi 28 janvier 1943
Mais si, l’Etat existe et il est bien défini, preuve : on peut lui
donner un nom : La Poliçocratie française.
Aussi loin que mes souvenirs puissent aller, cela a toujours été un
peu ça, mais maintenant c’est totalitairement, tout le monde comprend le sens de ce mot, nous ne connaissons que lui. Je suis totalitaire, tu es, vous serez etc., on regrette que les conjugaisons n’aient
plus l’hypertrophie des conjugaisons grecques.
Pendant dix ans, j’ai tenté vainement de me procurer une carte
d’identité. On me demanda de venir avec deux témoins, deux commerçants honorablement connus dans le quartier. Je répondis que si
l’on n’en demandait que deux, c’est sans doute parce qu’on ne pourrait pas en trouver trois dans l’arrondissement. Le flic me regarda
avec un air idiot. Je n’y retournai plus. Je quitte la maison à sept
heures du matin pour rentrer à sept heures du soir, je ne connais
personne. Je trouve idiot d’aller trouver un commerçant que je n’ai
jamais vu et de lui demander de venir témoigner que je suis bien
Monsieur Blanchard, né à ..., le ..., etc. Il serait capable de me dire,
devant l’employé : « Rappelez-moi votre nom, je vous prie ! » Ces idioties n’empêchent pas tous les gangsters de la place Clichy d’avoir
une belle carte d’identité, et même plusieurs. Il y a un an, je me fis
arrêter plusieurs fois par ces Apollons de la pèlerine, je leur montrai
tout ce que j’avais, quittance de loyer, feuille d’impôts avec reçus
(comme si quelqu’un allait me jouer ce bon tour de me les payer !) :
« C’est pas ça que j’veux, zentendez ! C’est la carte de la préfecture,
c’est la seule valable, suivez-moi ! » Et j’allai dans la caverne de
Polyphème où ça sentait le hareng grillé. J’écrivis à l’Amiral Préfet
–––––
1. La réponse à cette lettre se trouve page 717. Voir aussi note 2, p. 336.
150
de police pour lui dire que j’étais trop bon citoyen pour réquisitionner deux poivrots au bistrot de la rue de Constantinople pour qu’ils
me servent de témoins, et comme je ne pouvais pas faire autrement,
je le prévenais que si je n’avais pas de carte d’identité, c’était tout
simplement parce qu’on refusait de m’en donner une. J’ajoutais que
je manquais de pouvoir pour les y obliger et qu’en conséquence, il
veuille bien me mettre en prison immédiatement et pour toujours.
La préfecture alerta le commissaire du quartier qui téléphona chez
moi. Ma femme répondit en l’assurant de ma bonne volonté, mais
aussi de l’inconscience du règlement, elle dit que je paierais à boire
à deux clochards, il répondit que c’était défendu et raccrocha. Alors
quelques jours après, je dis au marchand de journaux, Marius, qui
tient le kiosque rue de Rome-Constantinople, de me trouver deux
témoins. De son kiosque, il cria : « Joseph ! Arthur ! », comme
Méphistophélès criait « Giaour ! Vortex ! » Deux bonnes gueules
réjouies sortirent du bistrot et vinrent avec moi au commissariat. Je
ne connais pas leur nom, ils ne connaissent pas le mien. En revenant, je payai une tournée de vin blanc au coin de la rue de Madrid,
puis une seconde tournée chez Lacroix. Leur journée commençait
bien. Mais j’ai eu ma carte quand même, on se sent fier d’être si bien
gouverné.
Le nombre des policiers s’accroît à un rythme incroyable. Tous les
libérés de l’armée entrent dans son sein. C’est la race des seigneurs.
Par quelle formule incantatoire, un goitreux devient-il brusquement
un roi des mille et une nuits ? Mystère du XXe siècle. Quand tout le
monde sera policier, la société sera parfaite, puisque composée de
surhommes ultra-parfaits (car je tiens compte de l’équation de
dégradation où le nombre des participants intervient. Cent mille
individus ultra-parfaits font seulement une société parfaite).
Contentons-nous de la perfection. Mais, dira-t-on, quand tout le
monde sera policier, qui leur donnera à manger ? Mais personne,
face de bourrique ! ces anges ne mangent pas ! Ils se nourrissent
comme les Dieux de l’Olympe, de l’odeur des carnages et des cris des
suppliciés. Les excréments sont assis sur le trône, leur front est orné
de diamants, de rubis et d’émeraude. Ça brille comme un chef
d’Afrique. Que c’est beau, la nature humaine !
Je ne raconte qu’une petite histoire, mais c’est parce que j’en ai de
très grosses sur le cœur ! Patience, cela viendra ! Le temps prévu par
Franz Liszt est venu, le temps où l’on en viendrait à jeter tous les
hommes à l’eau pour sauver le navire. Transfert des impuissants
qui érigent une entité État-Moloch. Un fou peint un plafond, il est
monté sur une échelle, un autre fou arrive, il dit : « Tiens-toi bien à
ton pinceau, je retire l’échelle. » Le fou, c’est l’État, l’échelle, c’est
151
l’homme. On raconte aussi qu’Adolf a été peintre en bâtiment, mais
il paraît qu’en réalité il n’a jamais dépassé le grade d’apprenti. Trop
bête pour faire un peintre, faites-en un politicien ! C’est bien ce que
je dis !
La pouffiasserie de l’État ! S’il faut des soldats, on invoque la
gloire militaire de l’ancienne France. Napoléon haï, méprisé de tous
les Français, devint l’objet d’un culte cinq ou six ans après sa mort,
quand l’État eut besoin de quelques massacreurs pour dévaster
l’Algérie. Les historiens, les journalistes, les instituteurs sont chargés, chacun en ce qui les concerne, de fournir de la viande soûle pour
porter le flingot et la cartouchière.
Être soldat devient un honneur ! Et tous les couillons se ruent
pour boire un coup de cet honneur-là.
Souvenir : à Dunkerque, il y avait un fourrier nommé Talon, de
Saint-Tropez, qui était à la fois un fou fieffé et un pédéraste passif.
Un beau soir du printemps 1917, il m’invita à une promenade en
ville ; de cinq heures à huit heures nous allâmes boire quelques apéritifs sur la place Jean-Bart, et nous revînmes tout doucement, en
parlant de choses et d’autres, sa conversation était amusante, sa
folie et son accent provençal très appuyé m’intéressaient énormément. En passant devant les casemates de la porte de Malo, je vis
un avion très haut au-dessus de nous, je tendais mon doigt dans sa
direction afin qu’il le vît et avant même qu’il l’eût découvert, une
bombe éclatait à cinq mètres de nous sur la route. Talon était à ma
gauche, et la bombe éclata à sa gauche, son avant-bras était sectionné et pendait au bout de deux ficelles jaunes, il prit le morceau
de la main droite et s’efforça de le maintenir à sa place normale, il
hurlait, je le pris par le bras et je le fis entrer dans la casemate, à
vingt mètres de là, où des artilleurs étaient attablés. Nous téléphonâmes à l’ambulance, qui, un quart d’heure après, vint le chercher.
Le soir, en me déculottant, je fis tomber un éclat qui était logé entre
mon pantalon et mon caleçon. Je découvris le trou de souris qu’il
avait fait en entrant, ce trou était juste en face de Monsieur Priape.
Quelque Minerve avait écarté le trait de sa tête.
Eh ! bien, ce Talon devint du même coup un héros de la grande
guerre. On lui colla la médaille militaire, il fut réformé avec pension,
il passa son bachot dans une promotion réservée aux héros, il passa
sa licence en droit dans les mêmes conditions, fit plusieurs métiers
où il frôla l’escroquerie, fut recherché par la police et s’embarqua
pour l’Indochine où il devint magistrat, permuta par les douanes et
passa avec succès l’examen de docteur en droit avec une thèse sur
les douanes indochinoises dont j’ai un exemplaire dédicacé. Il fit la
chasse aux contrebandiers de l’opium et y gagna beaucoup d’argent,
152
découvrit une mine d’or et disparut il y a environ dix ans sans laisser de traces. En 1920, il fut secrétaire particulier d’un sénateur qui
aimait les hommes. Cet animal de Talon demeura dans un petit
appartement voisin du nôtre, deux étages au-dessus. Il ramenait
parfois un soldat de la Coloniale, quand il en trouvait un, et hurlait
comme une folle-fille. Les locataires se collaient l’oreille contre sa
porte pour écouter la conversation. Comment n’a-t-il pas été assassiné dans ces rencontres ? Tout le monde se l’est demandé. Cet énergumène profita à fond de sa qualité de héros de la grande guerre et
de tous les avantages sans en oublier un y afférent ! Il y en eut des
milliers comme lui, ils forment un bloc que l’histoire offre à la génération des futurs citoyens de notre chère poliçocratie tricolore.
Vendredi 29 janvier 1943
L’Allemagne a les pieds embarrassés dans son administration.
Elle mobilise tout ce qui reste, ceux qui servaient encore à quelque
chose, sans le vouloir, par nature dirais-je, comme par exemple un
petit bricoleur qui rapetassait les chaussures des voisins, qui réparait leurs horloges ou leur fer à repasser, ces innombrables dont le
travail accumulé faisait encore marcher tant bien que mal la machine à vivre, ces dernières cartouches vont avoir l’honneur d’être
paralysées dans les griffes hypnotiques de l’Etat. Ils ne feront plus
rien, il encombreront les couloirs et Adolf s’arrachera les cheveux ! Il
finira par accuser ses sujets et il leur mettra sa défaite sur le dos,
comme dans Mein Kampf il leur colle tous les péchés qui ont amené
la défaite de 1918. Le soldat est un héros, le civil est un lâche ! Il
finira par dire : « J’ai été trahi par l’arrière ! » (Sans sous-entendus,
bien qu’il y ait lieu d’en faire, c’est le cas ou jamais.)
Je viens d’écrire Les Musiciens du silence, le dernier des douze
poèmes que j’avais promis d’écrire pour la fin de ce mois et nous
sommes le 29. J’ai donc les six poèmes promis à Messages il y a un
mois, mais je ferai tout pour ne pas les leur donner1. Ce dernier
poème est pour Lucien Coutaud. C’est un peu fabriqué, mais peut-on
faire autrement puisqu’il s’agit de définir sa peinture ? Je suis bien
obligé de confectionner quelques images sur les dominantes de ce
très personnel et sympathique artiste. Je lui donnerai demain une
copie. Je pense le rencontrer à l’exposition des peintres par eux–––––
1. Voir le 18 décembre 1942. Sous le titre Hic sunt leones, ces six poèmes
(qui font partie des Douze poèmes) paraîtront finalement dans la plaquette
collective de La Main à plume : Le Surréalisme encore et toujours (août
1943).
153
mêmes. J’ai mené à bien une œuvre volontaire, je suis satisfait car
cela prouve que lorsque je veux, je peux, et dans ce domaine, c’était
à démontrer.
Les Anglo-Américains vont sûrement déclencher une grande
attaque, car ils ne voudraient pas laisser à la Russie l’auréole du
sauveur délivrant les peuples asservis. On ne croit pas qu’il soit possible de passer de la guerre à la paix sans une sanglante révolution.
Les libido-dominandards de Moscou vont vouloir jouer leur carte,
leur unique occasion d’imposer leur hitlérisme n ° 2. Les AngloSaxons sentent venir la bête, ils se méfient.
Samedi 30 janvier 1943
En résumé, quelles sont les Personnalités Littéraires de ces
années d’occupation et de révolution nationale (merde alors !) :
Céline, Montherlant, Cocteau et quelques journalistes, pris parmi
les plus prostitués, ceci pour la littératouille.
Pour la poésie : Audiberti, Pierre Emmanuel, Aragon, Guillevic, et
l’as des as : Patrice de La Tour du Pin, qui n’a rien publié mais ça
vaut mieux, avec un nom comme le sien, les belles dames en ont
plein la bouche ; elles font le tour de Pine. (!) Il y a aussi Lanza del
Vasto, aussi à cause du nom qui fond dans la bouche comme un chou
à la crème. Audiberti, c’est un gong, Guillevic un rameau rabougri
de Haïkaï. Tout cela gravite autour des deux ou trois grands maîtres
de la presse européenne qui dispensent papier, encre et publicité.
L’élite de la pensée française adhère à l’ordre nouveau, ce n’est pas
plus difficile que ça !
Je cite encore Honegger pour la musique, Lifar1, le modeste, pour
la danse, la littérature et la conférence, etc. etc.
Et comme tous ces gens se gardent bien de renvoyer l’ascenseur,
ils seront des Dieux tant que le régime durera. C’est-à-dire mille
ans, d’après Adolf Jupiter.
Lundi 1er février 1943
Laval organise la Milice française, cela veut dire une nouvelle
armée contre-révolutionnaire. Nos malheurs ne sont pas finis !
Après la guerre, la révolution. L’Europe va être une poliçocratie. A-ton jamais vu une époque pareille dans l’histoire de l’humanité ! On
en a marre de ces sales gueules de bourrique. Nous sommes tous des
otages. « Ayez des enfants, car si vous avez une famille, nous vous
–––––
1. Serge Lifar, danseur et chorégraphe.
154
tenons à la gorge, si vous bougez on vous la tue. Ayez des meubles,
des livres, des souvenirs, on vous les brûlera, n’ayez rien, on vous
fera crever de faim, il suffira de vous enlever votre carte d’alimentation, cherchez un coin à l’ombre pour crever en silence, on vous en
délogera à coups de pied, à coups de crosse dans la nuque ! »
Merde ! Merde ! Merde ! Oui, la merde monte à cheval. L’homme
est la plus sale bête de la création, car enfin, on trouve des hommes
pour faire ces basses besognes. Laval dira à un bipède sans plume :
« Tue ton frère ! », il le tuera. Il lui dira : « Torche-moi », il le torchera
avec sa langue, et qu’est-ce qu’un Laval ? Une ignoble bête, un sousproduit de l’espèce humaine, soixante-dix kilos de guano. Et si ce
pourri crevait, des milliers d’autres pourris se battraient pour
prendre sa place, idiots cyniques, gueules immondes, pourritures à
pattes !
Histoire du jour.
Un enquêteur de Sirius vient voir ce qui se passe sur cette bille
lépreuse, il va voir Churchill, celui-ci lui montre une bombe grosse
comme un œuf : « Voici notre nouvelle arme ; avec ça, on peut
détruire un quartier d’une grande ville. » Il va voir Roosevelt qui lui
en montre une grosse comme une noix : « Avec ça, on détruit une
ville d’un million d’habitants. » Il va voir Hitler qui se déculotte et
lui montre son anus : « Avec ça, j’emmerde le monde. »
Greene1, poète du temps de Shakespeare, s’adresse à Marlowe :
« Est-ce la pestilente politique de Machiavel que tu as étudiée ?
Au diable cette folie ! que sont ses préceptes, sinon une confuse dérision capable d’extirper en peu de temps la race humaine ? car si la
formule Sic volo, sic jubeo convient aux conducteurs d’hommes, et si
l’on considère comme juste tout ce qui est profitable, les tyrans seuls
devraient posséder la terre ; et rivalisant de tyrannie ils finiraient
pas être chacun le bourreau des autres jusqu’à ce qu’il n’en reste
plus qu’un seul, le plus puissant, qui serait pour la mort une proie
facile, et le genre humain finirait de nos jours. » C’est pris dans
« Sou de sagesse acheté un million de repentirs » (1598). Il y a une
certaine analogie entre notre temps et celui de Shakespeare, le
génie en moins, le larbinisme en plus. Larbinisme-larve.
Herr Cordonnier part ce soir, pour toujours, puisqu’il va accomplir
son devoir de soldat, tout son devoir ! Vaincre ou mourir, mourir
pour la patrie c’est un sort digne d’envie. La semaine dernière, il
portait son trou du cul de chat à la boutonnière, il avait l’air vain–––––
1. Robert Greene (1560-1592), auteur dramatique et pamphlétaire anglais.
— Christopher Marlowe (1564-1593), le plus grand dramaturge élisabéthain avec Shakespeare (Faust, Massacre à Paris).
155
queur ; aujourd’hui, il ne l’a plus (ni l’air ni le trou), il fait une pâle
figure. Au revoir, idiot ! Va crever pour ton Führer ! Je te souhaite
bon voyage, bien des choses au Tout-Puissant. Dis-lui que lorsqu’on
a fait des hommes bêtes, on se cache dans l’obscurité intense des
espaces interstellaires, ou on retourne à l’école pour apprendre son
métier de Tout-Puissant ! Cafouilleux ! Patouillard ! Pignouffle !
Patachon ! Enfant de putain ! Bricolot ! Gnaf ! Cromagnon ! Enfifré !
Et ce Cordonnier me disait, il n’y a pas huit jours, qu’après la
guerre, il organiserait l’usine suivant un plan de son invention et
que vous verrez cela ! merveilleux ! On en reparlera ! Va donc organiser chez Pluton, tu auras du succès !
Il emporte ses bouteilles, le cochon !
Mardi 2 février 1943
Reçu une carte de Char hier.
Je lui en envoie quatre, je numéroterai en haut et à droite ; je pars
du 1er janvier, j’ai donc envoyé 1, 2, 3, 4. Puisque ça passe, profitonsen. Défense d’écrire des lettres, on écrit des cartes, je mets exactement ce que je mettrais sur une lettre, et cela passe.
Et pourtant ! ce n’est pas toujours gentil pour les défenseurs de la
civilisation ! Je fais l’expérience de leur stupidité, car, enfin, peuvent-ils trouver assez de personnel sûr pour lire toutes les cartes.
Au bout d’une heure de ce travail, on doit être abruti et on ne
reconnaît plus le sens des mots. Ils font semblant de lire, ils sont
payés quand même. Moins on travaille, moins on maigrit. Il faut
ménager ses calories.
Je lui dis qu’il suffit de soixante-dix kilos de guano. J’y insère Le
Miroir ovale1. J’ajoute L’Absurde présence à son exemplaire des
Pelouses que je vais essayer de faire parvenir par Arnaud.
Mercredi 3 février 1943
Arnaud va envoyer Les Pelouses à Char via Chabrun2.
Il m’a montré un illustré prussien de langue française où, entre
–––––
1. Septième des Douze poèmes.
2. Jean-François Chabrun, né en 1920, membre du groupe néo-Dada « Les
Réverbères ». En 1940, il est emprisonné à Rennes avec Benjamin Péret et
Léo Malet sous l’inculpation de « complot contre la sécurité extérieure de
l’État. » Il sera ensuite, avec Noël Arnaud, le principal animateur et théoricien de La Main à plume, où il publie notamment Les déserts de l’enthousiasme (1942), La mystique et l’enthousiasme (1943), et Qui fait la pluie et le
beau temps (1943). Après la guerre, son itinéraire l’éloigne du surréalisme.
156
une plaine de cadavres russes et Goering décorant un massacreur,
on voit Yanette1 aux pieds de Cocteau, Audiberti dessinant on ne
sait quoi, Lanza del Vasto en costume de Deauville et une bande de
navets autour de la grosse gueule de Fargue. On nous dit que
Lescure est caissier de cinéma, Rousselot commissaire de police,
Béalu chapelier, etc2. Têtes vides et prostitués ! Cette bande de polichinelles représente la jeune poésie française !
Il y a Follain, aussi, évidemment, mais [ ? ] n’y est pas, était-il en
voyage ? Le pauvre, il n’a pas su profiter de la bonne occase. Quant à
Yanette, elle est pourtant intelligente, mais elle est encore davantage bas-bleu.
On m’a dit qu’un tract a été lancé à ce sujet, je vais en recevoir un
exemplaire ; on leur caresse les côtes comme ils le méritent. Il est
bon qu’ils sachent que tout n’est pas permis parce qu’il y a une kommandantur qui les protège.
Excréments à deux pattes !
Dimanche 16 juin 1940
Nous fûmes bloqués de une heure à trois heures du matin à trois
ou quatre kilomètres d’Ouzoir. J’étais assoupi et mon chargement
aussi car je n’entendais pas un bruit. Mon hystérique de bonne
femme se mit à aboyer : « Dépêchons-nous, on nous double ! » En
effet, le convoi s’était remis en marche et les vigilants gagnaient du
terrain sur les endormis, nous eûmes quelques minutes de bonne
marche, je pus mettre en troisième vitesse et j’étais plein d’espoir, je
pensais : « Il y a eu un fameux dégagement quelque part, c’est peutêtre la fin de nos malheurs ! »
Nous fûmes arrêtés à l’entrée du bourg et là, en compensation de
notre course effrénée, nous fîmes une petite pause de sept heures.
Nous apprîmes plus tard que le pont de Gien étant coupé, la caravane de Gien suivant la rive droite de la Loire coupait notre colonne
à l’autre extrémité du bourg et nous paralysait. Le soleil commençait à taper dur, il y avait quarante-huit heures que je n’avais pas
dormi, trente-six que je n’avais rien mangé qu’un malheureux sand–––––
1. Yanette Delétang-Tardif. Voir note 1, p. 83.
2. Sur Jean Lescure, voir note p. 94. Jean Rousselot (né en 1913), poète,
romancier et essayiste, était effectivement commissaire de police. Son
Panorama critique des nouveaux poètes français (Seghers, 1952) est la
première anthologie à mentionner Blanchard. — Marcel Béalu (1908-1993),
écrivain et libraire, il publia plusieurs textes de Blanchard dans sa revue
Réalités secrètes, et un « Hommage à Maurice Blanchard » à la mort de
celui-ci (Réalités secrètes n° VIII-IX, octobre 1960). Hommage auquel
participèrent René Char et... Jean Follain (voir notre introduction).
157
wich de poupée, et j’avais très soif. Je pensais à ma famille. Existaient-ils encore, Cherbourg n’a-t-il pas été anéanti ? Et je concluais
toujours par l’Amor fati de Nietzsche. Ce fut l’obsession de ce foutu
voyage. Je me laissais porter par le fleuve, et que pouvais-je faire
d’autre ? J’aurais pu lâcher la voiture et partir à pied, mais j’avais
promis et je devais tenir malgré les avanies de cette agitée.
Les paysans des fermes devant lesquelles nous rampions s’inséraient dans notre file avec leurs chargements de meubles, de foin, et
les animaux de la basse-cour par-dessus. Ils avaient reçu ce matin
même l’ordre d’évacuer, nous étions de plus en plus embourbés. Une
poule sauta d’une voiture, affolée, et s’enfuit dans les champs ; la
paysanne fit un geste d’indifférence (preuve que le moral était bas !)
Vers huit heures du matin, je vis revenir du bourg un homme à la
figure de poivrot, la pipe au bec et qui portait dans ses bras, à la
façon des nourrices qui portent des nouveau-nés, deux paires de
bouteilles de vin rosé. Je reconnus le concierge de l’immeuble qui
fait l’angle de la rue de Copenhague et de la rue de Constantinople
et dont le rez-de-chaussée est occupé par l’épicerie Auboiroux. Ce
concierge, un rouquin au gros nez flamboyant, était un fameux biberonneur. Je n’ai jamais pu descendre ou remonter la rue de Rome
sans le voir accoudé au comptoir d’un des nombreux bistrots qui garnissent le côté des numéros impairs depuis la gare Saint-Lazare
jusqu’à la rue de Constantinople. Un jour que moi aussi je buvais
quelque chose au comptoir de chez Lacroix, il entra, ne dit pas un
mot, le garçon lui mit un verre devant le nez, prit une bouteille dans
le bassin en zinc avec ce geste qui leur est particulier et qui ressemble à une tape qu’un charretier donne sur la croupe de son
cheval préféré, il dit simplement avec un mouvement interrogatif de
la tête : « Fils ? » Le biberonneur abaissa les paupières et le garçon
versa le Pernod fils. C’était un habitué, et cette économie d’efforts,
cette rationalisation du travail par des gens qui n’avaient pas perdu
leur temps sur les bouquins de Taylor1, m’inspira des doutes sur
l’originalité dudit Taylor. Le flair hypersensible de cet amateur de
boissons agréables l’avait conduit infailliblement à la source. Le
bruit se répandit aussitôt que dans la quatrième ferme à gauche, ou
plutôt derrière la ferme, dans un petit appentis du jardin, il y avait
un tonneau, mais qu’il fallait apporter des bouteilles. J’y allai avec
une bouteille vide qui roulait dans le fond de la voiture et je revins
avec un litre de vin maison, qui méritait plutôt le nom de piquette
–––––
1. Frederick W. Taylor (1856-1915), ingénieur et économiste américain.
Promoteur de l’« organisation scientifique du travail industriel », comme ils
appellent ça.
158
mais que des circonstances indépendantes de sa volonté rendaient
capiteux. Et ce jour du dimanche 16 juin, je fus nourri d’un litre de
piquette. De dix heures à midi, nous fîmes cinq cents mètres et nous
arrivâmes à l’embranchement de la route de Gien où quelques gendarmes, s’efforçant à l’équité, faisaient avancer trois voitures d’une
file, puis trois de l’autre, quand l’occasion se présentait. Nous continuâmes notre chemin à la vitesse de deux cents à trois cents mètres
par heure et nous arrivâmes vers six heures à un coude de la Loire
d’où l’on voyait, à un kilomètre au moins, le pont de Sully-sur-Loire.
Nous le voyions très bien, par le travers, comme sur les cartes postales illustrées. Je vis, au-dessus du pont, un groupe d’avions qui
formait carrousel. D’après leur silhouette, je les pris pour des
Potez 63, bien que cela m’étonnât de voir voler des avions français. A
part ceux que nous vîmes autodafer à Orly, nous n’en vîmes aucun
autre depuis notre départ du 13 juin. Je comptai dix appareils et, les
voyant s’amuser au-dessus de nous, je compris qu’ils avaient de
mauvaises pensées. Les gens commençaient à abandonner leurs voitures et à se disperser dans les prairies. Ma folle s’y précipita avec
sa mère et son enfant bien que je lui expliquasse qu’ils en voulaient
au pont et non à nous. Je restai seul dans la voiture, face au spectacle auquel je pris un grand intérêt professionnel. C’était les
fameux Sturzkampf JU 87. Ils venaient pour démolir le pont et
couper la route au matériel militaire qui traversait la Loire au plus
vite. Le carrousel alla se reformer au nord du pont à un kilomètre
environ, il tournait à une altitude de huit cents à mille mètres. L’un
d’eux se détacha, partit vers le sud, de l’autre côté, et revint en ligne
droite pour prendre le pont dans sa longueur, vraisemblablement en
suivant un alignement déterminé. Au-dessus de la rive gauche, il se
mit en piqué, mais pas aussi piqué que je me figurais auparavant,
d’après les récits des journaux. Son angle de piqué ne dépassait pas
vingt degrés. Il faisait du bruit, ce n’était pas un bruit de sirène
mais bien un bruit de moteur en survitesse. Je vis nettement quatre
points noirs se détacher de l’avion à la cadence de un par seconde,
environ, les quatre points définirent très bien le début de la parabole. Les bombes tombèrent dans le fleuve. L’avion rejoignit son
escadrille qui tournait toujours et qui peut-être représentait l’alignement ; au bout de dix minutes, pendant lesquelles ils prirent des
mesures pour corriger leur alignement, un autre avion se détacha et
refit la même évolution, ses bombes tombèrent également dans
l’eau. Il y eu encore un long conciliabule d’avions et un troisième
réussit à percer le pont en trois endroits et suffisamment pour
empêcher le passage des véhicules. Les piétons pouvaient passer.
Ayant vu que le but était atteint, ils s’en allèrent. Ils ne voulurent
159
pas démolir le pont complètement car ils pensaient en avoir besoin.
Ce sont les derniers soldats français qui en firent sauter un morceau
avec tout ce qu’il y avait dessus, voitures humains, et animaux.
Ce bombardement dura plus d’une heure. Ce qui prouve que le
bombardement en piqué a besoin, pour être efficace, de calme et de
tranquillité ; s’il y avait eu une escadrille leur travail aurait certainement raté.
La moitié gauche de la route était réservée aux militaires en fuite,
seule la moitié droite d’une route très étroite nous restait. Nous
avions deux roues sur le gazon. Madame Fulda et sa camionnette,
profitant du passage d’un convoi militaire, se collèrent derrière le
dernier camion et foncèrent à toute vitesse, j’essayai d’en faire
autant, mais le temps de mettre en marche, les confrères alertés
s’échauffèrent, un paysan mit son cheval en travers et je dus me
rabattre sur la droite. Ma patronne devint complètement folle, elle
cria encore : « Le fossé ! », et arrêtant un officier qui passait dans une
petite voiture, elle raconta je ne sais quoi, et surtout qu’elle était
femme d’officier, si bien qu’il la prit dans sa barque et m’ordonna de
la suivre avec la voiture de Madame. Donc, j’avais droit à la route
militaire, je le suivis mais pas longtemps car, au bout de quelques
centaines de mètres, il s’arrêta, moi aussi. Il était neuf heures du
soir, j’attendis jusqu’à plus de minuit, heure à laquelle il devait faire
une ronde jusqu’à Châteauneuf en suivant la rive droite. Il avait
décidé de laisser ces dames à Châteauneuf où nous devions
rejoindre Madame Fulda. Sur ma droite était une limousine dans
laquelle un vieillard malade était couché, on le trimballait depuis
trois jours ; entre lui et un cadavre, la distance était infiniment
petite. Vers dix heures, au crépuscule, je m’engourdis et je pensai, en
me mettant à la place du moribond, à cette vie de dur labeur et
pleine d’emmerdements, d’efforts surhumains, à cette volonté d’en
sortir qui toute ma vie m’a torturé, et à cette délivrance douloureuse
dans la douleur, le soir au milieu des lamentations et des disputes, à
des millions de lieues de tout refuge. Il ne pouvait même pas mourir
seul dans un coin. Vers onze heures, le lieutenant qui avait embarqué les deux femmes et le gosse dans sa voiture m’envoya son chauffeur qui me dit : « Vous êtes le chauffeur de Madame ?
— Oui !
— Nous partirons dans une heure, suivez-nous le plus près possible.
— Entendu ! » Et je m’envoyai un bon coup de vin rosé.
Le dessinateur turc n’a encore pas pris son crayon depuis quatre
mois qu’il est ici. Mulot, qui l’a connu à Hambourg chez Blom et
160
Voss, me dit que, pendant un an, il ne l’a jamais vu travailler. On
l’avait casé dans un bureau de statique où chacun avait une petite
table avec une lampe individuelle. D’abord, la lampe le gênait, elle
l’empêchait de dormir, alors, il éteignit la lampe. Ensuite, s’appuyant les coudes sur la table, il trouva qu’il dormirait mieux si la
table était un peu plus basse, il fit scier deux centimètres au bout de
chaque pied. Après un essai de roupillon, il se trouva trop bas, il fit
remettre des cales de un centimètre. Là, ce fut bien, la position était
bonne pour dormir. Je dis à Mulot : « Mais les autres du bureau
devaient se fiche de lui ?
— Mais non, tout le bureau faisait de même ! » Et le plus fort, c’est
que je trouve cela très croyable, ce que je vois est du même ordre. Il
est deux heures de l’après-midi, depuis ce matin huit heures j’écris
ce qui précède. J’aurais pu aussi bien dormir ou jouer aux échecs
comme ceux de l’étage au-dessous. Il faut entrer le matin à huit
heures et sortir à six heures du soir, pour le reste, on s’en fout !
Jeudi 4 février 1943
Hitler décrète cinq jours de deuil national pour ses cadavres de
Stalingrad. Il a voulu s’obstiner par intuition divine. C’est le moment de rappeler le mot d’un grand savant, je ne sais plus lequel,
que c’est l’intuition qui est responsable des plus grandes conneries.
Le généralissime inspiré recommence avec le Kouban. Il va être
coupé à Rostov et il perdra encore une centaine de divisions. Ce foulà a des fureurs sanguinaires et ne doit plus trouver personne pour
le conseiller, mais il doit en trouver beaucoup pour le flatter. Tant
mieux ! C’est comme cela qu’on les aura. Ce crétin illuminé est en
train de se détruire. Ajax de banlieue.
Je pensais encore cette nuit à la méthode poétique, j’ai poussé à la
limite l’automatisme de Breton dans le chant gaulois. Comment
pourrai-je pousser à la limite du mien ? Il faut que j’y arrive.
Lundi 17 juin 1940
Peu après minuit, un ciel pur, la pleine lune, la vapeur du fleuve
donnait au ciel un ton de pierre ou plutôt de ciment armé. Le lieutenant démarre, je le suis prudemment. Environ tous les cinquante
mètres, il s’arrête. Au début, je laisse tourner mon moteur qui
s’emballe et fait du bruit à cause du starter qui est déréglé et que je
n’ai pas eu le temps de réparer. Bien qu’on soit resté immobile pendant des heures et des heures, on ne savait jamais si l’on n’allait pas
démarrer dans quelques secondes et si j’avais perdu mon tour, c’està-dire quelques mètres, ma douce patronne se serait évanouie. Au
161
bout de quelques escales, toujours semblables, je décidai d’arrêter
mon moteur à chaque pause, je voulais économiser l’essence, mais
par ailleurs, ces démarrages répétés vidaient les accus. Il y a toujours de ces contradictions dans la vie ! L’officier faisait sa ronde de
factionnaire. Je l’entendais échanger quelques mots avec une voix
invisible, mais je remarquais à chaque fois quelque chose qui ressemblait à un feu de bivouac en train de s’éteindre et ce feu me
paraissait être au milieu du fleuve. Peut-être n’était-ce qu’une
lampe spéciale dissimulée dans un buisson et qui marquait l’emplacement des sentinelles. De plus cette lumière ne pouvait pas être au
milieu du fleuve, car le fleuve était presqu’à sec au fond de son
ravin, ainsi que je le vis plus tard. La route m’apparaissait comme
un trou noir dans un mur en pierre blanche. Je voyais à peine la voiture du lieutenant et parfois je lui donnais un coup de pare-chocs
dans son arrière. Je me disais alors : « Je suis sur la bonne route ! »
Nous arrivâmes enfin au croisement de la chaussée du pont de
Sully. Beaucoup de voitures, beaucoup de gens debout qui discutaient. J’entendis un dialogue, extraconjugal apparemment.
La femme : « Non, mon petit, ce n’est pas bien de ta part, tu veux
me lâcher !
— Mais non, ma chérie, je veux aller voir sur le pont s’il n’y a pas
un moyen de passer à pied.
— Je ne veux pas que tu me quittes, tu prends ce prétexte pour te
débiner, après ce que j’ai fait pour toi !... » etc.
Pendant que j’écoutais cet exposé succinct de l’amour éternel, un
officier qui se trouvait debout sur le bord de la route me gueula :
« Qu’est-ce que vous faites là, vous ? » J’eus envie de lui répondre :
« Et vous ? » Mais je n’osai point et je lui dis que je suivais le lieutenant. Alors j’en fus débarrassé, mais il eut une très longue et canonnante dispute avec le lieutenant qui agissait évidemment en violation du règlement militaire. A partir de là, il n’y eut plus de voiture
sur la route, je voyais toujours les petits feux de la Saint-Jean et des
ombres qui vous croisaient sur les bas-côtés. Je compris confusément que personne ne voulait venir avec nous, mais qu’au contraire,
tous ceux qui pouvaient marcher fuyaient les lieux vers lesquels
nous nous dirigions. Je conduisais à l’aveuglette, je voyais difficilement la route et je me rendis compte que cela venait de moi-même
et non de la nuit qui était extrêmement claire. J’avais sur moi des
lunettes pour voir loin, je les mis, ce fut mauvais, je les retirai. Ces
petits feux m’obsédaient, je me rappelais que la nuit précédente je
les avais vus sur ma droite alors que j’allais en sens inverse, et je
revoyais exactement le même paysage dans tous ses détails mais en
sens inverse ; or, plus tard, ce souvenir étant peut-être le plus précis
162
de mon voyage, je cherchai à quel moment cette marche inverse
aurait pu se produire et je m’aperçus que c’était impossible, puisque
la nuit précédente nous étions à quelques kilomètres au nord du
fleuve. Il est clair que je commençais à avoir des hallucinations.
C’était la troisième nuit que je conduisais sans lumière, dans un encombrement indescriptible et sur des routes que je n’avais jamais
vues. Trois nuits et deux jours sans manger, sans dormir, dans une
attention crispante à côté d’une épouvantable miauleuse à moitié
folle. À quatre ou cinq kilomètres du pont de Sully, sur la route de
Châteauneuf, lors d’un démarrage, le levier des vitesses devint fou,
et la voiture restait engrenée en marche arrière. Je klaxonnai pour
prévenir le lieutenant qui revint. Je lui dis que la boîte était démolie, il dit : « Merde ! » Je sortis la ficelle que j’avais achetée à
Montargis et je lui demandai de me remorquer. Nous accrochâmes la
ficelle qui était un peu mince, et la voiture étant en prise, il fallut
que j’appuie avec le pied gauche sur la pédale de débrayage qui était
très dure. J’avais au moins quatre kilos au bout du pied. Nous partîmes, la ficelle cassa, nous repartîmes, mon pied lâcha dans un
virage et le pare-chocs sur lequel était liée la ficelle s’arracha à son
tour, nous repartîmes pour nous arrêter définitivement à l’entrée de
Saint-Benoît, bouchée par les camions militaires abandonnés. La
foule des piétons se dirigeant vers Sully devenait compacte. J’entendis un de ces fantômes qui disait que le pont de Châteauneuf était
coupé. Nos deux voitures étaient arrêtées à un tournant près d’une
ferme, mais je voyais nettement comme un château fort qui me rappelait le château de Pierrefonds et des fantômes semblaient déboucher du chemin de ronde, je voyais devant nous un escalier de pierre
qui disparaissait en tournant autour d’un donjon et sur son autre
rive un parapet de défense. Comment pouvais-je voir tout cela ! Au
petit jour, je vis que j’étais en pleine cambrousse devant une cour de
ferme assez misérable et remplie de camions contenant des obus et
des cartouches de mitrailleuses. Le lieutenant était parti en reconnaissance pour chercher un passage, la vieille dame vint me rendre
visite et je lui dis qu’elle se fasse conduire dans le pays et qu’elle
m’envoie un garagiste dès qu’il fera jour, que j’allais garder la voiture jusque-là. « Ensuite, dis-je, nous repartirons. » (J’étais hors du
temps et de l’espace.) Elle retourna dire cela à sa fille, puis revint un
peu plus tard pour chercher un carton à chapeau qui se trouvait
dans le coffre arrière. J’ouvris le coffre, je lui donnai le carton et elle
demanda les deux sacs en cuir, je les lui tendis. Elle avait posé le
carton à chapeau sur le gazon, elle me dit que c’était entendu, que je
devais garder la voiture et qu’elle ferait le nécessaire pour me faire
dépanner au petit jour. Elle partit en oubliant son carton, pour
163
lequel elle était venue. Je le lui tendis, elle n’en voulut point et
repartit avec les deux sacs. Je pensais : « Ça y est ! elle avait sa fortune dans les sacs, elle ne voulait pas que je le devine par crainte
que je ne l’assassine, elle a joué la comédie du carton à chapeau !
Pauvre idiote ! » Et quand je vis la voiture du lieutenant, non pas
partir vers Saint-Benoît, mais faire demi-tour et me passer devant
le nez à toute vitesse, je compris que les Prussiens n’étaient pas loin
et que ma patronne fuyait en abandonnant sa voiture et son pauvre
chauffeur ! Il pouvait être deux heures et demie du matin. Je m’installai dans la voiture pour dormir. Peu de temps s’était écoulé et la
voiture fut violemment secouée, j’entendis des cris hostiles : « C’est
la cinquième colonne, on en tient un, sortez-le, etc. » C’étaient des
soldats sans armes et sans chefs qui voyaient la cinquième colonne
partout. Je descendis de la voiture, un gros me demanda ce que je
faisais là, je lui dis qu’à la suite d’un accident les dames et l’enfant
étaient partis avec un lieutenant et que j’attendais le jour pour
réparer. J’eus la chance qu’à quelques mètres de là, et à peu près au
moment où nous arrivâmes, il y eut un camion qui versa avec son
chargement, dont une femme et un enfant. Ces énergumènes, qui
avaient traversé le pays, avaient rencontré des soldats qui portaient
les victimes à l’hôpital de Saint-Benoît et crurent que j’étais de la
fournée des victimes, il expliqua l’affaire aux autres et ceux qui
étaient assez loin derrière et qui n’entendaient pas les explications
criaient encore : « Tue-le ! » Cela me rappela la mort du poète Cinna
dans le Jules César de Shakespeare. Ces fous disparus, je pris le
parti d’aller finir ma nuit dans un champ de seigle tout proche. Enveloppé dans mon imperméable, je ne pus m’endormir, j’avais froid,
j’attendis le jour pour sortir de là. Regardant la route à travers les
tiges de seigle, je vis passer une superbe voiture Panhard conduite
par deux soldats, l’un tenait le volant et l’autre les rênes de deux
chevaux qu’ils avaient attelés avec des cordes au pare-chocs. Celui
qui tenait les rênes avait aussi un fouet et il conduisait avec une
attitude copiée sur celle des cochers de grande maison. Ils filaient à
toute vitesse vers Saint-Père. A partir de ce moment je fus seul, à
perte de vue autour de moi, je ne voyais pas un bipède, quelques
chevaux s’en donnaient à cœur joie dans les champs d’avoine pas
encore mûrie. J’entrai dans la ferme pour chercher quelque chose à
manger ; rien, un seau d’eau, je me suis mis la tête dedans. J’examinai la voiture, rien à faire, le levier était cassé. Je me rendis compte
que j’avais tout perdu, sauf la vie, à laquelle je ne pensai point, étant
donné l’état d’abrutissement dans lequel j’étais. Je suivis machinalement la route qui conduisait à Saint-Père. Je considérais mes deux
valises comme perdues, dans l’une j’avais mon meilleur costume et
164
mon linge, dans l’autre j’avais mes instruments de travail et ma fortune, environ cinquante mille francs de valeurs. Ma famille était je
ne sais où. Il me faudrait sans doute une fois encore, repartir de
zéro. Mais ce qu’il me fallait pour l’instant c’était premièrement
manger, deuxièmement dormir. J’avais marché deux kilomètres, je
vis sur une borne : « Saint-Père 4 (ou 5) km ». Je ne me sentis pas la
force d’aller jusque-là, je revins sur mes pas, passant près d’un
camion abandonné qui avait un chargement de sucre, j’en pris un
paquet et je mis un morceau dans ma bouche. Sur le bord du
chemin, je ramassai deux chemises, deux paires de chaussettes et
avec une taie d’oreiller et une ficelle je confectionnai une musette
dans laquelle je mis tout cela, plus une serviette, un savon, un blaireau et un rasoir. Il n’y avait qu’à se baisser pour prendre ce dont on
avait besoin, le bord des routes ressemblait à une foire aux puces
désertée. À cent mètres de là, sur la gauche, je vis un groupe de trois
fermes sur un chemin qui conduisait au fleuve, je décidai d’aller
m’installer dans la plus éloignée.
J’entrai dans la cour, les portes de l’habitation étaient closes, je fis
le tour et je vis une famille endormie dans la balle d’avoine tassée
entre deux granges. Une jeune fille qui avait exactement la tête de
cette déesse blonde qui égaie les billets de banque de dix francs ou
de cinquante francs, ouvrit un œil et me regarda sans étonnement.
Je revins près de la porte de la maison et après avoir ouvert les
volets d’une fenêtre, je cherchai une pierre pour casser une vitre et
faire jouer l’espagnolette. Un vieux chemineau était là près de moi
tenant à la main une vieille bicyclette dame très chargée. Il me dit :
« Allons-y ! mon fils, faut qu’on bouffe ! » Je fis sauter un coin de la
vitre, j’entrai et, de l’intérieur, j’ouvris la porte.
Vendredi 5 février 1943
Et les Russes avancent toujours.
Hitler pleure pour les défenseurs de Stalingrad.
Défenseurs ? Ce ne sont pas des attaqueurs ? À deux cents kilomètres en dehors de leurs frontières, ils sont défenseurs d’une ville
qu’ils essayaient de voler ! Mais le mot défenseur est bien plus propagandogène, alors, allons-y pour défenseurs. Tous les journaux de
France parlent de ce défenseur pour réclamer la mobilisation militaire de tous les Français pour aller défendre Paris en Crimée.
Cyniques idiots !
Herr Cordonnier a pleuré, assis dans son bureau tout fraîchement
meublé de dessertes et de tables à thé, et avec sa glace de café
Napolitain accrochée au-dessus de la desserte. Il est là depuis six
165
mois et il finissait à peine son installation. Il allait commencer à travailler dans de bonnes conditions de confort et même de somptueux
confort, et vlan ! on le mobilise. C’est bien de la brutalité administrative insoucieuse du salut de l’Allemagne !
Il pleurait tout en ayant son trou du cul de chat à la boutonnière.
Je me suis fait préciser ce point auquel j’accorde une grande importance. Et devant les grands portraits d’Hitler et de Goering pendus
aux clous sur les deux trumeaux d’honneur. Quelqu’un de son entourage m’a dit que pendant quinze jours il avait fait des essais nombreux pour déterminer l’emplacement de ces portraits.
Il avait finalement trouvé, mais ces deux emplacements étaient
également avantageux et la perplexité fut grande d’attribuer à
chacun l’honneur qui lui était dû. Après avoir mis Goering au nord
et Hitler à l’ouest, après avoir fait des entrées solennelles dans son
bureau, « comme s’il était un autre », après s’être assis sur les différents sièges destinés aux visiteurs, il permutait les images sacrées,
et recommençait. Au bout de quinze jours, ils trouvèrent finalement
leur emplacement définitif, et combien provisoire.
(J’en retiens un en compensation des bouteilles que je ne puis
plus avoir.) Herr Cordonnier a pleuré. Pourquoi ? Parce qu’il était
obligé de quitter les cuisses de la putain France pour aller se vomir
dans les steppes.
Lundi 17 juin 1940 (suite)
Le vieux entra. Il était petit, maigre mais nerveux et musclé. Il
paraissait avoir soixante ans mais en avait soixante et onze. Il était
vif et agile. Il était vêtu d’un bourgeron noir et d’un pantalon de
velours, une casquette et des espadrilles. En croix sur sa poitrine,
les courroies de deux musettes pleines à craquer. Il était jardinier à
Marcq-en-Barœul et, fuyant vers Auxerre, avait obliqué sur la Loire
pour trouver un passage. Il s’appelait Pietri, veuf, son fils était mort
à la guerre (l’autre). Comme tout le monde l’appela grand-père, je
parlerai de lui sous le nom de grand-père. Comme nous visitions nos
appartements, un clochard à gueule patibulaire entra. Il portait en
bandoulière un magnifique poste de T.S.F. qui, de loin, me fit l’effet
d’un accordéon pendu à son dos. Il entra et nous demanda de l’accepter et, qu’en échange, il nous laisserait son poste. Nous lui dîmes que
nous en avions déjà un, nous lui montrâmes un poste aussi gros que
le sien qui reposait sur une étagère auprès de la grande pendule, et
qu’à la ferme en face ils seraient contents de faire l’affaire, car ils
avaient l’intention d’en acheter un, la semaine dernière. La ferme en
face se trouvait à cinq cents mètres environ, au milieu des champs.
Nous ne le revîmes jamais. D’ailleurs, le poste ne pouvait servir à
166
rien car il n’y avait plus d’électricité. Le programme du grand-père
et le mien étaient les mêmes, nous avions donc les mêmes goûts et
nous fûmes d’emblée une paire d’amis. Ce programme tenait dans
ces deux mots : manger, dormir. Il entreprit l’exploration des
matières consommables pendant que je sciais du bois pour allumer
le feu. Il revint avec des œufs et une bouteille d’huile. Il y avait du
sel sur une étagère, nous fîmes cuire des œufs sur le plat. Ayant
avalé nos œufs, grand-père me dit : « Je sais où est le vin, viens avec
moi, tu vas m’aider. » Nous traversâmes la cour et à côté du poulailler se trouvait un cellier fermé à clef mais surmonté d’un petit
grenier, nous grimpâmes dans le grenier et avec une barre de fer,
nous ouvrîmes dans le plafond une ouverture assez grande pour
qu’un homme puisse descendre, grand-père s’assit au bord du trou,
je lui pris les mains et, suspendu à moi, il descendit. De l’intérieur, il
ouvrit la porte et j’entrai dans un petit réduit où se trouvaient sept
barriques alignées, prêtes au sacrifice. Nous remplîmes une bouteille et regagnâmes la maison. Grand-père s’était attardé un peu
dans le cellier, je l’appelai pour qu’il vienne boire un coup. Il revint
en me disant : « Il y a un tonneau où il est meilleur, après c’est celuici qui n’est pas mauvais, les cinq autres c’est de la piquette. »
Dans le fond de la pièce, il y avait un lit, il était très sale, les
draps avaient plusieurs mois de service et des taches de sang indiquaient qu’une Macbeth de village avait dû y tuer son Banquo. Mais
c’était un lit, nous l’arrangions pour nous y étendre quand entrèrent
les gens que j’avais vus dormir dans la balle d’avoine. Je les reconnus au profil de Cérès d’une des filles. C’était une famille juive, mais
qui n’avait rien de juif dans l’apparence, le père, la mère, un garçon
et deux jeunes filles, plus un ami de la famille, d’une trentaine
d’années. C’était une famille Cohen et un copain du père. Les hommes étaient ouvriers chapeliers dans le quartier de la République.
Cohen était un colosse assez brutalement construit, les jambes
arquées, un travailleur et un brave homme, la femme fut pour notre
collectivité un élément inappréciable, toujours au travail, elle se
levait la première, allumait le feu, faisait le petit déjeuner, la vaisselle, les lits, etc. etc. Mais sa cuisine était mauvaise, aussi nous ne
lui laissâmes pas ce travail. Elle aurait été heureuse de tout faire.
Les deux filles avaient une vingtaine d’années, mais elles n’aimaient
pas le travail. Le fils, dix-sept ans, le haïssait. Un jour qu’il était
vautré sur une chaise et que je sciais du bois pour le dîner, grandpère lui dit : « Dis donc, toi ! Tu laisses Monsieur Blanchard scier du
bois et tu ne fous rien de la journée ! Va donc scier ! » Il répondit :
« C’est pas mon travail, je suis assureur ! » Il était commis chez un
agent d’assurances ; grand-père, qui était un rouspéteur plein d’ala167
crité, lui répondit : « T’as pas besoin de m’assurer que tu es un sacré
feignant, ça se voit ! »
Les six nouveaux locataires étaient arrivés là en pleine nuit mais
n’avaient pas osé entrer dans la maison. Nous leur reconnûmes donc
un certain droit d’être avec nous, bien que grand-père rechignât à
les admettre, mais j’arrangeai la chose, il y avait encore deux chambres à deux lits, ce qui faisait dix places. Je dis à grand-père que
lorsque nous serions dix, nous n’accepterions plus personne. Je pensais qu’il valait mieux recevoir tout de suite des gens qui avaient la
figure honnête que d’être obligé, par la loi du plus fort, d’accepter la
présence d’une bande de voyous ; car il y en avait beaucoup qui
allaient bientôt chercher un gîte. Vers dix heures, une petite Citroën
fit son entrée dans la cour, grand-père se précipita sur eux et leur
dit que c’était plein. Je calmai son ardeur encore un coup, car j’avais
vu que nous ne trouverions pas de meilleurs pensionnaires et nous
fûmes au complet. C’était un coiffeur de Meaux et sa femme, quarante ans environ. La femme était une cuisinière première classe.
J’avais eu le nez creux, aussi ce fut elle qui nous fit la cuisine. Pendant une semaine, ce fut royal ! Dans la ferme, il y avait six vaches,
quarante poules, cent lapins (environ), un jardin avec des fraises à
point ! Nous mangeâmes chaque jour des fraises à la crème, grandpère me dit, l’après-midi du premier jour : « Je sais où il y a du
Shnick. » Je lui dis : « Apporte ! » Il revint avec un litre de marc
maison de première qualité ! Il y en avait douze bouteilles dans une
armoire. L’après-midi, pendant que les femmes mettaient un peu
d’ordre dans la maison, grand-père et moi, nous allongeâmes sur le
lit, mais je ne pus dormir, j’étais trop fatigué. Depuis vendredi matin
huit heures, je n’avais pas dormi horizontalement et nous étions
lundi, deux heures de l’après-midi. Il n’y avait pas d’Allemands
autour de nous, les femmes étaient inquiètes, je leur promis que le
lendemain matin j’irais faire une reconnaissance jusqu’au pont de
Sully si possible, pour voir ce qui se passait. Vers le soir, les vaches
beuglaient, nous leur donnâmes à boire et à manger et nous les
avons traites, ou du moins, la plupart d’entre nous essayèrent.
J’avais fait cela dans ma jeunesse et je m’y remis, mais je fus vite
fatigué.
Une belle génisse aux longs cils blancs vint près de la fontaine,
dans la cour et me caressa pour que je la fasse boire, elle posa sa tête
sur mon épaule et entra dans mon poème Les Pelouses fendues
d’Aphrodite1, on eût dit un bon gros chien fidèle. Tant que je fus là,
tous les soirs, nous fûmes comme une paire d’amoureux. Nous nous
couchâmes de bonne heure, vers huit heures apparemment et
grand-père, près de moi, ronfla comme une contrebasse désaccordée.
168
Je ne dormis pas beaucoup cette nuit-là.
J’ai reçu hier un tract Vos gueules ! qui remet en place les poètespoètes qui ont affiché leurs gueules dans Toute la vie hebdomadaire
photographique Axial pour la France. Lanza del Vasto, érigé sur un
tabouret de bar en costume de cinéaste, nous dit qu’il change de costume tous les jours. Il ne porte que de la laine et de couleur la plus
rare (les nouveau-nés en sont privés). La Tour du Pin fait du cheval
et entraîne sa monte. Yanette est aux pieds de Cocteau, etc. Toute
une page de Toute la vie2 est occupée par ces foutriquets.
Ce tract était nécessaire, mais ils vont deviner tout de suite de
quel côté il naquit. Ces règlements de comptes en préparation !
Je ne donnerais pas ma place de spectateur pour dix kilos de lard
salé.
J’ai commencé Wanderers of the Dark3, drôle de début, j’ai peur
que ça foire. Je voudrais tant écrire quelque chose de bien !
Samedi 6 février 1943
Mardi 18 juin 1940
Le matin de bonne heure, je partis en reconnaissance, je pris ma
musette et mon imperméable pour le cas où je serais embarqué pour
une destination inconnue et je me dirigeai vers Saint-Père. Pas un
être humain dans mon panorama, de temps en temps je doublais
une voiture abandonnée. Au bout de trois ou quatre kilomètres, le
nombre des voitures abandonnées s’accroissait rapidement et, en
vue du pont du chemin de fer, je dus louvoyer sur la route. Auprès
d’un camion, je vis un homme qui finissait de se laver la figure avec
l’eau du radiateur. Il venait de se raser, il enfila son veston, mais sur
–––––
1. « Une génisse aux longs cils blancs vint poser sa tête sur mon épaule.
Mes mains couvrirent sa poitrine d’enfant. Mes mains couvrirent ses cornes
naissantes et je vis des combats d’aurochs dans l’eau noire de ses yeux. »
(Les Pelouses fendues d’Aphrodite, I).
2. Voir le 3 février 1943. Toute la vie n° 74, 15 janvier 1943. Toute la vie,
magazine « Axial » (= des puissances de l’Axe) était un peu l’équivalent de
l’actuel Paris-Match. À l’article d’un certain Yves Bonnat, qui présentait
plusieurs poètes sous le jour à la fois le plus dérisoire et le plus complaisant, et aux poètes en question, le groupe de La Main à plume répondit
par le tract Vos gueules ! qui marque en outre la rupture avec la revue
Messages. Il s’ensuivit une cascade de polémiques qui devaient occuper
toute l’année 1943. Sur cette affaire, voir Michel Fauré, op. cit. pp. 201 sq.
3. Voir note 2, p. 133.
169
le garde-boue de la voiture, je vis une tenue militaire et un galon de
sergent, il y avait aussi un képi de sous-officier. C’était un homme de
trente à trente-cinq ans, genre adjudant, frais et rose et qui visiblement venait de se réveiller. Il avait dû dormir dans le camion, il se
déguisait en civil avec des vêtements trouvés dans le camion et
s’apprêtait à disparaître dans la masse anonyme des civils afin
d’éviter la captivité. Je lui demandai s’il était possible de traverser
la Loire par le pont du chemin de fer. « Demandez-leur ! Je pense
qu’ils vous laisseront passer. Par ici, c’est des fritz, à l’autre bout,
c’est des Français. Moi, je me suis battu toute la nuit ! » Il me dit son
« Je me suis battu toute la nuit » en se redressant et avec une attitude de ténor d’opéra lançant son contre-ut. Il m’amusa extrêmement. Je m’avançai en tapinois vers le pont et je vis des caraïbes
postés en sentinelles à l’entrée du pont. Je revins vers ma ferme. En
repassant devant le camion, je regardai partout si je voyais l’infatigable guerrier, mais il avait disparu. Il avait dû prendre à travers
champs et s’abriter dans les bosquets qu’on voyait à une centaine de
mètres sur la droite. À peu de distance de ma ferme, à la lisière d’un
de ces bosquets, je vis deux soldats sénégalais, en armes et immobiles comme des factionnaires de première classe. Ils me regardaient
passer sur la route, très étonnés. Je leur fis signe de venir. Ils
s’avancèrent et, arrivés à quelques mètres de moi, ils levèrent les
mains en l’air pour se rendre. Je leur dis : « Non ! Français ! » mais
ils ne comprenaient pas. De la main droite, je serrai ma main
gauche et la secouai pour leur faire comprendre que j’étais leur ami
et je leur fis signe de me suivre. Ils étaient très affaiblis, l’un avait
de l’écume aux lèvres, mais ils avaient gardé tout leur équipement
alors que les fossés de la route étaient parsemés de fusils, de
mitrailleuses, etc. etc. Ils me dirent : « Marseille ? » Et voilà, on leur
avait dit d’aller à Marseille, leur chef leur avait dit sans doute : « Je
vous donne rendez-vous à Marseille, liberté de manœuvre », tout
comme je dirais à un ami : « Venez ce soir à l’apéritif chez Mollard »,
et le chef s’était enfui sur quatre roues. Je marchais donc sur la
route, suivi de mes deux Sénégalais en armes, et je pensais à ce qui
arriverait si des caraïbes surgissaient, quand je vis sortir d’une
ferme un capitaine français un peu excité, à qui je présentai mes
deux bamboulas. Eux se mirent au garde-à-vous. Le capitaine leur
dit : « Avez-vous des clous ? Et un marteau ? » Je lui fis remarquer
qu’ils n’entendaient point le français, mais lui tout à son idée fixe
me dit qu’il cherchait des clous et un marteau pour assembler
quelques planches et traverser la Loire dessus. Je pensais que le
marteau était tout trouvé. Au même moment, un paysan vint le
chercher en lui disant qu’une barque était accostée. Mon capitaine
170
se précipitait déjà vers le fleuve quand je le pris par la manche et je
lui dis : « Occupez-vous de ces hommes, ils sont à vous, faites-les
passer de l’autre côté aussi ! » « Oui ! Oui ! venez avec moi, je vais
passer d’abord et je ramènerai le passeur vous chercher. » Les deux
pauvres nègres furent ramassés par une patrouille et emmenés à
l’hôpital car ils étaient mal en point, l’un d’eux avait un abcès à la
gorge, celui qui écumait, sans doute. J’appris plus tard que le médecin allemand expliquant le cas à un de ses aides, lui dit, avec des
gestes en plus, qu’on allait l’opérer de telle ou telle façon, le pauvre
nègre voyant les gestes du major crut qu’on allait lui couper la tête.
Au milieu de la nuit, il se leva et s’enfuit par la fenêtre. Je n’ai pas
su ce qu’il était devenu. Il a dû mourir dans un bois.
J’arrivai à la ferme vers onze heures et demie et je racontai mon
voyage. « Vous avez vu les Boches – Comment sont-ils ? » furent les
questions principales. Je leur dis que nous devrions rester assez
longtemps ici, que nous allions nous organiser pour faire durer nos
réserves et que nous devions nous y prendre comme si nous devions
y rester toujours. Ils me nommèrent leur chef, spontanément, et me
donnèrent les « pleins pouvoirs ». Avec ce monde un peu disparate, il
n’y eut jamais de heurts et quand nous nous quittâmes, nous nous
embrassâmes tous. En nous mettant à table, une femme qui logeait
dans une ferme voisine et dont le mari, livreur d’une grande épicerie, y avait garé sa marchandise, vint d’un air de vouloir tout avaler
nous ordonner de lui donner du vin. « Vous avez du vin ici, il est à
nous aussi bien qu’à vous. » Elle nous sortit tout son boniment avant
que nous n’ayons eu le temps d’ouvrir la bouche. Elle avait sans
doute appris que le propriétaire de notre ferme avait du bon vin.
Tout souriant, je lui dis : « Madame, je suis très heureux de vous
rendre service, donnez votre bouteille, nous allons la remplir. » Et je
la tendis à grand-père, sommelier de ce château, en lui faisant un
clin d’œil : « Tiens, grand-père, va remplir la bouteille de Madame ! »
Grand-père, qui avait goûté à tous les tonneaux, remplit la bouteille
de la dame avec le plus mauvais breuvage qui ait jamais mérité le
nom de vin. J’en goûtai ensuite et je n’aurais su dire si c’était du
cidre, de la bière ou n’importe quoi. Je tendis la bouteille à la princesse, qui toujours arrogante à gifler s’en alla en faisant des
manières. Mais on ne la revit plus. Celui qu’elle avait dans sa ferme
devait être meilleur. Grand-père, très batailleur, aurait voulu
l’assommer ; quand il vit comment j’arrangeais les choses, il me fut
complètement acquis. Pendant ce repas, nous bûmes évidemment la
cuvée réservée et nous finîmes la fête avec un verre de marc. Grandpère avait déniché une bouteille de liqueur sucrée, « pour les
dames » disait-il, mais les dames préférèrent le marc. Ce qui prouva
171
leur bon goût. Je décidai qu’on ne prendrait qu’un verre et nous
tînmes parole, il n’y eut pas de soûlographie pendant mon consulat.
L’après-midi fut employée à l’approvisionnement général. Les
hommes devaient fournir la matière première à Madame Ménager,
la cuisinière ; Madame Cohen et ses filles faisaient le ménage. Nous
tuâmes trois poules et deux lapins pour le lendemain. Tandis que je
plumais les poules, grand-père dépouillait les lapins, Cohen et son
ami allèrent arracher des pommes de terre, des carottes, des poireaux, etc. L’assureur scia du bois. Ménager, le coiffeur, soignait
notre cheptel. Vers quatre heures, on tira le canon. Grimpant sur le
tas de bois, je vis le château de Sully qui flambait et des éclatements
d’obus sur la ville. Cela ne dura pas longtemps, ce n’était qu’un réglage pour le colossal arrosage de la nuit prochaine.
Ce qui manquait à Madame Ménager, c’était du poivre, du sel et
diverses choses de ce genre. Ce qui nous manquait à tous, c’était du
pain. Je décidai donc d’aller prospecter Saint-Benoît, le lendemain
matin, avec grand-père dont le flair était précieux. Nous fîmes un
bon dîner, omelette aux pommes de terre, fraises à la crème, vin
cuvée réservée et pousse-café. Et ce fut le deuxième jour, comme il
est dit dans la Genèse. Nous étions là comme chez nous. Vers onze
heures du soir, les idiots commencèrent leur tapage. Ils faisaient un
barrage d’artillerie à Sully, sans doute pendant que les pontonniers
travaillaient sur le pont du chemin de fer pour le mettre en état de
servir de pont-route. L’ami vint, tout effrayé, me demander si nous
devions fuir. Nous étions au lit, je lui dis de rester bien tranquille
dans son lit, comme tout le monde, et de dormir en attendant que
cela finisse. Grand-père faisait écho : « Fous-nous la paix ! tu nous
réveilles ! va te coucher ! merde alors ! »
De onze heures du soir à quatre heures du matin, ce fut un roulement ininterrompu, les obus passaient au-dessus de la ferme, les
tuiles murmuraient comme les galets au bord de la mer quand les
vagues sont mauvaises. Les trains de dépression qui suivaient les
obus soulevaient un peu les tuiles et les faisaient frissonner. En
comptant dix obus à la seconde, pendant six heures, cela faisait
environ deux cent mille obus, à vingt kilos l’un dans l’autre : quatre
mille tonnes de ferraille, de quoi faire des casseroles pour toute
l’humanité. Ces idiots-là devaient se dire : « Guerre finie, vidons les
caissons, faut pas rapporter cela chez nous ! » Et allez donc ! On
n’entendait aucune réponse du berger à la bergère, l’artillerie française devait déjà se trouver du côté de Perpignan. Je remuais toutes
ces pensées en écoutant ce raffut quand, vers minuit, le froussard
revint à la charge : « Monsieur Blanchard ! faut partir, dites-nous de
partir ! » Mon grand-père se fâcha et cria un peu fort, j’expliquai que
172
ce n’était pas à nous qu’ils en voulaient et que les artilleurs étaient
des gens calés qui ne se trompaient pas de plus de deux ou trois
kilomètres, comme nous étions à plus de quatre kilomètres, nous ne
risquions rien. « Allez dormir, faites comme tout le monde ! »
Lundi 8 février 1943
Mercredi 19 juin 1940
Vers neuf heures, grand-père et moi, nous partîmes pour SaintBenoît, trois kilomètres. Près d’une voiture échouée, nous vîmes le
cadavre d’un homme de cinquante ans, assez gros et qui avait la tête
à Jouhaux ; il était sur le dos, bien calme, un petit trou dans la
tempe gauche. Un peu plus loin, nous croisâmes deux caraïbes en
moto qui faisaient l’inventaire des voitures et surtout de leur
contenu. Nous fîmes un détour à travers champs pour éviter d’escalader la barricade de camions qui barraient le chemin, la voiture de
ma princesse était toujours là, mais le massacreur était dans le
champ de notre vision, je passai mon chemin comme si je ne la
connaissais pas. Je pensai que le Jouhaux avait été abattu parce
qu’il fouillait dans une voiture, fût-elle la sienne. Or, je n’avais plus
les papiers, ma patronne ne me les ayant pas confiés, de crainte que
je ne me l’approprie. Un peu plus loin, un groupe de soldats avec un
camion de dépannage remit sur pieds, en moins de deux, un camion
citerne plein d’essence. Cette équipe, en passant, enlevait aux voitures les roues et les carburateurs ; quand ils en trouvaient une à
leur goût, ils l’enlevaient tout entière. Nous arrivâmes sur la place
du pays après avoir fait connaissance du vainqueur dans l’exercice
de ses fonctions de pillard et d’assassin. Ils ne nous dirent rien, ne
nous regardèrent pas, nous passâmes raides comme des piquets, le
regard fixé sur l’horizon. Un vainqueur faisait le singe dans les
arbres pour accrocher son fil téléphonique, un autre cassait des
fusils au bord de la route avec une masse de forgeron. Il posait la
crosse sur le sol, le canon sur une grosse pierre et abattait son marteau au milieu, le fusil se pliait et d’un coup de botte il l’envoyait
dans le fossé. Pendant toute la semaine, nous vîmes cet homme
(sans doute un spécialiste diplômé) se livrer à cette occupation, de
huit heures du matin à sept heures du soir.
Un habitant de ce village nous dit que la boulangerie était
ouverte mais qu’il fallait se faire délivrer un bon chez le secrétaire
de la mairie ; nous y allâmes, il prit le nom des dix colons et nous
donna un bon, nous eûmes notre pain et, voyant en face de la boulangerie une épicerie dont la porte était entrebâillée, nous entrâmes
pour acheter du sel, du poivre et du beurre. Pendant que je me fai173
sais servir, grand-père avait déjà fait l’inventaire de la boutique et
vint me dire à voix basse : « Il y a du pernod, on pourrait en prendre
une bouteille, hein ? Il y a aussi des sardines en boîtes et du riz, on
ferait une poule au riz, on se régalerait. » J’achetai donc toutes ces
choses et, en plus, nous prîmes un pernod au comptoir. Nous rentrâmes pour onze heures et demie à la ferme avec tout notre chargement. En passant, je ne vis plus la voiture, je dis à grand-père : « Ils
ont barboté ma voiture ! » Il me répondit : « Ah ! les salauds ! » Nous
fûmes les bienvenus et Madame Ménager fut toute réjouie, d’autant
plus qu’elle venait de retrouver son chat qui avait disparu dans les
champs à son arrivée ici, lorsqu’elle avait ouvert le panier dans
lequel il vivait depuis son départ de Meaux. Cette bête, affolée, avait
eu peur et s’était blottie dans le foin quelque part.
Madame Ménager était une femme qui avait dû être très belle.
Son mari avait au moins quinze ans de moins qu’elle et cela la
tourmentait très fort, car elle avait des moments de grande nervosité qu’elle apaisait en querellant ce pauvre Ménager, un brave
garçon mais qui devait aimer fricoter avec des femmes plus jeunes,
si j’en crois tous les griefs que nous entendîmes. « Oui, Monsieur
Blanchard, c’est un cavaleur ! Ce qu’il m’en a fait porter, ce cochonlà ! » L’apéritif ouvrit tous les cœurs. Il dura deux jours et il fut partagé équitablement sans distinction d’âge ni de sexe.
La journée se passa très agréablement, Ménager sortit ses outils
et nous rasa, nous préparâmes le menu du lendemain et nous nous
couchâmes de bonne heure. Une patrouille de motocyclistes entra
dans la cour, fit le tour à toute vitesse et disparut. Ils cherchaient
des soldats français et surtout des Sénégalais qui, nous dit-on,
avaient tiré sur les vainqueurs. Ce fut la première nuit de sommeil
normal depuis l’autre mercredi, le 12 juin. Je commençais à me
sentir moins fatigué, ma mémoire revenait, car, en arrivant ici, je
n’avais plus la mémoire des noms, au point qu’il me fut impossible
de me souvenir du nom de Montargis, alors que je revoyais très bien
la ville et tous les événements que j’y avais vécus. Je me rappelais
que Bergson parlait de ces choses quelque part et disait que
c’étaient les noms propres qui partaient les premiers, ensuite les
adjectifs, les substantifs et enfin les verbes. Je pus vérifier la vérité
de ceci, du moins pour la première partie. Pour ce qui suit, je préfère
le croire sur parole que d’aller y voir.
Mercredi 9 février 1943
L’humanité a eu trois grands civilisateurs : Pizarre, Cortez et
l’amiral Alphonse d’Albuquerque 1 dont le génie n’avait pas été
174
dépassé, Napoléon n’ayant été qu’un sale petit mec. N’avait-il pas
gardé de la Révolution un respect de la fameuse Déclaration
jusqu’au point de n’avoir jamais osé pénétrer dans la conscience
individuelle ? Mais il nous était réservé l’honneur de voir dans notre
ciel noir ces trois soleils : Hitler, Staline et Mussolini et alors que les
trois premiers exerçaient leurs calculs en trois points du globe aussi
éloignés que peuvent l’être aujourd’hui Vénus, Mars et Mercure,
nous voyons nos astres briller au même instant, au même lieu.
Pendant un siècle, une lutte sournoise s’est déroulée dans l’ombre
entre deux cancres volumineux : l’Église et l’État. L’État a digéré son
vaincu et maintenant, les États, dans les pattes de libido-dominandards, se défoncent les côtes. Mais, non plus dans l’ombre. Ah ! mais
non, heureusement, car alors, nous pouvons assister au spectacle
dont nous payons les frais ; on nous y invite non pas poliment mais
policièrement. Que c’est beau ! Quel est l’argument de la pièce ? Des
partis politiques, c’est-à-dire des imbéciles menés par quelques crapules, assaillent cette grosse bête : l’État, pour lui monter sur le
palanquin et aller lever des impôts sur les territoires nationaux et
coloniaux. Pour recruter un très grand nombre d’imbéciles, ils usent
de cette sous-pavloverie que ces gredins appellent : propagande.
Leur pouvoir, en quelques années, pousse comme un gigantesque
champignon. On l’entend pousser. Bruits de mitraillettes, portes de
prison, pelletées de terre avec requiescat.
Mais les dieux ont toujours soif, de plus en plus soif. Leur pouvoir
n’est pas assez puissant. Alors, c’est la guerre. Grâce à la guerre,
mère de toutes choses et de rien du tout, on prend la dernière brassée du pouvoir, en faisant jouer le salut de la patrie. Et en avant, à
moi tout ! Les crapules se soûlent de libido-dominanderie, les imbéciles payent les frais. Les crapules s’en sortiront toujours. Ils n’invoqueront pas en vain le nom du Tout-Puissant !
Mes enfants, lisez ce monument impérissable de la pensée universelle qui s’appelle : Mein Kampf ! et vous comprendrez pourquoi il
faut brûler tous les livres. Système breveté – Torquemada2 – avec
l’approbation.
Le nettoyage des bureaux, ici comme en Prusse, se fait pendant
les heures de travail, sans doute afin que les balayeurs ne puissent
pas voler les secrets de fabrication !
Pendant une heure chaque matin, nous arrêtons « un peu le bras »
–––––
1. Alfonso d’Albuquerque (1453-1515), conquistador portugais. Vice-roi des
Indes en 1508.
2. Tomas de Torquemada (1420-1498), inquisiteur général pour l’Espagne,
il fut le véritable organisateur du Saint-Office, et un antisémite fanatique.
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comme le bûcheron de Ronsard et nous regardons la mazurka des
balais et la danse du mouchoir sur les vitres. Il y a une chose qu’on
ne leur volera pas : c’est le secret de leur organisation.
Jeudi 20 juin 1940
Nous étions adaptés à notre nouvelle existence. Tout se passait
régulièrement ; le matin, j’allais chercher le pain et différentes denrées, nos dépenses étaient très faibles, je tenais la caisse et à la fin
de la semaine, la dépense totale se montait à cent trente francs, ce
qui fit treize francs par personne. La journée du jeudi se passa donc
très bien et très vite, car il y avait beaucoup de travail. Vers le soir,
un cycliste vint de Saint-Benoît avec un ordre de réquisition du
maire enjoignant à Ménager de s’installer dans la boutique du coiffeur fugitif. Il devait commencer son sacerdoce le lendemain, on lui
ouvrit la porte de la maison, on lui imposa des prix et un comptable,
car il devenait gérant pour le compte de la mairie.
La boucherie avait rouvert dans les mêmes conditions. Des réfugiés étaient requis pour occuper les magasins abandonnés, sous le
contrôle du secrétaire de la mairie, un homme de soixante à
soixante-dix ans qui mena tout pendant ces quelques jours, alors
que le maire et ses adjoints étaient passés au sud de la Loire avec
tout ce qu’ils avaient pu emporter.
Les Ménager furent très tristes de nous quitter et nous promîmes
d’aller les voir à chaque fois que nous irions au ravitaillement.
Mercredi 10 février 1943
J’ai écrit un second tronçon de Wanderers, cela va très bien. Le
premier tronçon pourrait s’appeler Avenue du Parc Montsouris, et le
second, La terrasse du « Select ». Je vois maintenant le carrefour
Vavin et une vespasienne Raspail, etc.
Prise de Bielgorod et de Koursk, les Russes avancent toujours. Ici
rien ne bouge, les vainqueurs digèrent. Cette affiche de notre führer
nous exhortant au travail a disparu du tableau des Bekantmachunger après quelques jours d’exposition sans grand succès. On ne
faisait pas la queue pour la regarder. Les Européens font comme si
elle était écrite en chinois. Ils n’ont pas réagi, ils dorment, profondément ancrés dans leurs fauteuils. Ils ne se lèvent que pour aller
manger.
Dernier acte des Délices de Capoue. Les torche-cul nous apprennent que le bichelonnant Bichelonne est un polytechnicien. Encore
un de ces petits gigolos qui ont grandi sous les jupons merdeux de
cette sale vieille truie qu’on appelle l’État !
La vie est belle pour les fripouillards !
176
Jeudi 11 février 1943
La civilisation policière continue. On embarque à coups de crosse
des travailleurs pour le grand Reich, des malades, des mutilés de 1418, des garçons de magasins, des comptables, des commis épiciers,
des vendeurs d’Uniprix, des ouvreuses de cinéma, et allez donc !
Tout cela dans la gueule du monstre. À Lorient bombardé, on oblige
les hommes à rester sous les bombes, le fameux système du paravent humain. Comme les avions s’en foutent, cela ne les avance
guère qu’à faire tuer quelques Français de plus, programme Mein
Kampf.
Vendredi 21 juin 1940
Nous n’avions toujours pas de nouvelles sur la situation du pays.
Pas de T.S.F. (nous n’avions pas de courant), pas de journaux, pas de
communications. Quand j’allais au pays, j’essayais d’avoir quelques
tuyaux, mais c’était tellement contradictoire que je ne pouvais rien
en déduire. Quelques paysans revinrent avec leur matériel. C’étaient
ceux qui n’avaient pu aller très loin de l’autre côté du fleuve. Je pus
enfin savoir qu’on pouvait rentrer chez soi, à pied et pendant les
heures permises, c’est-à-dire de cinq heures à vingt heures.
Ménager parti, les paysans de notre ferme qui pouvaient revenir
d’un instant à l’autre, je décidai notre départ pour le lendemain
matin. La colonie fut de mon avis, et quand j’allai avec grand-père
chercher le pain à Saint-Benoît, nous passâmes chez Ménager qui
nous invita tous deux à déjeuner pour le lendemain. La journée se
passa en préparatifs. Nous emportions des vivres pour quatre jours.
Cohen trouva une carriole abandonnée, il ne lui manquait plus que
le cheval et les harnais. Il trouva un cheval dans les champs, réussit
à l’attraper et l’attacha dans l’écurie. Il trouva aussi des vieux harnais, et nous fîmes un essai d’attelage. Je crois bien que Cohen
n’avait jamais vu atteler un cheval. Grand-père et moi, nous ajustâmes les harnais et réussîmes à faire un chef-d’œuvre en son genre,
mais le Cohen avait cru bien faire en donnant beaucoup d’avoine à
son cheval. Il se figurait qu’il s’arrêterait de manger quand il jugerait qu’il en avait assez et qu’il en garderait pour le lendemain ; il
prêtait au cheval ses propres pensées. Mais le cheval avait engouffré
un fameux picotin et ce fut une vraie corrida que de le mettre dans
les brancards ! Nous le mîmes à la diète pour vingt-quatre heures.
Ce fut mon dernier jour de gentleman-farmer.
J’avais beaucoup avancé les Wanderers, aujourd’hui, cela prend
forme, peu à peu, évolution d’un embryon de poulet. On lui voit
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l’échine, son cœur commence à battre. Fantômes avec quelques
lignes précises. C’est le contraire de la méthode des classiques : plan
approfondi, puis exécution des parties en vue de — Pour nous, le
plan n’est possible, et pas toujours, qu’après le poème.
Vendredi 12 février 1943
Samedi 22 juin 1940
De bonne heure, nous fîmes nos préparatifs, nous donnâmes à
manger aux animaux. Aux lapins, je distribuai des betteraves
entières, afin qu’ils missent beaucoup de temps pour les grignoter.
Pendant que Cohen chargeait sa voiture, nous partîmes pour SaintBenoît où nous devions déjeuner chez Ménager ; nous donnâmes
rendez-vous à Cohen pour le soir sur la place du marché de Lorris.
Cohen avait installé un campement de repli quinze jours avant la
débâcle (la sentant venir) au rez-de-chaussée d’une maison de la rue
principale. Nous devions dîner et coucher dans son refuge. Nous
arrivâmes chez Ménager vers onze heures et nous tînmes compagnie
à Madame Ménager qui, dans la cuisine du coiffeur, nous préparait
un dîner substantiel auquel elle apportait tous ses soins. Nous aperçûmes là cette franc-maçonnerie du commerce qui est si florissante
aujourd’hui ; le boucher, l’épicier, le boulanger, le coiffeur et le bistroquet s’étaient d’instinct soumis à la fameuse loi : Je te donne de ce
que j’ai et tu me donnes de ce que tu as ! Les boutiques d’alimentation n’ouvraient que de dix heures à midi et de quatre à cinq heures.
À ces heures, il y avait queue, mais à n’importe quelle heure, les
membres de la confrérie se rendaient visite en échangeant des présents. Ménager avait beaucoup de travail, car des réfugiés ne
s’étaient pas rasés depuis dix jours. L’un d’eux lui donna un mal de
chien, c’était un vieux de soixante-dix ans, sa barbe était en fil de
fer, et son visage, profondément marqué par la petite vérole, avait
des accidents de terrain imprévus qui lui firent jouer du poignet
comme un virtuose de violon qui essaierait de se dépêtrer d’une vertigineuse étude de Paganini. Il vint s’asseoir et vider un verre avec
nous, aussitôt cet exploit accompli, et il se calma un peu les nerfs en
grognant : « Quelle crépine ! quelle crépine ! » Des soldats prussiens
venaient aussi, ils se faisaient racler leur tête de lard et partaient
en levant la main et en criant « Heil Hitler » ; à quoi, tout le monde
répondait sourdement « Merde ». Il ferma sa porte aux nouveaux
arrivants et, vers une heure, nous commençâmes notre galimafrée
qui se termina vers trois heures. Nous avions dix kilomètres à faire
à pied pour atteindre Lorris. Nous nous fîmes des adieux touchants,
Ménager nous fourra des biscuits de soldats dans nos musettes.
178
« Merci, encore un que les Prussiens n’auront pas ! » fut notre adieu.
Cette expression, courante chez mes grands-parents, me revenait
automatiquement sur les lèvres. La journée était très chaude, ce bon
déjeuner nous avait un peu gonflé la panse et nous étions chargés.
Grand-père avait installé son chargement sur son vélo et le conduisait à la main. En passant un canal très étroit (il avait peut-être
quatre mètres de large) une sentinelle nous arrêta. Je compris à ses
gestes qu’il nous demandait nos papiers. Je dis à grand-père :
« Montrons nos cartes d’alimentation », nous sortîmes tous deux nos
cartes, le boschiman qui les retourna dans tous les sens n’y pouvait
manifestement rien comprendre mais, comme elles étaient semblables, il fit l’entendu et nous les rendit en disant « Gut » avec un
air de dire « Parfait : vous êtes tout à fait en règle. Je vois cela tout
de suite, les papiers, je ne connais que ça, et on ne me la fait pas !
Ah ! mais non ! » Or, cet animal cherchait des militaires de l’armée
française en déroute, il aurait dû demander les livrets militaires. La
route fut pénible et je pensais que j’avais cent quarante kilomètres à
faire dans ces conditions, sur lesquels j’en avais déjà parcouru une
dizaine. Vers sept heures du soir, nous entrâmes dans Lorris. En
débouchant sur la place, un vainqueur nous dit d’attendre là, sous
les arbres, et de ne pas bouger. Au bout d’un quart d’heure, un habitant qui venait près de nous, nous dit qu’on distribuait le vin du
maire fugitif. Le maire était un négociant en vin et les vainqueurs,
ayant ouvert la boutique, vidaient les tonneaux et en faisaient profiter tous ceux qui passaient devant la maison. Grand-père fila vite
avec son bidon de deux litres pendant que je gardais notre matériel ;
quand il revint, nous y goûtâmes et c’était de l’excellent vin blanc,
quelque chose comme du Sauternes ou du Barsac. Ce coup de blanc
me donna une idée, nous nous éloignâmes peu à peu de notre gardien, puis nous fîmes semblant d’être du pays et au bout d’un quart
d’heure de manœuvre serpentique nous nous trouvâmes dans la rue
principale. Là, nous décidâmes de fuir au plus vite ce lieu privé de
tous les attraits de la liberté et de chercher à gagner la route de
Bellegarde, certainement moins fréquentée ou tout au moins mieux
fréquentée que la grand route de Montargis. Si nous rencontrions un
des Cohen, puisqu’ils habitaient cette rue, nous entrerions chez eux,
sinon nous irions coucher dans les champs. Nous ne vîmes pas de
Cohen et, au croisement de la route de Bellegarde, un caraïbe nous
agrafa et nous confia à un sous-caraïbe avec la mission de confiance
de nous conduire à la kommandantur. Après des détours invraisemblables, nous fûmes livrés au minotaure. La kommandantur se trouvait justement sur la place du marché où nous devions rencontrer
Cohen. Un gros commandant vint nous interroger avec l’aide d’une
179
interprète et nous dit d’aller sous la halle qui se trouve dans un coin
de la place et qu’à huit heures et demie, on nous conduirait dans les
locaux de la mairie. Il commençait à pleuvoir, nous nous assîmes
sous le hangar et nous fîmes un léger repas, puis, vers huit heures
nous décidâmes de partir par nos propres moyens, d’une façon ou
d’une autre, mais nous ne voulions pas aller dormir au violon. Nous
refîmes la manœuvre que nous avions faite sur l’autre place, et en
arrivant au bout du passage difficile, au tournant de la rue principale, nous fûmes rejoints par l’ami, qui, fidèle au rendez-vous, nous
cherchait. Nous entrâmes chez Cohen où le dîner nous attendait, du
lapin ramené de la ferme, et nous couchâmes sur un matelas, par
terre. Les pièces étaient grandes mais il n’y avait pas de meubles
sauf une table et un poêle. Les matelas étaient sur le sol. Nous
demandâmes des nouvelles du cheval, ils nous racontèrent les péripéties de leur voyage. Ils durent mener le cheval par la bride, il
avait mangé trop d’avoine ou bien il n’était pas habitué à tirer une
carriole. En arrivant, ils avaient fait cadeau du cheval à une voisine.
(Peut-être l’avaient-ils vendu, mais ils ne l’avouèrent point. Comme
nous nous en foutions, nous n’insistâmes pas.) Nous passâmes une
bonne nuit, dans un sommeil de roche.
Voici la nouvelle pièce de un franc en aluminium. Tout de
même ! le bâton du Maréchal sert à tout ! Qu’on ne vienne pas me
dire que je suis un obsédé de Freud ! On a toujours prétendu que
ce vieux débris était un sacré forniqueur, on finira par le croire !
Samedi 13 février 1943
Une femme (puisqu’un naturaliste
l’appellerait ainsi) de Dessau est arrivée ici
la semaine dernière, fichue comme l’as de
pique. Je la rencontre ce matin dans un teagown bleu et blanc qui sur une autre serait
ravissant. Elle vient ici remplacer un
Prussien parti pour les steppes. Profite-zen, ma p’tite ! mais dépêche-toi, c’est en train de cuire.
Le marché noir des cigarettes vient de baisser brusquement ses
prix. Les commerçants noirs achetaient quatre-vingt-dix francs le
paquet de gauloises bleues qui vaut officiellement neuf francs (trois
francs cinquante avant cette guerre, cinquante centimes avant
l’autre). En achetant les paquets à quatre-vingt-dix francs et en les
stockant pendant quelques mois, ils pouvaient les revendre deux
cents francs, mais la panique due aux victoires russes leur fait
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craindre une paix rapide. Je dis bien craindre. Hier, un de ces gangsters a offert à un de ses semblables mille paquets à soixante-dix
francs, il craint d’être obligé de les revendre neuf francs, ou même
de se les faire confisquer par les maîtres de demain.
Le deuxième gangster qui, il y a quinze jours, aurait bondi sur
l’occasion, a refusé l’offre et a répondu qu’il n’en voudrait pas pour
trois sous la douzaine. Ces corbeaux ont du flair. C’est un signe qui
annonce la fin prochaine de cette bousculade.
Dimanche 14 février 1943
Ce matin Radio-Vichy (vieille putain) n’ayant pas beaucoup de
victoires allemandes à annoncer, écourta son émission et, pour remplir les cinq minutes vides de son quart d’heure, nous annonça un
enregistrement de l’adagio de la première sonate de Bach pour
violon seul, sans énoncer le nom de l’exécutant. Nous avons tout de
suite reconnu la sonorité si caractéristique de Yehudi Menuhin ;
quand ce fut terminé, on nous répéta le titre du disque, mais toujours pas le violoniste ! Voilà la dégueulasserie de Vichy. Parce que
c’est un juif ! Mais alors, qu’ils donnent un enregistrement de violoniste aryen, le bougnat du coin, par exemple ! Bande de jésuites.
Ignobles !
Puis la séance continua par une exhortation d’un « halluciné de
l’arrière-monde » qui nous demanda de nous soumettre à l’autorité,
ainsi que l’Église l’a toujours recommandé, car l’autorité est choisie
par Dieu. Je croyais que seul le sacrement du couronnement donnait
au prince le droit d’exercer son pouvoir dans ce sens !
Pestilence !
Lundi 15 février 1943
Prise de Rostov, l’effondrement est bien amorcé. Le Turc qui est
ici a été interrogé ce matin par Monsieur Mélange. Il a été ensuite
envoyé à l’ambassade turque où on lui a conseillé de fiche son camp
au plus tôt. On arrête les juifs turcs et espagnols. Les satellites de
l’axe vont transfuger puisque Roosevelt n’acceptera qu’une capitulation sans conditions de l’Allemagne, de l’Italie et du Japon. Ce qui
veut dire avec conditions pour les autres, Roumanie, Hongrie. Les
vainqueurs ne parlent pas des événements, on dirait qu’ils vivent
dans une autre planète. Ils sont disciplinés, ces cons-là, ou alors ils
ne pensent à rien. Ce sont des ruminants qui ne savent si on les
mène à la prairie ou à l’abattoir et qui ne cherchent pas à le savoir :
drôles de gens !
181
Je rencontre Franz, ce matin, ce type me fait pitié. Il a une figure
de déterré. Je lui demande si sa santé est bonne, il me dit que oui, je
lui fais remarquer ses joues creuses et ses yeux d’escargot, il me dit
que c’est son visage qui est comme ça, c’est-à-dire qu’il trouve sa
physionomie aussi normale que possible. Son cerveau m’a l’air
entouré d’une épaisse couche d’argile cuite et il essaie vainement à
grands coups d’en sortir comme un poussin sortirait de sa coquille,
mais rien à faire, le blindage est épais.
La Main à plume devient dynamique. Le prochain numéro est un
hommage à Benjamin Péret1. Arnaud me demande un mot pour. Je
viens de lui écrire une dizaine de lignes, de quoi mourir au bagne.
Mardi 16 février 1943
Recensement des hommes de vingt et un à trente et un ans
annoncé samedi, on a commencé hier. Mon fils Jean, vingt et un ans,
s’est présenté hier matin, comme il le devait. Mairie du VIIIe, salle
du recensement.
On l’enregistre, on lui donne une feuille et ensuite on lui dit de
passer dans une pièce voisine. Là, un docteur français le regarde
vaguement, et écrit Apte dans une des colonnes. Puis il dit : « Par
là ! » et ouvre la porte d’une autre pièce dans laquelle se trouve un
gros Boche qui prend la feuille et inscrit la date de départ pour
l’Allemagne : 22 février - soir - gare de l’Est.
Au tour du suivant.
Sur dix jeunes hommes de son âge, de sa connaissance et du
même âge, neuf ont été désignés pour l’Adolferie, le dixième non,
parce qu’il est à moitié crevé. Vichy a organisé le recensement, qui
est un piège ignoble. Ces Cannibales vont, en dix jours, ramasser un
million d’hommes, sans perte de temps. On cueille et on embarque
du même coup. Bien joué ! vaches ! Votre compte s’allonge ! Comme
dit le Belge de la B.B.C. : « Courage ! On les aura, les Boches ! »
Mercredi 17 février 1943
Les étudiants des facultés se rebiffent. Ils refusent de partir. Ils
–––––
1. Ce projet se réduisit finalement à la publication de trois poèmes de Péret
dans la plaquette collective Le Surréalisme encore et toujours (août 1943).
Sous le titre « Impatience », le volume Plasma Les Barricades mystérieuses
publie comme inédit un hommage à Péret, ici daté de 1959 (mort de Péret).
Mais comme pour l’« Art poétique » (voir note p. 141) on peut émettre des
réserves sur cette datation, et « Impatience » pourrait bien être le texte
remis à Noël Arnaud.
182
attendront que les gendarmes viennent les prendre. S’ils font tous ce
geste, cela durera longtemps ou bien il faudra qu’ils embauchent de
nouveaux gendarmes. On gagne du temps.
Terminé Wanderers, j’envoie à Char. Je ne saurais dire si j’en suis
satisfait ou non, je n’ai jamais été aussi indécis devant un poème. Je
n’arrive pas à le juger. Je crois qu’il est manqué. Habituellement les
longs poèmes me causent du travail, car il me faut du recul pour
avancer, comme à un peintre qui ne doit pas oublier ce qui est déjà
peint lorsqu’il pose une touche quelque part. Ce qui fait qu’à mesure
qu’il s’avance, je dois le relire depuis le début pour avancer, et le
relisant beaucoup de fois, j’en suis dégoûté et je renâcle. Je l’ai abandonné assez brusquement alors qu’il y a deux jours, je croyais qu’il
irait loin.
Depuis que je suis dans cette maison-ci et que j’ai des loisirs qui
me permettent d’écrire, depuis que les soucis qui sont l’accompagnement obligé des travaux en cours ne m’accablent plus, puisque lesdits travaux sont infinitésimaux, ma santé morale est meilleure ; je
suis assez gai. Écrire tranquillement un poème me rend léger. Je me
répète : ce sont les poèmes non manifestés qui empoisonnent le
monde.
Jeudi 18 février 1943
Le recensement continue avec ses fortunes diverses. Les employés
des mairies ont compris. Il y avait foule ce matin à l’entrée pour les
noms commençant de A à G classe 20. Les employés avaient beaucoup à faire, ou paraissaient être très occupés et cela allait très lentement. Un vieil appariteur surveillait la file et disait aux jeunes
gens : « Vous n’êtes pas pressés ! Vous n’avez pas besoin d’attendre
toute la journée. Voyez, vous en avez pour quelques jours, revenez
demain, ou après-demain, nous faisons ce que nous pouvons, mais
enfin, il ne faut pas vous frapper, vous ne venez pas chercher des
sous ? Alors, revenez un autre jour, quand il y aura moins de
monde. » Et tous, l’un après l’autre, s’en allaient. Mon fils, ayant un
certificat escobardeux d’étudiant de dernière année, alors qu’il en a
encore pour trois ans, a tenu à passer, pour être débarrassé de cette
corvée, puisqu’il était intouchable, a très facilement été relaxé.
L’autre, qui a essuyé les plâtres lundi, est retourné avec des papiers
de même valeur, et discute ferme, il croit qu’il sera laissé pour
compte. Les directeurs d’école et la faculté sont très bien, ils font
tous les certificats nécessaires ; c’est un inspecteur d’académie qui
leur a téléphoné sous quelle forme il fallait rédiger les certificats et
il leur a épelé le nom « Schluss semester », le leur faisant écrire sur
183
chaque certificat à côté de son équivalent en français, avec toutefois
une nuance dans la traduction qui permet de blouser le Prussien
sans pour cela dire un mensonge. Mon aîné a eu de l’hôpital un certificat avec tous les cachets qui traînaient sur la table : « Ils aiment
ça, disait l’assistant, en v’là ! » Mon cadet a vu au quai d’Orsay, service central de la main d’œuvre boche, un juif se présenter pour aller
en Allemagne. On lui demande son nom : « Cohen !
— Comment ! Cohen !
— Ben oui, il y a des gens qui s’appellent Dupont, moi je m’appelle Cohen !
— Votre carte d’identité ?
— Ben ! il y des gens qui en ont, et il y des gens qu’en ont pas !
Alors moi, je suis de ceux qu’en ont pas !
— Votre carte d’alimentation ?
— Ben, c’est pareil, j’suis d’ceux qu’en ont pas.
— Bien, vous voulez aller travailler en Allemagne ?
— Oui !
— Voilà votre bon de mille francs que vous toucherez à Berlin,
pour votre équipement, maintenant signez cet engagement. »
Mais le juif avait déjà disparu avec le bon de mille francs qu’il
allait sans doute revendre cinq cents à un partant.
La bonne femme s’accrocha désespérément au téléphone, sans
résultat.
Il y a scène de ménage entre Laval et les Prussiens, car ceux-ci
embarquent les recensés et Laval, dans un communiqué, dit qu’en
aucun cas on ne doit, pour le moment, donner une affectation de travail à un recensé. Ce serait un recensement en vue de la formation
ultérieure de camps de travail en France. Il y a donc une bataille de
crabes sous la roche, ou bien une infâme comédie dans laquelle
Laval joue les deux chevaux, car il donne tout en ayant l’air de refuser.
Pouah ! Cela ne prendra pas, on connaît l’oiseau.
Ajouté une coda à Wanderers ; envoyé à Char. Cela fait un poème
de cent quatre-vingts à deux cents lignes, écrit en huit jours. À
réexaminer dans quinze jours.
Vendredi 19 février 1943
Dimanche 23 juin 1940
Le matin, vers huit heures, nous quittâmes la famille Cohen après
un bon déjeuner. Cohen vint nous accompagner sur la route de
Bellegarde et nous nous fîmes des adieux très touchants, nous promettant de nous revoir un jour, ce qui ne s’est pas encore produit.
184
Où sont-ils ? Dans quelle géhenne ? Ce sont de braves gens et je ne
pourrais pas en dire autant de certains chrétiens diplômés. Grandpère et moi, nous marchâmes durant toute la journée, nous reposant
près de Bellegarde pour manger et dormir un peu dans une grange.
Nous dormîmes pendant trois heures, dans la paille, et nous repartîmes pour Beaumont. La journée avait été orageuse et nous étions
très épuisés. En entrant dans Beaumont, vers sept heures du soir,
dès les premières maisons, je cherchais un gîte, le ciel noircissait,
l’orage était proche et il fallait absolument que nous trouvions un
toit. Le premier indigène à qui je demandai un coin dans sa grange
refusa et me dit qu’un peu plus loin, il y avait un refuge préparé.
C’était une blague, mais nous ne relevâmes même pas sa malice,
tellement nous étions fatigués et ne voulant pas perdre notre temps.
À chaque fois que nous demandions un abri ou un bidon d’eau, on
nous disait toujours de nous adresser un peu plus loin, quand nous
arrivions au bout du village, alors on nous disait qu’à trois kilomètres de là, on trouverait tout ce qu’il faut ; nous commencions à
bien entendre ce langage et même nous le comprenions à demi-mot.
Comme nous avions bu déjà pas mal d’eau suspecte, j’avais décidé de
ne plus prendre d’eau dans les fermes où il y a en général dans la
cour un puits pour l’eau des animaux, et au fond du jardin, loin du
purin, un autre puits pour les besoins du fermier ; on nous permettait de tirer de l’eau du puits des animaux. Quelques kilomètres
avant Beaumont, comme nous approchions d’un village, nous vîmes
un beau réservoir d’eau tout neuf, en ciment armé. Je dis à grandpère : « Il y a de l’eau courante dans ce pays-là, nous allons pouvoir
remplir notre bidon. » Nous nous heurtâmes à la fenêtre d’une ferme
et un paysan sortit son nez en nous refusant l’entrée, mais il prit
notre bidon et, se penchant un peu, le remplit au robinet disposé sur
un évier, comme en Amérique, ma parole ! Il nous expliqua qu’il ne
voulait recevoir personne parce que des réfugiés étaient entrés,
avait rempli leur bouteille du vin de son tonneau et étaient partis en
laissant le robinet ouvert : le cellier avait été inondé de pinard.
« Alors, vous comprenez ? C’est fini, j’voulons pus les vouer ! ces galapiats ! » Après plusieurs refus des Beaumont’s men, nous arrivâmes
sur une grande place devant une grande ferme fortifiée à la mode
Philippe-Auguste et devant laquelle se tenait un factionnaire nazi.
La fermière était près du vainqueur et elle lui parlait en allemand.
Je lui demande à passer la nuit dans son château, elle m’envoie promener, je m’adresse au caraïbe, une jeune fille qui était auprès me
fait signe d’insister. J’insiste et le caraïbe dit oui, la fermière n’avait
plus qu’à obéir, mais le petit commerce ne perd jamais la boussole,
elle me dit qu’elle avait du lait et que nous devrions lui en acheter.
185
Nous entrâmes dans la ferme par un pont-levis, nous tournâmes à
gauche, dans un escalier qui cheminait dans l’épaisseur des
murailles et nous nous trouvâmes dans un immense grenier à paille
dans laquelle nous nous installâmes confortablement pour la nuit.
Nous n’achetâmes pas de lait à la bourrique de fermière. Nous fîmes
notre pique-nique sur la paille, sardines, chocolat et fromage de
gruyère plus un bon coup de vin blanc, cuvée réservée au maire de
Lorris. À ce moment, un orage de première classe éclata, une pluie
comme jamais tomba pendant deux heures. Nous étions bien empaquetés dans notre paille et nous dormîmes comme des enfants.
Samedi 20 février 1943
Cet affolement des vainqueurs est éminemment réjouissant. Bien
sûr, leur énervement augmente nos souffrances, mais nous avons la
consolation de penser qu’ils en verront de plus dures encore que
celles que nous avons supportées, et que nous pouvons espérer un
adoucissement très prochain.
Vais-je reprendre mes sonnets ou repartir sur les longues routes ?
Je voudrais bien avoir l’avis de Char.
J’ai une préférence pour les sonnets, je crois qu’ils sont plus
authentiques. Mais ils sont très absorbants.
Toujours avoir tout son être accroché au poème en cours, ne pas le
perdre de vue un seul instant, jour et nuit : diu noctuque incubando,
pour en arriver à écrire quinze lignes par semaine ! 1
Lundi 22 février 1943
Les journaux sont remplis de pitié pour Gandhi qui fait la grève
de la faim. Ce prêtre sinistre joue la comédie depuis vingt ans, il est
non-résistant, qu’il aille jusqu’au bout de son raisonnement et qu’il
se suicide. Et que toute l’humanité en fasse autant. C’est évidemment un moyen efficace d’emmerder les tyrans, car s’il n’y a plus
d’hommes à asservir par suite de la disparition de la matière première, on ne voit pas bien ce que le tyran pourrait tyranniser ! Les
puces, les corbeaux, les cancrelats ? Et nos journaux qui pleurent sur
les souffrances publicitaires de Gandhi, ne disent pas un mot du
massacre des innocents, de la famine sous la domination nazie, des
–––––
1. Il ne s’agit pas ici des sonnets de Shakespeare. Il semblerait que
Blanchard désigne par ce terme les poèmes du type de ceux qu’il a rassemblés sous le titre Douze poèmes, et dont la longueur moyenne est en effet
d’une quinzaine de lignes.
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millions d’humains qui crèvent dans leur coin, sans gueuler, le
ventre vide, les poumons évaporés.
Si l’Allemagne était l’Angleterre, pareille chose n’arriverait pas,
car il y a longtemps que Gandhi aurait été expédié dans le paradis
des mahatmas.
L’ordre régnerait ! Comme il règne ici ! Pauvre Inde ! Condamnée à
l’esclavage à cause de sa division intérieure et de ce mélange de
superstition et de vices. Des centaines de langues, des centaines de
sectes religieuses, une mentalité prélogique à côté de quelques
grands métaphysiciens qui méprisent l’humanité (avec raison) et
qui ne veulent même pas avoir un nom propre, ni être connus. Sous
le couvert de la magie, des milliers de charlatans qui exploitent salement la crédulité d’un peuple épuisé. Ici, un voyou se déguise en
policier, là-bas, il se déguise en saint homme, fait enterrer les pièces
d’or dans un champ par le paysan pour s’attirer la faveur d’un esprit
et obtenir une bonne récolte, et revient, la nuit, déterrer le magot et
mettre des cailloux à la place. La chronique des tribunaux des journaux de l’Inde est pleine de ces histoires. Pauvre Inde, réservoir de
main-d’œuvre convoitée par le Japon et la Russie, et ensuite par
l’Allemagne, qui, vainqueur, la prendrait aux Japonais ! Ah ! les
gandhis de l’an deux mille ! Je les vois d’ici !
Mercredi 24 février 1943
(Trente-deux mois aujourd’hui).
Voici trente-deux mois que nous vivons dans cet abcès. Nous ne
pourrions plus en supporter autant. J’ai quelquefois envie d’en tuer
un. Ce serait une solution élégante d’en finir ; seulement ils massacreraient la famille ! Bande de pourritures ! Chacun tuerait le sien,
partout au même instant, ce serait la vraie solution. Mais, irréalisable ! Ah ! Vermine !
Lundi 24 juin 1940
Nous quittâmes la ferme vers six heures du matin, comme des
vagabonds, c’est-à-dire sans aller remercier la gracieuse châtelaine.
Il faisait un temps magnifique, l’orage avait rafraîchi la température et je comptais bien faire du chemin ce jour-là. À la sortie de la
ville, nous nous trouvâmes devant deux routes, l’une allant à Paris
par Milly et Corbeil, l’autre allant vers Coulommiers par Nemours.
Grand-père devait me quitter là. Il allait rejoindre son village, audelà de Meaux. Nous nous assîmes sur le rebord d’une fenêtre et
nous partageâmes les vivres ; puis, nous nous fîmes des adieux,
assez silencieux, mais pleins de sympathie. C’était un brave cœur,
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très soupe-au-lait, mais naturel et franc, et plein de courage sans
affectation. Il était sans famille, sa femme morte il y a deux ans, son
fils mort à la guerre de 1914-18, qu’avait-il à attendre de la vie ? À
soixante et onze ans ! Il avait des yeux attentifs d’enfant de soixante
et onze ans. Il se croyait éternel, bien que le mot éternel soit le dernier qui lui serait venu aux lèvres. Il me faisait penser à une fourmi
qui continue son travail sur son nid saccagé. Je continuais ma route
seul, cela me paraissait plus long. Je comptais les kilomètres et je
chronométrais, je pris même le top à chaque petite borne de cent
mètres, je faisais environ quatre kilomètres à l’heure. De temps en
temps, un convoi d’abrutis motorisés me croisait. Je vis des tombes
creusées le long de la route, creusées et remplies ! Sur l’une, un
casque prussien et une planchette portait un nom de brute et son
numéro. Sur une autre, une indication : « Ici un civil, les papiers sont
à la ferme », une flèche indiquait la direction de la ferme, et pardessus tout cela, une odeur de cadavre qui dura pendant tout mon
voyage. Des bêtes devaient pourrir dans les champs. Beaucoup de
mal à m’en débarrasser. Sur un talus, à côté d’un chien mort, j’en vis
un autre, son camarade sans doute, accroupi et haletant, épuisé, crevant de soif. Je m’approchai, je l’appelai, je lui tendis un morceau de
biscuit, il détourna la tête, regardant au loin d’un air excédé comme
s’il m’eût dit « Fous-moi la paix ! » Je versai un peu d’eau de mon
bidon dans une vieille boîte à sardines, je lui mis près du museau, il
n’en voulut point. Je laissai la boîte près de lui et en m’en allant, je
me retournai plusieurs fois. Il était toujours là, comme un sphinx et
ne toucha point à son eau. J’eus l’impression qu’il se laisserait
crever à côté de son compagnon. C’était deux beaux chiens de
grande taille et non des lèche-culs à sa mémère.
Vers midi, sortant d’une petite ville, je vis que la route de Corbeil
était mal fréquentée, je pris à gauche, un petit chemin qui devait
conduire à Milly. À quelques centaines de mètres de là, dans un
petit village, j’entrai dans une grange pour pique-niquer et dormir
un moment, puis je continuai ma route sur un chemin vicinal couvert de pierres et très accidenté qui me conduisit à un petit village
où un paysan qui, avec sa voiture allait à trois kilomètres de là,
voulut bien me prendre avec lui. Je continuai ensuite vers Milly et
en entrant dans ce pays, j’eus une violente douleur au talon droit,
une ampoule. J’entrai dans un café-hôtel qui ne voulut point de moi,
et je continuai en boitant quand, devant une habitation, je vis une
femme qui avait l’air de compatir ; je lui demandai un seau d’eau
pour me nettoyer les pieds, elle me fit entrer chez elle et je pus me
faire un pansement. Je dois dire que cette femme n’était pas du
pays, mais une Belge réfugiée. À quelques kilomètres de là, le soir
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tombant, je me fis un nid dans une javelle de foin et après avoir
mangé une boîte de pâté, je m’installai pour la nuit. J’entendis plusieurs fois les motos des patrouilleurs qui passaient sur la route à
dix mètres de mon trou. J’étais à quarante-cinq kilomètres et je
décidai de partir de très bonne heure pour coucher dans mon lit la
nuit prochaine. J’aurai ainsi fait cent trente kilomètres en quatre
jours : quinze le premier jour, trente-cinq chacun des deux jours suivants et quarante-cinq le quatrième jour. Au fur et à mesure que je
m’épuisais, mes étapes étaient plus longues, parce que, à mesure
que je me rapprochais, je désirais plus ardemment arriver. Je pensais aussi qu’en arrivant près de Paris, il me serait plus difficile de
trouver une grange ou une meule pour dormir et que je serais obligé
d’aller demander aux barbares une place dans une salle de police. Je
m’endormis très difficilement. Il plut, mais l’eau glissa sur les bottes
de foin et ne me mouilla pas. Je pensai aux 24 juin de mon existence. D’abord au 24 juin 1908 où, n’en pouvant plus, je me décidai
de m’engager dans la Marine, ce qui fut pour moi, somme toute, une
opération décisive, au plus haut point. C’est ce 24 juin 1908, que je
jouai ma vie. Mon destin, pourrais-je dire, changea de chevaux.
Depuis 1922, le 24 juin était fêté à la maison, c’était la fête de mon
fils Jean, et il y avait, le soir, le gâteau avec ses bougies, et la bouteille de champagne que je rapportais, en la cachant, et la déposant
dans un coin sombre de l’entrée, près de l’horloge. Quand ma femme
nous faisait la surprise du gâteau, je faisais la surprise de la bouteille. Et cette surprise se renouvelait tous les ans, ou plutôt, nous
jouions à être surpris, et deux jours après, il y avait une re-surprise,
l’anniversaire de notre mariage, avec, là, les réflexions habituelles
ou plutôt rituelles : « Si c’était à refaire ! c’est pas une fête ! c’est
plutôt autre chose ! » auxquelles personne ne croit ! Où étaient-ils
pendant que j’étais là, étendu, regardant la lune à travers les gerbes
de foin ?
Un de ceux dont j’ai déjà parlé et qui, par patriotisme, ne fait rien,
parce que sa paresse naturelle coïncide avec le motif supérieur, vient
de prouver une fois encore qu’il ennoblit cyniquement ses petites
saletés. Pour avoir du vin, il a été dans les caves démolir des tuyaux
de cuivre, et les a portés au bureau de récupération, il en a pris pour
dix-huit kilos. S’il avait laissé le cuivre où il était, les Allemands
auraient eu dix-huit kilos de cuivre en moins, mais monsieur le
patriote aurait eu cinquante litres de vin en moins aussi et n’aurait
pas pu se soûler la gueule. Paresseux, ivrogne et voleur. Tout cela
sous la défroque du patriotisme. Et ce voyou gueule plus fort que les
autres !
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Jeudi 25 février 1943
Il me manquait, de Proust, les deux premiers volumes, Du côté de
chez Swann. Je les ai eus de la bibliothèque du VIIIe et je trouve à la
page 125 du premier volume un texte très intéressant qui vient renforcer ma méthode. Ce texte est trop long pour que je puisse le
reproduire mais il dit (pour résumer) que « tous les sentiments que
nous font éprouver la joie ou l’infortune d’un personnage réel ne se
produisant en nous que par l’intermédiaire d’une image de cette joie
ou de cette infortune, l’ingéniosité du premier romancier consista à
comprendre que dans l’appareil de nos émotions, l’image étant le
seul élément essentiel, la simplification qui consisterait à supprimer
purement et simplement les personnages réels serait un perfectionnement décisif ». Suit un assez long développement. Or, si l’on fait
passer ces remarques sur le plan poétique, comme sur un poste de
T.S.F., en tournant le bouton, on passe des ondes moyennes aux
ondes longues, on trouve une idée générale de l’activité poétique.
Il suffit de dire monde réel au lieu de personnage réel, il suffit
d’étendre à toutes les émotions au lieu de se borner à la joie et à
l’infortune. Il faut passer en somme du roman à la poésie. Mais cette
théorie ne gagnerait rien à être développée en vue d’un enseignement ou quelque chose de ce genre. L’effet de la propagande est bien
connu. À la différence des effets physiques (effet Döpler-Fizeau, effet
Wagner, etc. etc.) dans lesquels la déformation est fonction d’une
variable (vitesse de la source ou vitesse du vent), dans le domaine
psychologique les plus hautes théories tout comme les plus basses
sont réduites au même niveau fangeux, qui est celui de l’esprit
humain moyen.
Ce choc m’a fait commencer un nouveau poème : La Création1.
Je ne devais reprendre mon carnet que dans quelques jours, je
voulais auparavant avoir l’avis de Char sur tout ce que je lui ai écrit
ce mois-ci. J’ai besoin de déblayer autour de mon chantier.
Les Allemands s’énervent, Adolf nous menace ce matin. Il va diriger contre nous les inquiétudes de son peuple, je crois que nous
allons prendre quelque chose si la guerre ne se termine pas bientôt
ou si les Alliés ne viennent pas nous délivrer. Que va faire la putain
« France » ? Aux pertes allemandes de neuf millions d’hommes
annoncées par Staline avant-hier, Adolf répondit que les Russes en
avaient perdu dix-huit millions. Si Staline avait dit cent, Adolf
aurait dit deux cents. S’il se console comme ça, tant mieux pour lui !
–––––
1. La Création (Feuillets du Quatre Vingt et Un, 1943). Voir note p. 201.
190
Mardi 25 juin 1940
Je partis de très bonne heure, cinq heures du matin, apparemment, car depuis le 13, je n’avais pas pu régler ma montre qui était
assez capricieuse. Vers dix heures, je traversai Corbeil. Dans le
jardin d’un petit pavillon, un homme et sa femme, tous deux âgés,
regardaient leurs fenêtres sans vitres, les rideaux flottaient tantôt à
l’extérieur, tantôt à l’intérieur de la maison. Ils me racontèrent leur
chagrin. Je leur demandai un bidon d’eau, ils remplirent mon bidon
et y ajoutèrent un peu de cognac. A partir de Corbeil, la foule devint
plus dense. Beaucoup rentraient à Paris par des moyens divers et
parfois cocasses. Beaucoup de voitures d’enfant plus ou moins rafistolées, dans l’une je vis une vieille femme paralysée. En traversant
Juvisy, je vidai mon bidon qui ne me donnait plus que de l’eau tiède
et je le remplis à la fontaine genre XVIIe siècle qui se trouve sur un
petit pont, près de l’observatoire. Un peu plus loin, en haut de la
côte (à moins que ce ne fût un peu plus tard, mes souvenirs ne sont
plus très précis), je vis la tour Eiffel. Je commençais à me traîner
lamentablement, je faisais trois kilomètres à l’heure, et j’étais obligé
de m’asseoir tous les kilomètres. La vue de la tour me donna du courage et renforça ma volonté de coucher dans mon lit ce soir-là. À RisOrangis, j’ai longé un mur interminable qui a bien deux kilomètres
de longueur et devant lequel nous avions attendu longtemps,
l’après-midi du 13 juin. Je reconnaissais ce mur lépreux et j’avais
l’impression qu’il me faisait des grimaces. C’est devant ce mur satanique que j’achetai Le Matin à un cycliste qui criait tant qu’il pouvait : « Demandez Le Matin, signature de l’armistice ! » Je me suis
assis sur le talus et j’ai lu cette ignoble prose qui me fit pleurer. Je
repris mon chemin et j’arrivai au cimetière de Thiais vers deux
heures et demie à ma montre. Là, j’allai au café d’en face et je
m’assis. La maison sentait le cadavre à plein nez, la fraîcheur un
peu sinistre de cette salle me fit du bien. Je demandai l’heure à la
patronne, elle me dit qu’il était quatre heures vingt. Mais elle
m’expliqua que les sauvages avaient avancé les horloges de deux
heures pour les accorder avec Berlin. Voyant ma fatigue, elle me
conseilla d’aller au cimetière et de demander à un chauffeur une
place dans son corbillard : « Pour retourner à Paris, il y a toujours
une place et ils prennent souvent quelqu’un. » Il y avait encore six
kilomètres et demi pour atteindre le métro, j’allai donc au cimetière
et je hélai le premier corbillard qui passa. A côté du chauffeur et
derrière lui étaient tassés les gens de la famille, il eut pitié de moi et
me dit de monter derrière. Derrière, c’était l’emplacement réservé
au cercueil. Il y avait un employé des Pompes funèbres assis là, qui
tenait la porte entrouverte avec quelques ficelles. Il m’installa et un
191
quart d’heure après, je descendis devant l’entrée du métro de la
porte d’Italie. Je donnai dix francs au brave type qui d’abord me les
refusa et enfin les prit. À ce geste, je vis que je devais faire l’impression d’un clochard. Quand j’irai dans le corbillard pour mon dernier
voyage, ce sera en connaissance de cause. La plus dure partie de
mon voyage fut pour monter la rue de Rome du métro Saint-Lazare
à la rue de Copenhague 1. De m’être assis, de Thiais à la porte
d’Italie, et dans le métro, ce qui faisait presqu’une heure, mes
jambes ne voulaient plus manœuvrer. Je montai péniblement la rue
de Rome en m’arrêtant tous les dix mètres. Un moineau marcha
près de moi en levant le bec, comme un chien qui attend un morceau
de sucre. À chaque pas, il faisait un petit saut et un « cui-cui ». Cet
animal avait faim. Toutes les maisons étaient fermées, et je ne vis
personne dans la rue. Je tirai de mes poches des miettes de biscuit
et je les répandis sur le trottoir, il se jeta dessus et oublia ma présence.
Vendredi 26 février 1943
Le 26 juin, je me mis à la recherche de mes valises, je les considérais comme perdues mais je voulais en être sûr. J’avais lu sur la
camionnette l’adresse du propriétaire, rue Truffaut. J’y allai et on
me dit que ce n’était plus là, mais qu’ils étaient quai de la Seine,
dans le quartier de la Villette. J’allai quai de la Seine où la concierge me dit qu’ils n’étaient pas revenus. Je pris la décision d’y aller
tous les jours et le lendemain, la camionnette était rentrée avec son
chargement. Je retrouvai mes deux valises. Madame Fulda me
demanda des nouvelles de mes bourgeoises, je lui racontai leur fuite
avec le militaire, et elle me dit : « Et la valise ! » Son ton m’étonna, je
lui répondis que la vieille dame avait emporté les sacs de cuir, mais
que tout ce qui était resté avait passé dans les pattes de l’Axe. Elle
eut un moment de réflexion qui me parut fluctuer du doute à
l’inquiétude et je compris qu’il y avait là-dessous une histoire
sombre. Un mois après, je reçus un coup de téléphone d’un Monsieur
Gründ qui me demandait un rendez-vous, je lui répondis que j’étais
toujours chez moi et qu’il vienne quand il voulait. Il vint un jour en
s’annonçant Monsieur Gründ. Il avait la même tête de fouine que sa
femme et je pensai tout de suite qu’il n’était pas Monsieur Gründ,
mais le frère de Madame Gründ, ma délicieuse patronne. Sa tête de
faux-témoin m’y fit penser avant que je n’y réfléchisse. Il avait environ vingt-cinq ans, un ton de jeune vaniteux, exactement celui de sa
–––––
1. Maurice Blanchard habitait rue de Copenhague, en haut de la rue de
Rome.
192
sœur, et un air de me traiter en larbin qui me fit mal. Il me
demanda où était la voiture, je le lui dis, je lui fis même un plan, il
me dit comme un général en chef : « Vous n’auriez pas dû prendre la
route que vous avez prise en sortant de Montargis, il fallait aller à
Châtillon, là, on pouvait passer. » Je lui fis remarquer assez ironiquement que, d’abord, je n’avais pas à vouloir, mais à obéir, et
ensuite qu’il était très facile aujourd’hui de dire ce qu’il aurait fallu
faire le 14 juin ; il est évident que si tous les gens qui étaient sur le
pont de Sully quand il a sauté avaient été à ce moment sur le pont
d’Avignon, ils seraient encore en vie ! Puis il me parla de la valise en
me disant qu’il y avait dedans des papiers, des papiers d’identité,
ajouta-t-il plus fort en me regardant fixement. Alors je compris que
la valise contenait le trésor et qu’il me soupçonnait de l’avoir volée.
Je lui dis : « Mais les deux sacs que votre belle-mère a emportés ? » (à
ce mot de belle-mère, il eut une hésitation sur son visage par
laquelle je vis qu’il avait déjà oublié qu’il était Monsieur Gründ). Il
me répondit qu’il n’y avait rien dans ces sacs et qu’elle les avait jetés
dans la Loire, en passant sur le pont du chemin de fer. Il me
demanda si j’avais la clef de la voiture, je lui dis non, il fut très fâché
et je compris que si j’avais eu la clef, il m’aurait poursuivi parce
qu’alors j’aurais eu la garde, et que d’après un article du code civil
que tout le monde connaît, le 1381, je crois, j’eusse été responsable
du matériel. Ce voyou-là s’était renseigné avant, et voulait avoir
barre sur moi pour faire faire perquisitionner, ou quelque chose de
ce genre. Il eut aussi cette audace de me dire que j’aurais dû m’opposer à ce que les Allemands fouillent la voiture et l’enlèvent. De quel
droit aurais-je fais cela ? Cet idiot doré sur tranche aurait trouvé
très naturel que je défendisse son magot (que j’ignorais) les armes à
la main ! Tout leur est dû à ces seigneurs, à cette noblesse de coffrefort ! Je lui répondis qu’il était encore temps d’aller leur demander,
ils devaient encore être à Saint-Benoît et ils seraient enchantés de
se mettre à son entière disposition. Il me quitta en disant qu’il y
allait. Depuis, je n’ai rien su directement, mais j’ai appris que ces
Gründ étaient des pirates de l’édition. Ils éditent des bouquins pour
les camelots, ils tripatouillent les auteurs français et étrangers
morts depuis plus de cinquante ans, et font tenir une œuvre de trois
cents pages et plus dans deux cents pages, par des coupures si elle
est française, par une traduction ad hoc et non signée si elle est
étrangère et les camelots vendent ça dans les marchés aux légumes,
sur des voitures de quatre saisons ou au coin des rues. Dans un
monde normal, ces gens-là seraient décapités sur une place
publique, devant une grande affluence de peuple. Ce qu’il y a de plus
fort dans cette histoire, c’est que la vieille a voulu me faire croire
193
qu’elle enlevait le magot pour que je ne touche pas à la valise. Et
qu’elle y a réussi, car si elle m’avait dit qu’elle tenait beaucoup à
cette valise et qu’elle serait reconnaissante que je fisse tout mon
possible pour la sauver, je l’aurais sortie tout de suite et je l’aurais
déposée à la mairie, mais le dégoût que j’avais pour ces gens-là s’est
transféré sur la voiture dans laquelle j’avais souffert plus qu’il ne
fallait, par leur attitude ignoble, au point que je ne regardai même
pas ce qu’elle avait dans ce coffre. Quand, avec grand-père, nous passâmes la dernière fois près d’elle, il me dit : « Va voir, ils touchent à
ta voiture ! » Je lui répondis : « Je m’en fous ! »
L’aspect de Paris jusqu’au milieu de juillet, quand les trains remarchèrent fut celui d’une vieille ville de province dépeuplée. De
temps à autre, un bruit de bottes qui descendait la rue de Rome,
mais la rue de Copenhague était nue et sonore, l’herbe poussait
entre les pavés et, de mon balcon, je voyais les petites lignes vertes.
Quand quelqu’un passait dans la rue, j’allais voir qui cela pouvait
être, je reconnaissais le pas du facteur et j’attendais impatiemment
des lettres qui ne commencèrent à arriver que le 13 juillet. Il restait
heureusement un petit bistrot du boulevard des Batignolles qui faisait restaurant et dans lequel j’allai midi et soir pendant une quinzaine, on y mangea des conserves ; Paris n’était pas ravitaillée. Sur
un banc du boulevard, j’étais assis, attendant l’heure du déjeuner,
un homme de vingt-cinq ans vint s’asseoir et m’expliqua qu’il était
soldat, mais qu’étant près de Paris au moment de la débâcle, il était
venu chez lui et s’était remis dans ses vêtements d’homme civilisé. Il
avait été au commissariat expliquer sa situation et un commissaire
ou une andouille de ce genre lui avait donné l’ordre de se présenter
aux autorités allemandes, car il était considéré comme prisonnier. Je
lui dis qu’il avait eu tort d’aller dans la gueule du loup et qu’il n’en
fasse rien. « Il sera toujours temps d’y aller si on vient vous
chercher ! » J’eus beau lui expliquer qu’il avait tort, qu’il devait rentrer tranquillement chez lui, ou même, de préférence, aller passer
des vacances chez des amis, non, il voulait obéir au policier idiot, et
quand il me quitta, je sentis bien qu’il allait faire cette connerie. S’il
est dans un stalag depuis trente-deux mois, il doit souvent penser à
moi, le couillon !
On voyait aussi de temps à autre des femmes très bien habillées,
avec fourrures, comme en plein hiver, qui erraient sur le boulevard.
Le bistrot m’expliqua que c’étaient des femmes de bordel que leur
patron avait fichues à la porte en se sauvant et qui, craignant qu’on
ne leur vole leurs fourrures dans les chambres d’hôtel où elles
avaient dû échouer, faisaient comme les tortues et se promenaient
avec leurs économies sur le dos.
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Elles cherchaient aventure et beaucoup de vaillants soldats nazis,
sensibles aux gentils sourires de ces bayadères, se laissaient entraîner aux suprêmes voluptés qu’ils expièrent, hélas, sur un lit de
l’hôpital Beaujon, qu’on dut spécialiser à cause de l’affluence de
clientèle. Il paraît que c’en était plein. Alors, l’autorité nazie fit des
rafles et des visites médicales sérieuses, et ils donnèrent à leurs soldats des bons avec l’adresse, le nom de la partenaire et l’heure de la
rencontre.
Les hôtels eurent l’ordre de refuser une chambre à un vainqueur,
alors ils en furent réduits à faire ça sous les arches du métro ou
contre un arbre avec une guenippe dont ils ne voyaient même pas le
visage. Éluard et sa femme qui habitent rue de la Chapelle 1
butaient dedans tous les soirs sous le métro du boulevard de la
Chapelle. Ils m’ont raconté cela avec quelques détails.
Ma femme revint de Saint-Jacut fin août, avec mon fils Jean, qui
avait été retenu à Bordeaux où il passait la visite pour l’entrée à
Navale, et qui avait pu assez difficilement rejoindre Saint-Jacut.
J’allais au ravitaillement avec elle, et certains jours, les Nicolas
vendaient du vin, on ne donnait que deux litres par personne et il
fallait faire la queue. Nous allions tantôt au Nicolas de la rue Lévis,
et tantôt à celui de la rue de Rome, suivant les arrivages. Nous faisions la queue l’un près de l’autre, chacun avec nos deux bouteilles
vides et nous ignorant. À la queue de la rue Lévis, un jour, était près
de nous une commère forte en gueule qui égayait notre attente par
des réflexions amusantes quoique assez idiotes. En voyant passer
des soldats allemands, elle se tourne vers moi et me dit : « Ils aiment
les femmes, ces salauds-là, et puis ça va vite, une capote, toc-toc, ça y
est, comme les moineaux ! » Le lendemain, nous allions au Nicolas
de la rue de Rome et je me permis de nasarder ma femme sans
qu’elle pût me répondre, puisque nous étions censés ne pas nous
connaître, je dis à une voisine : « Pardon, madame, c’est du rouge ou
du blanc, aujourd’hui ? » Elle me répondit qu’elle ne savait pas. « Ah !
bien, parce que ma femme aime bien le vin blanc, j’aurais été
content de lui rapporter ses deux litres. » Je regardai en coin vers
ma femme, qui était dans une grande colère et qui souffrait terriblement de ne pouvoir me répondre. Je reçus l’averse dès que nous
fûmes servis et elle ne voulut plus se mettre près de moi. On s’amusait comme on pouvait, c’était la réaction à nos malheurs.
–––––
1. En 1940, Nush et Paul Éluard s’installèrent rue de la Chapelle – actuelle
rue Marx-Dormoy.
195
Samedi 27 février 1943
Depuis les dernières exhortations du Goebbels et du Caligula, les
occupants de ces lieux sont toujours aussi endormis. C’est comme si
ces grands chefs avaient sifflé un petit air. Ils font des repas de
noces tous les jours, maintenant qu’ils ont installé dans l’usine
même leur table et leur cuisine. Leur nombre augmente chaque
semaine d’une ou deux unités, ils font venir leurs amis. De temps en
temps, ils en renvoient un pour faire plaisir à un autre, et celui qui
part pleure pendant huit jours à nous fendre l’âme et il vient
m’exposer ses rancœurs.
Cette femme qui avait été la première embauchée et qui, de par
cette qualité suprême, avait été nommée chef des femmes, a été
vidée cette semaine ; c’était une pauvre folle que je n’aurais pas
gardée cinq minutes, ils ont mis huit mois à s’apercevoir de cette
catastrophe en jupons. Mais lorsqu’ils s’aperçoivent qu’ils sont
roulés, ils y vont comme des brutes. Ils sont naïfs, crédules, très
lents à juger, mais brutes et coléreux quand leurs yeux s’ouvrent.
C’est le principe du tout ou rien. Ils embauchent des gens parce
qu’ils ont dit que leur femme ou leur mari était à l’hôpital, ou parce
que leur fils ou leur sœur vient de mourir, et au bout de quelques
jours, quand il se révèle que ce nouvel employé ne sait ni lire ni
écrire, ils le renvoient en lui payant son mois. Par contre, des jeunes
gens intéressants, mais qui n’étalent pas leurs plaies, sont refusés.
Le refus du peuple français à la collaboration tient à des choses
de ce genre, et non aux grands principes ni à l’avenir de l’Europe et
du monde. Le peuple n’a qu’une mémoire physique et des réflexes
conditionnés lui tiennent lieu de pensée. Si, en 1940, les vainqueurs
avaient fait continuer la vie française, sans heurt, en se faisant invisibles, pour ainsi dire, et en redressant, avec grand renfort de publicité, deux ou trois grosses injustices, l’affaire était faite.
Mais, premièrement, ils ont pillé ouvertement et ils ont arrêté
l’industrie, occasionnant une misère extrême dans le peuple, l’allocation de chômage étant demeurée à douze francs par jour.
Deuxièmement, quand ils ont remis en marche l’industrie, ils ont
imposé la fabrication de matériel allemand avec des méthodes allemandes et des chefs idem.
Avant de les voir à l’œuvre, ils bénéficiaient d’un préjugé favorable parmi les travailleurs industriels. « Ils ont des trucs épatants,
et ça sort ! » Voilà ce qu’on entendait.
Si ces idiots étaient restés derrière leur nuage olympien, ça aurait
pu aller, mais c’est qu’eux-mêmes croyaient ferme, et croient encore,
qu’ils sont, de beaucoup, supérieurs, alors que tous les ouvriers,
196
même les plus bêtes savent aujourd’hui à quoi s’en tenir. Et aussi,
en détruisant l’outillage pour la construction en grande série du
matériel de guerre français (matériel d’une qualité au moins égale,
tous les techniciens sont d’accord là-dessus) et en réinstallant en
France un outillage neuf pour la production de matériel allemand,
ils ont perdu un temps précieux et troublé les habitudes françaises.
Il a fallu et il faudra encore du temps pour adapter l’ouvrier français
à leurs méthodes. Le grand inconvénient de ces méthodes, c’est que
les facultés psychologiques ne sont pas favorisées et qu’on ressent
même un dégoût et un écœurement à travailler de cette façon. En
Allemagne, ce phénomène existe, mais la passivité du peuple s’en
accommode, le rendement est déplorable, mais l’opacité de leur
entendement ne leur fait pas discerner les causes de cet engourdissement. J’ai vu l’autre jour un ouvrier belge qui revient de Dessau,
il me dit : « Jamais, dans ma vie (il a quarante-cinq à cinquante ans)
je n’ai si peu travaillé ! »
Les vainqueurs se font beaucoup de tort en sous-estimant nos
facultés psychologiques. Ils doivent se dire : « Ce sont des vaincus,
donc des idiots. » Comme Madame la Duchesse de X qui se foutait à
poil devant son jeune valet de chambre en disant : « Un domestique
n’est pas un homme. » Jusqu’au jour où celui qui n’était pas un
homme lui a sauté dessus et l’a à moitié assassinée en essayant de
la violer. À chaque slogan des journaux, le plus idiot des gaulois dit :
« Oui, Monsieur, tu dis ça, c’est parce que tu veux telle chose ! À
d’autres ! » Et le plus fort, c’est qu’il ne se trompe pas. Ils vont
détruire le quartier du vieux port à Marseille, pour reconstruire un
quartier moderne d’une architecture géniale et futuresque. Ouais !
gros malin, c’est que tu vas te servir de ces gros murs pour faire un
fortin de défense, ne donne pas des motifs artistiques à ta foirade
militaire.
J’ai visité ce quartier il y a trente-cinq ans, avec un Marseillais
qui connaissait bien sa ville. Ces maisons qu’on va abattre sont
belles. Elles ont été salies par un siècle et demi d’occupation vermineuse, mais ce sont les anciens palais des armateurs d’autrefois,
bien construits pour supporter des attaques ; les rues sont étroites et
impraticables, sauf pour un cavalier, mais c’était nécessaire. À l’intérieur de ces palais il y avait (et il en existe encore quelques-uns) de
magnifiques jardins. Cela rappelle les palais des Maures, où toute la
vie se passait à l’intérieur des murs. Sortant de ces petites rues,
nous sommes passés dans une assez grande rue, plus moderne, qui,
je me souviens à cause du nom grec, se nomme rue de Lacydon. Elle
est bordée de cases pratiquées dans le vieux mur, dans chacune de
ces cases, habite une harpie déguisée en odalisque. On voit le lit et
197
le fourneau, un rideau de roseau pend devant la porte et la sirène se
promène devant en cherchant à entraîner un homme dans sa
caverne. Je voyais une araignée emporter sa proie et la vider.
À dix mètres de nous, sur notre chemin, l’une forte en gueule, avec
l’accent marseillais le plus pur, et c’est tout ce qu’elle avait de pur,
apparemment, commença à nous envoyer des souhaits de
bienvenue : « Beaux gosses ! venez un peu, vous me ferez des choses !
Il y a longtemps que j’ai envie de petits choux comme vous. Venez, je
suis vierge ! » etc. À mesure que nous approchions, elle se faisait
plus pressante, plus enchanteresse. Quand nous passâmes devant
elle, le ton commença à changer : « Té, venez donc ! je ne vous mangerai pas. Écoutez, enfin ! Je veux vous demander un
renseignement ! » et comme nous nous éloignions, ainsi que le sifflet
d’un rapide qui vous passe devant le nez en pleine campagne, le ton
devint grave et rugueux et nous entendîmes, incanda et fortissimo :
« Allez donc, vieux machins ! vous ne bandez plus ! Hé ! » La magicienne nous avait fait passer rapidement, et sans oublier une année,
de quinze à soixante-cinq ans. Je crois que le récit des voyages
d’Ulysse a été bâti sur des épisodes de ce genre.
Je me suis souvenu de cet incident et de la visite de ce quartier
dans un poème de C’est la fête. Je ne sais plus lequel, mais je parle
des sentiers du ciel, et c’est ce que vraiment on voit en passant dans
ces petites rues noires, qui se resserrent par le haut.1
Lundi 1er mars 1943
Travail – Famille – Patrie
Sit still, my soul !
Il n’y a que l’État, cette ordure,
pour oser avoir un tel blason. Paillasse !
–––––
1. Il s’agit de La Chevauchée de Marignan : « (...) Dans tous les ports où les
compagnons d’Ulysse ont passé, dans toutes ces ruelles étroites où mille
générations de compagnons d’Ulysse ont déboulé comme des avalanches
vers la mer, comme des avalanches de désirs, de boue, de neige, d’instincts,
dans tous ces ruisseaux en pierre noire où les cœurs chavirent dans
l’enivrante fraîcheur du crime, mes pas se posent sur leurs pas. Mais c’est
bien eux qui ont tracé les sentiers du ciel. »
198
Mardi 2 mars 1943
Voici exactement un mois que :
Premièrement, j’ai reçu une carte de Char.
Deuxièmement, j’ai vu Arnaud.
Depuis, j’ai envoyé neuf cartes à Char, dont Wanderers, et Arnaud
qui m’a écrit le 4 ou le 5 que je lui prépare des textes pour le 8, n’est
pas revenu et n’a pas écrit.
Conclusion : je suis la victime d’une cruelle farce. C’est toujours
comme cela que finissent mes relations avec les humains quels qu’ils
soient. Et cela depuis que je suis dans cette espèce de monde, depuis
l’heure où mon père, dans sa soûlographie du 14 juillet 1889, a lancé
un maudit spermatozoïde1 d’un coup de dé (un dé à coudre, c’est la
mesure, paraît-il). Tous ceux qui m’approchent finissent par me
flouer, c’est un instinct que ma présence leur révèle et dont ils subissent la puissance irrésistible. J’essaie ainsi d’atténuer leur responsabilité, mais j’arrange les choses au mieux, et j’atténue en même
temps ma jobarderie qui pourtant est immense, je le sais. Alors je
vais me fortifier dans mon seul refuge, une solitude rébarbative. Je
m’y tiens parfois pendant des années (par exemple les neuf années
chez Potez). Comme on n’a aucun plaisir à m’approcher, déguisé que
je suis en porc-épic, on me craint et on me fuit.
Il arrive toujours un moment où sensible à une détresse ou à une
attention exquise, je me montre dans ma nudité sympathique, et
alors on se dit l’un à l’autre : « Allez lui demander ceci ou cela, il ne
sait pas refuser », et je suis ré-engrené dans le moulin, comme grain
à moudre. Je vais reprendre ma peau d’ours. Cette peau qui éloigne
les mouches. Si je regarde ma vie du haut de mes cinquante-trois
ans, elle m’apparaît comme la marque de mes années d’études les
plus efficaces, les plus consolantes que j’ai eues, que j’ai appris de
choses de 1930 à 1939, de 1921 à 1928, de 1908 à 1918.
Toutes ces périodes, je fus un loup pour l’homme, un lupissimus,
plus exactement.
Je rentre dans mon antre. (Cocasse allitération).
Il y a aussi un phénomène particulier à la faune littéraire. Quand
un critique qui dispose d’une rubrique dans une revue ou une feuille
–––––
1. Blanchard est né le 14 avril 1890. D’où cette idée qu’il fut engendré le
14 juillet 1889. On notera que deux de ses poèmes sont intitulés « Quatorze
juillet ». Le premier d’entre eux, qui figure dans Les Lys qui pourrissent, de
1929 (et qui fut réédité à part par les éditions Myrddin en 1990) fait clairement allusion à cet épisode « maudit » de sa naissance : « Et avril verra
naître un enfant mélancolique aux grands yeux étranges, dont les muscles
algides couvriront la houle des révoltes inextinguibles. »
199
de chou quelconque vous écrit pour vous féliciter ou surtout quand il
dit qu’il vous admire, c’est pour n’avoir pas à le dire publiquement ;
il ménage la chèvre poésie et le chou abonné. À moins que la direction ne dirige, comme c’est sa fonction, et ne vous ait collé sur son
carnet des indésirables. Dès le début, j’ai eu de ces oiseaux-là qui
m’écrivaient : « Je parlerai de vous au moment opportun, ou dès que
les circonstances me le permettront, mais maintenant, dans le “ ... ”
ce n’est pas possible, cela déplairait aux lecteurs qui se plaindraient
à la direction, laquelle me viderait pour en mettre un autre, plus
comme il faut et vous n’y gagneriez rien. »
Éluard même m’a écrit dès 1935 pour me dire son admiration,
c’est son expression, mais dans l’enquête G.L.M.1, quand il a cité les
poètes à qui il donnait une couronne, il a trouvé un Schehadé, genre
de sous-Géraldy, qui n’avait même pas une promesse de poème dans
sa manche ! Il y a des noms qu’il leur est interdit de prononcer, de
crainte qu’ils ne leur écorchent la gueule. Le mien en est. Mais ils
sont prêts à me lécher le derrière quand je les rencontre. Merde
pour eux !
Mercredi 3 mars 1943
Ce matin, rue de Constantinople, trois chiffonniers (un chiffonnier
et deux chiffonnières) se battaient autour d’une poubelle, les deux
femmes quittèrent le champ de bataille avec une poignée de vieux
journaux, il pouvait y en avoir cinq ou six. Et voilà ! L’homme nouveau est un être parfait, car j’aime à croire que c’était pour la substantielle nourriture intellectuelle qui s’y trouve incluse, que ces
champions de la civilisation se battaient ! Ce n’était certainement
pas pour une sordide et matérialiste question de boustifaille, pouah !
Autrefois, oui, dans ces temps de barbarie judéo-maçonno-ploutodémo-bolchevico-capitalo... qui marquèrent l’époque la plus sombre
de l’histoire du monde.
Mais maintenant, c’est la lutte courtoise pour les idées, pour les
hautes spéculations de l’esprit. Nous sommes des Dieux.
–––––
1. Enquête sur La Poésie indispensable (Cahiers G.L.M., octobre 1938). La
réponse de Blanchard à cette même enquête est incorrectement datée 1948
dans le volume Plasma Les Barricades mystérieuses — En 1938, Georges
Schehadé avait mieux qu’« une promesse de poème dans sa manche » ; il
venait de publier (chez G.L.M.) le premier volume de ses Poésies. On peut
s’étonner de l’appréciation de Blanchard le concernant.
200
Jeudi 4 mars 1943
Je commence une nouvelle série de douze poèmes-interzones.
Titre général : La Création. (En ce moment, je suis hanté par ce problème). J’ai écrit le premier : 5 pains et 2 poissons, résidu de : Et
acceptis quinque panibus et duobus piscibus (Saint Marc 6-41).1
Maurice2 a reçu une convocation pour la visite médicale de recensement ; cette convocation est venue par service pneumatique, le
bonhomme qui la lui a remise en avait un gros paquet dans les bras.
Ils sont pressés, les salauds, et cela ne leur coûte rien, c’est Vichy
qui paye pour se faire battre.
Vichy tend l’autre fesse, vieille rombière de Pétain !
En décembre 1939, mon fils Maurice voulut s’engager dans l’aviation, il fut refusé sans motifs valables, comme tous les autres candidats.
Sur plus de cent mille demandes, on n’en prit que quatre-vingts ;
on n’avait pas besoin d’aviateurs pour signer la paix cinq mois plus
tard, non, bien sûr ! Mais alors, notre état-major savait donc qu’on
serait vaincu ? Autant dire qu’ils étaient reliés par fil spécial avec
Hitler, avec, en plus, un fil spécial à la patte, un fil d’or et de soie ?
Comme disait un loustic sur la route de Montargis, le 14 juin
1940 : « On n’est pas vaincu, on est vendu ! »
Le 9 juin, mon fils, le même qui voulait être aviateur cinq mois
plus tôt, fut incorporé à Angoulême dans un régiment d’artillerie, il
passa à Paris le 8 et là encore, je ne voulais point croire que nous
laisserions passer les massacreurs aussi facilement. Quand il arriva
à Angoulême, il fit connaissance avec le système militaire et il en fut
dégoûté pour la vie. On leur faisait exécuter des manœuvres de
canons avec un banc, car il n’y avait pas de vieux canons d’exercice.
Une ficelle était attachée à un pied du banc et, avec de l’imagination, c’était le cordon de mise à feu. Un canonnier pointait le banc,
d’autres faisaient le simulacre d’enfourner un obus, et l’on tirait sur
la ficelle. « Attention au recul, tire-toi de là, espèce d’enflé ! » « Ou
qu’tu vois ti qui r’cule ton banc, espèce d’andouille ? » Et, ma foi,
–––––
1. La Création (voir note p. 190) comptera finalement quinze poèmes. Par
« poèmes-interzones », Blanchard entend des poèmes dont le texte entier
pouvait tenir sur une carte de correspondance interzone, seul type de
courrier autorisé à l’époque. C’est par ce moyen qu’il communiquait avec
René Char. Il semble que ce soit le même type de poèmes que Blanchard
qualifie ailleurs de « sonnets ».
2. Maurice Blanchard, fils aîné de Maurice Blanchard (1920-1962). Il fut
envoyé de force aux « chantiers de jeunesse », où il passa six mois. Après la
guerre, devint dentiste.
201
c’était le paysan qui avait raison, on ne lui faisait pas prendre des
vessies pour des lanternes à ce brave cul-terreux.
Il fit ensuite huit mois de chantier de jeunesse, ou plutôt de camp
de concentration, de famine, de désolation, de paille humide et de
dysenterie.
Il revint de là avec vingt kilos en moins et de la décalcification.
Seuls les chefs des chantiers de jeunesse étaient gras et roses, ils
bouffaient la ration de la compagnie ou revendaient ce qu’ils avaient
en trop, pour acheter des boissons fortes.
Il est maintenant complètement guéri, de sa dysenterie, de son
patriotisme, de l’obéissance aux chefs et d’un grand nombre d’illusions, particulièrement celles qui touchent l’infaillibilité de l’État et
sa grandeur d’âme, l’effet bienfaisant de la vie en commun et l’honnêteté des officiers.
Le gauleiter des chantiers de jeunesse, un général du nom de La
Porte du Theil1, copain de Pétain, passa en voiture et demanda à
quelques-uns ce qu’ils faisaient dans le civil. C’est là tout ce qui
l’intéressait.
Mon fils me rapporta ce dialogue : « Qu’est-ce que tu fais, toi, dans
le civil ?
— Je suis mineur, mon général.
— Ah ! très bien, très bien, ben, y a pus d’mine, maint’nant, t’es
aussi bien ici. Très bien ! très bien ! »
S’adressant à un autre :
« Qu’est-ce que tu fais, toi dans l’civil ?
— Je suis étudiant en théologie, mon général.
— Hein ? quoi ? tudiant théologie ? tudiant théologie ! pfu ! pfu !
(d’un air furieux, en haussant les épaules) faut faire culture physique ! Développer, mon garçon !... Tudiant en théologie, pfu !... Et toi,
qu’est-ce que tu fais dans l’civil ?
— Dentiste, mon général !
— Dentiste ! Hahahaha ! Ben alors ! Et tu es dentiste aussi dans le
militaire ! Ah ben ! alors ! ça c’est bien, dentiste dans l’civil, dentiste
dans l’militaire, ça c’est bien, c’est bien ! » et il remonta dans sa voiture en la trouvant bonne celle-là !
Et tous ces gosses crevaient de faim, ne s’étaient pas déshabillés
depuis trois mois, et couchaient dans une grange sur la paille pourrie. Très bien ! Très bien ! vieille vache ! Si c’est pour recommencer
cette ignoble plaisanterie, c’est bien la peine de les convoquer par
pneumatiques, il serait toujours assez tôt pour y retourner.
–––––
1. Le général de la Porte du Theil était le chef des Chantiers de jeunesse.
202
Samedi 6 mars 1943
Reçu une carte de Char, ses cartes précédentes ne me sont pas
parvenues.
Reçu de Bouhier1, Chef de l’École de Rochefort et théoricien de la
Renaissance poétique du XX e siècle, une feuille insipide : trois
psaumes qui sont bien la plus pauvre chose que j’aie jamais lue ! Il
tutoie Dieu et Jésus Christ, celui-là aussi. Et ce crétin publie ses
manifestes à la NRF ! Miserere nobis ! Et l’École de Rochefort a déjà
une certaine espèce de célébrité, elle fait du bruit, elle attire les
poissons. Pourquoi m’envoie-t-il cela, cet idiot ? Il trouve ça bien ? ou
il se fout de moi ? Déjà, cette astuce de s’être installé à Rochefortsur-Loire, petit village de Maine-et-Loire, et de faire un tam-tam du
feu de Dieu autour de sa marmite me paraît comme une vacuité
sans borne. Il est cravateux ce Bouhier ! Il croit que dans cent ans et
plus, un bouseux de Rochefort sera très fier d’être du pays de
Bouhier et de l’École de Rochefort. Je me souviens de ce matelot
marseillais, il y a trente ans, qui vantait sa noble naissance, en
disant, et très sérieusement, ma foi : « Je suis du pays d’Edmond
Rostand et de Gaby Desly ! » (Gaby Desly était une demi-mondaine
qui avait amassé quelques millions « grâce à son travail acharné et
à ses grandes qualités d’ordre et d’économie », ainsi s’exprimèrent
tous les grands journaux à sa mort, car elle avait laissé sa fortune à
la ville de Marseille et, pour une petite part, aux articles nécrologiques. Pendant huit jours, ce fut la sainte de la Patrie.)
Il faudra bien, un jour, que je consacre un instant aux cravateux
que j’ai connus, tant dans la littérature que dans l’aviation et dans
la marine. J’en ai connu de superbes, mais en gros, ils se ressemblent tous, leurs procédés sont primitifs et il faut que le monde soit
pétri d’imbécillité pour s’y laisser prendre aussi facilement.
Le plus pur spécimen de cette race fut un certain comte François,
Félix, Félicien, Gontran... etc. de Roumefort de Truc de chose de
machin de etc. (Il s’arrangeait toujours pour sortir sa carte de sa
poche, ou un papier portant ses noms, titres et qualités.) Cet individu était tellement, si purement cravateux, qu’il éprouvait un
besoin urgent d’épater tout interlocuteur, quel qu’il soit : employé de
tramway, guichetier du métro ou des postes, badaud dans la rue,
voisin de table au café (ceci le plus souvent pour se faire payer un
verre), je parierais même qu’il cherchait à épater son chien ou son
miroir !
Impossible de citer un nom de ville ou même de village sans qu’il
–––––
1. Voir note 2, p. 68.
203
dise y avoir un parent ou un ami. Lui parlant de Fréjus, il me dit un
jour : « Je connais très bien l’évêque, c’est mon oncle, j’ai été passer
huit jours chez lui l’an dernier ! » Il alla à Toulon par le train en janvier 1940. Les trains étaient alors toujours complets. À son retour, je
le plaignis un peu d’avoir été obligé de voyager inconfortablement.
« Mais, non ! J’ai eu pour moi seul un wagon salon ! En arrivant à la
gare de Lyon, j’ai été voir le chef de gare, qui est mon ami, et il m’a
invité à dîner, sur le pouce, évidemment, et il m’a dit : « T’en fais pas,
François, tu dormiras cette nuit ! » et il m’a casé lui-même dans un
compartiment réservé. J’ai passé une nuit excellente. » Or, un de
mes amis qui prit le même train m’a dit l’avoir vu dans le couloir,
assis sur sa valise ! Ce phénomène s’était infiltré dans une affaire de
bombes télécommandées, auxquelles j’apportais mon concours technique ; il avait pris clandestinement des brevets (sans valeur, mais,
aux yeux des commanditaires, un brevet a toujours une grande
valeur), il avait été éblouir des fonctionnaires et était en passe de se
faire passer trois marchés identiques par trois ministères différents :
Guerre, Marine, Air. Il comptait ainsi toucher trois fois le prix des
efforts des autres. Il aurait réussi, les fonctionnaires étant bien les
plus jobards zigotos de la terre, si ce n’est qu’une commission interministérielle des marchés fut créée et qu’on s’aperçut, en haut lieu,
de la manœuvre, qui fut barrée à temps.
Le comte avait toujours oublié son porte-monnaie : « Prêtez-moi
dix francs, je n’ai pas de monnaie, je vous les rendrai demain ! »
C’était là sa phrase favorite. Et il enchaînait : « Daladier, c’est un
copain de régiment, je l’ai vu hier, il m’a dit ceci cela, etc. » Il montait les cinq étages de ma maison pour venir se servir du téléphone
sans payer. Il était un jour, ou plutôt comme tous les jours à l’heure
de l’apéritif, assis à une table du Terminus devant un verre d’eau
minérale. Arrive un ami ; l’ami commande un quart champagne,
« Moi aussi ! » dit le comte. Quand il eut sifflé son champagne :
« Pardon, il faut que j’aille téléphoner, je reviens dans une minute. »
Il ne revint pas. Cet écornifleur faisait des faux effets de commerce
(ce qu’on appelle la cavalerie), ou bien il achetait de la marchandise
qu’il ne payait point pour la revendre moins cher au comptant. Il
avait l’habileté d’entraîner toujours avec lui un commanditaire naïf
qui payait la casse. Il posséda ainsi un autre comte, un La
Rochefoucauld-Doudeauville, et une quantité de demi-cravateux de
ce genre. Il avait un petit atelier à Saint-Ouen, il s’assura pour une
forte somme et son petit atelier brûla, il se fit construire alors un
atelier plus important aux frais de la compagnie d’assurances.
À la débâcle de juin 1940, il prit une adresse dans le bottin et dit
à son personnel de se replier à Niort chez Untel, telle rue, ordre du
204
ministre. Quand les gens arrivèrent là-bas, ils virent que c’était une
bonne farce. Pendant ce temps, le comte François de Roumefort faisait le trafic de beurre entre Paris et la Normandie avec sa Citroën
de tourisme.
Cet animal-là a toujours trouvé de quoi vivre, et pendant toute sa
vie il a exploité les jobards, et, quoique très connu comme escroc, il
trouve toujours de nouvelles couches de jobards ; c’est à croire qu’il y
en a beaucoup plus que d’étoiles au ciel. Il avait même trouvé le
moyen de se faire garantir par la puissante compagnie Péchiney,
dirigée par un autre comte : de Vitry, qui pourtant est une fameuse
fripouille ! Tout cela par relations acquises dans la fréquentation des
cafés élégants et des esbroufes devant un cocktail. Pourriture à
pattes !
Mardi 9 mars 1943
Lu la vie d’Emily Brontë par V. Moore. Très intéressant, mais laisse beaucoup à dire encore. A-t-elle eu à Low Hill un amour déçu ?
Peut-être, mais je crois qu’il y eut aussi autre chose, une injustice,
un mépris, une blessure psychologique. Parmi ses derniers poèmes,
ces quatre vers :
« Strong I stand, though I have borne
Anger, hate and bitter scorn
Strong I stand, and laugh to see
How man kind have fought with me »1
me paraissent donner la clef. Et puis, par-dessus tout, elle avait du
génie, et elle en aurait eu dans n’importe quelle vie. Pas besoin de
divaguer !
Nous n’avions rien de substantiel à manger depuis deux jours et
nous avons hier reçu un poulet de Bretagne, coût cent cinquante-six
francs dont vingt francs de transport. Je compare avec les prix que
j’ai connus. Deux francs cinquante en 1900 (un franc soixantequinze un lapin). Je traversais, tous les samedis, le marché aux
volailles pour aller porter la soupe à ma grand-mère qui, un peu
plus haut, au marché aux herbes, était assise au milieu de son tas
de légumes. Le marché aux volailles était très amusant ; canards,
oies, dindons gisaient par terre, les pattes liées et coincoinaient.
Avant d’arriver aux volailles, je passais au marché aux cochons ;
–––––
1. « Fort je reste, ayant souffert / Haine, colère et dédain ; / Fort je reste et
ris de voir / Leurs assauts livrés en vain. » (Traduction Pierre Leyris.)
Blanchard fait erreur ; il s’agit en fait d’un des premiers poèmes d’Emily
Brontë (novembre 1837).
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quatre ou cinq marchands de cochons ; chacun installait un carré en
planches dans lequel s’ébattaient une demi-douzaine de cochons.
Notre amusement consistait à leur tirer la queue quand le marchand ne regardait pas vers nous, et de faire l’innocent quand il se
retournait brusquement, aux cris de la bête. Le soir, j’aimais assister
au rembarquement des invendus ; l’homme attrapait le cochon par
l’oreille et par la queue et l’envoyait sans douceur dans la voiture.
Les cris stridents de l’animal me paraissaient tellement disproportionnés avec la cause que c’en était émerveillement, d’autant plus
qu’il échappait à la mort, qu’il allait vivre sans doute huit jours de
plus. Et un cochon, ça vit ! Ça vit tellement que ça ne s’en aperçoit
pas. Autrement, eût-il crié ?
Un peu plus bas, au petit café-papeterie-mercerie-épicerie, des
paysans faisaient une dernière pause avant de rentrer chez eux. Il y
avait toujours une ou deux voitures à âne devant la porte. Alors,
nous faisions le cri de l’âne, très faiblement, à ses oreilles, et dès
qu’il commençait à déchiffrer sa partition, nous nous cachions pour
assister à la colère du paysan déjà pas mal saoul.
Vers seize ans et demi, je travaillais alors dans une usine de charpente métallique, rue d’Alleray, et j’allais, le samedi soir ou le
dimanche, rue de la Gaîté, qui était une rue très éclairée et pleine de
mouvement. Au commencement de la rue, la deuxième ou troisième
boutique, en partant de l’avenue du Maine, était une rôtisserie avec
un éventaire sur lequel reposaient d’innombrables volailles prêtes à
rôtir ; dans le fond de la boutique, des fours, des tournebroches et
des cuisiniers fonctionnaient avec entrain à la vue du public. Des
passants choisissaient leur poulet et attendaient qu’il soit rôti, ou
bien allaient boire l’apéritif en attendant qu’il le soit. Pour quatre
francs on pouvait acheter un beau poulet rôti prêt à manger. Il y
avait toujours grande affluence. Celui qui avait installé cette industrie était un fameux malin, c’est inimaginable, ce qu’il en vendait !
Cela m’a toujours étonné qu’on ne l’imitât point dans tous les quartiers populeux de Paris. Je restais longtemps là, à me parfumer les
papilles de la bonne odeur, puis je rentrais manger à ma gargote
habituelle où je me restaurais pour quatorze ou quinze sous et je
remontais dans ma chambre à quatre francs la semaine, 64 rue de la
Procession, XVe.
Mercredi 10 mars 1943
Ce qui, peu à peu, se modifie, finit par apparaître comme tout à
fait normal. La civilisation moderne qui a insensiblement élevé les
deux castes ignobles : le sportif et le technicien, a perdu de vue le
206
schéma général de l’évolution sociale, ou plutôt sociétale, comme dit
Lawrence, mais si l’on fait un saut par dessus les siècles, jusqu’à la
Renaissance, et jusqu’à la Grèce d’Héraclite et Thalès, alors, on est
effrayé de cette royauté du mécanique et elle apparaît comme une
descente vertigineuse hors de l’humanité.
Que des hommes dont les facultés intellectuelles sont pétrifiées,
pneumothoraxées à ce point, soient aussi des modèles proposés sans
rire à l’enthousiasme des enfants, qui, à leur tour, feront une propagande, à laquelle ils croiront, c’est la fin de l’homme qu’on appelle
homme, et le commencement de l’homme que quelques rares esprits
appellent encore le barbare. Le sportif et le technicien sont au plus
bas de l’échelle des valeurs, au-dessous du gangster, de la putain, de
l’homme d’État.
Jeudi 11 mars 1943
L’homopoliticien, cet excrément, est formé par le milieu. C’est une
vérité de La Palisse et il est bien malheureux qu’on soit obligé de la
redécouvrir. Avec tous leurs dégueulis de races et, comme dit cette
fripouille de Laval, de pieds fortement attachés à la terre (expression par laquelle il veut dire, autant qu’on puisse lui donner un
sens, que ses ancêtres étaient paysans), ces voyous veulent, par une
tricheuse analogie, y fourrer de l’hérédité ! Tant qu’on n’aura pas
trouvé le chromosome du cordonnier, ou celui de l’ajusteur-fraiseur,
du nazi, du bolchéviste, du concierge, ils feraient bien de se taire, ou
de siffler le God save the King. Il est clair que le Français moyen,
avec son tiroir à vieux bouts de ficelles, subit l’influence, ou l’ambiance, comme on voudra, des fables de La Fontaine, qui sont les
premières récitations de son enfance. (Racine les achève en de
puants godelureaux.)
Avant même que nous ne sachions lire, on nous apprend ces platitudes parce qu’elles sont écrites en bon français, et faciles à retenir.
La mémoire motrice s’en empare avec une grande facilité. Mais le
sens étriqué de cette littérature noie insensiblement la cervelle et
marque profondément le comportement des adultes et, plus visiblement encore, des vieillards. Les Anglais ont aussi un La Fontaine,
qui est Tyndall, et sa traduction de la Bible, chef-d’œuvre de la littérature anglaise, forme l’Anglais moyen. Les Allemands ont pour les
bercer, soit des romances d’une sensibilité bête et écœurante, soit
des marches militaires. On les forme pour le bordel et la caserne.
Adolescents, ils se balafrent la gueule à coups de sabre et remontent
leurs pendules avec des coups de bottes. Quand les pendules sont
brisées, on va, avec son sabre, capturer celles des voisins. Et l’on
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pousse un rire tout en largeur, en se tenant la bedaine avec les deux
pattes de devant. Ha ! Ha ! Ha !
Un souvenir me revient, de cette époque du poulet rôti, 1907 environ, alors que je travaillais rue d’Alleray et que je logeais au 64 rue
de la Procession. En déchargeant un wagonnet de ses plaques de
tôle, un petit éclat d’acier, très petit, imperceptible, m’entra dans la
face intérieure de la main gauche, à cinq centimètres de l’emplanture du petit doigt. J’y portai peu d’attention mais, deux ou trois
jours plus tard, j’avais un gros abcès à cet endroit. L’usine, qui avait
un système d’assurance, m’envoya à l’hôpital Necker pour me faire
ouvrir mon mal. J’entrai par une petite porte près de la grande
conduisant aux salles, et là il y avait un service pour les malades qui
venaient pour une consultation ou un pansement, où un infirmier
faisait son Louis XIV. C’était un gros bonhomme qui portait un
tablier blanc, muni à l’endroit du nombril d’une poche kangourou.
En attendant mon tour, je remarquai qu’après chaque pansement, le
client mettait quelque chose dans la poche kangourou, pendant que
le Louis XIV liait ses bandelettes. Quand ce fut mon tour, je m’assis
et, dans mon innocence, je ne pensai pas à verser mon offrande dans
le Ventre de la divinité. Le lendemain, je revins pour un nouveau
pansement, ainsi que l’avait ordonné le médecin. Quand je m’assis
ce gros salaud me dit de revenir demain. Il avait reconnu l’hérétique. Je souffris beaucoup cette nuit-là, et quand je m’assis de nouveau le lendemain, je commençai par mettre une pièce de deux sous
dans la fente. Elle fit un bruit sympathique en tombant sur les
autres et, cette fois, j’eus mon pansement. Je gagnais quatre francs
par jour, mais étant blessé, je n’avais droit qu’au demi-salaire, deux
francs ; donner deux sous à ce type qui, dans sa matinée, devait
ramasser au moins dix fois ce que j’avais pour vivre un jour, cela
n’était pas fait pour me réconcilier avec la société. Le lendemain, je
fis tomber une rondelle de fer, chute d’un trou que j’avais ramassé
au pied d’une poinçonneuse, le surlendemain je ne mis rien, et
ensuite, je confiai à la Nature le soin de parfaire ma guérison. Ce fut
assez long, deux semaines environ, mais je préférais perdre deux
francs par jour que de donner deux sous à cette fripouille. Mon taulier était un Auvergnat, Cauly, un ancien cocher de fiacre qui avait
économisé sou par sou pour acheter une bicoque à deux étages qu’il
baptisa du nom d’hôtel meublé. J’y repassai quelques années plus
tard, il avait fait ajouter deux étages. C’étaient des braves gens ; il
faisait, en plus, commerce en demi-gros de beurre-œufs-fromages.
Avec son cheval et sa voiture, il allait livrer sa marchandise chez les
crémiers de l’arrondissement, et je m’occupai, pendant ma convalescence, du cheval dont je tenais la bride pendant qu’il était chez les
208
crémiers, ou à mirer des œufs dans la grange-magasin-écurie. Ainsi,
je pouvais rattraper un peu les deux francs qui me manquaient, car
j’avais ainsi droit au repas de midi en payement de mon travail.
C’est à cette époque que je fis un peu connaissance avec la littérature. Sortant de Necker, le long du boulevard, il y avait (il y est
encore) un marchand de livres d’occasion. Là, j’achetai plusieurs fois
pour deux sous un énorme roman populaire qui, neuf, coûtait treize
sous. Les aventures de Pardaillan, Chaste et Flétrie, etc. Tous ces
chefs-d’œuvre gisaient dans un panier dans un état lamentable, les
ailes arrachées, mais j’en dévorai une demi-douzaine pendant ces
quinze jours de vacances. À un tel point que j’en fus vacciné pour la
vie ! Des Italiens logeaient à la même enseigne, c’étaient des ouvriers
sculpteurs qui travaillaient chez un praticien du voisinage. Je me
liai avec eux et j’achetai, au même libraire, une vieille grammaire
italienne qui me permit, au bout de très peu de temps, de me
débrouiller avec mes nouveaux amis, qui eux, arrivaient tout frais
de leur village, Massa-Carara. Ils étaient anarchistes et m’emmenèrent à leurs réunions, rue Cambronne, où on refaisait une société
parfaite. Quand je retournai à l’usine, on me garda une semaine
pour être en règle avec la loi, et on me mit à la porte. On n’aime pas
les maladroits qui se blessent en travaillant ; dans le monde industriel, il n’y a pas de place pour eux, c’est bien fait !
En deux ans, j’ai fait au moins dix maisons, peut-être quinze, il
faudra que je me remémore ces tribulations. Quand je trouvais à
m’employer dans une maison supportable, cela m’est arrivé deux ou
trois fois, je n’y restais pas, parce que c’était supportable et que je
n’étais pas habitué à être traité humainement. Quand ce n’était pas
supportable, il arrivait un moment où la limite était franchie, et ou
je partais ou bien on me fichait dehors. Le résultat était le même : la
misère, la faim.
Écrit Allégorie n° 2 de La Création, en deux minutes – ça va !
Vendredi 12 mars 1943
Je relis ce que j’ai écrit hier et je suis arrêté par cette phrase qui
se termine par : « Je n’étais pas habitué à être traité humainement. »
Je l’ai écrite sans réfléchir, sans me rendre compte, mais elle est
d’autant plus vraie, car j’ai une aversion pour la reconnaissance au
point que je préférerais crever que de demander un service à mon
meilleur ami ; je ne puis supporter d’être aidé. Je crois bien que le
jour où je ne pourrai plus subvenir à mon existence, je me laisserai
mourir. Me réconcilier avec la race humaine, jamais ! En réaction,
quand je rends service à quelqu’un, j’emploie toutes les ruses pour
209
échapper aux remerciements et aux marques de reconnaissance. Ma
vie est un supplice. Je ne dois rien à personne, je ne dois même pas
la vie à mes parents, car ils étaient irresponsables, un jury d’assises
les relaxerait pour ce crime atroce. Ils étaient saouls.
Mœurs d’industriels (suite). En 1923, un voyou nommé Weiller
prit option sur un moteur Bristol dit Jupiter. Après entente avec le
ministère de l’Air français, il en achetait la licence et le mit en fabrication dans les usines Gnôme et Rhône, qu’il s’appropria par des
manœuvres crapuleuses en faisant mourir le propriétaire fondateur,
un docteur Berthot qui, mis sur la paille par ce salaud, fut obligé de
courir la clientèle pour ne pas crever de faim. Il mourut de chagrin,
l’autre faisant traîner interminablement le procès, Berthot ne pouvant suivre le train et ayant demandé le bénéfice de l’assistance
judiciaire, les tribunaux à la solde du Weiller ne l’accordèrent que
sur son lit de mort. Bien joué, vieilles taupes ! Le Weiller, prétextant
une forte prime de licence, fit monter le prix du cheval de cent à
trois cents francs, ce qui faisait cent vingt mille pour un Jupiter de
quatre cents chevaux. Son concurrent Hispano, qui jusque-là avait
réussi à obtenir un quasi-monopole (il avait à sa tête un ministre ou
ancien ministre) s’arrangea avec le Weiller qui créait un précédent
et lui permettait aussi de tripler le prix de ses moteurs. Ces deux
larrons firent une association offensive et défensive avec une mise
de fonds pour une caisse noire chargée de rétribuer les concours
inavouables.
Vers 1937, un constructeur d’automobiles, un nommé Delage,
s’aboucha avec la maison anglaise Rolls Royce pour l’achat de la
licence concernant le moteur Merlin, moteur très employé encore en
ce moment en Angleterre. Il dut donner plusieurs millions d’option,
assuré qu’il était par le ministère de l’Air français d’avoir une importante commande de moteurs. Dès que Delage eut fait les frais, la
bande Hispano-Weiller, fit le nécessaire pour qu’il soit désormais
interdit d’employer des moteurs de conception étrangère, et ce fut
rapidement fait, Delage fut ruiné et sa belle usine de Courbevoie,
qui aurait pu fournir un appoint précieux à notre aviation en 19391940, fit faillite et resta inemployée.
La bande de maquereaux faisait son beurre sur le dos du pays. Ce
qu’il y a de plus fort, c’est que Hispano est d’origine étrangère et que
Weiller fabrique des moteurs d’origine étrangère. Eux, c’est eux.
Monsieur Paul Claudel1, l’halluciné de l’arrière-monde, est administrateur du Gnôme et Rhône-Weiller. Il travaille à fond pour le
grand Reich, et gagne une fortune chaque mois.
210
Samedi 13 mars 1943
On sent venir des jours pénibles. Des bruits courent. On tiendrait
prêtes, dans les mairies, des affiches enjoignant à tous les hommes
de se réunir dans les mairies avec deux jours de vivres. On prévoit
une attaque imminente de nos alliés, on compte sur la prochaine
pleine lune, dans huit jours, et sur la brume qui, s’il n’y a pas de
tempête, couvrira la mer. Nous pouvons être très inquiets car les
réactions des brutes en casquettes de paf sont prévisibles. Ils démoliront tout si on leur en laisse le loisir. Hier soir, en débarquant à
Villiers, des policiers fouillaient les poches. Comme presque chaque
jour, je passe, les mains bien enfoncées dans les poches de mon pardessus : « Enlevez-vos mains de vos poches ! » « Non ! » Il répéta, je
répétai. Il appela son chef, un flic à képi argenté qui me dit la même
chose et à qui je répondis la même chose. Il me demanda pourquoi.
Je lui répondis que j’en avais assez. « Tuez-moi et que cela soit
fini ! » J’étais dans un tel état que je me serais jeté au-devant d’une
mitrailleuse. La foule commençait à faire le cercle. Il m’emmena à
l’écart et se mit à me faire la leçon : « Nous sommes sous l’autorité
allemande, nous sommes obligés de faire cela, vous devez vous y
soumettre, etc. » Puis il me libéra. Dans ces moments, je sens en moi
toute la colère de la foule, j’en suis chargé, comme un condensateur,
et je ferais la pire folie. Il faut que j’évite les affluences.
Lundi 15 mars 1943
Ce matin, en sortant de chez moi, un chat noir cendré avait découvert une tête de poisson dans la poubelle, il la dévorait sur le bord
du trottoir. Je connais ce chat, c’est celui d’une concierge de la place
Villiers, il est souvent assoupi sur le rebord de la fenêtre. Cette
pauvre bête était à trois cents mètres de chez elle. Elle profite du
calme matinal pour visiter les boîtes et n’ayant rien trouvé près de
sa maison, elle étend le cercle de ces prospections. S’il y avait un
Dieu, je pense qu’il sauverait d’abord les animaux avant de sauver
–––––
1. Depuis la fin 1935, Paul Claudel, retraité du Quai d’Orsay, était administrateur de la société aéronautique Gnôme et Rhône, fournisseur de
plusieurs armées européennes avant d’être réquisitionnée par les
Allemands en juin 1940. — Pierre-Louis Weiller, comme Blanchard aviateur pendant la Première Guerre mondiale, était le directeur de Gnôme et
Rhône. Il est juste de dire que lorsque celui-ci, juif, fut arrêté, déchu de la
nationalité française et privé de ses biens par Vichy en octobre 1940,
Claudel le défendit vigoureusement, prenant ainsi ses premières distances
avec un régime qu’il avait jusque-là regardé d’un bon œil.
211
les hommes. Ainsi, on saurait qu’il y a un Dieu. C’est la seule preuve
de son existence que j’aimerais voir.
Radio-Paris nous a offert hier un concert dirigé par le célèbre chef
d’orchestre japonais XYZ. Jusqu’à présent je croyais que le mot
célèbre (célèbre = fréquenté) signifiait très connu que ce soit en bien
ou en mal. On dit encore le célèbre Landru, le célèbre Paderewski1,
quant au célèbre japonais XYZ qui a eu les plus grands succès dans
toutes les capitales du monde c’est bien la première fois qu’on le
voyait. Cela fait songer au Roi des camelots de la place Clichy,
célèbre sur la place de Paris, et qui s’annonce ainsi lui-même, en
commençant son boniment. Le célèbre XYZ nous a donné l’ouverture
de Guillaume Tell2, avec accompagnement de tam-tam africain, puis
une œuvre de son tonneau qui était formée d’une sempiternelle
phrase de Massenet (du jongleur) toujours avec tam-tam. Cela s’est
arrêté, on ne sait comment, et au bout d’un certain temps, quand on
fut certain que c’était tout, les applaudissements démarrèrent, qui
me parurent renforcés par la machine à applaudir grand modèle
(avec des cris d’admiration). Par respect pour la race humaine,
j’espère que c’était ainsi, bien que je sache qu’il suffit de montrer à
la foule un singe emplumé et de lui dire c’est Duchnok pour qu’elle
s’écrie : « Vive Duchnok ! Duchnok au pouvoir ! » Pauvre XYZ, pauvre
public !
Ceci me rappelle un propos d’Éluard, en 1935. Il y avait eu une
conférence politico-littéraire ou plutôt un meeting où André Gide
avait parlé. C’était un comité Front populaire qui avait agencé l’opération. À un certain moment, Gide se mit à lire un fragment
d’article de Maurras et, ayant terminé, fit une pause avant de dire :
« Ce texte infâme que je viens de vous lire est de Maurras. » Il n’eut
pas le temps d’ouvrir la bouche pour donner cette explication, toute
la salle applaudissait frénétiquement, n’ayant rien entendu du texte
ennemi. Si André Gide avait récité Je vous salue Marie, c’eût été la
même chose. Éluard ajoutait que Gide fut désagréablement surpris
et perdit sa foi dans l’amélioration de la race humaine. Or, Gide
avait au moins soixante ans à cette époque, fallait-il qu’il fût un
fameux jobard !
Londres nous a donné dernièrement un disque de Debussy : Noël
des enfants qui n’ont plus de maison. C’est une mélodie qui n’ajoute
rien à la gloire du musicien mais qui, par ces temps de civilisation,
peut être entendue.
–––––
1. Ignacy Jan Paderewski (1860-1941), pianiste mondialement connu, il
devint en 1939 chef du gouvernement polonais en exil.
2. Opéra de Rossini.
212
Or, le disque dit : « Nous n’avons plus de maison, les ennemis ont
tout pris, tout pris ! » Alors que le texte original, que j’ai acheté à la
parution en 1917, portait : « Les Allemands ont tout pris. » La substitution dut s’effectuer chez l’éditeur dans l’entre-deux-guerres sous
la pression de l’ambassade allemande, car Debussy, décédé en 1918,
n’a certainement pas modifié le texte dont il était aussi l’auteur.
C’est donc le Dommange, député de droite et directeur propriétaire
de Durand et Compagnie, qui a touché pour. Mais alors que les
Anglais ne tombent pas dans le panneau !
Mardi 16 mars 1943
Écrit à Char. Ses cartes ne m’arrivent plus. Le seul câble qui me
relie à la terre est-il rompu ?
Commencé le troisième poème de La Création.
J’espère trouver un soulagement momentané en écrivant cette
suite qui, elle, n’est pas destinée à la publication alors que les douze
poèmes interzones étaient demandés, c’est peut-être pour cela qu’ils
sont un peu raccrocheurs.
Mais, La Création, c’est nouveau et ce n’est pas fait pour plaire ni
faire le sourire de mannequin à la vitrine d’un éditeur. C’est de
l’héroïne, on se cache pour se l’administrer. De toute façon, c’est un
remède urgent pour mon équilibre mental. Peut-être ce remède
sera-t-il un poison des Borgia qui, comme tel, est à retardement ! Ce
qui n’arrangerait les choses que momentanément. Le troisième
poème de La Création s’appelle : Le Poison des Borgia.
Des volontaires de la relève partent chaque jour. Hier, des jeunes
gens ont chanté la Marseillaise à plein gosier de Rouen à Paris, sans
arrêt, avec riforzandi dans les gares et à la traversée des villages.
Les vainqueurs sont amorphes. Des convois chantent l’Internationale et crient : « A bas Hitler ! » Les caraïbes font semblant de ne
pas entendre. Je crois même qu’ils n’entendent pas. Un second
groupe, de Châtillon1, est encore parti. Je suis heureux de ne plus y
être, ainsi je n’ai pas eu à désigner ou plutôt à refuser de désigner
les partants. Fini de rire, à Châtillon ; le Croquefromage est obligé
de s’enferrer à fond. Il ne peut plus louvoyer. Le meilleur des chevaux de bois attaché à l’usine, un pauvre crétin, doit aussi être sur
le pal, fini de rire, aussi ! Où est le temps du vaccin, hein ! Frottadou ! Cet animal nous a tous vaccinés en moins de deux heures,
c’était du travail à la chaîne, une infirmière passait un chiffon
mouillé, le Frottadou donnait un petit coup de plume, une autre
–––––
1. Voir le 4 novembre 1942.
213
ensuite essuyait énergiquement la trace et une dernière donnait le
certificat. En moins de vingt secondes, on était vacciné. Il est juste
de dire qu’aucun vaccin n’a pris. Mais on avait le certificat. Peut-être
même n’y avait-il rien au bout de sa lancette ! Il a dû conserver
l’argent pour souhaiter la fête à sa petite amie. Pour les femmes, ce
fut plus long, beaucoup plus long, il tenait à les vacciner aux cuisses,
et il les refit passer huit jours après pour voir le résultat. Il en profitait pour explorer les ganglions, disait-il, et il passait la main dans
la fourrure.
Ma secrétaire, en revenant de ce pelotage, était très en colère. Elle
téléphona aux secrétaires des autres services leur demandant si, à
elles aussi, il avait tâté les ganglions. Elle me demanda s’il avait
tâté les miens. À quoi, je lui répondis que non, et que je ne pensais
pas qu’il avait aussi ce vice-là ! Alors, elle fut encore plus rageuse,
car elle était très prude, de voir que le Frottadou avait pris un doux
plaisir sous le couvert de la science. Elle se mit dans une sainte
fureur. Elle alla se plaindre au Croquefromage qui me dit plus tard :
« Ce qu’elle est gourde votre secrétaire ! Elle n’est pas à la page, elle
ne veut pas faire voir son cul ? »
Le semaine d’équinoxe s’annonce très favorablement.
Une forte brume, et au-dessus un temps calme et magnifique
occasion à profiter de suite ! « Qu’il vienne ! qu’il vienne ! le temps
dont on s’éprenne ! »
Mercredi 17 mars 1943
Rebellion en Haute-Savoie. Ça commence. Tout le monde est à
bout de nerfs. On comprend maintenant le sens du cri La liberté ou
la mort ! Nous n’en pouvons plus. Beaucoup de parachutistes tombent en France, chaque nuit. Certaines organisations secrètes
s’exercent au tir. Les Prussiens sentent venir la rafale, et depuis
quelques jours, on voit beaucoup plus de brutes en uniforme dans
les rues de Paris.
Herr Mélange est rappelé en Adolfie. C’était un stupide hobereau
qui avait du moins une qualité : il ne sortait pas de son bureau. Il y
était assis toute la journée et écoutait sa T.S.F., le bouton à portée de
sa main. Ou, pour changer d’exercice, il caressait sa plus jeune
secrétaire, cette gamine de Liliane dont j’ai déjà dit deux mots.
C’était une brute, mais il n’était pas encombrant. En sept mois, je ne
l’ai vu que deux ou trois fois. Il ne s’était jamais intéressé à mon travail. Chaque matin, il se faisait apporter la liste des retardataires et
il les appelait un par un pour leur faire un discours inutile. C’est un
monomane de l’exactitude. Toutes ses pensées ramènent à l’horloge
214
et, sur cette horloge, aux deux signes : huit heures du matin et six
heures du soir. J’avoue que jamais, dans ma vie, je n’ai été aussi
tranquille. Je m’attache à être exact, je n’ai jamais manqué d’être là,
je ne me suis jamais absenté. Et, j’ai eu ainsi des loisirs qui me
parurent d’autant plus délicieux que j’en fus privé pendant les cinquante-deux premières années de ma vie, qui n’en compte pas
encore cinquante-trois. Non, vraiment, je trouve que les industriels
français étaient de sacrés foutus emmerdeurs ! Je ne pourrais plus
supporter leur prétention de vouloir se rendre compte par euxmêmes (comme ils disaient) de notre activité et de son rendement.
Et, chose admirable, c’est la première fois qu’on ne me demande ni
m’impose de délais pour l’achèvement de mon travail. Cette organisation me donne l’impression de vivre dans l’éternité. C’est le bon
côté de ma misère.
Monsieur Mélange regrettera les plaisirs de la table, et les autres.
Il touchait vingt-quatre mille francs de frais de séjour (par mois !).
Vendredi dernier, ils ont tué le cochon.
Hier, je croise leur serveuse qui leur portait un grand plat, je lui
dis : « Où allez-vous comme ça !
— Donner à manger aux fauves !
— Et qu’est-ce que vous leur donnez pour qu’ils soient si gras ?
— Vous voyez, de la choucroute !
— Je ne vois pas la choucroute ; chez nous, on appelle ça des
tranches de lard.
— La choucroute, elle est en dessous, elle est cachée sous les côtelettes ! »
Et voilà, à eux quinze, ils vont boulotter un cochon de cent kilos
pendant la pleine lune. Je comprends qu’ils pleurent (je dis bien : ils
pleurent) quand il leur faut rentrer dans leur patrie ! Monsieur
Mélange est puni. Qu’a-t-il fait ?
Monsieur Mélange avait les apparences d’un grand forniqueur,
mais je ne crois pas qu’il osât s’avancer à la conquête. Il faisait des
mines de pigeon enflammé, mais n’attaquait pas la bête de face. Je
faisais passer un petit examen aux femmes qui se présentaient pour
un emploi. En général, une petite dictée, sans considération pour
leur physique. Certaines vinrent, qui avaient plutôt l’expérience de
Thaïs que celle d’une archiviste paléographe. Je mettais sur sa
feuille : « star de cinéma », ou « peut se présenter à Tabarin », ou
encore « ornement nocturne des Champs-Élysées ». Je donnais un
avis favorable pour les mères de famille ou les femmes de prisonniers. On le savait et lorsqu’une fille-fleur venait se présenter, si elle
avait quelqu’un dans la place, elle ne passait pas par mon service
mais allait directement frapper à la porte de l’inflammable Mélange.
215
Elle y faisait sa Salomé et était engagée... pour quelques jours seulement, car on était obligé de la fiche à la porte. Il embaucha ainsi une
Espagnole de quinze ans qui en paraissait vingt-cinq, le type arabe
et qui, dans cinq ou dix ans d’ici, aura l’aspect de ces vieilles vaches
qui ruminent sur les marches des lupanars de la Castilla. La première fois qu’on la voit, elle éblouit un peu. Elle fut engagée à un
tarif deux fois égal au tarif du barème. Mais un contrôleur vint de
Dessau vérifier les engagements et fit au Mélange une note énergique, lui enjoignant de mettre la belle personne au tarif normal ou
qu’elle s’en aille. J’ai eu cette note qui était plutôt brutale. La mouquère est restée au tarif réduit, mais peut-être le surplus lui a-t-il
été donné sur la cassette personnelle de Monseigneur Mélange.
Une employée, étant entrée chez Mélange pour lui porter un
papier, le surprit en train de caresser Liliane. Elle fut renvoyée le
lendemain, sans motif avoué. Mais c’est qu’elle avait vu la chose.
Aussi, jamais je ne vais chez lui ! Je ne tiens pas à perdre ma place
parce que je l’aurais vu peloter sa mouquère. Je ne lui souhaite que
la vérole, et qu’il me fiche la paix on the bargain.
Jeudi 18 mars 1943
Écrit Le Poison des Borgia. C’est une image de ma faculté poétique qui, en se manifestant, m’évite de sombrer dans le grand
abîme pire que la mort, mais je suis toujours angoissé par cette
impression que je ne perds rien pour attendre. J’ai parlé hier d’une
mouquère, c’est ce qui a cristallisé mon poème.
Souvenir de 1911. Je vis Alger pour la première fois un dimanche
d’été. Après avoir parcouru la ville moderne et déjeuné dans la rue
Bab-Azoun, j’entrepris l’ascension de la Casbah. En passant par de
petites rues, au bas du quartier, je vis une dizaine d’Arabes, assis le
dos au mur et regardant fixement une petite fenêtre grillagée qui
trouait une muraille dont l’aspect me fit penser à une forteresse.
Derrière la vitre, on voyait une Arabe plutôt peinte que fardée. On
ne voyait que la tête et le haut du buste, elle était visage nu, ornée
d’une quantité de bijoux, et son corsage rouge foncé garni de broderies dorées montait très haut autour du cou. Elle était absolument
immobile, sans un sourire, sans une œillade invitant pour Cythère,
très divinité, elle se laissait admirer, elle aurait paru être une statue
de cire, n’étaient ses yeux vivants et lascifs bien qu’incroyablement
immobiles. Je suis revenu vers la fin de l’après-midi, elle était toujours à sa fenêtre et les Arabes étaient toujours là à la contempler.
C’était certainement une professionnelle, une fille-de-la-Douceur,
qui attendait que l’un de ses admirateurs vînt lui apporter ses hom216
mages et ses présents. Mais ces Arabes me firent l’effet de n’avoir
pas les moyens de s’acheter de telles voluptés et de rester là à se
nourrir de la fumée du rôt.
Vendredi 19 mars 1943
J’ai passé toute ma journée d’hier à lire un livre de/sur Conrad et
je viens de relire la préface du Narcisse1 dont il est beaucoup question dans cette étude sur sa méthode poétique. C’est assez exactement ce que je fais : absence de plan, développement imprévu,
impuissance à modifier un texte, et suppression radicale des parties
faibles. Puis, cet accord avec Proust : « Tout art doit s’adresser
d’abord aux sens » et le faire voir !, qui est aussi le donner à voir
d’Éluard. Il y a aussi ce poème important : revigorer les vieux mots
usés au moyen de leur emploi dans un nouveau cadre, une nouvelle
atmosphère2. C’est la condamnation de la poésie intellectuelle, philosophique et mystique à la mode de maintenant.
Conrad n’a jamais plié, il ne s’est jamais abaissé à vouloir écrire
des livres qui flattent le public. Il voulait être fidèle à ses émotions et
disait volontiers qu’il n’y avait pas d’autres principes plus impérieux
que celui-là.
Comme suite à ce choc, je vais écrire : Un Pur spectacle3.
Tous les dessinateurs falsifient des tickets d’alimentation. C’est là
leur travail principal. Certains font des heures supplémentaires à
cette seule fin. Double bénéfice. La grande spécialité dans laquelle
ils excellent est de gratter vingt-cinq et de dessiner la lettre A sur
les tickets de pain. Le ticket de vingt-cinq grammes est ainsi promu
trois cents grammes. C’est très bien dessiné et pour voir la supercherie il faut regarder au travers, le grattage amincit un peu le
papier. On fait aussi des tickets de sucre et de chocolat avec des
lettres non affectées. Hier, un policier est venu arrêter l’un d’eux.
Son beau-père se fit prendre chez le boulanger avec ses faux tickets,
–––––
1. Le Nègre du « Narcisse », de Joseph Conrad (1897).
2. Donner à voir (Gallimard, 1939), rassemble les textes d’Éluard sur la
peinture et la poésie. Le « poème important », du même Éluard, est sans
doute Quelques-uns des mots qui jusqu’ici m’étaient mystérieusement
interdits (1937).
3. Quatrième poème de La Création.
217
1
il perdit la tête et dit que ces tickets lui avaient été donnés par son
gendre. Cet idiot-là pouvait aussi bien dire qu’il les avait trouvés
dans le métro, mais non, il vend son gendre ! Andouille ! Certains
font la substitution pour trois francs le ticket, ce qui met le kilo à
onze francs, plus le prix du pain, soit de quatorze à quinze francs.
Comme nouvel ordre où enfin la justice règne, nous sommes servis !
L’inégalité sociale n’a jamais été aussi manifeste. On comprend que
les Français n’en veulent pas. L’ancienne inégalité, c’était la justice
parfaite, à côté de ce que nous vivons en ce moment.
Samedi 20 mars 1943
J’ai encore dans les oreilles cette musique à la mode japonaise de
dimanche dernier. Le Petit Parisien a donné hier un compte-rendu
de ce concert, rédigé par un cacographe nazi dénommé Borchard, qui
doit être une déformation de Bochard. Or, cet abruti avoue quand
même qu’il y eut des mouvements divers. Pourtant, la radiodiffusion
nous a fait entendre des applaudissements et des cris d’admiration
qui semblaient venir de l’enregistrement d’un discours du grand
Führer du grand Reich. Ma femme l’a vu hier au cinéma et me le
dépeint comme faisant le singe, le chat, le lion furieux et le dompteur tout à la fois. Et je revois une scène amusante de Sartrouville :
tous les midis, je suivais le quai qui va au pont des maisons et qui
est bordé de petits pavillons. Il y avait aussi une belle villa toute
neuve avec une pelouse, des arbres, et, sur les appuis des grandes
fenêtres, des géraniums en pots, alignés et très soignés. Une petite
barrière blanche, à hauteur de la poitrine, entourait la propriété. Il y
avait là-dedans deux singes très amusants, qu’on attachait au bout
d’une très longue chaîne, à un arbre, et ces deux sacripants s’amusaient toujours très gentiment. Chaque jour de cet été (1937), je les
contemplais. Mais un midi, je les aperçus déchaînés et, dans la salle
à manger, en train de tout mettre en pièces. Les habitants absents,
ils avaient réussi à se libérer et ils avaient ouvert la fenêtre. Nous
étions déjà plusieurs badauds à regarder cette comédie, ils s’aperçurent qu’on les regardait et ils s’en prirent aux géraniums. Ils arrachèrent d’abord des fleurs et les mangèrent, puis ils prirent les
plantes à pleine main, qu’ils sortirent de leur caisse avec leur pot en
argile qui se balançait dangereusement, et nous envoyèrent tout le
parterre de fleurs, avec les pots et la terre, tout cela voltigea audessus de nos têtes et alla se répandre sur le chemin de halage.
Quand nous partîmes (la sirène de l’usine avait déjà lancé son cri
de veau), ils s’en prenaient au jardin. Je me demande quelle aura
été la tête de leurs maîtres en rentrant, ce soir-là, dans leur jardin
dévasté !
218
Lundi 22 mars 1943
Histoire européenne.
Dans un wagon du rapide Paris-Nice, il y a un Prussien et un
Français. Le train traverse Melun et Fontainebleau, puis le sauvage
dit au Français, en montrant les champs : « L’hiver a été doux, notre
blé sera beau ! » A quoi, comme il se doit, le Français ne répond rien.
Le train traverse les vignobles du Mâconnais, l’Européen dit :
« Nous avons de belles vignes ! » Silence hostile. Entre Avignon et
Arles, il dit : « Elle est belle, notre Provence ! » Alors, le Français
répond : « Oui ! mais qu’est-ce que nous prenons, en Russie ! »
J’ai lu la vie de Dostoïevski par sa fille.
Ce livre aurait pu être intéressant mais cette pauvre fille a le cerveau détraqué. Elle est abrutie par le racisme. Elle donne à son père
un arbre généalogique de seigneur lituanien et, ayant construit ce
pedigree avec sa pauvre imagination (elle se base sur une parole
qu’aurait prononcée un jour son grand-père, qu’elle n’a pas connu),
elle fait de Dostoïevski un anti-russe. C’est étonnant qu’Hitler ne
fasse pas réimprimer ce livre. Comment se fait-il qu’un génie comme
Dostoïevski ait fait une fille si bête ? On me répondra que cela ne
prouve rien. Bon ! Parfait ! Mais alors la théorie raciale ? Elle prouve
quelque chose ? Si Anne ne ressemble pas à son père, pourquoi
Fédor ressemblerait-il à son trisaïeul, le grand Viking inconnu dont
elle dit qu’il descend ?
Des gens, dont c’est le métier d’être intelligent, ont aussi de ces
opacités. Tel un Lauvrière qui a fait un livre très intéressant sur
Edgar Poe, mais gâté par son opposition systématique et hargneuse
à la psychanalyse. Il impute à Freud les imbécillités de Marie
Bonaparte1 ! Un autre, très intelligent, Léon Pierre-Quint2, dans
son livre sur Proust, déconne à plein tuyau quand il aborde la question sociale ; les auteurs ont un endroit bête et sensible, et leur
aveuglement se déclare dès qu’ils rendent un point exquis.
C’est comme le chat, lorsqu’on lui marche sur la queue, il sort ses
griffes sans examiner les circonstances de l’accident. Le chat a
raison, l’homme a tort.
L’écrivain est impardonnable, car il doit s’appliquer à montrer la
différence qu’il y a entre lui et une bête.
Voici un an que j’ai collé ma démission sur la gueule du Croque–––––
1. Émile Lauvrière : Le Génie morbide d’Edgar Poe (Desclée de Brouwer,
1935). Marie Bonaparte : Edger Allan Poe, Étude psychanalytique (Denoël
et Steele, 1933).
2. Léon Pierre-Quint : Marcel Proust, sa vie, son œuvre (1925).
219
fromage1. Quelle belle inspiration j’ai eue ce jour-là ; car j’ai passé
une année de tranquillité comme jamais je n’en ai eu dans ma vie
d’enchaîné. Une année de calme et de loisirs. S’il n’y avait pas cette
putain de guerre ni ces sales gueules de Boches à tous les coins de
rue, la vie serait supportable.
En un an, j’ai eu d’abord trois mois de vacances au compte de la
société négrière, puis un mois aux Champs-Élysées (à ceux de Paris,
ne pas confondre avec Orphée), durant lequel j’allais trois ou quatre
fois par semaine passer une heure ou deux et, en août, un mois de
vacances bien méritées. En septembre et en octobre, j’ai travaillé un
peu, mais un travail qui n’en est pas un parce que j’aime ce genre de
travail : inventer des supports de moteur.
Et, enfin, du 1er novembre à ce jour, poésie, lecture, rédaction de
ce journal. Depuis septembre, il faut que je sois présent de huit
heures du matin à six heures du soir, en échange de quoi on me fiche
la paix. J’ai un bureau silencieux, loin des emmerdeurs, bien
chauffé, et avec vue sur le ciel et les nuages. Je règle la lumière avec
les rideaux de défense passive. Fini le temps de Sartrouville où je
devais aller dans les W.C. pour écrire un poème sur un petit carnet
de poche !
J’ai eu des nouvelles du Croquefromage, il est toujours européen à
cent pour cent, il croit plus que jamais à la victoire des Prussiens, et
il le croit parce qu’il est tellement vaniteux qu’il lui paraît impossible qu’il se trompe, et j’ajouterai même qu’il est impossible que les
choses ne se passent point comme il décide qu’elles se passeront. Il a
toujours accordé à ses paroles les plus gratuites une puissance décisive. C’est un type qui ferait tourner la terre à l’envers. Il finira au
cabanon. En attendant, il torture son entourage et lui fait sentir le
pouvoir qu’il a de les faire crever de faim. J’espère qu’on le pendra !
Rencontrant, il y a quelques mois, un des dirigeants du Comité
d’Organisation, j’en vins à parler de Châtillon.
« Qu’est-ce que c’est, me dit-il, que ce petit con, un nommé de
Lacger, qui vient quelques fois ici nous donner des conseils ? » Je lui
répondis : « Ce n’est pas un petit con, c’est un foutu sale con !
— Hi ! Je m’en doutais ! C’est bien l’effet qu’il m’a fait ! Je n’ai
jamais vu un crétin si infatué. » Il croit qu’il est arrivé là par son
mérite, sa valeur, il n’a même pas l’intelligence de se dire : « J’ai de
la chance, ma gentillesse me fera pardonner et j’essaierai de me
consolider. Prudence et doigté ! » Non, cette crotte fait son Louis
XIV, que dis-je, son Himalaya ! et tous ceux à qui il a affaire ont
envie de lui fiche des claques.
–––––
1. Voir le 6 novembre 1942.
220
Mardi 23 mars 1943
Il va falloir que j’écrive absolument pour moi-même, comme autrefois. Mais c’est beaucoup plus difficile, car l’influence diffuse des
sympathies littéraires est très importante. Si ours soit-on, les communications souterraines amènent des vivres et des renforts dans
notre retraite poétique, on se sent porté, étayé, armé par ceux qui
ont participé à nos réalisations poétiques qui, dès qu’elles sont
écrites, comme un enfant qui naît, ont besoin d’être nourries, guidées par d’autres. Quand on n’a jamais ressenti cette influence, c’est
comme si elle n’existait pas et l’on peut, l’on doit subvenir soi-même
à ses besoins. On s’adapte ou on rentre dans le rang des végétaux,
mais lorsqu’on a quelque peu profité de ce réconfort, il est très difficile de faire comme si cela n’avait jamais été. Durant toute ma jeunesse, j’ai toujours dormi dans un lieu sans chauffage. L’hiver, il
gelait dans la chambre ou le débarras qui m’abritait. Sur le pont, de
1914 à 1917, je ne comprenais pas que mes camarades soient si sensibles au froid au point de ne pouvoir dormir, mais, depuis 1919,
date de mon mariage, je sais dormir dans une chambre chauffée, et
ces trois derniers hivers, j’ai beaucoup souffert du froid. Je fais là
une analogie pour définir le vide poétique que me cause la fuite de
mes amis, et la grande difficulté d’un retour au soliloque. C’est que
je me rends compte, après un mois et demi de silence, qu’Arnaud et
Char ont dû avoir une escarmouche et que, de ce fait, me voici abandonné et de l’un et de l’autre. J’ai déploré la désinvolture d’Arnaud,
je l’ai mis en garde, j’ai toujours, et le plus adroitement que j’ai pu,
apaisé l’agressivité maladive de Char, son manque de discernement
quand la fureur le tient, et me voici victime d’une chamaillerie ridicule, car je suppose (je ne puis que supposer, puisque je ne sais rien
d’eux depuis le 2 février) que Char a su que son nom a été annoncé
dans Les Cahiers libres de La Main à plume et qu’il a fait une mise au
point sans nuances. Je suppose aussi qu’il en a été averti par
Parisot, un pauvre type qui me déteste, je ne sais pourquoi ! 1
Il y a une trentaine de marronniers dans la cour des écoles. L’un
d’eux est déjà pourvu de ses feuilles, les autres sont en train de les
fabriquer et elles sont encore en paquets jaunâtres, on dirait des
prunes. Celui qui est vert n’est pourtant pas bien situé, il est contre
la façade nord, il ne voit jamais le soleil, il n’est pas très robuste, il
–––––
1. Henri Parisot ne devait pas tellement détester Blanchard, puisque c’est
lui qui publia sa traduction de Shakespeare, en 1944, aux éditions des
Quatre vents, et, dans le numéro 8 de sa revue portant le même titre, en
1947, Le Grand passage, initialement destiné à La Main à plume.
221
me paraît maigre et nerveux, mais c’est quand même celui qui a le
plus de vitalité. C’est contraire aux lois de la société humaine. Si cet
arbre, le plus mal situé, était un homme et s’il se permettait une
telle incartade, il serait déjà débité en bois de chauffage ! Ah ! mais !
tout doit être en ordre, ici-bas !
Mercredi 24 mars 1943
Écrit le quatrième poème de La Création : Un Pur spectacle. Ça
va, j’en suis satisfait ; si cela continue, La Création sera un poème
éminemment authentique.
Cette fenêtre de pierre1, c’est la carrière à flanc de colline à laquelle on accédait par la grimpette du Prieuré. Le carrier avait
laissé des piliers naturels pour éviter l’éboulement et nous allions
jouer dans cette grotte, vers l’âge de six ou sept ans. Nous étions, làdedans, des hommes préhistoriques, à mille lieues du monde civilisé... et des grandes personnes, ces bêtes cruelles et malfaisantes.
Je lis la Psychologie des sentiments de Ribot2. C’est un peu vieillot,
mais très intéressant quand même. Au chapitre du sentiment esthétique, il avance que c’est la sécurité qui a permis aux arts de se
développer, que dans la société primitive luttant péniblement pour
son existence, l’art n’était pas possible. Est-ce bien convaincant ?
Presque tous les grands artistes ont lutté péniblement pour vivre et
n’ont jamais connu la sécurité qui, d’après Ribot et d’autres, est
nécessaire à l’œuvre d’art. Si nous imaginons, ou plutôt regardons
un village d’aujourd’hui, y a-t-il place pour un artiste dans ce
village ? Non ! S’il y en a un, c’est qu’il sait que dans un autre village, à cent ou cinq cents kilomètres de là, il y a un autre artiste de
sa catégorie et qu’il communique avec lui. Donc, ce seraient les
moyens de communication qui auraient rendu l’art possible. S’il y a
un artiste en puissance dans un clan isolé, ou il rentrera dans la
norme, ou se lancera dans le précipice, ou plus certainement encore,
les anciens le tueront. Si on dit aux anciens : « Dans telle tribu, le
grand chef se fait raconter des histoires accompagnées de chants et
de danses à la grande fête du printemps et les étrangers sont
éblouis », alors, nos vieux sauvages voudront, eux aussi, avoir leur
spectacle et attirer les tribus voisines soit pour les voler, soit pour
s’en faire des alliés en vue d’une guerre profitable. Louis XIV a
–––––
1. « ... Je suis revenu à cette fenêtre de mon enfance, à cette fenêtre de craie
éternellement blanche, faite de lourds morceaux d’angoisse chus, sans
ciment ni mortier. »
2. Théodule Ribot, philosophe et psychologue français (1839-1916).
222
poussé ce procédé assez loin. Pour cela, encore fallait-il que ces cannibales pussent se déplacer facilement. Quant à la sécurité, bien sûr,
il ne faut pas être obligé de guetter l’ennemi jour et nuit sans repos !
Mais enfin, je pense que les premières tribus savaient choisir un
endroit facile à défendre et d’où l’on pouvait surveiller les
approches. Alors, entre deux alertes, il y avait du temps pour sculpter un bâton ou pour siffler un petit air ! Problème : il faut passer le
temps et on le passe comme on peut, chacun suivant ses dispositions
naturelles. Il a fallu arriver à cette brute civilisation d’aujourd’hui
pour qu’on érige en grande pompe cet infect principe : « Toujours
tenir les gens en haleine, ne pas les laisser une minute inoccupés.
Faire des emplois du temps sans trous. » La société n’a pas été toujours aussi abrutissante, on s’en apercevrait : les hommes, à ce
régime, au bout de quelques siècles ne doivent plus être que des
objets. Nous y allons à grands pas, on pourrait presque affirmer que
l’art était à sa plus belle période au début de l’humanité et que la
civilisation le rend impossible. La technique le remplace et dérive
vers elle les puissances de l’imagination. Je n’ai jamais eu la sécurité, j’ai toujours été en guerre ; les années les plus heureuses de ma
vie ont été les trois de Dunkerque, 1914-1917, les plus dangereuses
aussi, et ces derniers six mois. Et pourtant, je puis être arrêté ce soir
et fusillé demain matin ! Mais j’ai un peu de temps à passer, voilà
tout.
Jeudi 25 mars 1943
Reçu deux lettres hier soir : une de Char, une d’Arnaud. Arnaud
est malade depuis dix jours, je compte : du 2 février au 22 mars,
quarante-huit jours, moins dix, cela fait trente-huit, à peu près six
semaines, alors qu’il devait revenir avant une semaine. Enfin, absolvons. Char m’annonce qu’il a reçu de Chabrun Les Pelouses, dont il
est tout à fait satisfait ; il me dit que Georgette Char est à Paris et
qu’elle viendra nous voir. Sa lettre m’a fait beaucoup de bien. Je
crois qu’une correspondance trop suivie le gêne car cela doit troubler
le cours de son élaboration poétique, je lui écrirai un peu moins souvent. Son rythme ombre-lumière est un peu moins rapide que le
mien.
Voici une phrase intéressante de Ribot (Psychologie des sentiments, le sentiment esthétique) :
« Le commencement de toute poésie, a dit Shelling, est de suspendre la marche et les lois de la raison, de nous replonger dans le
bel égarement de la fantaisie, dans le chaos primitif de la nature
humaine. Le bon plaisir du poète ne souffre aucune loi au-dessus de
223
lui. On a été beaucoup plus loin et l’on ferait un joli recueil des folies
imprimées à ce sujet. »
Ribot n’a jamais fait la ribote. Il a eu tort ; s’il s’était soûlé, au
moins une bonne fois dans la vie, sa très respectable vie, il saurait
autrement que par ouï-dire ce que c’est que la poésie.
Vendredi 26 mars 1943
Bizerte et Ferryville bombardés. C’est à Ferryville que j’ai bu la
boisson la plus fraîche, la plus délicieuse de ma vie. C’était un verre
de bière avec un morceau de glace qui nageait dedans. Je crois bien
que c’était de la bière très ordinaire, à quatre sous le litre, mais
nous venions de traverser la Méditerranée par une chaleur atroce, le
thermomètre, dans les machines, avait atteint cinquante degrés ; les
manches à air n’envoyaient rien, l’eau que nous buvions était
chaude et graisseuse. Aussitôt à quai, nous avons bondi au premier
bistrot et nous regardions notre verre comme le pape regarde le
Saint-Sacrement, ou plutôt comme j’imagine qu’il le regarde. Le
Prince de Galles n’a jamais trouvé un pareil bonheur en buvant son
whisky. L’objet n’est pas l’élément principal du plaisir.
Je crois bien avoir déjà parlé d’un certain appareillage de Bizerte
par un temps effroyable et de notre retour au port le lendemain au
petit jour après avoir vingt fois failli chavirer, et du nègre amant de
notre cuisinier. Mais nous y restâmes plus d’un mois, quand notre
commandant, dans une crise de cognac, voulut épater les gens du
port de Sidi, en fonçant à toute vitesse sur l’appontement et en faisant machine arrière à la dernière limite pour faire un arrêt sur
place. J’étais de service à la machine, et au commandement Ar toute
succédant à l’Av toute, je renversai la marche, mais les efforts d’inertie considérables firent qu’un tiroir se brisa. Un cargo n’est pas un
destroyer ! Il n’est pas construit pour subir des évolutions brusques !
Nous défonçâmes le quai et nous dûmes refondre un tiroir à l’arsenal. Nous eûmes un peu de repos, et la rage du commandant faisait
plaisir à voir. Sur l’autre rive du lac, le paysage était plat, couvert de
petites broussailles. Le timonier passait son temps à examiner le
terrain avec la longue-vue. Chaque matin, il était attentif aux mouvements d’un Arabe qui menait boire son âne dans un trou d’eau,
assez loin. Un jour que la position était favorable à l’examen, il vit
que l’Arabe faisait l’amour avec son âne ou son ânesse, mais l’un
vaut l’autre quand on en est à ce point ! Alors, tous les matins, nous
allions prendre notre tour à la lunette pour voir ce spectacle unique
en son genre. Le commandant nous surprit, regarda et accapara
longtemps la lunette, criant : « Le salaud ! Si j’avais un canon de 37
224
seulement ! Je lui en foutrais un dans le cul, à ce salaud-là ! » Et, en
vérité, si nous avions eu un canon, il l’aurait massacré, mais en
attendant, il regardait bien, ce poivrot ! avec sa grande barbe grise
et sa vieille casquette à trois galons enfoncée jusqu’aux oreilles. En
se relevant, il nous dit, furieux : « Vous n’avez pas honte de regarder
ça, bande de vauriens, allez, hop ! au travail ! ou bien ce soir, vous
irez à terre sur mes jambes, mauvais marins, va ! »
J’allai un dimanche à Carthage. J’ai visité quelques tombes, on
m’offrit des lampes en argile, fabriquées à Belleville, je visitai le
monastère des Pères blancs où on nous montra de grandes peintures
murales représentant la vie du cardinal Lavigerie1. « C’est peint par
un des nôtres », nous dit le moine-guide. « Ça ne m’étonne pas »,
répondis-je in petto. Cette visite ne m’a pas intéressé. À la fin de
l’après-midi, j’étais fatigué et mélancolique, je me disais : « C’est
avec ça qu’ils font tant d’histoires, les romanciers ! Et Salammbô !
C’est là qu’elle aurait vécu ! Et Didon ? etc. etc. ? S’il y avait eu
quelques beaux arbres, là-haut, je serais resté un peu pour admirer
le paysage, la baie de Tunis, l’horizon, c’est tout ce qu’il y a à voir, les
tas de pierres me font mal au cœur ! » Ceci se passait en été 1912.
Samedi 27 mars 1943
Mes fils ont dû se présenter hier dans un bureau allemand. Ils y
avaient été convoqués par un ordre sur papier à en-tête de la
Préfecture de la Seine. L’enveloppe portait au recto « Préfecture de
la Seine » et au verso un cachet-tampon « aigle et croix gammée ».
L’un y a été le matin et l’autre l’après-midi. C’est une femmetigresse qui les a reçus. Elle expliqua que le chef ne venait que de
dix heures à onze heures et demie et qu’il faudrait revenir à cette
heure-là. Alors, les enfants, ne voyant aucun fonctionnaire français,
firent la même réflexion sans s’être concertés : « Le recensement est
défini par les décrets du gouvernement français ; nous sommes en
règle avec la mairie, nous n’avons pas à nous déranger sur une
convocation illégale ! » Cette bochesse énervée ne put retenir sa voiture et fonça dans le droit chemin de la Vérité : « Mais, non,
Monsieur ! C’est l’Allemagne qui fait les lois en France, c’est nous
qui dictons les lois à Vichy !
— Alors, pourquoi faire ce détour ? Pourquoi ne pas dire nettement que le Reich décrète que...
–––––
1. Charles Martial Lavigerie, prélat français (1825-1892). Archevêque
d’Alger en 1867, il fut également administrateur apostolique de la Tunisie
après l’établissement du protectorat français.
225
— Pour ne pas affoler les Français. Revenez demain ; les mairies
françaises nous font du mauvais travail, il y a du désordre, des dossiers se perdent, des adresses sont fausses, nous sommes surchargés
de travail et les prisons sont pleines. »
À l’un d’eux, qui demandait à venir aujourd’hui samedi aprèsmidi parce que le matin il avait un cours à la faculté, elle se rebiffa
dangereusement, en disant qu’elle prenait son repos bien gagné
étant donné les fatigues imposées par la mauvaise organisation
française.
« Vous faites la semaine anglaise ? lui dit mon fils.
— Oui, monsieur. »
Ella n’a dû comprendre l’allusion que beaucoup plus tard, après
quelques heures de réflexion.
Un voisin de Guyomard est revenu en permission, il est en travail
forcé à Stuttgart. C’est un peintre en bâtiment et il raconte qu’en
arrivant à son lieu de déportation, on lui donna un pot de peinture
et des brosses pour barbouiller les murs d’une usine réparée des
suites de bombardements. Il se mit à l’ouvrage, comme il en avait
l’habitude, les réflexes professionnels jouant inconsciemment, mais
au bout d’un quart d’heure, un peintre allemand qui le voyait travailler comme un forçat lui fit comprendre qu’il ne fallait pas aller si
vite et lui délimita la surface qu’il devait faire dans sa journée :« À
peu près vingt fois moins que je ne fais ordinairement ! » Alors il
fignola ses coups de brosse pour meubler son temps. Ici, le nombre
des Allemands augmente toujours, ils sont maintenant une trentaine, alors que Monsieur Mélange m’avait dit qu’il y en aurait de
moins en moins. Mais ces vainqueurs ne font rien, mais ce qui
s’appelle rien, et c’est difficilement imaginable. Il est vrai qu’ils respirent, qu’ils mangent, etc. qu’ils écrivent leur courrier personnel,
qu’ils lisent les journaux et les brochures du parti. Mais, à part cela
et les fonctions vasomotrices, leur travail est nul. Il me revient que
le directeur a dit que c’était Blanchard qui travaillait le plus, ici !
Bon Dieu ! Je ne travaille pas dix minutes par jour, en moyenne ! Et
c’est moi qui travaille le plus !
Legman, le direktor de Courbevoie, vint me chercher, avec mes
dessins, pour que j’explique au directeur de Levallois le travail très
pressé qu’il devait exécuter d’après mes directives. Il resta là cinq
minutes et dit : « Monsieur Blanchard va vous expliquer ; moi, je
vous envoie demain matin l’outillage et la matière, mettez beaucoup
de monde là-dessus, c’est très pressé », et il fila, plus vite encore que
nous n’étions venus. J’étais perplexe, je me disais que je voyais enfin
un Allemand dynamique, et qu’il devait tout de même y en avoir
quelques-uns ; parmi tous les Allemands amorphes que j’avais vus
226
depuis trois ans, je trouvais enfin un juste pour sauver Sodome !
(Pas mal l’allusion !) Je dus suivre la fabrication en allant à l’usine
une ou deux fois par semaine. J’y allai avant-hier, jeudi, (car j’avais
une visite à faire à mon dentiste) et après seize jours d’attente, ni la
matière ni l’outillage ne sont là. Ils sont toujours à Courbevoie, à
trois kilomètres de Levallois ! Les ouvriers travaillent sans matières
ni outillage, c’est-à-dire qu’ils vont faire la causette du côté des W.C.,
ou bien, penchés sur un dessin, ils parlent des événements, en faisant semblant avec leur index d’expliquer leur façon d’interpréter
mes hiéroglyphes. Comment ne seraient-ils pas foutus, comme me
disait avant-hier le directeur de Levallois, un Français : « Les
Américains travaillent autrement, à moins qu’ils ne se soient changés brusquement en escargots salés ! ce qui est peu probable. »
L’usine de Levallois est une usine sous-traitante qui faisait, en
temps de paix, des accessoires d’automobiles, les spécialités Lecarm.
Que ces gens travaillent ou non, ils touchent par heure de présence,
et s’ils ne travaillent pas, il n’use pas ses machines, ni l’électricité
qui les meut. Il est très content, relativement, car, comme moi, il a
hâte que cette tragédie burlesque se termine.
Un homme qui revient de Vichy dit que lorsqu’un Pétain ou un
Laval sort de son trou pour aller quelque part, un peloton de quatrevingts motocyclistes nettoie la route devant la voiture sacrée. Les
maîtres du pays ne peuvent même pas se promener dans leur
domaine ! Comment peuvent-ils vivre dans cette contradiction ?
Certains Français cherchent à plaire à leurs chefs allemands en
proclamant leur foi dans l’Europe nouvelle ou, comme une nommée
Nelly, du secrétariat, en se collant sur le nichon gauche un édelweiss
du Secours d’hiver avec sa petite pancarte qui pendouille :
« Naturschutz – Blucken Verboten ». Or, cette limaceuse pouffiasse
n’arrive pas à obtenir l’augmentation pour laquelle elle fait tant de
bassesses. Ces messieurs sont indifférents aux marques de sympathie politique. Je finirai par croire qu’ils se fichent du nazisme
comme de leur travail, qu’ils sont inhibés, vaccinés, brisés et que ces
questions les écœurent.
Je me souviens de certaines scènes de l’été dernier, aux ChampsÉlysées, quand un malin s’amenait avec des phrases comme cellesci : « Je veux travailler pour l’Allemagne, ce n’est que par elle que
l’Europe se relèvera, je réponds à l’appel du gouvernement Laval, et
je viens vous offrir mes services ! » Aussi sûrement qu’après la pluie
vient le beau temps, je voyais mon Boening lui poser une question
technique épineuse et le renvoyer en lui disant : « Monsieur, je
regrette, vos connaissances techniques sont insuffisantes ! »
Quand je pense que la propagande nazie recommande de ne pas
227
cueillir les édelweiss, et qu’elle prêche la protection de la nature, je
me demande si ces gens-là ont leur cervelle intacte. Ne cueillez pas
les edelweiss, massacrez tout le monde ! Plus d’humour que dans
Ubu !
Lundi 29 mars 1943
Georgette Char est venue hier soir, elle m’a apporté une très
récente photographie de Char où il apparaît beaucoup plus dur et
grand, après trois ans d’exil, car nous sommes des exilés, seuls ne le
sont pas les escrocs et les amorphes, les ventrus et les crétins et ces
réalistes qui ne sauront jamais que le soleil caresse aussi le poil d’un
chien crevé. Comme il y en a de ces gens-là ! Je n’ai jamais cru l’humanité bien belle, mais je n’aurais jamais espéré avoir autant
raison.
Mes deux axiomes :
premièrement – l’homme est la plus sale bête de la création
deuxièmement – sa présence sur la terre est une absurdité
sont balancés par
premièrement – l’homme est, quelquefois, un dieu pour l’homme
deuxièmement – cet événement est très rare, afin d’éviter la dépravation de ce sentiment.
Deux groupes d’axiomes qui s’affrontent comme des jeunes coqs.
Écrit huit pages à Char. Toute la journée y a passé.
Si Hitler gagne la guerre, ce ne sera pas ma faute.
Mardi 30 mars 1943
Remaniement ministériel. Un de plus. On ne devait plus voir ça.
Ah ! mais non ! de la stabilité, de la continuité ! scrogneugneu ! Et
des hauts fonctionnaires aussi fichent leur camp. Ils se font confier
une mission en Espagne et se trompent de train au retour. Ils se
retrouvent tout bêtement à Gibraltar. Ces gens-là, qui ont des châteaux, sont immédiatement rayés du livre des Français, et leurs
biens confisqués ! S’ils se foutent de leurs chers biens, c’est que la
pénitence est douce et que la fin est proche ; ils jouent à qui perd
gagne. Le garde des Sceaux se détache de son rocher. Ce vieux roublard qui a mangé à toutes les auges doit sentir que le vent tourne.
Vichy sera bientôt Mortchy. L’expression garde des Sceaux prête à
rire par ses calembours de table d’hôte. Ce qui est humour c’est
l’aspect vénérable du titulaire, autant qu’un esprit simple peut se le
figurer, rapproché de celui d’un pauvre bonhomme qui porte des
seaux, ou encore du vidangeur que l’on voyait autrefois à l’arrière
des carrioles pleines de grands seaux qu’il venait d’échanger contre
228
des seaux vides dans les lieux abonnés à ce trafic. On rencontrait
encore de ces voitures, il y a quelques années, dans les environs de
Paris. Mais elles sont remplacées par des citernes automobiles et
reconnaissables au gros tube de niveau dans lequel on voit la surface du liquide et, quelquefois, un objet qui vogue à la surface du flot
et qui ressemble à un fœtus dans son bocal.
Vers 1911-1912, j’eus une période de chahut. Je m’étais rallié à
une bande joyeuse dont le chef, qui se déguisait en ces occasions en
premier maître de la marine, était un violoniste de grand talent qui,
à seize ans, avait eu son premier prix au conservatoire de Paris,
avait ensuite été premier violon aux Concerts-Rouges, célèbres à
cette époque : c’était un concert de musique de chambre qui exerçait
rue de Tournon, près du Sénat, tous les soirs. Son nom était Phal. Il
était membre du jury au conservatoire de Paris. Il avait une
mémoire extraordinaire, mais c’était un cerveau brûlé. Il vivait pauvrement à Toulon, car cette ville était favorable à ses instincts. Il
donnait de temps en temps une séance de sonates ou jouait un
concerto à Monte-Carlo et revenait pour un temps, le temps de
dépenser son argent, dans sa bonne ville de Toulon, quartier des
prix modérés. Il habitait une petite chambre meublée à vingt-cinq
francs par mois dans une petite rue près du théâtre. Après une nuit
de ribote, nous nous trouvâmes, je ne sais comment, derrière une de
ces citernes à excréments. C’était l’été, il pouvait être trois heures
ou quatre heures du matin. Nous étions six ou huit, dans un état
d’euphorie et d’inconscience. Le cocher de la citerne dormait sur son
siège mais le cheval allait son train, nous suivîmes la voiture comme
une famille en pleurs accompagne la dépouille d’un être cher. Nous
entonnâmes un lugubre De profundis puis, quand nous en eûmes
assez, Phal ouvrit le robinet et nous dirigea vers le quai où nous
prîmes le vin blanc du matin, qu’on appelait le rince-cochon. Nous
n’eûmes aucune nouvelle de ce nouveau genre d’arrosage.
Le garde des Sceaux soulève encore un souvenir de 1906. Je traînais les rues de Paris à la recherche d’un travail. Je fis la rencontre
d’un jeune homme de la même catégorie sociale (espadrilles et casquette, un foulard autour du cou pour cacher la chemise sale) d’une
vingtaine d’années. Je ne connaissais pas Paris, lui en avait une certaine connaissance. Nous nous unîmes pour notre prospection. Dans
une impasse, près de la rue de la Grange-aux-Belles, nous proposâmes nos services à la porte d’une grange dans laquelle on voyait
une vingtaine d’ouvriers en train de travailler des feuilles de tôle.
On nous embaucha à l’instant. Nous devions fabriquer des seaux en
tôle et on nous donnait trois sous pour en faire un.
On me donna un coin d’établi et douze feuilles de tôle pour faire
229
douze seaux. À la fin de quoi je toucherais trente-six sous. Je regardai mon voisin, un vieux désespéré, et je lui demandai quelques renseignements. Il me fit quelques signaux, me lança ses calibres et sa
boîte à rivets. Il ne pouvait pas m’accorder beaucoup de son précieux
temps : à trois sous le seau, il ne s’agit pas de fumer la cigarette. Il
est juste de dire que la tôle d’acier avait la consistance du carton. Je
fis avec quelques rivets trois paquets de quatre feuilles et je découpai quatre seaux à la fois avec la cisaille à main. Cette cisaille
n’était plus de la première jeunesse, car les nouveaux arrivés bénéficiaient de l’outillage laissé pour compte. Je roulai mes tôles, je fis un
bord roulé que je ratai, j’en fis un deuxième, un peu mieux, sauf une
cripure. Le vieux me dit : « Ça fait rien ! le galvin bouchera ça ! » et,
le soir, j’avais fait deux seaux, gain de la journée : six sous. J’avais le
poignet droit engourdi à cause de cette maudite cisaille. Tout le travail se faisait à la main. Inutile de dire que, comme disait le vieux,
le galvin bouchait tout, et que les ménagères qui achetaient ces
seaux dans un Uniprix de l’époque en avaient pour leur argent,
même moins. Cela leur durait bien une semaine mais certainement
pas plus. Le deuxième jour, je fis cinq seaux, donc quinze sous, mais
je n’en pouvais plus et je vis que jamais je ne pourrais gagner ma
vie, si réduite fût-elle ; je quittai le deuxième soir pour chercher
autre chose.
Le goût que j’avais pris avec Phal de ces tournées du grand-duc
dans les quartiers de Toulon me reprit en 1916-1917, à Dunkerque,
avec la bande des aviateurs de la Marine. Mais il s’y ajoutait une
liberté due à l’insouciance absolue, à l’inconnaissance, dirais-je, du
lendemain. On ne savait pas si l’on serait encore de ce monde quelques heures après, et ce qui est plus bizarre, on ne cherchait pas à le
savoir, il est clair qu’on brûlait la chandelle par les deux bouts.
Je suis le seul survivant d’une escadrille qui fut renouvelée, c’està- dire qu’il y eut dix morts, les escadrilles étaient alors de six appareils, le numéro 9 était en réparation. Paul Clark dans son bouquin sur les bancs de Flandres parle de cette journée. À Dunkerque,
tous les militaires devaient être rentrés à huit heures du soir. Nous
avions des refuges et le mot d’ordre. Une nuit, nous décidâmes de
singer la patrouille qui, chaque nuit, visitait les maisons closes afin
de ramasser les soldats en bordée. Nous nous mîmes en rangs et,
frappant à la porte du premier bobinard, nous criâmes : « Patrouille ! » La lourdière nous ouvrit en disant : « Il n’y a personne. »
« Nous allons voir ça ! » répondis-je. Nous entrions dans les chambres et, en ouvrant la porte, nous pouvions apercevoir une paire de
jambes qui disparaissait sous le lit, ou quelquefois, cela avait disparu par la fenêtre.
230
Mais, dans ces chambres occupées, il y avait à boire sur la table, et
nous vidions verres et bouteilles. Sortant de la première, nous
entrâmes dans la deuxième, mais nous fûmes vite signalés comme
fausse patrouille et la troisième ne nous ouvrit pas, malgré les trois
sommations réglementaires. Nous étions habitués d’une de ces maisons, car l’un des nôtres était l’amant de la patronne. Le mari était
gendarme quelque part sur le front. Je crois bien que cette maison
portait le numéro 10 de la rue des Remparts. Nous y avions été présentés par la propriétaire de l’immeuble, une bistrote du port chez
laquelle nous nous réfugiions après le couvre-feu pour manger un
morceau et boire un coup. La fille de cette bistrote, qui avait quatorze ou quinze ans, allait toucher le loyer chaque mois. Cela faisait
partie de son éducation. Dans ce bobinard, notre lieu de réunion
était une salle faisant partie de l’appartement directorial. On
fumait, on buvait, on jouait aux cartes ou on discutait le coup.
Les femmes, entre deux étreintes, venaient prendre part à la
conversation, mais comme nous faisions partie de la maison, leurs
conversations étaient naturellement enfantines et chastes. Comme
on dit que les généraux sont des hommes qui détestent la guerre, on
peut dire que ce pauvre bétail déteste la gaudriole. « C’est déjà bien
assez quand on est obligée ! S’il fallait encore parler d’ça quand on a
un moment d’libre ! Ben merde alors ! » disait l’une d’elles. Les
clients se tenaient dans la grande salle, la Tabagie comme l’appelaient ces dames. Quand il y avait des Anglais qui ne savaient pas
s’expliquer, on nous envoyait prendre la commande. Il m’arriva ainsi
de faire le garçon de café et de ramasser le pourboire, proportionnel
au degré d’ivresse du client. Avec lesquels pourboires, nous nous
rafraîchissions avec du champagne jusqu’à ce qu’ils fussent entièrement réabsorbés dans le circuit économique et monétaire.
Je pense quelquefois à mes braves camarades de ce temps, Amiot,
Prévost, Grangoret, Guéguen, Julien, Vignaud, Dumarché, Hyaric,
Deturmeny le gentil Marseillais qui, à un de Maillé qui se présentait à nous, répondit : « De... Turmeny » sur le même ton, ce qui
amena sur le visage du dénommé de Maillé un frisson de déférente
amitié qui avait l’air de dire : « Ah ! enfin, je rencontre quelqu’un de
mon monde ! » qui nous amusa pendant longtemps.
Mercredi 31 mars 1943
Un dessinateur est venu hier se présenter en vue d’un emploi. Il
était à Guernesey où il faisait des relevés de plans à l’organisation
Todt. Il dit que le typhus sévit dans les îles et qu’on l’a gardé trentesept jours en lazaret lorsqu’il a débarqué en France. Il ne tient pas à
231
y retourner. C’est un homme de cinquante-six ans, de bonne apparence, mais dont les connaissances sont nulles. Je lui ai donné des
adresses où il pourrait trouver un emploi adéquat.
Debresse commence une série de publications qui porte le nom de
Pont-Levis dans laquelle n’entreront, dit-il, que des poètes sélectionnés1. On baissera le pont pour faire entrer le grand poète qui aura
joliment sonné du cor, sa silhouette moyenâgeuse se reflétant dans
l’eau croupie des douves, et on le laissera levé devant le cafouilleux,
fût-il porteur de riches présents et d’un bagage nombreux ! À lire ce
programme, on croirait que Debresse s’est converti, car cet homme
est connu pour publier n’importe quoi, pourvu qu’on paie au comptant. C’est un être ignare, très brouillon, remuant, haineux, d’une
vanité écœurante (car il en est d’amusantes, voire attachantes). Il
s’est présenté aux élections législatives il y a plus de dix ans, dans le
neuvième arrondissement, je crois, car quand j’étais son client, il
écrivait ses notes au dos des bulletins de vote laissés pour compte.
En 1936, il voulait mettre le drapeau rouge avec la faucille et le
marteau au-dessus de sa boutique. En 1940, il publia tout ce qu’il
put d’ultra-collaborationniste. Demain, il sera je ne sais quoi, mais
ce que je sais, c’est que cet ancien anarchiste militant, correspondant de La Revue anarchiste, de l’Endehors, etc. publie avec délectation des poèmes ratichons, des effusions saint-sulpiciennes, comme
les trois psaumes à dormir par terre de cet idiot de Bouhier. Il y a
dix ans, il publia Joë Bousquet et moi. Bousquet, couché depuis
vingt-cinq ans avec la colonne vertébrale atteinte par un projectile,
n’était pas en état de distinguer les particularités de son éditeur, il
fut long à se rendre compte ; il y a loin de Carcassonne à la rue de
l’Université.
Moi, je ne savais rien de ce monde-là, j’ai vu dans les Nouvelles
littéraires une annonce du Debresse, recherchant des manuscrits en
vue de publication. J’écrivis, il me répondit : « Mon cher confrère » et
me proposa la publication à la condition que je couvre les risques,
c’est-à-dire que je paie les frais et son petit bénéfice. Ce que je fis et
ce que je refis. Heureusement qu’il ne m’a pas fait signer un contrat
qui lui donnerait la propriété des œuvres. S’il ne le fait pas, c’est
qu’il est toujours à la recherche d’une pièce de cent sous, et qu’il ne
croit pas un instant à une réédition des livres qu’il publie. En quoi il
a raison, car depuis quinze ans qu’il exerce ce métier, cela ne lui est
jamais arrivé.
–––––
1. C’est chez René Debresse que Maurice Blanchard fit paraître — à compte
d’auteur — ses premiers livres : Malebolge (1934), Solidité de la chair
(1935) et Sartrouville (1936).
232
Les critiques n’ouvraient même pas les livres qui portaient sa
marque. En recevant leur courrier, ils disaient : « Encore un truc de
chez Debresse ! » et ils envoyaient l’objet dans le panier.
Manuel1 a trouvé chez un brocanteur un exemplaire de Solidité2
avec le prière d’insérer, non coupé, dans la boîte aux saletés, à trois
francs. Il y a des critiques qui se font des petites rentes comme ça.
Ils ont un contrat avec un bouquiniste qui passe tous les mois
ramasser les restes.
C’est chez Debresse, de son vrai nom Dominique Boiziau, que j’ai
fait la connaissance de quelques petits ratés de la littérature. Louis
de Gonzague Frick était le plus original ; toujours sévèrement attifé,
semblant un clergyman, pince-sans-rire, d’une politesse exagérée, il
était à la recherche de mots rares et quand il en avait recueilli une
cinquantaine, il écrivait un poème avec. Il avait été longtemps secrétaire de Comœdia, ce qui lui avait rapporté une très intéressante
correspondance de quelques auteurs devenus célèbres, tels
Guillaume Apollinaire, Moréas, Léon Blum, etc. Il avait fondé l’école
du Lunain, du nom de sa rue, et réunissait deux ou trois disciples
qui, dans la Revue du Lunain, se battaient les flancs pour trouver
un programme poétique.
Je vis une fois Salmon3 qui me demanda de lui rendre visite, à
quoi je répondis que j’était très pris par mon travail d’usine. Il fit
une sale tête et nous nous évitâmes. Je ne le regrette pas, car ce
fumier se fait engraisser par les Prussiens. Il déplorait, il y a un an,
les bombardements de Billancourt et il pleurait de très grosses
larmes sur les victimes, les vieillards, les femmes et les enfants. Je
lui écrivis en lui rappelant un de ses poèmes d’autrefois où il parle
de ces sauvages qui coupaient les arbres fruitiers en 1918. Je lui dis
qu’il chialait pour deux cents morts (que je déplore, moi aussi) mais
qu’il se taisait sur les trois cent mille Français, vieillards, femmes et
enfants, que les Prussiens font mourir annuellement à petit feu, par
les privations de toutes sortes, manque d’insuline, cancers à vaul’eau, lait appauvri par leurs prélèvements de matières grasses. Ce
crime est moins spectaculaire qu’un bombardement, mais à mes
yeux, il est autrement atroce.
J’espère qu’on le pendra, c’est un mauvais poète.
–––––
1. J.V. Manuel. Voir note 1 page 47.
2. Solidité de la chair.
3. André Salmon (1881-1969), écrivain et poète (Prikaz, Les Étoiles dans
l’encrier), il a laissé des mémoires : Souvenirs sans fin.
233
Jeudi 1er avril 1943
Monsieur Mélange est revenu hier, alors qu’on le croyait parti
pour toujours. J’avais rendez-vous chez le dentiste et j’entrai dans le
bureau du directeur pour faire signer un bon de sortie pour
Monsieur Le Maire. Je vois le revenant qui avait remis son derrière
sur le sacré fauteuil. Il signa mon papier sans le regarder, tout en
m’expliquant qu’il venait pour deux mois et qu’il partirait ensuite
pour de vrai. Il me demanda alors si je voulais aller travailler en
Prusse. Je fus un peu estomaqué et je lui dis que sa question me
surprenait, car je n’avais jamais envisagé cette solution, mais que si
j’allais en Allemagne pour faire le travail que je faisais ici, ou un
travail du même genre, ce n’était pas la peine d’encombrer les chemins de fer du Reich avec mes soixante-cinq inutiles kilos. Il me
répondit qu’on me donnerait un très grand travail. Je n’ai pas voulu
lui répondre un non hâtif. Je lui ai dit que sa question me surprenait, que je n’avais jamais songé à cette villégiature et que je ne
voulais pas répondre inconsidérément. Il remit la conversation à
plus tard. Je souhaite que des faits nouveaux écartent ce péril ! Le
bombardement de Dessau, par exemple.
Il sera toujours temps de lui refuser ce présent, car il croit que
c’est un honneur et un plaisir d’aller s’emmerder dans son patelin. Il
m’a dit qu’il y avait la forêt, les arbres, et des oiseaux chanteurs !
Salomé ! va !
J’ai été à l’usine de Levallois. J’ai vu des vieilles femmes qui
limaient de la tôle. Le contremaître m’a dit qu’il avait envie de pleurer en voyant cela. Pourtant, il est vacciné ! Il ne fait pas le métier
de philanthrope. Elles liment dix heures par jour, et comme je sais
ce que c’est, je me demande comment elles font pour ne pas aller se
jeter dans la Seine, qui est à cent mètres de là. Il vaut cent fois
mieux conduire une machine à percer ou une décolleteuse. Comme
les étaux sont un peu hauts, elles sont perchées sur des caisses et
m’ont fait penser aux Bourgeois de Calais1. Dans la poussière de
l’atelier, avec leurs nippes flottant sur leur squelette et leurs têtes
penchées, elles paraissaient attendre le bourreau. Elles me parurent
d’un monde qui ne connaîtrait ni le mot espoir ni le mot désespoir.
–––––
1. La sculpture de Rodin. Voir, infra, le 17 avril 1943.
234
Vendredi 2 avril 1943
Le vainqueur a publié une ordonnance réglementant les salaires
de l’industrie française et aussi les lois sociales. Le Tribunal des
Prudhommes est remplacé par un organisme allemand. Le Reich se
substitue à Vichy sans même s’excuser. Les relations d’employeur à
employé sont définies par ce document ainsi que tous les petits
détails : renvois, indemnités, vacances et même impôts. Alors que
Vichy avait décrété qu’il serait retenu seize pour cent d’impôts sur
les salaires, le docteur Michel dit cinq pour cent et déclare sans
valeur les lois contraires à son ordonnance.
C’est un fameux coup de pied au derrière à Pétain. À part cette
amélioration, tout le reste est la codification de l’esclavage.
Monsieur Mélange m’a confié le bouquin et doit me convoquer ce
matin pour en parler. Comme si l’on pouvait parler à un tank ! Lui
tendre un morceau de sucre, lui gratter la tête ! Cette ordonnance
est appliquée à partir du quinze mars. En général, les appointements sont diminués de cinq à dix pour cent. Ce texte se nomme :
ordonnances statuant en matière de législation du travail pour les
territoires de la France occupée.
Samedi 3 avril 1943
Tout Châtillon part pour Brême. Il est curieux que les maisons
françaises travaillant pour le Reich soient plus pressées que le
Reich lui-même. Elles ont hâte de se débarrasser de leur personnel.
Premièrement, parce qu’en vue de la débâcle, cela fera des justiciers
en moins. Deuxièmement, parce que cela leur rapporte gros.
Ici, maison allemande cent pour cent, où cent cinquante personnes n’ont rien à faire depuis plus de huit mois, aucun départ n’a
encore été annoncé. C’est que, premièrement, le Reich n’est pas si
pressé que cela de les recevoir, sans doute à cause des installations
prévues et non terminées. Deuxièmement, les chefs allemands se
trouvent bien ici.
Peut-être y a-t-il d’autres raisons encore, mais celles-ci crèvent les
yeux par leur évidence.
Les sociétés négrières gagneront du bon pèze sans risques et sans
frais. Elles seront réduites à un bureau de comptabilité pour payer
les allocations aux familles des déportés. Moyennant quoi, ces messieurs toucheront trois ou quatre mille francs par nègre et par mois,
à charge pour eux de ristourner un morceau du gâteau aux Her…
von …, les aminches, les poteaux, les vrais de vrais.
235
Écrit De Temps à autre, cinquième morceau de La Création1. Ce
n’est pas du tout ce que je voyais mais il est à sa place quand même.
Ce fut assez arraché ; nous sommes samedi et toutes mes tentatives
de la semaine s’étaient heurtées à l’impassibilité de l’adversaire. De
temps à autre, il faut violemment vouloir ! De temps à autre, le
hasard accumule les pierres en ordre et discipline, ça arrive, c’est
forcé ! De temps à autre ! Mais que de soucis ! Ceux qui n’essaient
pas ne sauront jamais ce que c’est !
Lundi 5 avril 1943
Hier, à deux heures, bombardement de Renault. J’ai vu un avion
très haut, à cinq ou six mille mètres ; mon fils en voyait une dizaine.
Cette nuit, alerte et tam-tam, je n’ai rien entendu, mais ce matin,
ma femme me l’assure et les enfants aussi. Sans doute, les bombardeurs sont revenus cette nuit, peut-être pour parfaire leur ouvrage à
la lueur des incendies allumés le jour.
Ce matin, je glisse un œil sur le journal du voisin. Je vois en gros
titre que « Les assassins tuent la paisible population travailleuse de
nos faubourgs ! » Pourquoi : « Les assassins » ? Pourquoi pas leur
vrai nom : « Les militaires » ! Militaire est plus péjoratif qu’assassin,
qui tue pour un salaire famélique. Le soldat tue pour un sou par
jour. Il est vrai qu’on lui fournit ses armes et qu’on l’entretient en
munitions fraîches. Malgré le faible prix de la main-d’œuvre, cela
revient horriblement cher. Pourquoi ? Toujours la même chose :
l’État cafouilleux.
Les tueurs professionnels demandent maintenant six mille francs
pour faire le coup. Avant-guerre, c’était quatre mille. Les prix n’ont
pas beaucoup monté. L’offre et la demande ont peu varié. Mais l’opération se fait aux risques et périls de l’exécutant. Pas de mutilés ni
de pensionnés à alimenter leur vie durant. Opération propre et sans
bavure.
De plus, le tueur a intérêt à ce que cela aille vite, pour passer au
suivant de ces messieurs. Ce n’est pas que je plaisante, on me dira :
« Mais il en faut des militaires, que vous appelez si bien des assassins ! » Mais oui, et c’est ce que je déplore ; je n’en veux pas à ces
pauvres idiots, mais à la cause qui les rend nécessaires, un point
c’est tout.
–––––
1. Ce poème est un exemple assez saisissant de passage de la « vie » dans la
poésie. Deux jours après la visite à Levallois du 1er avril, on y lit en effet :
« Six bourgeois de Calais penchés sur leur étau liment les marchepieds.
Qu’ont donc ces fantômes, à me tendre la main ? »
236
Pétain nous a récité sa petite leçon au micro hier soir. Toujours la
même resucée larmoyante, niaise, comtesse de Ségur, cent mille fois
traînée dans les basses classes de l’enseignement et dans les petits
catéchismes. Que cet homme est emmerdant ! Il nous dit qu’il a
sauvé notre indépendance nationale ! (Il y a quinze jours,
l’Allemagne statuait sur la législation du travail en France.) Vieux
proxénète. Il commence sa pleurnicherie en disant : « Il y a bientôt
trois ans, vous m’avez confié le pouvoir ! » Vieille crapule ! Il se
figure qu’un petit discours pourra changer la nature humaine, il
accorde à l’éducation un rôle essentiel dans la formation psychologique de l’homme ! Cette vieille barbe de Ribot disait déjà que l’éducation ne sert à rien dans cet ordre de choses, ce n’était pourtant pas
un ennemi de la civilisation. Général de sacristie ! Vieux sépulcre !
Paillasse !
Mardi 6 avril 1943
Reçu une deuxième lettre d’un certain Stil1. Je voudrais bien voir
Arnaud pour me renseigner sur cet homme. Dans sa première lettre,
il était passablement agité, dans celle-ci il me demande de lui
envoyer des textes. Que veut-il en faire ?
Écrit Feu grégeois, sixième morceau de La Création. Je ne sais
toujours pas où je vais. Il y a moins de préméditation que jamais.
Très ancienne expérience. Je sens bien qu’il y aura douze morceaux,
mais je n’y vois rien.
J’ai lu, je ne sais plus où, que la poésie était la cristallisation d’un
instant, de quelque chose qui passe, un instantané (photographiquement parlant). On cueille une émotion au passage et on fixe le
cadavre sur une vitre, comme ces collectionneurs de papillons.
Alors, je n’ai jamais écrit de poésie, car je vois dans chacun de mes
poèmes l’histoire de ma vie. Ce n’est pas un instant que je saisis,
c’est toute ma durée.
Dans La Création, me voici encore lancé dans une biographie. Je
ne puis faire autrement, c’est peut-être pourquoi j’ai commencé très
tard à écrire. C’est qu’il me fallait survoler ma vie et la revivre, c’està-dire qu’il fallait d’abord qu’elle fût. J’attends avec intérêt le dérou–––––
1. André Stil, professeur à Quesnoy (Nord), fonde en 1943 « Les Feuillets
du Quatre Vingt et Un », collection parallèle à La Main à plume, dont il
devient alors un élément actif (voir Michel Fauré, op. cit.). C’est dans cette
collection que paraîtra d’abord La Création, reprise en 1947 dans La
Hauteur des murs. Après la guerre, André Stil, rallié au stalinisme, sera
successivement rédacteur en chef de L’Humanité, membre du Comité
central du P.C.F., Prix Staline et membre de l’académie Goncourt.
237
lement des six derniers morceaux. Si cela pouvait m’ouvrir le
chemin ! Après, je me foutrais de crever !
Les arbres ont retrouvé tout leur feuillage. Je suis plus haut
qu’eux et je vois le friselis du soleil sur le vert de pierre précieuse
qu’ils ont alors que les feuilles viennent à peine de s’épanouir. Dans
huit jours, ils seront en fleurs. Et j’aurai mes cinquante-trois ans.
Encore un anneau de plus à ma chaîne et une année de moins à
vivre. Quand le moment sera venu, je regretterai un peu les arbres
et les animaux.
Mercredi 7 avril 1943
Après chaque pleurnicherie du Pétain, la presse vante le programme dudit crétin. Et en avant pour le régime paradisiaque, sans
prolétariat, alors qu’on procède aux grandes concentrations industrielles et étatistes qui postulent un prolétariat parfait, gris, miteux,
desdichado. Il est vrai que la grande industrie a trouvé le moyen de
briser les hommes ; l’État veut profiter des progrès obtenus par
l’industrie dans cet ordre d’activité. La Russie et l’Allemagne sont
très en avance mais ce sont les États-Unis qui ont commencé. Les
essais psychophysiologiques faits depuis quarante ans dans les prisons américaines ont mis au point une méthode d’abrutissement
scientifique qui, depuis, est entrée dans le domaine de l’exploitation
courante. Cela se réduit d’ailleurs à un petit catéchisme appelé
Protocole des grands industriels qui résume en quelques phrases la
ligne générale de cette gymnastique d’assouplissement. Suivant les
observations typiques de quelques cas particuliers, ces observations
permettent au plus idiot de venir à bout d’un troupeau de forcenés
et d’en faire comme de l’argile dans les petites patoches d’un enfant
de quatre ans. On prend un gangster, le plus dynamique, le plus asocial, le plus révolté, on le met dans une cour dont les murs laissent
sortir les canons des mitrailleuses. On dit à cet homme qu’il n’aura à
manger que s’il transporte un tas de pavés d’un bout de la cour à
l’autre bout puis on lui fait reporter le tas où il l’a pris et ainsi de
suite ; au bout de quelques semaines notre lion est devenu un petit
chien à sa mémère, il fait le beau, il lèche la main de son maître. Il
est maté. Mais c’est un homme mort, un zombie. Il travaillera
comme cela, toujours, jusqu’à ce qu’il crève, et il finira même par
trouver cela très naturel au point que, si l’on oublie de fermer la
porte de la prison, il n’aura pas le courage de s’évader. Si, avec ça, on
lui fait des discours répétés à n’en plus finir sur la fierté, l’honneur,
la mission divine, la noblesse du porteur de pavés, il finira par se
croire un surhomme. Si on lui colle la décoration du Pavé d’honneur,
238
alors ce sera le plus beau jour de sa vie. Mais si l’on s’aperçoit un
jour qu’il aime transporter ses pavés, qu’il cherche à améliorer la
technique, qu’il prend goût à cette occupation, alors, vite, on mettra
ordre à cela. On lui trouvera quelque chose de plus écœurant. Il ne
faut pas que l’ouvrier s’intéresse à son travail. C’est le germe de la
critique. En effet, s’il cherche à faire mieux, c’est qu’il trouve que
cela pourrait aller mieux. Donc, ce n’est pas un monde parfait qui
l’entoure. Le ver est dans le fruit, on commence par inventer une
pince à ressort et on finit par chambarder le monde, c’est tout à fait
vilain. Aussi, quand il y a plusieurs façons de faire une pièce, que
ces façons aient un prix de revient à peu près comparable, la direction imposera celle qui est la plus abrutissante. Pour sortir et entrer
dans l’usine, s’il y a un chemin long et étroit, et un autre large et
bref, on imposera le long circuit.
Il faut que les hommes sentent des obstacles à chaque pas. Toute
l’organisation d’une usine est centrée sur cet objet. Il ne faut pas
qu’un ouvrier soit habile, il faut qu’il soit un peu en dessous de la
moyenne, et dans l’équipe, le meilleur doit s’en aller planter ses
choux ; il n’y a pas de place pour lui. Travaillant plus vite que ses
compagnons, il peut avoir des temps morts, c’est-à-dire vivants, pendant lesquels il se souvient qu’il n’est tout de même pas une bête.
Mauvais, ça ! Il ne faut pas penser à ces choses-là, ça fait toujours
mal. Si l’on s’aperçoit qu’un ouvrier à la mine réjouie, si sa gaîté
naturelle se manifeste, alors il est surveillé, on le change d’atelier,
on lui donne des travaux très idiots, on l’accable et, le sourire disparu, il est enfin toléré. Il ne faut pas rire dans l’industrie. Voyez cet
employé qui passe avec des papiers dans les mains, l’air très occupé,
très calamiteux, il marche vite, la tête baissée, lourde de chiffres,
lignes, colonnes, notes de service, etc. Vous croyez ça ? Mais non, il
pense à sa petite amie, vous ne vous en seriez jamais douté ? Hein !
Pas si bête de passer en sifflotant, l’air joyeux ! Pour se faire fiche à
la porte ? Grand merci !
Une nouvelle employée vient de m’apporter des papiers en faisant
sa Salomé. Encore une qui me prend pour un Boche. Profitons de
son service, car demain, quand elle saura que je ne suis qu’un pinotin de Français, elle aura sa figure de vent-debout. Elle est mobile,
la donna
Jeudi 8 avril 1943
Un directeur de l’usine Renault a eu sa maison défigurée par une
bombe, on voyait l’intérieur, et l’on voyait surtout ce qu’on n’aurait
pas dû voir : des jambons, des paquets de sucre, des saucissons, des
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boîtes de sardines, des pâtes, des haricots, des pommes de terre, du
lard etc. etc. Il y en avait pour au moins un million, au cours du
marché noir. Inutile de dire qu’il y a eu un beau début de pillage,
mais la police, pleine de sollicitude pour les crapules, arrêta la fête
et protégea les biens de Monsieur le Directeur.
Vendredi 9 avril 1943
L’archevêque de Paris a accablé les pauvres morts de Billancourt
de ses lamentations de crocodile empaillé. Il a dit : « L’homme doit
être une fin et non un moyen. » Il s’est bien gardé de citer la source.
Cet escroc n’ose pas dire : « Kant avec nous ! » Mais plus tard, il
dira : « Reportez-vous à mon oraison funèbre du 7 avril et vous
verrez ce que j’ai osé dire à Hitler ! » Ce Suhard sue le caca par tous
les pores de sa foutue cochonnerie de peau. Hitler ne te dira rien,
pauvre miteux ! Il est le protecteur des chrétiens, évidemment, des
résignés, des vaincus contents, battus et cocus. Il les envoie plus
sûrement au ciel en les faisant souffrir le plus possible pendant leur
vie terrestre. Hitler est pourvoyeur du paradis. Saint Hitler, Ora pro
nobis !
Un exemple des méthodes d’abrutissement de la grande industrie.
En 1936, quand on rendit obligatoire la semaine de quarante
heures, on discuta longuement sur les horaires. Le chef d’industrie,
lequel, en ce qui me concernait, s’appelait Potez, voulait que les
heures de travail fussent les suivantes : huit à douze et deux et
demie à six et demie. L’usine était aux environs de Sartrouville, à
trente minutes de la gare. Donner deux heures et demie pour un
déjeuner qu’on avalait en une demi-heure, c’était un peu fort. Le
comité d’usine obtint par la force, ou presque, qu’on quittât à cinq
heures et quart, ce qui laissait un peu de temps pour s’occuper
agréablement à ses études préférées. En moyenne, il y avait une
heure de voyage pour aller à l’usine, le temps écœurant était donc de
onze heures et quart, nos seigneurs aurait voulu qu’il fût de douze
heures et demie, soit une heure et quart en plus. Il est évident qu’on
se serait senti beaucoup plus esclave avec leur solution. Être à leur
disposition, c’est aussi un moyen de gouverner. Le même Potez agissait ainsi à chaque occasion propice. Son usine d’Albert fut
construite au milieu des champs, sur le territoire de Meaulte. Dans
une partie du terrain près de l’usine, se trouvait un chemin de servitude qui faisait gagner du temps aux paysans qui allaient travailler
dans leurs champs situés au-delà de l’usine. Potez voulut obtenir
l’abandon de cette servitude. Cela se fit en un an. D’abord, il mit une
guérite à l’entrée du chemin, alors le paysan se disait : « Tiens !
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voilà du nouveau, qu’est-ce qu’ils vont faire là ? » Ensuite, il mit
deux poteaux en vis-à-vis, de chaque côté. « Eh ! Eh ! se dit le
paysan, ça se construit, par ici ! » Puis il mit un homme dans la guérite. Et l’homme passa ses journées dans le calme, assis dans l’herbe
et cueillant des pissenlits. Quand le paysan passait, il engageait la
conversation avec le gardien pour lui tirer les vers du nez, il apprenait ainsi que c’était pour le cas où un avion tomberait sur la tête du
laboureur et qu’il téléphonerait tout de suite à l’infirmerie pour
qu’on amène la civière. Alors, le paysan commença à réfléchir à un
tas de choses un peu tristes, comme une villégiature à l’hôpital et
une patte en moins. Puis le gardien installa une chaîne qu’il enlevait à chaque passage, tout en traînaillant le plus possible pour
dégoûter le pauvre paysan. Et, de fait, un certain nombre prirent le
long chemin pour ne plus voir ce garde-barrière. Enfin, le gardien
fut enlevé et, à un paysan qui se plaignait de ne plus pouvoir passer,
Potez lui répondit : « Mais si ! il y a toujours un gardien ; s’il n’est
pas là il faut venir me le dire, j’y mettrai bon ordre. En tout cas, la
clef est toujours en double à la porte de l’usine. » Ladite porte se
trouvait à un kilomètre de là, et les derniers récalcitrants prirent
peu à peu la grande route. Et voici comment une servitude fut levée.
La méthode est très intéressante à suivre dans ses différentes versions. J’en ai connu d’autres, je regrette de n’avoir pas le temps de
me les remémorer.
Autres histoires : Potez voulut aussi avoir des succès politiques,
n’est-ce pas la clef de la fortune ? Il se fit élire maire de Meaulte,
puis conseiller général de la Somme, il se préparait pour la députation. Il avait donc un réseau d’informateurs et on lui signala qu’à
Montdidier, mon pays, un instituteur, chef de la cellule communiste,
qui voyait venir cette nouvelle étoile politique, lui faisait une violente contre-propagande. Il disait pis que pendre de cet exploiteur
du peuple de Meaulte. Il lui promettait chaque jour deux mètres de
corde et le plus bel arbre du jardin pour l’y pendre effectivement.
Potez l’invita à l’heure du déjeuner et lui offrit une place intéressante dans l’usine.
Au retour de ce déjeuner, notre instituteur disait : « Il est bien, ce
Potez, c’est un cerveau, il sait juger les hommes au premier coup
d’œil et reconnaître leurs mérites ! » Et l’instituteur plaqua son institut pour une fructueuse sinécure, il devint en même temps
Poteziste et anticommuniste ! Quelle belle transformation !
C’est un de mes amis d’enfance, habitant toujours Montdidier, qui
me racontait cela en 1936. La population comprit tout de suite d’où
le vent venait, mais cet éducateur était si bête qu’il ne voyait pas
que cela se voyait.
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Faible renfort pour le Potez qu’un imbécile pareil ! Potez est
malin, matois, retors, combinard, mais il n’est pas intelligent.
Samedi 10 avril 1943
Reçu une lettre de Char au sujet d’Arnaud et son inconséquence.
Répondu. Entendu hier, de Payot, à Radio-Genève, cette phrase
admirable au sujet du discours de Pétain : « La France souffre
comme tous les pays occupés, qu’ils aient un gouvernement ou bien
qu’ils n’en aient pas. » Une claque à Pétain.
Lundi 12 avril 1943
Samedi à cinq heures, je rentrais chez moi en remontant la rue de
Rome. À la hauteur de la rue de Naples, je croise une compagnie de
gueulards conduits par un chef d’orchestre à cheval. Ces gueulards
gueulaient, alors je me mis aussi à gueuler à l’unisson. Le chef
d’orchestre arrêta le concert et m’envoya une paire de bottes alors
que je continuais mon chemin sans paraître m’intéresser à leurs
exploits. La paire de bottes glissa sur le pavé, à deux mètres de moi,
et un gros paquet d’os et de chair enveloppé de vert s’abattit sur le
dos avec un bruit de bûche. Le paquet se releva et me dit, en me prenant par la manche : « Auf ! Folge ! » J’ai marché près de lui en suivant la colonne des hurleurs et, à la gare Saint-Lazare, nous la quittâmes pour entrer dans la gare où il me conduisait au
Bahnhof-officier. Il y avait foule sur les quais et le paquet me jetait
des yeux ronds tous les deux mètres pour s’assurer que je n’avais
pas disparu dans la foule. Devant l’officier Bahnhof, il claqua des
talons et expliqua qu’il était chargé (par son capitaine) d’amener cet
homme, qui chantait dans la rue, alors que la compagnie passait, se
rendant à la caserne de Latour-Maubourg. Je fis celui qui n’avait
rien compris. Le paquet salua bruyamment, fit demi-tour comme
une vieille machine de navire qui fait en arrière-toute, avec autant
de claquements et de chocs dans les articulations, et s’élança pour
rejoindre sa colonne chantante. L’officier Bahnhof m’interrogea par
l’intermédiaire d’un interprète, qui était un agent de police français,
qui, par hasard, me fit l’effet d’un étudiant qui se trouvait dans cette
situation par la nécessité des temps. Je répétai donc ce qu’avait dit
le paquet : « J’ai croisé des soldats qui chantaient et, par réflexe
conditionné, je me suis mis à chanter ! » L’interprète traduisit en
accompagnant sa traduction de gestes très mesurés qui signifiaient :
« Je ne vois pas ce qu’il y a de grave là-dedans ! On nous dérange
pour rien ! »
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L’officier, qui avait l’air d’un boutiquier de Francfort, militaire par
force et qui était pressé d’aller se rendormir dans son fauteuil, fit
aussi un geste de désintérêt et dit que je reste là jusqu’à six heures
et demie, heure à laquelle les hurleurs seraient arrivés à leur caserne et si, à cette heure-là, le capitaine n’avait pas téléphoné, on me
relâcherait. Je dis à l’interprète que j’avais le téléphone et que si l’on
avait besoin de moi on pourrait me rappeler. Le Francfortois fut
d’accord et je ressortis.
L’interprète m’accompagna jusqu’à la porte en me disant le peu
d’estime qu’il avait pour ces gens-là et leur façon brouillonne de
faire leur service.
En entrant chez moi, ma femme était en train d’essayer de démolir la bibliothèque pour enlever les correspondances, la bonne du
boulanger (la chose s’était passée devant leur boutique) étant venue
la prévenir que j’avais été arrêté pour avoir haussé les épaules en
croisant les seigneurs verdurins.
La boulangère raconta que la foule qui s’était attroupée s’amusa
beaucoup de la bûche du Prussien. Depuis, je n’ai pas eu de nouvelles de ces messieurs.
Entendu hier, à la radio belge, une déclaration de l’archevêque de
Malines par laquelle il proteste contre la confiscation des cloches
par les autorités occupantes. Cela dura cinq minutes, c’était très
beau. Comme quoi il est possible, avec peu, de faire quelque chose de
beau quand on s’oppose alors que si l’on veut être pour, on emploie
la grosse artillerie pour un effet plus faible qu’une chiquenaude.
Cette déclaration était admirablement construite et très grande.
En littérature, ce sont les mauvais sujets qui sont les bons.
Mardi 13 avril 1943
On dit que dans deux mois, il n’y aura plus de transports par chemins de fer (plus de locomotives, plus de graisse) ; on va évacuer
Paris. Cela commencera par les enfants. Ceux qui resteront à Paris
ne seront plus ravitaillés.
Si cela arrivait, la guerre ne durerait pas trois jours de plus.
Comment les verdâtres se défendraient-ils sans transports ?
Leur transport par automobiles est inexistant.
Mercredi 14 avril 1943
J’ai eu cinquante-trois ans ce matin.
243
Avec deux fragments de poème abandonnés en 1939, j’ai fait deux
strophes de La Création. Dans le Chant de l’Ancêtre1, je fais paraître
mon arrière-grand-père paternel dont je me souviens bien, quoiqu’il
mourût lorsque j’avais sept ou huit ans. Je me souviens aussi de
mon arrière-grand-mère, morte lorsque j’avais cinq ans au plus. Je
ne vois plus ses traits mais sa silhouette. Quant à mon arrièregrand-père, je le vois très bien. Petit, la tête ronde. Son nom était
Bondrôle, son surnom Ech’La Logaü, ce qui veut dire le canonnier. Il
avait gagné ce surnom à la guerre. Laquelle ? Je n’en sais rien. Peutêtre en Crimée, car il avait un cousin qui habitait une ferme voisine,
aussi vieux mais plus cassé et qui était surnommé Malakoff, en souvenir de cette affaire. La ferme était petite, deux pièces (à SaintMédard) d’habitation, une cour avec son tas de fumier, une écurie,
une étable, une grange. Mon arrière-grand-père avait dû conserver
le souvenir de certaines tribulations monétaires car il ne voulait pas
reconnaître les billets de banque. Il était très avare et tout louis d’or
qui entrait ne ressortait plus. Sitôt sa mort, mon père et ma tante
fouillèrent le sol de l’écurie pour déterrer des pots de fleurs remplis
d’or. Comme le vieux n’avait pas dit où était son magot, il fallut
sonder toute la ferme. Du coup, mon père abandonna son métier de
typographe pour faire le jeune homme et il dépensa son héritage à
satisfaire son goût pour la fornication. Ma mère se livra à l’exploitation du jardin, qui était grand et fertile au lieu-dit Les Catiches. Ce
fut un travail très dur pour une femme seule et cela n’améliora pas
son caractère désagréable. Je l’aidais de mon mieux. Je vis le
cadavre de mon arrière-grand-père avant sa mise au cercueil. Il
était bien droit, en chemise et ses mains croisées sur son bas-ventre.
J’étais encore petit car je me souviens que mon père me prit dans
ses bras pour me hausser à la hauteur suffisante. Je regardais avec
beaucoup de curiosité et je demandais pourquoi il avait ses mains à
cet endroit. On me remit par terre sans répondre. J’ai dû faire l’effet
déplorable d’un enfant sans cœur. Il est évident que pendant très
longtemps, et parfois encore maintenant, la curiosité l’emporta sur
les sentiments, sans pour cela minimiser ces derniers. C’est relativement qu’il faut considérer cette constatation.
Quant à moi, j’avais hérité de quelques opuscules illustrés datant
de la révolution de 1789. L’un d’eux me fit une forte impression et je
revois les scènes qui étaient violemment coloriées. C’était un
dépliant, environ douze centimètres sur huit, qui comportait une
vingtaine de feuillets et qui représentaient les supplices de l’ancien
–––––
1. Huitième poème de La Création. Le titre définitif est « Le Récit de
l’ancêtre ».
244
régime. Le supplice de la roue était particulièrement saisissant. Sur
un tambour de deux mètres cinquante de diamètre environ, un
homme nu était attaché, le dos sur la jante, le ventre à l’extérieur,
cela faisait comme une grande meule de repasseur de couteaux sur
laquelle le coutelier s’appuie pour tenir la lame ; il y avait une barre
portant des pointes, cette barre était mobile et réglable, ce qui permettait de régler la profondeur des sillons tracés dans le pauvre
malheureux. La machine était en plein fonctionnement, des hommes
tournaient la roue avec des manivelles et des roues de démultiplication, deux hommes réglaient la barre et ses pointes. Le supplicié
portait des saignées, comme disent les tourneurs, et le bourreau
dirigeait les travaux. C’était violent et dépourvu de toute sentimentalité. La figure des personnages était plate et impassible, le patient
avait l’air de regarder un spectacle. Peu avant sa mort, mon arrièregrand-père m’avait expliqué ces supplices et il avait conclu en
disant : « C’est comme cela que les seigneurs nous traitaient, autrefois. » L’écartèlement avec quatre chevaux m’avait aussi beaucoup
intéressé. Pendant deux ou trois ans, ce fut mon livre préféré.
Jeudi 15 avril 1943
Le plateau du Santerre commence à Montdidier d’une façon un
peu abrupte. La ville fut construite sur l’éperon sud et domine la
plaine faiblement accidentée. Du haut de la ville et par temps très
clair, certains se vantaient d’avoir vu la Tour Eiffel. Au bas de la
falaise (car il me semble bien que la mer a dû venir jusque-là) se
trouvent deux villages maintenant rattachés à la ville : SaintMédard et Saint-Martin, qui furent de tous temps les ravitailleurs
de la ville et de la plaine sèche du Santerre. Ces deux agglomérations de maraîchers cultivateurs avaient encore chacune leur église,
et quand j’étais très jeune, j’assistais à la messe annuelle que le curé
de la ville venait y célébrer. Saint-Médard et Saint-Martin formaient
deux clans, mais il était fréquent que les mariages se fissent entre
les tribus.
Mon grand-père paternel qui était de Saint-Martin épousa une
Bondrôle de Saint-Médard (la fille de l’ancêtre dont j’ai parlé hier).
Le frère de ma mère se maria avec une Mallet de Saint-Médard et
alla s’y établir ; sa fille, ma cousine Irène, revint à Saint-Martin par
son mariage. Par contre, mon père et ma mère étaient tous deux de
Saint-Martin. La maison de ma mère, détruite en 1918, était très
ancienne puisque j’ai retrouvé un acte d’il y a deux cents ans au
sujet de la mitoyenneté d’un mur de cette maison et où le nom du
propriétaire était Bazart, nom de famille de ma mère. Les paysans
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de ces deux pays allaient porter leurs légumes dans les bourgs
moins favorisés par les eaux. Ma grand-mère allait à Ailly-sur-Noye
le jeudi et à Pierrepont le dimanche, mon oncle allait à Ressons-surMatz et à Roye. Le samedi, tout le bas pays montait au marché de la
ville, en faisant un détour, ceux de Saint-Martin par le fond
d’Amiens, ceux de Saint-Médard par la route de Rouen, car les montées directes étaient impraticables aux voitures chargées. C’était
une région de rudes travailleurs, d’un métier très difficile et plein de
secrets, car chaque ferme faisait ses graines de semence et avait sa
façon de prévoir le temps, opération essentielle. Mon grand-père
maternel était un être très curieux. Il avait un baromètre à mercure
qui était trop long pour que je pusse le voir sans monter sur une
chaise. Et il savait s’en servir, le malin ! A côté il y avait une grande
horloge à poids dans son espèce de contrebasse. Chaque semaine, il
la graissait avec une plume de poule qu’il trempait dans la bouteille
d’huile. Venant de la lignée paternelle, je possède le deuxième
volume d’un dictionnaire arrivé jusqu’à moi, je ne sais comment, les
maisons ayant été détruites complètement en 1918. Il fut sans doute
ramassé dans le déblaiement.
C’est un dictionnaire historique portatif par Monsieur l’abbé
Ladvocat, Paris 1760. Il porte cette indication sur la page de garde :
« Ce livre appartient à Maurice Blanchard Loquet demeurant à
Montdidier, département de la Somme 1835. » Le hasard me fit
ouvrir ce livre à l’article Spinoza. Voici la fin du texte :
« Les absurdités du spinozisme ont été parfaitement bien réfutées
par un très grand nombre d’auteurs et surtout par... etc. Au reste,
Spinoza avait un tel désir d’immortaliser son nom qu’il eût sacrifié
très volontiers à cette gloire la vie présente, eût-il fallu être mis en
pièces par un peuple mutiné, autre vanité ridicule chez un athée. Il
faut bien se garder de le confondre avec Jean Spinoza, auteur espagnol du XVIe siècle qui rendit de grands services à l’État et composa, entre autres livres, un traité à la louange des Femmes. »
Et voilà comment on écrit l’histoire !
Vendredi 16 avril 1943
Vendredi Saint est une fête officielle en Allemagne. Nous ne travaillons pas. Comme je m’étonnais de cette sollicitude, on me répondit que la religion chrétienne était protégée par le régime nazi et
que, même, on faisait payer un impôt de quatre marks par mois et
par tête de chrétien, qu’il soit catholique, protestant, orthodoxe ou
n’importe. Cet impôt permet à l’État tout puissant de payer les
appointements des curés, pasteurs, etc. etc. Très astucieux ! Ces der246
niers sont des fonctionnaires appointés et l’État Domisoldo peut leur
faire dire ce qu’il lui plaît. Cela ne lui coûte rien, et même lui rapporte, car il prend certainement sa commission et il a l’œil sur l’éducation religieuse et morale des administrés.
Le curé qui se permettrait de donner des mauvais conseils serait
ramené à ses devoirs par son ventre affamé. Je n’ai jamais entendu
dire que Jésus Christ payait l’impôt. Il est vrai que s’il vivait de nos
jours, il serait dans un camp de concentration.
La nouvelle réglementation du travail est entrée en application.
L’administration révise les appointements, dans le sens des moins
évidemment ! Aussi toute la maison est en effervescence. Le directeur m’a donné le bouquin le 2 avril et maintenant, il m’envoie les
rouspéteurs. C’est à moi d’expliquer la loi ! À moi ! O sort cruel ! Je
leur récite l’article du code qui ordonne d’abaisser les salaires au
niveau indiqué pour chaque catégorie et je leur dis : « Voilà ce qui
est écrit. » Signé Docteur Michel. Ils me disent qu’ils ne pourront
plus vivre avec des salaires pareils, je leur réponds que ce n’est pas
étonnant, puisque cette réglementation est faite pour cela ! Ils me
crient alors qu’ils ne feront plus rien. À quoi je ne réponds pas, c’est
assez triste et je n’ai pas envie de rire. Car, enfin, a-t-on jamais vu
quelqu’un travailler, dans cette maison ? Ce n’est pas des appointements que nous recevons, mais plutôt des allocations d’assistance ou
de bienfaisance, comme on voudra. On nous diminue nos aumônes,
c’est dur à supporter, mais on peut crier jusqu’au ciel, ça ne changera rien. Un règlement allemand, c’est un règlement allemand.
Samedi 17 avril 1943
C’était au printemps 1917. Je quittais Dunkerque pour aller passer un mois au centre d’aviation de Saint-Raphaël.
À Calais, changement de train, deux heures d’arrêt, je vais faire
une promenade dans la ville. Sur une place, entre la gare et le port,
je vois un monument qui me fait une impression étrange. Il représente les bourgeois de Calais. Je reste là plus d’une heure, il est
temps que je m’en retourne à la gare. Un dernier regard, je cherche
le nom du sculpteur. Je lis sur le socle une signature : de Vienne. Je
n’ai jamais vu ce nom mais je pense que ce de Vienne est un grand
sculpteur. J’avais fait mon entrée dans le domaine de la sculpture.
Quand je revins à Paris quelques mois plus tard, j’achetai l’album
Rodin édité par Bernheim, pour retrouver, en regardant ces photographies, l’état extraordinaire qui m’avait fait oublier la ville et le
petit bistrot du copain Le Flem à qui je devais aller dire bonjour en
passant.
247
Lundi 19 avril 1943
Il semble bien cette fois que Monsieur Mélange s’en aille dans un
mois. Le cantinier est venu me dire cela. Puis le Mélange m’a fait
appeler pour me dire qu’il partira avec cent techniciens et qu’il me
laissera seul avec une trentaine pour terminer les travaux en cours.
Tout cela concerne toujours l’avenir. En attendant ils sont toujours
ici et ils s’y plaisent. Donc, ils feront tout ce qu’ils pourront pour
rester. Comme je dois partir quelques mois après eux, je pense que
je ne partirai jamais. Il me dit que l’on trouve facilement à se loger à
Dessau : « On prend la place de ceux qui sont partis en Russie. »
Mercredi 21 avril 1943
J’ai été hier à l’usine de Levallois. On attend la matière depuis le
9 mars. Cette matière devait arriver le 10 mars, on parle d’aller la
chercher à Dessau en avion ! Quel gaspillage ! Les Allemands sont
des gaspilleurs insensés. Ils ont épuisé leur propre pays, puis vint ce
canular d’espace vital qui visait à gaspiller les biens du voisin,
maintenant c’est toute l’Europe qui est vidée. Qu’on leur donne le
monde, en trois ans il sera tondu même en faisant travailler de force
les deux milliards d’oisifs. Car ces oisifs travailleront, c’est entendu,
avec la force on y arrive, mais ils consommeront plus qu’ils ne produiront, comme on peut le voir aujourd’hui, à cause de l’excellence de
l’organisation allemande. Quand j’ai livré le dessin du moteur latéral, il y a un mois et demi, j’ai établi une liste des plans remis au
directeur de Levallois, qui me l’a signée. Cela a demandé cinq
minutes. Depuis, une gretchen est venue s’installer ici, chef du service appelé Registratur, qui, cette fois, s’est chargé d’établir la feuille
de livraison, qui a l’avantage de s’appeler maintenant Lieferschein.
J’ai attendu trois jours que cette feuille fût faite. Levallois me téléphonait chaque matin, implorant ces dessins qui permettraient de
donner un peu de travail à ses ouvriers inemployés : ils peuvent, en
attendant la matière, préparer les montages d’outillages. J’allais de
temps à autre à la Registratur, la fuhrerine et ses deux employées
françaises (dont une est très Salomé) remplissaient des cartons, un
par dessin, et enregistraient sur de nombreux cahiers les soixante
dessins que Levallois attendait. J’eus la vision qu’on pourrait
employer deux mille personnes pendant un mois pour enregistrer
ces soixante dessins. Le nombre d’arrangements qu’on peut faire
avec soixante dessins est : factorielle soixante qui doit monter à un
certain nombre de milliards. Il faut aussi des contrôleurs qui referaient le circuit, cela peut durer des années, et même des années
bissextiles ! N’empêche que leur liste était fausse, des erreurs
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s’interposant entre chaque manipulation. Je perdis quand même
mes cinq minutes pour la corriger. En somme, les soixante-douze
heures de travail de ces dames n’ont servi à rien. Le grand Reich
lutte pour son existence !
Le directeur de Levallois me signale un grand émoi dans la corporation du marché noir. L’aristocratie de ce marché traitait avec les
bureaux d’achats allemands, qui achetaient sans discuter les prix,
ils en étaient arrivés à dépenser trois milliards par jour. À cette
allure, le compte créditeur à la Banque de France a fondu et, il y a
quelques jours, les bureaux ont fermé leurs guichets faute de monnaie. Le marché noir qui avait des stocks achetés très cher, pour les
revendre encore plus cher, est terrifié, car ces marchandises trouveront des preneurs plus coriaces et les prix pourront baisser au-dessous des prix d’acquisition. D’où culbute méritée. D’autant plus que
les bureaux allemands vont ouvrir leurs portes, mais achèteront au
prix taxé, c’est-à-dire quatre à six fois moins cher. Comme ils ont la
liste des fournisseurs attitrés, il leur sera facile, avec quelques
escouades de caraïbes, d’aller réquisitionner les stocks. Il y a des
fonds de pantalons qui ne sont pas très purs.
Jeudi 22 avril 1943
Écrit le dixième morceau de La Création : Diu Noctuque.
Encore deux à écrire. J’ai hâte d’arriver au bout de ce sacré tourment. J’ai les deux titres : Le Joug pourrira et Sicut Dii. Ces deux
derniers pétards décideront du sort des autres, que seront-ils ? Je
n’en ai aucune idée. Cela devient très laborieux. Je me donne
jusqu’au 15 mai pour en finir. Il y a un effet certain de la volonté qui
fait qu’on ne se laisse pas glisser à l’angle de la plus grande pente,
qui est celle de la paresse ou de la procrastination.
Le même phénomène m’arrivait, il y vingt-cinq ans, quand je
recherchais des solutions originales aux problèmes de construction
aéronautique. J’avais eu quelques inspirations heureuses, mais
assez espacées. Quand je fus engagé à fond dans la construction, il
fallait que chaque jour amenât sa solution à un nouveau problème
qui, résolu, en posait un autre pour le lendemain, etc. Je souhaitais
parfois avoir quinze jours de tranquillité, je demandais grâce, mais
je poursuivais quand même, et huit ou dix ans après, je n’aurais pas
pu vivre sans avoir des problèmes à résoudre. La même démarche,
en poésie, développe une recherche du risque, une demande de difficultés renouvelées. Quand je suis une semaine sans cet aliment, je
deviens furieux, agressif, suicidaire. Je vais me reposer une
semaine, et ensuite je relirai les dix poèmes, je prendrai un peu de
249
recul pour sauter les deux dernières haies. Je vais écrire à Char. Sa
dernière lettre est émouvante, au point que j’ai cherché à modifier
l’Allégorie où je démolis l’Amitié1, craignant qu’il n’en soit blessé
lorsqu’il la lira. Mais, ce n’est pas de lui qu’il s’agit, c’est de tous les
salauds de mon enfance, qui abusèrent de ma confiance, de cette
ignorance que j’avais de la fourberie. Je ne puis pas modifier un
poème, je ne sais que supprimer radicalement la page qui contient
une erreur.
Mardi 27 avril 1943
Quatre jours de repos pendant lesquels j’ai remâché La Création,
pour deux petits changements ! Je deviens homme de lettres !
Jusqu’alors, je n’accordais aucune importance à ces détails, je
deviens vieux ! Le résultat le plus certain, c’est que je trouve que ce
poème est raté. J’en suis dégoûté, voilà tout !
J’ai eu des nouvelles de Châtillon, le voyou que j’ai baptisé
Croquefromage pousse la bêtise au-delà des limites connues. C’est le
type de l’arriviste crétin et ses petites réussites lui font croire que
toute petite idée maquerelle qui traverse le vide de sa cervelle est
une construction géniale, ce qui le dispense d’en discuter sa valeur.
Son cerveau de piaf ne peut, à son avis, que produire des chefsd’œuvre. Il se croirait le Mozart de l’industrie s’il savait seulement
qu’il y a eu un Mozart sur cette terre. À Sartrouville, j’appelais ce
pauvre être l’Idiot du village, nom qui avait couru toute l’usine. Le
personnel l’appelait le Baron à cause de son nom : comte de Lacger,
et de sa morgue teutonique. Il paraît qu’il est breton, né à Pontl’Abbé, c’est sans doute une erreur géographique ; je le vois bien
offrant une chasse à l’homme en Lituanie pour distraire ses amis. Je
l’ai appelé Croquefromage en souvenir d’un passage de Saint-Simon
où il est dit que Louis XIV s’amusait à ennoblir des gens vaniteux et
riches pour tenir tête à la vraie noblesse et rabaisser son caquet,
d’une part, et pour avoir le plaisir de coller des noms ridicules.
Parlant d’un de ces idiots, il écrit pour l’année 1717 : « Son nom était
Chassepoux sieur de Croquefromage, celui de sa femme était
Bigre. »
Donc, l’an dernier, après mon départ, jouant la carte nazie à fond,
ce voyou mit dans le crâne luisant du Tank de F.W. que le contrat
–––––
1. « Allégorie », est le deuxième poème de La Création. Blanchard y écrit :
« L’Amité c’est le carnaval de Venise pendu par les oreilles, pendu par les
pieds au gibet de la Colère, et ses bras de Polichinelle, ses sourires de chanvre tournent, tournent, moulin à Haine ! »
250
F.W.—SNCASO était désavantageux pour le Reich et qu’il vaudrait
mieux faire de Châtillon la propriété exclusive de F.W. Les contrats
arrivaient à expiration et on ne les renouvela pas. Le système continua à marcher comme précédemment, mais sans charte. Nul doute
qu’un puissant Teuton ne se soit servi de cela pour se faire sucrer
grâce à une menace permanente suspendue sur SNCASO. Croquefromage ayant promis de vendre tout son personnel à ses chers vainqueurs, et ayant dit, croit-on, pour les décider, que ce dit personnel
ayant pour sa personne le plus grand attachement le suivrait en
chantant dans les flammes de l’Enfer. Le moment venu de la déportation, on enleva, via gare de l’Est, ce personnel si dévoué à l’Europe
nouvelle, alors que celui des autres succursales de la SNCASO. restait dans ses foyers. Comme Croquefromage est profondément
méprisé, qu’on lui a promis une corde et un arbre pour monter au
ciel, les malheureux se sont révoltés. « Pourquoi nous, et pas les
autres ! » crièrent-ils, si bien qu’ils allèrent à Brême par la force des
baïonnettes, mais qu’ils ne veulent rien faire, sinon manger, boire et
dormir. On a appelé Croquefromage là-bas pour les exhorter au travail, mais ce fut du vent glacé. Maintenant, on menace de les envoyer dans un endroit où il faudra bien qu’ils travaillent. Croquefromage croyant toujours à la victoire boche, prend position pour
devenir, après la victoire de ses chérubins, grand directeur de F.W.
Gesellshaft à Paris, ou à Varsovie, Prague, Moscou ou Londres,
Rome et Madrid. Peut-être se voit-il grand Führer pour l’hémisphère
occidental, ce qui lui paraîtrait la moitié seulement de ce qui lui est
dû. En attendant, ce couillon est brûlé, à la SNCASO et à la F.W., en
Europe et en Amérique. Est-il permis d’être si bête ?
Nous ne travaillerons pas le Ier mai, alors que Vichy a remis au
2 mai la fête du Ier. Si cela continue, si nous bénéficions des fêtes du
vainqueur tout en conservant les nôtres, nous finirons par avoir un
très grand nombre de jours fériés, Japon, Italie, Hongrie, Slovakie,
Espagne, etc. Nous sommes prêts à recueillir ces avantages, à fêter
leurs fêtes. On reste chez soi, on n’use pas de chaussures, on garde
ses calories.
Mercredi 28 avril 1943
La presse, donc la Merde, reparle violemment des corporations,
des syndicats uniques (au pluriel), etc.
Sentant venir la fin de la bagarre, on veut profiter du régime de
terreur pour fabriquer cet instrument à gouverner qu’ils appellent
les corporations. Et les pauvres idiots vont se laisser couvrir de
251
chaînes. Ils vont y courir, ils sont même capables de torturer ceux
qui ne montreront pas un empressement égal au leur, puis, un beau
jour, quand tout ce pauvre monde sera enregistré, catalogué, mis en
place dans sa geôle et dans son vêtement de prisonnier, on allumera
les lampes et on verra les chaînes. Il sera bien temps. Vous pourrez
crier, bande d’idiots !
Au cours des siècles, les États ont, tant bien que mal, perfectionné
leur machine à broyer l’homme. Quand l’un d’eux trouvait un nouveau système, tous les autres l’adoptaient d’emblée.
L’un formant l’autre, les voici arrivés au terme de leur recherche.
Les totalitaires ont animé les ultimes ignominies. Le chantage est
poussé jusqu’à un point de précision tel, que personne ne peut plus y
échapper : la famille, qu’on torture si un des membres s’oppose au
monstre, le patrimoine, les économies pour les jours malheureux,
gardées obligatoirement dans les coffres du Moloch, la fouille, la perquisition à coups de botte, la prison préventive, la suppression sans
phrases de la carte d’alimentation et enfin, le dernier coup de
masse, le syndicat unique qui signifie la carte de travail et le chantage au travail. On est inscrit d’office sur les livres du syndicat, c’est
ce qui vous permet de travailler, mais on vous raye si vous n’êtes pas
sage, et alors, aucune entreprise ne pourra vous prendre à son service. Voilà le système. On dira : les droits du travailleur sont sacrés !
Ouais ! et c’est justement à cause de ces sacro-saints droits qu’on
détruira votre carte parce que, dira-t-on, vous nuisez à la communauté. Dire qu’un chef est une crapule alors qu’on en a la preuve,
c’est nuire à la communauté ! etc.
Nous avons maintenant un pouvoir personnel, car Pétain fait
jurer aux fonctionnaires l’attachement à sa personne. On a dit jusqu’à la nausée qu’il avait fait don de sa personne à la France (merci
du cadeau !) Si les Prussiens sont vainqueurs (je dis si), le pouvoir
en France restera personnel pendant longtemps. Le chantage au
travail durera au moins aussi longtemps.
Travail, Famille, nourriture. Les trois chantages assureront la
pérennité du régime, on pourra dire qu’il durera mille ans. Il n’y a
pas de raison pour qu’il ne soit pas éternel. Les fonctionnaires formeront une caste privilégiée et voilà tout, comme dans la sainte
Russie. Peut-être y aura-t-il aussi une caste industrielle, comme en
Allemagne. La symbiose des deux systèmes donnerait à l’État deux
fois plus de sécurité que l’usage d’un seul. La Fourberie est l’élément
essentiel de l’État.
La carte d’alimentation survivra aussi. Le grand salaud aurait ce
moyen de coercition et s’en priverait ? À d’autres ! Plutôt entretenir
la pénurie pendant l’éternité ! Ce qu’il y a de plus cocasse, c’est que
252
l’État nous dira : « Vous ne pouvez pas vous nourrir sans carte. Or,
qui vous donne la carte ? C’est moi ! Estimez-vous heureux d’avoir
un État, car sans lui, vous ne pourriez pas vivre. » La propagande se
chargera de faire entrer cela dans les crânes.
Comme disait Monsieur Petitcoup : « Avec la propagande, on fait
tout ce qu’on veut ! » Pour le moment, les malins se remuent très
fort pour occuper des places de choix dans ces fameux syndicats.
Deux compères de cette maison ont tout de suite organisé un
comité fantôme dans lequel la veulerie et l’indifférence des autres
aidant, ils ont pris les places principales (président et trésorier). Ces
deux crabes ont été délégués en 1936 sous le Front populaire, Blum
était leur prophète. Aujourd’hui, c’est Pétain et sa Charte du travail.
Hier, ils étaient collaborateurs de l’Europe nouvelle, mais ayant
trouvé deux places fructueuses au comité des travailleurs en
Allemagne, institué par Vichy sous la direction d’un ancien du Front
populaire nommé Bruneton, lequel leur avait promis des appointements doubles de ceux qu’ils ont ici, ce qui doit faire huit mille
francs par mois au lieu de quatre mille, la maison s’est opposée à
leur départ et leur amour pour le vainqueur s’est subitement transformé en haine. Et voilà pour les guides écoutés du prolétariat !
Jeudi 29 avril 1943
Écrit : Le Joug pourrira 1. Sans commentaires, je ne vois pas
encore où je suis.
Avant-hier, j’ai écrit à Char très longuement pour lui expliquer où
j’en suis. Je voudrais bien qu’il me réponde sur ce sujet. Il me
semble qu’il hésite à en parler, il n’a jamais répondu à ce que je lui
disais de ma méthode. Je tenais expressément à avoir son avis làdessus. Il ne m’en a pas parlé depuis trois mois que j’ai étudié
cette mise au point.
Vendredi 30 avril 1943
Je viens de terminer La Création2. Je me suis réveillé ce matin
vers cinq heures avec mon Sicut dii tout cuit. J’ai allumé, j’ai noté
sur mon carnet. Ma femme a rouspété (évidemment, du 20 au 30 de
chaque mois, elle est désagréable parce qu’elle a dépensé tout son
–––––
1. Onzième poème de La Création.
2. Non, en fait, puisqu’aux douze poèmes initialement prévus, Blanchard en
ajoutera trois autres, plus longs : « Poètes de proie », « La Liberté ou la
mort » et « Le Fil des jours ».
253
argent). J’ai recopié et je viens de mettre à la boîte direction
Céreste1. Je suis intoxiqué par cette maudite Création. J’ai attaqué
un problème impossible. Je voudrais bien savoir ce que feraient les
mysticocandards aux prises avec ce monstre. Ils se mettraient à
genoux et réciteraient « Notre père qui êtes aux cieux » ! Nous ne
serions pas plus avancés.
Je vais me reposer un peu. Wait and see !
Lundi 3 mai 1943
Notre Maréchal nous a redit encore un coup que nous subissons le
châtiment de nos fautes. Il a ajouté cette consolation nouvelle en
nous conseillant de relire et de méditer la Charte du travail, « ce bel
instrument que je vous ai donné ». Nous aurions préféré une tartine
de confiture, grand-père ! Vieux con !
Un commerçant de la rue de Rome a été arrêté et emprisonné au
camp juif de Romainville. Il n’avait rien fait pour cela, mais son successeur, qui devait lui payer des billets de fonds, avait trouvé ce
moyen ingénieux de ne pas payer ses dettes et avait envoyé une
dénonciation anonyme à la Gestapo. Il n’en faut pas plus. Tous les
commerçants du quartier ont signé une pétition en sa faveur et ont
été déposer en sa faveur, on l’a relâché. Cet homme raconte qu’au
camp de Romainville, ce sont les policiers français qui sont les plus
sauvages. Ils touchent quatre cents francs de pourboire quand ils
arrachent des aveux à un pauvre damné. Alors, pour quatre cents
francs, ils torturent le pauvre jusqu’à ce que, n’en pouvant plus, il
avoue n’importe quoi, pour avoir la vie sauve. Il a vu dans ce charnier un riche Espagnol de la rue Boissy-d’Anglas qui avait dit dans
un salon que les Allemands étaient des chenapans et des voleurs.
On l’a dénoncé. Les chenapans-voleurs lui ont pris tous ses meubles,
dont une galerie de tableaux anciens de grande valeur, et ont été
dévaliser sa villa de Biarritz. Il a vu dans ce camp F. de Tessau, un
ancien ministre, et Cain2, ancien directeur de la Bibliothèque nationale, qui sont là depuis deux ans, l’un parce qu’il est ancien ministre
ou sous-ministre, et l’autre parce qu’il est juif.
Supposons que la situation se retourne, qu’auraient-ils à dire, ces
bourreaux, si on les collait à la place de leurs victimes !
Comme dit le peuple : « Pour un œil, les deux yeux, pour une dent,
toute la gueule ! »
–––––
1. Chez René Char, dans les Basses-Alpes.
2. Julien Cain.
254
Mardi 4 mai 1943
Paris-Soir, hier, donnait un article pour montrer les avantages de
la famine. Le nombre de rhumatismes diminue (sans doute parce
qu’ils crèvent). Avant la guerre, on mangeait trop, cela nous rendait
malade. Maintenant, on se porte bien.
Ma femme me téléphone que je dois aller à la police, rue des
Saussaies, à trois heures, ch. 533.
Mercredi 5 mai 1943
Journée terrible hier. Jusqu’à trois heures, cette angoisse : que me
veulent-ils ? et l’angoisse de ma femme, et encore, mon angoisse de
son angoisse. J’en suis sorti à cinq heures, sain et sauf, ayant eu plusieurs fois la certitude de ne plus jamais me promener dans la ville,
les mains dans les poches, regardant les tableaux aux étalages des
galeries de la rue de La Boétie et environnantes. C’est pour cette
histoire de la rue de Rome, 10 avril.
Un officier devant une machine à écrire. Il a l’air civilisé ; en face
de lui, un civil, tête de sioux, qui semble n’avoir jamais eu la moindre émotion. Traits figés, visage de fétiche en bois, sourcils : un gros
trait noir horizontal, les yeux : deux boutons de culotte noirs, immobiles, ses paupières ne battent jamais. L’officier ne parle pas français, il a une trentaine d’années au plus et me paraît un avocat ou
quelque chose de ce genre, mobilisé et casé dans la police. L’autre, de
quarante à quarante-cinq ans, est policier de naissance et d’éducation. Il parle un français sans nuances et c’est lui qui mène le jeu. Il
me dit que j’ai chanté, je dis : « Oui.
— Injurieusement !
— Non !
— Vous avez craché vers les soldats !
— Non ! »
Alors il se lève, et rugissant : « Un officier allemand ne peut pas
mentir ! Alors, vous dites qu’il a menti ? »
Je réponds qu’il ne peut mentir, mais qu’il peut se tromper.
Pendant une heure, il s’est attaché lourdement sur ce point pour me
pousser à dire que l’officier était un menteur. Je tins bon. Alors il
m’insulta. Il me dit que j’avais la figure d’un menteur et que j’en
étais un. Je répondis « Non ! » Il employa son dernier argument :
« Vous feriez mieux d’avouer tout de suite, vous aggravez votre
cas ! » Je maintins que ne n’avais pas craché ! Il avait beau me soutenir que c’était dans le rapport, je croyais de plus en plus que cela
n’y était pas, car il disait aussi, dans son désir d’avoir à tout prix un
255
coupable, des faits soi-disant mentionnés dans le rapport et qui n’y
pouvaient pas y être, par exemple que j’étais descendu du trottoir
pour aller cracher sur les soldats. Or, les soldats descendaient la rue
de Rome, les pieds dans le ruisseau de droite, il m’eût été impossible
de descendre sans marcher sur leurs bottes. Il me dit aussi que l’officier de la gare Saint-Lazare s’était plaint de mon insolence et de
mon incorrection et je ne l’avais vu qu’une minute, il m’avait confié
à l’agent français interprète pour établir une fiche et il disparut
dans son bureau. Enfin, il mit sa montre sur la table, et d’une voix
tonnante me donna cinq minutes pour avouer. Au bout des cinq
minutes, je maintins ma déclaration. Je m’attendais à tout, mais
l’officier tapa ma dénégation. Quand le rapport fut fini, le policier
me le lut et il me sembla bien qu’il traduisait à sa façon. Il me fit
signer, je signai sans pouvoir vérifier si ce qu’il m’avait dit correspondait au texte. Puis l’officier prit de nouvelles feuilles de papier et
les glissa dans sa machine, il tapa trois ou quatre lignes. Le sioux
tenta une dernière offensive : il me dit que tous deux étaient
d’accord pour dire que je leur avais fait l’impression d’être un menteur. Je ne répondis plus. Enfin, après cette sorte de danse du scalp
qui avait pour but de me terroriser, on me lut ce texte qu’on me fit
signer et par lequel on m’avertissait qu’à la plus petite infraction,
l’affaire rebondirait.
Que la guerre finisse ! Nous commençons le quarante-cinquième
mois. L’autre a duré cinquante et un mois, les pertes et le prix
(matières et main-d’œuvre) de celle-ci sont considérablement plus
grands. J’estime dix fois. Est-il possible que cela dure longtemps
encore ? Vu de Sirius, ce n’est pas possible. L’Amérique fait plus de
six mille avions par mois, ce que nous faisions en France à la fin de
l’autre, les appareils étaient en moyenne dix à vingt fois moins
importants. Ce qui montre la puissance industrielle des États-Unis.
L’Axe en fait peut-être deux mille. Le reste à l’avenant. La lutte
devient trop inégale. El Alamein, Stalingrad, Tripoli, Tunis, autant
de signes caractéristiques. Il est fini le temps où le sort d’un pays se
jouait dans une seule bataille. Maintenant, le hasard ne joue plus,
une guerre se compose de trop de batailles, de trop de parties. Si
cette guerre dure aussi longtemps que l’autre, nous en avons encore
pour sept mois, ce qui nous mène en décembre. Ce doit être la limite
supérieure. La dernière lamentation de Pétain avait une phrase
ambiguë qui contient l’expression « plus tôt que vous le croyez », qui
m’a frappé quand je l’ai entendue. Je l’ai relue dans les journaux de
lundi, et elle dit bien, sans contorsions, que cela finira bientôt. Cette
phrase est désorientante dans son chapelet de larmes.
256
Jeudi 6 mai 1943
J’ai eu la colique cette nuit, j’ai cru que c’était les petits pois en
conserve que nous avions mangés hier soir. Mais tous les employés
de la Junkers ont eu le même malaise, certains (assez gravement
atteints) n’ont pas pu venir travailler. Les occupants ont aussi subi
des dommages. Il paraît que c’est la sauce tomate d’hier midi. Le
cantinier, un Allemand débrouillard, me dit que c’est une boîte qui
devait avoir un trou d’air !
Se méfier des boîtes de conserve ! Dans une longue conversation
avec lui, il m’explique que le ravitaillement devient difficile et qu’il
sent venir le moment où il deviendra impossible. En Allemagne,
c’est encore pis qu’ici, ou tout au plus égal. À Dessau, le personnel a
droit à un verre de vin tous les quinze jours, le reste à l’avenant. Il
perd de l’argent avec sa cantine, ce qui me paraît très exact, car on y
mange pour seize francs ce qu’on n’aurait pas pour trente-cinq
ailleurs. Mais sa situation d’acheteur lui permet de trafiquer au
marché noir et de compenser son déficit. Quand il lâchera la cantine, c’est que c’en sera fait du marché noir, éteint faute de marchandises. Ce jour-là, nous ne serons pas loin de la fin de l’idiotie. Si les
gangsters ne peuvent plus vivre, c’est vraiment parce que personne
ne le peut plus. Pour faire du marché noir, il faut transporter, donc
voiture, essence ou charbon de bois, prendre livraison en assurant
de gros pourboires, « fermer la gueule aux policiers » (et ça coûte,
dit-il), trouver une assez grande quantité pour remplir le camion, ou
sinon c’est le déficit, faire un voyage pour quatre-vingts kilos de
viande, c’est de la folie ! Pour les voitures, il faut des pièces de
rechange et des pneus, de l’huile, des accus, tout cela est introuvable. Et puis, on est toujours en état d’alerte, à toute heure du jour
et de la nuit. Ce n’est pas une vie ! Vivement la fin de leur putain de
guerre ! Et voici encore un signe de fin prochaine, ceux qui en profitent, de cette putain de guerre, eh bien ! ils n’en veulent plus ! Ça,
c’est l’extrême-onction !
Vendredi 7 mai 1943
Je pense encore à cet interrogatoire et il m’apparaît comme évident que des aveux arrachés avec ce système n’ont aucune valeur.
On a hâte d’être délivré de cette phrase obsédante : « Vous avez fait
ceci ! »
Lorsqu’un mendiant vous suit et vous importune obstinément, on
lui donne vingt sous, pour qu’il vous lâche. On en arrive à se dire :
« Je vais avouer tout ce qu’ils voudront que j’avoue, pour qu’ils me
257
fichent la paix », ou bien, autre voie ouverte (suivant les caractères)
on se fâche, et on se révolte. On n’en est pas quitte pour cela ! Si l’on
avoue pour être délivré de ce cauchemar (et ils savent bien que c’est
possible, car ils insistent sur ce point en vous annonçant que cela
vaudra mieux pour vous) on est en effet délivré de ces interrogateurs, mais pour retomber dans les mains des geôliers, des juges,
etc. Somme toute, on a eu peur d’une heure de malaise pour subir
ensuite six mois ou deux ans de tortures. N’empêche que la tentation est grande et que des juges devraient tenir compte de ce comportement, mais non, ils ont partie liée avec les policiers, ils n’osent
pas les contrarier, ils veulent aussi en être débarrassés !
Avec Musso, la série des grands coups de gueule vient de se terminer. Encore une certitude dans la victoire finale, et dans une reconquête prochaine de l’Afrique ; il paraît que le peuple de Rome l’a
acclamé frénétiquement ! Pour eux, plus ça va mal, mieux c’est ! Je
crois que cela pourra encore aller mieux, dans le même sens. Je me
souviens d’un discours de Charles1, il y a un an ou deux, où il disait
que la victoire viendrait quand ils auraient cent mille avions et quarante mille chars. À ce moment, j’ai pensé que ce serait long, quelques années. Au rythme de production actuel, on ne doit plus être
loin de ces chiffres et peut-être les événements donneront-ils raison
à sa perspicacité. Le potentiel industriel de l’axe doit être en constante diminution ; d’un côté les bombardements d’usines, de l’autre,
la sous-alimentation des ouvriers. Toute l’Europe est affamée, les
hommes n’ont plus de force, plus de courage, ont l’esprit occupé par
la recherche de la nourriture. Certaines usines ont quarante pour
cent de malades (Châtillon). On ne fait pas trois avions par jour en
France, on établit un programme pour cent cinquante par jour
devant entrer en vigueur au début de 1944. J’ai demandé avec quel
outillage. On m’a répondu qu’il viendrait d’Allemagne. Cela fait trois
ans que j’entends cette promesse, qui n’a jamais été tenue, pas
même pour la cent millième partie. La fin est proche !
Samedi 8 mai 1943
Quarante employés de notre entreprise partent vendredi prochain, désignés sans tenir compte des convenances personnelles, ni
des états physiques. Certains, qui étaient volontaires, ne partent
pas. Des jeunes restent, tandis que d’autres, de quarante ans et
plus, sont embarqués. Il paraît que tout le monde y passera, mais
quand même, le temps est un grand trésor.
–––––
1. De Gaulle.
258
Huit jours comptent dans cette garce de vie d’esclave.
Vichy décrète qu’il pourra y avoir maintenant des suspensions de
peine, c’est-à-dire qu’on va recruter dans les prisons. Il est juste de
dire qu’elles sont pleines, il y a peut-être cent mille prisonniers dans
les geôles de France, trente pour cent récupérables, cela fera trente
mille pour aller remuer de la terre aux confins de l’Europe. Il en
faut deux cent cinquante mille dit-on. C’est la dernière conquête de
Laval. L’affaire de Tunisie est pratiquement terminée, Musso
annonce que les Italiens retourneront en Afrique ! Ce n’est pas
encore le moment !
Les marronniers de l’école sont en fleurs depuis trois semaines.
Certains portent des fleurs roses-rougeâtres, les autres des fleurs
blanches un peu jaunâtres, on dirait des bougies d’arbres de Noël.
Le sol est en partie caché par cette verdure, taché de rouge et de
blanc, car je suis à quelques mètres au-dessus des cimes. Ce matin,
grand coup de vent, les fleurs sont répandues comme des perles sur
le ciment, un tapis rose sous les arbres à fleurs roses, un tapis blanc
sous les arbres à fleurs blanches. Des fleurs en forme de pommes de
pin se sont égrenées, une femme les balaie, en fait des tas qu’elle va
vider on ne sait où, dans le ruisseau, dans l’égout ; entraînées dans
l’eau qui tombe depuis cette nuit, elles meurent noyées, comme
Ophélie. Comme elle, elles n’ont pas connu la misère, la faim, la
maladie, elles partent au bon moment. Partir à temps !
Mon sous-chef Guyomard, atteint d’une considérable déviation de
la colonne vertébrale à la suite d’un accident et suivant un traitement rigoureux, a été désigné hier pour Dessau. Malgré son état de
santé qui est tel qu’il ne pourra rendre des services. Il était désespéré. Ce matin, j’ai été expliquer sa situation à Monsieur Paap, le
grand chef venu de Dessau pour le recrutement ; il a compris nos
arguments et les trouva très bons. Guyomard reste ici, il est très
joyeux. En quelques minutes, ce qu’un homme peut changer sans
que, matériellement, rien ne se soit passé ! Quelques paroles, et le
monde est changé !
Lundi 10 mai 1943
L’espoir renaît. « Qu’est-ce que nous prenons, en Tunisie ! » Il y
aura là au moins cent cinquante mille prisonniers, et un matériel
équivalent à trois cent mille ouvriers pendant un an (en comptant
les navires coulés). Ce n’est pas la récupération de deux cent cinquante mille travailleurs fatigués et sans formation technique qui
balancera les quatre cent cinquante mille hors d’usage.
Les postes italiens ont donné hier des séries de discours flam259
boyants en l’honneur de l’Empire. C’était cocasse, d’abord parce que
leur ton grandiloquent et boursouflé prêtait à rire comme lorsqu’on
abreuve un ivrogne loquace et dans une ivresse omnisciente, et
aussi parce qu’on y parlait d’un Empire en train de claquer. Le
ministre des Colonies a longuement parlé et je l’ai entendu qui accusait la France d’avoir ouvert les portes de l’Afrique à l’ennemi ! Ces
voyous-là ne sont pas à une contradiction près ! car leurs commissions d’armistice avaient bien désarmé nos forces. Et puis, ils comptaient bien s’en emparer eux-mêmes. Quand je revins à Paris, fin
juin 1940, je lus un journal italien La nuova Italia, trois pages en
italien, une en français. Je n’ai rien lu d’aussi vil, d’aussi petit,
d’aussi tête à gifles. On y crachait sur les Parisiens « qui aiment, par
vices, à se serrer dans ces trous puants qu’on appelle le métro ! » Ce
n’étaient que des insultes et une promesse de mise au pas rapide et
sévère. Un commerçant de la rue des Dames me dit qu’une Italienne
vient lui demander de la graine pour ses serins. Il n’en avait pas.
Elle se fâcha, exigea en vain, puisqu’il n’y en avait pas, et dit : « Tout
ce que vous avez est à nous, nous sommes vainqueurs ! »
Radio-Belge, hier soir, a été magnifique. On y a rappelé le 10 mai
1940, l’attaque de la Belgique et la ruée des massacreurs à travers
un pays qui avait gardé une parfaite neutralité. Comme en 1914. On
y a crié vengeance ! et ces gens-là sont bien décidés à se venger.
Le Machiavel en casquette de plomb ne s’est pas gardé de tous les
côtés. Sa démesure sera sa perte. La réussite purifie tout, a-t-il
pensé. Peut-être ! mais s’il n’y a pas réussite ? Alors l’histoire enregistre la fourberie, la cruauté, la bestialité, etc. et la réputation est
faite pour longtemps.
On parlera encore pendant longtemps du chien crevé de Conrad,
des Germains de Tacite, du « das Teusche Volk » de Nietzsche, et de
bien d’autres gentilles choses de ce genre.
Mardi 11 mai 1943
Il y une Russe, dans cette maison, depuis plus de six mois. Elle est
secrétaire d’un Européen, Monsieur Épais. Elle a environ trentecinq ans, elle a l’air d’un chien battu et apeuré et elle est vêtue de
loques pisseuses, comme tout le monde. Je la rencontre ce matin
dans une toilette printanière, extravagante et toute neuve, et en
plus, une coiffure savante et soignée de caniche à vendre. Elle qui
autrefois avait une chevelure en vieille ficelle. Ça y est, elle a dû collaborer.
De temps à autre, on voit comme cela une métamorphose, une
Penthésilée qui s’est condamnée au flesh-labour et qui ressent le
260
besoin de l’annoncer à la foule avec une espèce de fierté qui est spécifiquement féminine.
Une autre qui se nippe à bon compte, c’est la Vénus Hottentote de
la direction. Elle est coursière, c’est-à-dire bonne à tout faire sauf un
travail, si facile soit-il, tellement elle est crétine. Elle a dix-sept ou
dix-huit ans, mais je ne l’aurais jamais cru, je lui en donnais trente.
Samedi, je la rencontre dans le métro. Elle allait chez son coiffeur
avenue Victor-Hugo, le temps était à la pluie, je la complimentai
d’avoir revêtu son joli imperméable tout neuf, elle me répondit
qu’elle venait de l’acheter mille huit cents francs au marché noir.
C’est un veston imperméable kaki, genre Uniprix, qui valait deux
cents avant guerre, au maximum. Je m’extasie devant cette saleté,
alors elle me fait voir ses chaussures, en très beau cuir, avec grosses
semelles, et ces chaussures auraient bien fait mon affaire, quoique
un peu grandes. Il me suffirait d’enlever un centimètre sur les
talons. Elle m’annonça : « Trois mille francs au marché noir ! » Cette
putain gagne mille huit cent francs par mois. Comme disaient les
journaux à propos de Galy Deslys : « Ses qualités d’ordre et d’économie lui permettent maintenant de vivre luxueusement. » Il y a
quelques semaines, elle portait des bas de soie très fins et l’on voyait
ses jambes qui sont très velues, au moins autant que les miennes ;
aujourd’hui, elle a adopté la mode des jambes nues. Elle n’a plus un
poil. Sur ses mille huit cents francs, elle a encore trouvé le moyen
d’acheter un rasoir et tout ce qui s’ensuit. Cette idiote a des ressources occultes.
Mercredi 12 mai 1943
L’Afrique est libérée ; cette opération est décisive, car il est impossible que l’Allemagne réenvahisse l’Afrique.
Et l’Europe sans l’Afrique n’a pas d’existence possible. Le but de
guerre des Allemands ne peut plus être atteint.
Il leur fallait l’Afrique pour permettre à l’Europe de vivre et de se
préparer à la conquête de l’Amérique et du monde. Ce n’est pas cette
fois-ci que leur rêve d’hégémonie mondiale sera réalisé. Il ne leur
reste plus qu’à liquider la guerre aux moindres frais et à remettre
cela dans vingt ans. Tous les bobards politiques d’Hitler ne servaient qu’à cacher leur volonté de conquête méthodique du monde,
d’en faire une fédération économique avec des bureaux de clearing
sis à Berlin.
Le coup est raté ; même s’ils occupaient les îles Britanniques, leur
but serait manqué. Leur slogan : Europe est en retard de cent ans,
car l’Europe ne peut plus vivre libre sans colonies productrices de
261
matières premières. Il est vrai qu’ils disent Europe pour convaincre
les imbéciles qui pourraient les aider à la faire ; ensuite, ils diraient
le Monde, et les mêmes imbéciles, ou même d’autres, marcheraient
encore, alors que leur pensée implicite c’est l’Allemagne « et la mission civilisatrice qui lui est échue par un décret de la Providence »
(phrase d’un discours de 1912).
Je n’ai pas encore reçu la réponse de Char à mes dernières lettres
ni à l’envoi de La Création. Je m’impatiente, bien que je sache qu’il
s’appliquera à juger en connaissance de cause.
Reçu d’Arnaud la lettre collective contre Messages1. En relisant ce
texte, je ne regrette pas d’avoir donné mon accord. Je ne vois pas ce
qui, là-dedans, serait contraire à mon comportement. Je pense tout
ce qui est exposé dans ce texte. Peut-être ai-je un peu la crainte de
m’abaisser jusqu’à perdre mon temps au sujet des petits bestiaux
insignifiants de Messages et de Poésie 43. Mais par ailleurs, si on les
laisse faire, on n’en viendra plus à bout. Ils se prendront pour
l’Himalaya, ces petits tas de crottes.
Jeudi 13 mai 1943
Finalement, une demi-douzaine de dessinateurs partent pour
Dessau demain, et une douzaine dans quinze jours. Le grand chef,
venu passer ses vacances à Paris, a accepté facilement les motifs de
ceux qui ne voulaient pas de ce voyage. Maladies, mariages, cours du
soir, etc. Toutes ces histoires ont été d’autant plus facilement avalées que ces Messieurs désirent vivement rester ici et si tout le personnel s’en va volontairement, eux-mêmes seront obligés d’y aller
par la force des baïonnettes. Alors, ils font de l’obstruction perlée. Ils
attendront des ordres impératifs, mais ils font notre jeu, en faisant
le leur. Ils font le mort et se couvrent avec des papiers, certificats de
médecins et compagnie. C’est vraiment de la collaboration, pour une
fois on voit ce que c’est par un exemple démonstratif. On finira par
se comprendre !
Reçu un mot de Char. Trop court quoique pertinent, mais j’aurais
voulu qu’il réponde à toutes les questions que je lui pose depuis des
mois sur ce problème de La Création. Je crois qu’il fréquente des
amis qui ont été se terrer dans ses environs et qu’il n’a plus tout le
temps voulu pour me répondre longuement. Il est juste de dire que
–––––
1. Il s’agit du tract intitulé Nom de Dieu, publié le 1er mai 1943. Sur les
circonstances de sa rédaction, son objet (le « mysticisme » confusionnel de la
revue Messages) et pour en lire le texte complet, voir Michel Fauré, op. cit.,
pp. 215 sq.
262
si j’étais à sa place, j’écrirais moins. Pendant les huit mois de 1939
et les quatre mois de 1942 qui furent des mois de vacances, je n’ai
rien écrit, et je n’avais que cela à faire. Depuis six mois, je suis dans
les conditions les meilleures, je suis assis à ma table de huit heures
du matin à six heures du soir, dans le calme, et la solitude, sans distraction. Ma présence ici est obligatoire, mais je me cache, je me fais
oublier et l’on me fiche la paix. Et je touche huit mille sept cent quarante francs à la fin de chaque mois. La Création coûte dix-sept
mille quatre cent quatre-vingts francs à la Junkers. On ne peut pas
dire que la poésie soit une affaire rentable. Je ne pourrais même pas
trouver un acheteur qui m’en donnerait deux sous.
Prix de revient : dix-sept mille quatre cent quatre-vingts francs,
prix de vente : dix centimes. Le commerce est une belle invention !
Vendredi 14 mai 1943
Hier soir, trois Français, manœuvres du cirque Amar, croisent un
soldat nazi rue de Rome, ils l’arrêtent et l’un d’eux lui dit : « Alors,
t’aimerais pas mieux être avec ta maman ? et tes gosses ? et puis
embrasser ta femme de temps en temps ? Et puis bien manger,
comme ça (voyant que l’Allemand ne comprenait rien, il fit le geste
de s’envoyer des projectiles dans le gosier). » Il y eut un petit attroupement, un quidam lui traduisit les questions. L’Allemand répondit :
« Ya ! » Et puis, avec un geste de table rase : « Afrika, fini ! »
Ces gens-là sont inhibés par dix ans de propagande, leur réaction
est émoussée. Ils s’effondreront plus vite que nous.
Il y a huit mois que j’essaie d’avoir une décision au sujet des capotages des moteurs du 52. Avant le départ du directeur, j’ai refait une
tentative, il me répondit qu’il n’avait pas le temps, et que j’attende le
retour de Monsieur Chapeau.
Monsieur Chapeau est revenu il y a quinze jours. J’ai été lui proposer le choix entre trois solutions, il m’a répondu qu’il n’avait pas le
temps et qu’il viendrait me voir. (Il était en train d’avaler son petit
déjeuner.) Hier, il est venu me voir et m’a dit de faire les trois projets pour qu’il puisse les envoyer à Dessau, et Dessau décidera.
D’ici trois mois, j’aurai peut-être la réponse. Il aura fallu un an
pour prendre une décision qui demandait un quart d’heure d’étude.
C’est pour cette raison que je présente toujours plusieurs solutions.
De plus, je passe pour un grand travailleur et ils me fichent la paix.
Ils ne sont pas pressés de la gagner, leur guerre ! Les mollusques !
Cerveaux brisés par leur politicaille ! Je ne vois rien de plus dissolvant que l’obéissance à un parti politique, si ce n’est d’être prisonnier à perpétuité. Les élèves de l’École des Mines ont fait un mo263
nôme hier soir au quartier latin. Ils ont conspué Laval, la police a
brutalisé et arrêté tout ce qu’elle a pu. Le fait même que des étudiants ont fait ce chahut est un intersigne favorable. La Gestapo ne
m’a pas envoyé de ses nouvelles. Je m’attends chaque jour à un
rebondissement. Ce serait une mauvaise affaire, car on y crève de
faim, dans ces prisons, et puis, elles sont pleines et l’obligation de
vivre au milieu de cette foule n’est pas engageante. Qu’ils me laissent tranquille pendant quelques mois et un nouveau soleil luira. Je
suis étonné qu’ils ne m’aient pas brutalisé. Sur ce point, ils sont plus
civilisés que les policiers français, qui eux, ne savent pas faire autre
chose que d’assommer, sans se rendre compte du mal qu’ils préparent ainsi, car il faut toujours se méfier des gens qui ont subi des
injustices. J’ai souvent pensé que Napoléon, méprisé au bal de
Brienne, et Hitler, vidé du chantier de Vienne par ses camarades
syndiqués, ont eu le besoin de se venger. On peut penser aussi qu’ils
ont tous deux quelque chose de commun : une insuffisance virile. Il
n’en faut pas plus pour foutre le feu au monde.
En 1936, je fus assailli par les policiers de Sartrouville, sans
aucune explication et aux trois-quarts assommé. C’était au début de
l’année, le député Blum, qui n’était pas encore chef du gouvernement, rendait ce service à la maison Hispano-Suiza chez qui
travaillait, ou plutôt faisait semblant, son fils, un crétin diplômé.
J’avais dit, à qui voulait l’entendre, que les moteurs Hispano
étaient de sales ordures, et qu’en particulier, les goujons de cylindres
sautaient, ce qui était vrai au point que le ministère de l’Air avait
arrêté les vols jusqu’à ce qu’on ait remédié à ce défaut plein de dangers pour les équipages. Le Potez 141 que nous avions en essais à
Saint-Raphaël était obligé de changer de moteurs après deux ou
trois heures de vol. Mes propos ayant été rapportés à la direction
Hispano-Suiza par un mécanicien à leur service, on résolut de me
donner un avertissement.
Monsieur Blum, comme tout politicien fieffé, n’avait rien à refuser
à l’Industrie. Monsieur Blum, socialiste, avocat de quelques grandes
firmes, dont Hispano-Suiza, ne pouvait que défendre les intérêts de
brigands de cette dernière. La police, avec sa bassesse et son ignominie naturelles, ne pouvait faire moins que d’obéir à ce maquereau.
Mais ce n’est pas cette injustice-là qui me fera démolir le monde.
Elle est arrivée trop tard. Il y en a eu d’autres, une surtout, la première qui a fait pousser l’arbre de la haine. Je suis mithridatisé.
Trop tard, Société, je te hais déjà sans cela, et au-delà des limites !
« Au-delà des forces humaines », comme disait le Norvégien1.
–––––
1. Quel Norvégien ?
264
Samedi 15 mai 1943
Hier soir, allocution de Churchill adressée de Washington à la
garde civique anglaise. Offensive imminente, la garde doit garder
l’Angleterre. Cela veut dire que les troupes régulières vont être
occupées ailleurs. Cela nous paraît très long, mais plus tard il nous
apparaîtra que les événements ont suivi un cours naturel. La prise
de la Tunisie au bout de six mois nous semble normale ; nous voyons
mieux aujourd’hui les difficultés de la tâche pour un assaillant venu
de cinq mille kilomètres et qui ne pouvait pas se permettre un
échec. Car il s’agit aussi et surtout de miner la résistance morale de
l’ennemi, de lui enlever l’espoir d’une victoire. Quand Staline en
1939 a fait un pacte d’Amitié avec les nazis, on a eu une grande
désillusion par ici. Et pourtant, c’était logique. La Russie n’était pas
prête, nous, encore moins. Après la Pologne, les massacreurs descendaient en Ukraine, et nettoyaient la Russie en quelques mois, puis
revenaient sur nous, qui aurions subi ce que nous avons subi. Ce fut
une grande faute d’Adolf Caligula d’avoir voulu blouser le moscovite. Le trompeur trompé. Maintenant, les Alliés vont attaquer la
Sicile et l’Italie, et faire sauter Mussolini. En même temps, ils feront
sans doute des attaques dans le Nord pour fixer les armées nazies.
La durée de la guerre ne dépend plus que de la résistance intérieure
des pays de l’Axe. Expression idiote et, ma foi, bien ajustée, car si
l’Italie flanche, l’Axe est brisé et la machine est morte. Se méfier des
mots ! Hitler a dit, avant la guerre, qu’il était près à sacrifier dix ou
vingt millions d’Allemands pour réaliser son plan. Il n’en croyait pas
un mot, et pourtant, cela est en train de s’accomplir, à part le résultat qui s’éloignera à mesure que le chiffre de ses cadavres grandira.
Les paroles qu’on prononce inconsciemment sont quelquefois prophétiques. Il semble qu’Hitler fut un peu trop bavard, on ne s’est pas
assez méfié, mais on s’est méfié quand même, et si peu que ce soit,
ce fut trop. Il eût beaucoup mieux réussi s’il eût été silencieux.
Lundi 17 mai 1943
Chacun se demande s’il pourra tenir jusqu’au bout. Nous recevons
des colis à un rythme de plus en plus lent. Un morceau de bœuf est
arrivé samedi, mais il était pourri, il a fallu le jeter. C’est très cher
et nous crevons à petit feu.
Cette attente de la délivrance devient désespérante. Le personnel
qui devait partir ce vendredi 14 pour Dessau est toujours ici. Il n’y
avait pas de train, leur départ est remis à huitaine. La pénurie des
moyens de transport atteint durement les Européens. Que sera-ce
durant l’offensive prochaine ? Qu’attendent-ils ? Le fruit est mûr !
265
Mardi 18 mai 1943
Radio-Paris pousse à l’émeute, et ceci sous le prétexte de lutter
contre le marché noir. Il y a bientôt trois ans que ce système règne
en maître absolu et c’est maintenant seulement que ces maquereaux
s’en rendent compte ? Sous le même drapeau, ils attaquent les fonctionnaires du ravitaillement et Vichy. Il faut dire que leur tâche est
facile. Mais que se cache-t-il là dessous ?
D’abord, c’est le fameux critique militaire qui en est le premier
tenor. La critique militaire n’a rien de réjouissant en ce moment,
ainsi il change de disque, c’est plus facile de taper sur le ravitaillement que d’annoncer la prochaine victoire de l’Axe. Ensuite, les
maîtres nazis, sans qui Radio-Paris n’existerait pas, font pression
sur Vichy, et préparent la division intérieure du pays, l’émeute, la
révolution. Ils ont dû demander quelque chose d’un peu gros à
Laval, et celui-ci n’ose pas le leur donner, car il se méfie des suites.
Les condamnations à mort en Tunisie le font hésiter, lesquelles
condamnations à mort, n’ayant d’ailleurs été prononcées que pour
ça, car le gros poisson a passé à travers maille. La subite sollicitude
des sauvages pour la nourriture des Français est anti-naturelle au
possible. Venant d’eux, tout le monde se méfie, avec raison et expérience.
Que le sujet soit facile, c’est une vérité première. Les arguments
principaux de Radio-Paris sont dans toutes les bouches depuis deux
ans et plus. La ration est insuffisante. Tout le monde sait qu’il suffirait d’allouer des rations suffisantes pour rendre inutile le marché
noir. Or, ces rations existent, puisque chacun peut les acheter. Un
Français adulte peut obtenir quatre kilos sept cents de mauvaise
viande par an. Cent kilos de pain noir, un kilo huit cents de beurre,
autant de margarine, zéro kilo de charcuterie, cinquante kilos de
pommes de terre et c’est à peu près tout... par an.
D’après Radio-Paris, en face des deux cent mille tonnes de viande
allouées annuellement pour l’ensemble du pays, le marché noir en
vend quatre cent mille ; qu’on alloue six cent mille tonnes, qui existent, et le marché clandestin de la viande sera mort. Il est évident
que, lorsque je paie un kilo de viande cent soixante francs, ici, ce
n’est pas par gourmandise, mais parce que nous crevons de faim. Et
c’est un cantinier allemand qui me la vend. Et je lui dis « merci ! »
Quoique cette viande ne vienne pas du Palatinat, mais d’Alençon ou
de Beaune-la-Rolande, ou de Beaumont-en-Gâtinais. On pourrait
objecter à ceci que c’est grâce au marché noir que le paysan a intensifié la production, donc sans marché noir on n’aurait pas plus que
la ration, ce qui est vrai, mais il faut aussi ajuster les prix, et cela,
266
les assis de Vichy ne sauront jamais le faire. Ils écrivent des textes
éternels, ce sont les plus infatuées betteraves galonnées qu’on n’ait
jamais vues sur cette vache de planète. Avec leur grand sabre, ils
nous ont coupé la langue, et ils disent : « Cela marche très bien
ainsi, tout le monde est heureux, pas un cri, pas une plainte, pas une
réclamation, on n’a jamais entendu un tel unisson, ce monde est
parfait depuis que nous régnons ! »
« Les journaux, qui expriment l’opinion du public, chantent chaque matin nos louanges ! »
Les fourbes ! On les pendra ! Oui, mais quand ? C’est-y pour
aujourd’hui ou c’est-y pour demain ?
J’ai redémarré avec Un grand silence noir, après quinze jours de
repos. Je croyais que le feu était éteint, mais non ! Il reflambe ! le
monstre ! le vampire !
Mercredi 19 mai 1943
Enfin, ils finissent par où ils auraient dû commencer : la destruction des barrages. Est-ce que l’imagination des militaires est aussi
foireuse que celle des oies ?
Je me suis toujours demandé pourquoi, au début d’une guerre, on
n’allait pas démolir les sources de puissance. Il y avait en France
soixante-cinq centres de production d’électricité. En un mois, on pouvait les faire dissoudre dans l’immense nature, et presque toute la
production de surins et de tapants était « anéantie » comme disent si
bien les civilisés. Espérons que cela va continuer.
L’avantage de la destruction des barrages c’est, outre la mort du
courant électrique, que toute cette eau du bon Dieu se répand largement dans les campagnes et, du même coup, détruit aussi la
consommation de ce même courant qui, ainsi, n’a plus de raison
d’exister. L’opération s’enroule sur elle-même. La difficulté était de
construire des bombes ad hoc.
Jeudi 20 mai 1943
Monsieur Pape, venu au début de ce mois pour enlever quarantecinq esclaves, n’en a pris que vingt. On croyait l’affaire réglée, mais
un surpape est arrivé ce matin pour faire un nettoyage plus sérieux.
Il m’a fait appeler et m’a désigné pour partir là-bas, dans son patelin de malheur. Tout le monde ici est fortement sollicité, ce qui signifie condamné, car on fait remarquer, incidemment, au milieu de la
conversation très amicale, que si l’on refuse, on est reversé au service obligatoire du travail qui, lui, a des emplois à nous offrir, pour
nettoyer la vallée de l’Eder, par exemple.
267
J’ai fait valoir que j’avais ici un travail en cours qu’il me fallait
terminer, Surpape m’a dit que mon départ était prévu pour fin juin.
D’ici là, le roi, le pape ou moi...
Peut-être que ce surpape n’est-il qu’un sous-pape ! On ne sait
jamais avec leur sacrée administration qui me fait l’effet d’un
paquet de ficelles extrêmement embrouillées.
J’ai vu ce matin un ancien dessinateur de Châtillon qui arrive de
Dessau, où il a passé huit mois. Il a un poste élevé ce qui lui a
permis de faire cinquante mille francs d’économies. Avec ce trésor, il
achète une maison à vingt-cinq kilomètres de Paris. Il me dit que le
travail en Europe est nul, « moins qu’à Châtillon, et pourtant ! » A
quoi rime toute cette relève. Le nouveau décret pris par Laval et non
publié décide que quatre mille travailleurs doivent partir chaque
jour, et ceci durant les quatre mois à venir. Ce qui fait cent vingt
mille par mois et cinq cent mille au total. Comme ces travailleurs ne
travaillent pas, ou si peu, on peut en conclure que ce sont des prisonniers par anticipation. C’est bien une drôle de guerre. S’il n’y avait
pas cette misère, cette famine, ce serait un spectacle de grande loufoquerie ! Importer des millions de travailleurs qui ne travaillent
pas, occuper à ne rien faire, à s’éteindre, dix pays conquis, qui ne
rapportent plus rien au vainqueur, réduire à une immense flemme
ceux qui ne sont pas employés à démolir quelque chose ou quelqu’un
et crier très fort que c’est là le monde nouveau, ça c’est plus fort que
Jarry.
Au milieu de tout cela, des crabes s’enrichissent scandaleusement
tout en sachant que cela ne durera pas et que leur fortune en papier
mince s’envolera au premier souffle. Des policiers, dont le plus bête
gagne six mille francs par mois et qui se prennent pour l’Himalaya,
se voient régnant pour l’éternité, des crétins à diplômes s’imaginent
qu’ils ont enfin la place qui leur est due, ce qui est pour le moment
indémontrable, ainsi que la proposition inverse, puisqu’ils n’ont
aucune occasion de nous montrer leurs talents. Et tout cela tiendrait
devant l’Amérique, pays de l’Efficiency ?
Vendredi 21 mai 1943
Le visage de Paris change insensiblement. Pendant longtemps, on
ne remarque rien, sauf, par-ci par-là, des changements qui pourraient être dus à des circonstances particulières, et puis, tout d’un
coup, on voit que ces circonstances sont générales et qu’une catégorie d’objets a disparu ou qu’une catégorie de gens a fait place à une
autre. L’horloge de la place Villiers, il y a quelques mois, s’est arrêtée. Je regardais l’heure en prenant le métro et j’avais constaté
268
qu’elle marchait très régulièrement. J’ai donc bien remarqué qu’elle
était gelée. Je me suis dit : elle est un peu détraquée, on va venir la
remettre en état. Mais non ! on est bien revenu, mais ce fut pour lui
enlever ses aiguilles. Comme ça, on peut penser qu’elle marche
encore. Puis, j’ai remarqué que les autres horloges publiques étaient
aussi manchotes, et les horloges-enseignes des horlogers ont toujours leurs bras, mais n’ont plus de vie dans le cœur. Enfin, au bout
de quelques mois, les horloges de Paris éteintes, on s’aperçoit qu’il y
a quelque chose de changé. Peut-être a-t-on arrêté ces horloges pour
économiser le courant électrique ? Pas peut-être, mais certainement.
Peut-être a-t-on enlevé les aiguilles parce qu’elles sont en cuivre et
que le cuivre est nécessaire pour démolir les hommes et les maisons,
et qu’alors, s’il n’y a plus d’hommes ni de maisons, il n’y a plus
besoin de savoir l’heure. Les animaux s’en passent, ils l’ont dans le
ventre, connaissent bien l’heure des repas, c’est un fait universellement connu. Ce fut la même évolution dans le phénomène de la disparition des comptoirs en zinc, des tringles en cuivre des cafés et des
magasins, des statues.
Cette semaine-ci, je me suis rendu compte que tous les hommes
employés du métro sont devenus des femmes. Cela s’est fait aussi à
pas de loup. J’ai demandé un renseignement à l’une d’elles, elle m’a
dit qu’elle était couturière et qu’on l’avait désignée pour faire ce
métier, au titre du service obligatoire du travail. On ne leur fait
même pas passer la sérieuse visite médicale qui était d’usage à la
compagnie du métro et qui était nécessitée par les grands risque de
contagion pulmonaire dans ces galeries de mine à microbes puants.
Et voici encore de pauvres filles qui dans quelques années s’en iront
de la poitrine pour des voyous qui ne valent même pas un crachat
sur la gueule !
Samedi 22 mai 1943
Regardant vivre ces gens-là depuis deux ans et demi, je ne cesse
d’être étonné par leur démesure, ce mot pris non dans le sens de
grandeur, mais de contradiction, d’hétérogénéité, de dissonance,
enfin quelque chose qui n’est jamais d’aplomb.
Il y a en même temps chez eux un respect du règlement, une soumission de brebis à l’Administration à casquette de plomb, et une
anarchie, un désordre, une indifférence, une veulerie au-delà de tout
ce que je pouvais imaginer. Ils sont d’une ingénuité rare : un candidat analphabète viendrait dire qu’il est polytechnicien, ils noteraient cela sur la fiche sans seulement lui demander ce que c’est
qu’un déterminant. Ils ne contrôlent pas une affirmation, ils ne
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cherchent pas à recouper un renseignement. Embauchent-ils un
homme qui, à l’usage, montre qu’il ne sait rien faire, ils le gardent à
ne rien faire, au même salaire, ce qui décourage les autres. (Parce
que les autres sont aussi des Français, mais en Allemagne c’est tout
naturel.) À part cela, ils sont d’une brutalité excessive ; d’un geste
coupant de la main, ils arrêtent la conversation, et prennent des
décisions techniques idiotes, sans examiner les causes. Ils se déjugent plus tard, sans émotion et sans honte, quand ils s’aperçoivent
qu’ils se sont trompés.
Tout comme si leur théorème « Un chef ne peut pas se tromper »
était suivi de son corollaire « Un chef a le droit de se tromper, cela
prouve son intelligence ».
Cette dernière phrase m’a été dite par l’un d’eux.
Ils font mettre des glaces, des meubles en acajou dans leurs bureaux, et dès qu’on se trouve dans le couloir, on marche dans le caca
de chien, les feuilles de choux tombées des poubelles et les mauvaises odeurs qui sommeillent dans les couloirs jamais aérés.
Ils écoutent leur chef sans faire un mouvement, figés au garde à
vous, ne répondent que s’il les interroge, disent « Ya » au moment
prévu. Le chef leur parle brutalement. Au début, je croyais que cela
allait finir dans le sang, puis tout à coup, le chef rit et les autres
rient aux éclats, s’assoient sur la table, se tapent sur les genoux,
puis, brusquement la rigidité militaire regèle tous ces hommes, et la
tonalité grondeuse et bourrue reprend. Cela se termine par une poignée de mains amicale et un petit mouvement de la tête qui peut se
traduire par « Hein ! je suis un chef, moi, un vrai chef ! »
Et puis derrière cette rigidité obligée, une démagogie indicible,
illogique, loufoque. On ne prend aucune mesure contre un employé
qui ne travaille pas, ou qui se promène où il n’a que faire, parfois
même, on augmente ses appointements. On ne lui demande jamais à
quel point en est son travail, ni même ce qu’il fait. Quand l’un d’eux
va demander une place pour sa sœur qui n’a pas de travail, ni envie
de travailler, on la prend bien qu’on n’ait rien à lui donner à faire.
Ils ont surpris des dessinateurs qui volaient du matériel, ils ont fait
un cours de morale et les ont gardés. Un ajusteur se sauve de
Dessau, il se présente ici disant qu’il est revenu parce que sa femme
est malade et demande qu’on le prenne comme dessinateur ; il se dit
ingénieur, il ne sait pas faire une multiplication des nombres de
trois chiffres. On signale l’homme à Dessau qui déjà le faisait
rechercher par la police. Dessau nous dit de le prendre comme dessinateur. Il est là, relativement bien payé, inapte, et voyou par-dessus
le marché ; il restera ici jusqu’à la fin des siècles, dans cette maison
d’assistance sociale. Inutile de dire qu’avec ce système, les bons se
270
détériorent et les mauvais restent mauvais. Le nivellement par le
bas est un problème résolu.
Lundi 24 mai 1943
Le banquier C. confirme la fermeture des bureaux d’achats nazis,
fermeture causée par le coulage et la prévarication. La caisse avait
un déficit d’un milliard.
Des camions livrant de la matière s’en retournaient avec la moitié
du chargement, des livraisons de boîtes de conserve ne contenaient
que du sable, etc. Les chefs de tribus nazis vont être remplacés par
des Français qu’ils pourront punir impunément tandis qu’un chef
nazi, c’est sacré ! Un seul bureau a rouvert ses guichets, c’est celui
de l’Hôtel Majestic, dont la direction est confiée à Monsieur le comte
de Chambrun, gendre de Laval.
Par ailleurs, le trafic des camions va cesser. Depuis trois ans, ils
louaient les camions vingt mille francs par mois. Ils faisaient ainsi
une rente de deux cent quarante mille francs au propriétaire du
camion. Un jeune gangster de Grenelle vient d’acheter un vieux
camion vingt mille francs ; avant la guerre, il n’aurait pas valu dix
mille francs. Il faisait exécuter quelques réparations indispensables
et comptait, d’ici quelques jours, toucher ses vingt mille francs par
mois. Mais maintenant, changement de méthode, réquisition pure et
simple. On lui offre quinze mille francs de son camion, et s’il n’est
pas content, on le lui prend sans autre forme de procès. Le pauvre
gangster pleure des larmes de sang ! Touchant spectacle !
Autre histoire de gangsters : Staline libère les communistes affiliés à la Troisième Internationale de leurs engagements envers le
Komintern, poste de commande au service de la Russie. Il est à
penser que la conférence Roosevelt-Churchill de la semaine dernière
y est pour quelque chose. Il a été dit, trop dit, que ces messieurs
avaient discuté le programme des futures opérations : devait-on en
finir avec l’Europe avant d’étrangler le Japon ou laisser l’Europe
croupir et nettoyer l’Asie ? On voit tout de suite la manœuvre, régler
le compte du Japon reviendrait à laisser à la Russie tout le poids de
la guerre européenne, d’où marchandage. Pour éviter la révolution
communiste sitôt la libération, ce marché a été offert à Staline, et il
ne pouvait faire autrement que d’y souscrire. Les Russes vainqueurs
ne seraient pas plus avancés s’ils n’étaient aidés par l’Amérique
pour sa reconstruction. Il est bien évident que Staline se parjurera
dès que l’occasion se présentera, la fourberie est l’élément fondamental de la politique. Il semble bien que les Anglais et les Américains
aient joué le jeu en virtuoses et avec une extraordinaire persévé271
rance, et cela depuis 1938 ! Ils arrivent à leurs fins. La Russie va
leur être soumise et, ma foi, l’Europe fera l’économie d’une sanglante révolution. Y a-t-il un pays au monde qui ait, plus que
l’Allemagne, le respect des diplômes et des titres ? Je ne pense pas,
ou alors, ce doit être très intéressant à voir. Ceci est poussé à un tel
point qu’on y effectue parfois l’opération inverse, c’est-à-dire qu’on
donne le titre de professeur à quelqu’un qu’on tient à imposer à
l’admiration du peuple ; quelque chose comme professeur honoris
causa. Les chefs d’industrie sont gratifiés de ce titre divin.
Messerschmitt par exemple, ancien mécano, est devenu le professeur Messerschmitt. Si, en France, on avait eu le professeur Henry
Farman, on aurait pris cela pour une rigolade1. Là-bas, c’est très
sérieux. Tout le monde y croit. C’est une religion. La réussite commerciale ou industrielle, qui suppose une certaine dose de fripouillerie, devient chez eux une très haute valeur spirituelle. Il paraît
même que l’impétrant est très fier de son titre, qu’il est très vexé si
on l’oublie lorsqu’on lui parle.
Les postes de direction se répartissent suivant les grades universitaires : professeur ingénieur diplômé, ingénieur, crotte de bique,
rien du tout, etc. etc. Quelles que soient les aptitudes réelles et spéciales au genre d’industrie exercée. J’aime à croire qu’un grand hôtel
de Berlin est tenu par un professeur, un moyen par un ingénieur
diplômé, etc. Quel peuple ! Je lis dans les Lettres au petit B, d’AlainFournier, le récit de la mort de Bichet ; en 1912, faisant une orgie
avec deux camarades de Normale, ces deux professeurs lui fichèrent
une dose de morphine qui l’envoya ad patres. Bichet était sorti premier de l’agrégation, les deux autres idiots étaient aussi des
« esprits d’élite » et des sales crétins par-dessus le marché.
Je vois très bien, dans une Europe rénovée, Monsieur le Professeur Paul Claudel, administrateur de Gnôme et Rhône, BMW et
Monsieur le Professeur Fargeot, directeur de Hispano-Suiza et les
familles Bozon-Verduraz, Aktien Gesselschaft. Il est bon d’ajouter
que ce dernier est plus malin que l’apôtre ventru du château de
Brangues. Il a refusé de travailler pour les Boches en tant qu’HispanoSuiza mais travaille comme quatre en tant que Bozon-Verturaz.
Cela lui permettra de mettre toutes ses voiles dehors, que le vent
vienne de l’est ou bien qu’il vienne de l’ouest. Il est vrai que c’est un
avocat ancien ministre, affairiste de pourriture première.
–––––
1. Willy Messerschmitt, ingénieur et constructeur aéronautique allemand,
inventeur (en 1938) du premier chasseur à réaction. — Henri Farman
(1874-1958), pilote et constructeur aéronautique. Blanchard avait été ingénieur dans sa compagnie de 1920 à 1923.
272
Mes respects, Messieurs les Professeurs !
Au pays des ânes sanguinaires, on nomme même des Aryens
d’honneur ; ce sont des juifs qui ont rendu des services aux bouffeurs
de juifs. Ainsi Madame de Brinon, femme de Monsieur l’Ambassadeur de France à Paris, aurait été nommée Aryenne d’Honneur
par le chancelier Hitler, grand führer du grand Reich grand allemand ! Quelle planète, vingt dieux !
Un homme qui revient de Bordeaux, où il était employé à la
SNCASO, nous raconte que les bombes sont tombées sur la cantine
et ont tué deux mille marins et soldats de l’Axe, qui étaient en train
de manger notre beurre et de boire votre vin de Bordeaux. Une
bombe est tombée chez SNCASO, près du réfectoire, mais n’a pas
éclaté. Chance divine. Plusieurs sous-marins sont usés, la D.C.A. a
été très faible, les navires de guerre n’ont pas tiré, craignant de se
faire repérer et d’en recevoir sur la figure. Cela a duré huit minutes.
Quelques centaines d’habitants ont été touchés. Les lignes de chemin de fer allant vers le sud sont coupées. La gare Saint-Jean a
dans son giron trois trains de munitions qui ne peuvent plus bouger
et l’on a fait évacuer le quartier, par crainte d’une nouvelle pluie qui
les ferait exploser.
Mardi 25 mai 1943
Ils accusent leurs ennemis de tous les méfaits qu’ils perpètrent
eux-mêmes. Méthode enfantine, ou infantile, plus exactement.
Grand titre de L’Œuvre, ce matin : « Esclavagisme anglo-américain. »
Hier, on parlait de la fourberie stalinienne du contrat que les Russes
étaient décidés à déchirer avant que leur signature ne fût sèche, etc.
Il y a eu les fusillés de Katyn, cela fait oublier ceux du MontValérien et d’un peu partout. On crie contre les déportations de
Polonais en Sibérie, cela fait penser aux déportations des Français à
Minsk et à Odessa où ils manient la pelle et la pioche. On parle des
cartes d’alimentation aux États-Unis, on veut nous faire oublier nos
cartes d’alimentation sans aliments. On nous annonce un accident
d’aviation à Los Angeles (vingt morts), une inondation au Missouri
(cent mille sans abris). Cela nous permet de nous consoler des bombardements de notre Cologne, de notre Duisbourg et nous ne pensons pas à notre million de sans abris. L’Angleterre n’a plus de
matières, plus de viandes, n’a plus de pain ; ici, nous en avons trop,
nous nageons dans le beurre ! Ces voyous sont aussi des crétins, ce
qui les perdra. Et l’Église apostolique et romaine ne dit rien, elle qui
est pour la famille, elle ne proteste pas contre cette dispersion des
familles et ces dépaysements qui vont contre ses intérêts. Évidem273
ment, elle citera Jésus Christ, qui ne reconnaissait plus sa mère,
mais Jésus Christ et l’Église, il y a longtemps que cela n’a plus rien
de commun. L’Église veut beaucoup de fidèles, le système patriarcal
est le meilleur. Il permet, en convertissant le chef de famille,
d’amener tout le troupeau au pied de l’autel, et de le surveiller
par personne interposée. La dispersion de la famille, c’est la dispersion des brebis, et va-t-en courir après, berger du Seigneur ! Le chef
de famille est sensible au chant grégorien, il comprend ce que chanter veut dire, il est lié aux intérêts de la tribu, lesquels intérêts sont
fonction de plusieurs variables, et l’une d’elles, c’est la sollicitude et
le réconfort d’un clergé tout puissant. La brebis isolée, qui n’a plus
rien, dira merde au clergé tout puissant ! Alors, pourquoi le SaintPère ne se lève-t-il pas bien haut, debout sur son Saint-Siège ?
Pourquoi ne crie-t-il pas ce qu’il a sur le cœur ? Il n’ose pas ? il a
peur de la prison ? il a peur d’attraper une bronchite ? À sa place, je
ferais fabriquer une lourde croix et un beau dimanche de mai,
dimanche prochain, ou plutôt le jeudi 3 juin, jour de l’Ascension,
j’irais du Vatican au Quirinal en portant la croix sur mon épaule, le
pied de cette croix traînant par terre, derrière mes talons, ainsi
qu’on nous représente Jésus gravissant le Golgotha. Si cela ne faisait pas de bien, cela ne pourrait toujours pas faire de mal, comme
disait ma mère !
Mercredi 26 mai 1943
Ce matin, en gros titre sur un journal : « Bercy, capitale du vin ».
Il y a quelques temps, j’ai vu : « Réorganisation des Halles ». Puis :
« On établit un plan pour la reconstruction des Abattoirs de la
Villette ».
Et aussi : « Paris va être entouré de jardins où les enfants pourront jouer en respirant un air pur ». Ah ! les salauds ! D’ici trois
mois, tous les hommes valides seront dans ces camps d’otages en
Allemagne. Avec qui reconstruiront-ils, embelliront-ils la capitale ?
Avec les policiers, bien sûr, à coups de matraque, à coups de
baguette magique sur la tête des derniers habitants de cette planète
d’idiots. Avec quoi bâtiront-ils ? avec de la merde ? Ce n’est pas ce
qui manque, surtout depuis trois ans que ces vaches sont venues
chier dans nos prairies.
J’ai rencontré un homme qui a travaillé dans cette maison-ci, du
temps qu’elle était française et qu’elle abritait les artilleurs de la
Marine. Il y avait beaucoup d’agitation et peu de travail, c’était très
cafouilleux. Un désordre assez plaisant à observer. Je crois que ces
murs sont voués à entourer un troupeau de feignants. Comme les
hommes, les maisons viennent au monde avec leur destinée.
274
Jeudi 27 mai 1943
J’ai demandé très peu de choses à la société. J’en ai demandé
deux qui sont d’ailleurs de la même catégorie et qui peuvent donc se
réduire à une seule, comme un chapitre qui comporterait un petit a
et un petit b : connaître. Je ne lui ai même pas demandé qu’elle me
nourrisse, ni qu’elle m’octroie des loisirs que je n’aurais pas gagnés.
Je ne lui ai pas demandé la fortune, ni l’amour, ni la puissance sur
d’autres hommes. Au contraire, pourrais-je dire ! Or, toutes les
forces extérieures se sont liguées contre cet inapaisable désir d’apprendre. Cette lutte exceptionnelle a fait de moi un homme un peu
singulier. Ce que j’ai appris, je l’ai volé et, comme un voleur, je me
suis caché pour apprendre, et j’ai caché mon butin. On me répondra :
« Que vous vous soyez caché pour apprendre, cela peut s’imaginer,
mais que vous ayez caché votre butin, comme vous dites, cela n’est
pas compréhensible. »
Ouais ! beau gosse ! Si je montrais mon trésor à un qui, à coups de
bottes dans le derrière, avait pu apprendre, malgré lui, jusqu’au
seuil du bachot, ou même au-delà, quand le hasard et les relations
du père s’en mêlaient, alors, mon infatué godelureau prenait pitié de
moi, et me dégoisait quelques rogatons tant de fois ressassés au collège et qui restaient là, pour toujours au fond de sa poubelle de
mémoire. Un puant à face jaune voulut un jour m’éblouir avec sa
philosophie, il prononça le nom de Spinoza et comme je lui demandais en quoi cela consistait, il me sortit quelques phrases d’écolier
limousin.
À ma première sortie, j’achetai l’Éthique, ouvrage à quatre-vingtquinze centimes, édité par Flammarion, et je vis que ce perroquet ne
connaissait Spinoza que de nom. Et ce favorisé des dieux osait
encore me regarder en face, et m’offrir sa haute protection. À combien de ces couillons ai-je posé des questions d’apparence naïve et
toutes simples, auxquelles ils n’ont jamais pu répondre ? Et je
m’offrais le plaisir de leur poser ces questions avec la figure du cavalier Croqueballe. Il m’arrive encore, quand j’interroge un candidat
qui brandit son diplôme d’ingénieur, de prendre mon plaisir à le
noyer dans une goutte d’eau, comme s’il était une petite mouche, et
de le voir ressortir en rampant avec ses ailes bien lourdes et bien
mouillées. Je dis, par exemple : « Vous connaissez l’élasticité ?
— Oh ! oui ! j’ai suivi les cours de X ou Y.
— Bon ! Il pleut, je rentre ici un peu mouillé, je mets une ficelle à
la fenêtre entre deux clous, et sur cette ficelle, je mets à sécher mon
mouchoir, mon chapeau et mes gants. La ficelle a une longueur L,
une section S, les objets ont des poids P1 P2 P3. Dites-moi si la
275
ficelle va casser ou non, car si mes objets tombaient dans la cour ce
serait grave, tout comme si un aviateur tombait de son avion cassé,
toutes proportions gardées. »
Eh bien, ce bonhomme, qui sait calculer des choses inouïes, ne sait
pas me dire si mon chapeau va tomber ! Ou encore il emploie une
formule d’une façon qui m’indique qu’il ne sait pas d’où elle sort (la
formule de Bredt, par exemple, lorsque je vois qu’il la considère
comme applicable aux sommets d’un polygone).
« Établissez-moi cette formule, ou tout au moins dites-moi comment Monsieur Bredt l’a obtenue, car je crains que vous ne l’appliquiez sans discernement. »
Alors, adieu diplôme ! Ces hommes n’ont jamais réfléchi aux bases
mêmes de leurs connaissances, ni aux méthodes générales qui permettent de suivre le fil d’Ariane. C’est pourquoi je ne leur dis pas :
« Calculez-moi ceci ou cela », mais bien : « Dites-moi comment vous
raisonneriez pour me calculer ceci ou cela. » De cette façon, je suis
bien certain de leur voir le fond de la bouche et des yeux ronds de
canard.
Je cachais donc mon butin, après expériences concluantes. Et la
conclusion définitive et inconsciente fut que depuis, je n’ai jamais pu
supporter qu’on m’aidât. Celui qui veut m’aider est un ennemi !
Surtout si son aide est désintéressée. Sinon, je lui pardonne, il faut
que chacun vive !
Étant révolté dès ma naissance, ayant un tel mépris de l’autorité,
non parce qu’elle peut m’opprimer, mais parce qu’elle n’est pas justifiée, parce qu’elle n’est qu’un masque sur le mufle d’ignobles bestiaux, en deux mots parce que je trouve que l’autorité n’est pas assez
puissante, comment ai-je pu m’engager dans la Marine militaire,
alors que mes dispositions naturelles me commandaient de partir
sur les routes, et de devenir un outlaw, et même un outcast ? Encore
cette folie d’apprendre. On offrait six mois d’école aux jeunes mécaniciens. Je m’engageai pour cinq ans, afin de faire ces six mois
d’école et d’accéder ensuite à un métier où le champ de la connaissance est illimité et où je pouvais acquérir, en peu de temps, un peu
de loisir, de tranquillité et d’argent pour acheter des livres, et aussi,
mais en cela je me suis trompé, les conseils de gens instruits que je
pourrais ainsi approcher, tandis que dans mon état antérieur, ils
étaient aussi loin de moi que s’ils avaient habité la lune.
C’est en ce sens que la destinée est écrite (ou plutôt déterminée
par le caractère inné ?) car depuis, et jusqu’à mon dernier couac,
j’aurai violemment cherché le loisir, la tranquillité et les moyens de
connaître, sans jamais les atteindre. J’ai même l’impression que
depuis ce 24 juin 1908, date de mon engagement dans la Marine,
276
tout cela s’est progressivement éloigné. J’admets que cela a pu me
paraître ainsi, tant ma soif n’a fait que grandir et que tout se rapportant à elle, ce tout a relativement diminué.
Quand j’ai découvert mon butin c’est qu’il me fallait passer l’examen d’élève et cet examen était d’une importance extrême pour le
but que je voulais atteindre, car j’allais passer encore six mois avec
une vingtaine de jeunes ingénieurs et suivre des cours extrêmement
intéressants et pleins d’ouvertures sur les paysages riches, inépuisables. Ma situation allait aussi s’améliorer et les travaux qui me
seraient confiés seraient des exercices mentaux féconds. Puis, j’ai
continué, à chaque fois pour me dégager d’entraves qui me devenaient insupportables. Et voilà ma vie ! Cela ne se fit pas sans de
violentes crises qui faillirent tout briser. La première se déclara
quelques mois après mon entrée dans la Marine, à l’école de Toulon.
Une nuit que je montais la garde sur le pont du bateau Le Milan
attaché à l’École, je fus saisi d’une bouffée de révolte, le sergent de
ronde s’avança et je restai figé contre le bastingage, le fusil à mes
pieds, par terre. Je ne répondis pas à ses paroles, je fis la statue. Le
lendemain matin, il me prit à part, car c’était un brave homme et
j’avais été jusque-là très travailleur et très discipliné, il me dit qu’il
me comprenait mais qu’il fallait accepter tout en bloc, le bon et le
mauvais, et surtout se maîtriser. J’ai eu souvent de ces crises, et j’en
ai encore, la dernière est celle du 10 avril dernier. Avant la première
de ces crises dont je parle, il y en eut d’autres ! Et combien violentes !
Mais il s’agit depuis celles-ci d’une autre catégorie de crises, catégorie liée aux besoins vitaux et sociaux (ou plus exactement asociaux) et à leurs contradictions.
Samedi 29 mai 1943
Un Allemand me demande hier si je crois que la guerre durera
encore longtemps. J’ai répondu : « Oui, très longuement ! très longuement !... des années ! » Il avait l’air assez cafardeux, et d’ajouter :
« Comment cela finira-t-il ? » Et moi : « Comment pourrions-nous le
savoir ? Il faudrait connaître l’état des forces en présence ! Et avec
les journaux et la radio, c’est bien impossible, tellement ces deux
seules sources d’information sont suspectes, et fourbes...
— Ya ! Ya !
— Parce que, lui dis-je, il n’y a plus de miracles au XXe siècle, c’est
le plus fort qui gagnera. Une bataille ne décide plus de la fin d’une
guerre, c’est un grand nombre de faits, ce n’est plus du hasard, mais
de la statistique !
277
— Ya ! Ya ! Gut ! »
N’empêche que je crois à une fin très prochaine. Quelques mois.
Nous sommes au quarante-cinquième mois de cette saloperie,
l’autre a duré cinquante et un mois. Celle-ci, qui est plus épuisante,
ne doit pas durer davantage. Si elle tient encore, c’est parce que des
pays éduqués pour ont donné à leur peuple depuis vingt ans une
sorte de fanatisme d’abrutis qui leur enlève toute force de réaction.
Ils sont habitués à tout supporter sans chercher à comprendre.
Après cette guerre, si la politique ne reprend pas son action pourrissante sur les cerveaux, nous pourrons, intellectuellement, être
maîtres de l’Europe. Dans ce royaume, régnera celui qui sera libre et
apolitique, car l’avenir appartient à la Science.
Elle n’a pas fait faillite comme l’annonçait ce cul de Brunetière1,
non, elle est plus belle que jamais depuis qu’elle a intégré l’irrationnel. Mais ces abrutis de littérateurs en sont restés à Descartes ! Ils
ne comprennent pas cela ! Ils sont intoxiqués au XVIIe siècle. Au
feu ! Descartes ! Racine boit l’eau de La Fontaine Molière ! Culs
gelés ! Intendants sordides !
En attendant le droit de vivre, des femmes reviennent du marché
en pleurant, le panier vide, après avoir attendu deux ou trois heures
à la porte d’un marchand de légumes.
Durant toute cette semaine, nous avons mangé des nouilles synthétiques. Une poignée par repas. Après cette pourriture de guerre
d’idiots, je jure bien de ne plus jamais manger de cette bouillie de
plâtre et d’os décomposés.
Ce matin, place Villiers, un moineau cherchait sa pâture. Il errait
sur le trottoir sans trouver la moindre miette, il sauta à la fenêtre
d’une vitrine, pour voir ce qu’il y avait à manger dans cette boutique, il fit quelques pas et entra dans la maison. Deux hommes, qui
passaient là, entrèrent derrière lui avec l’intention de le prendre. Je
n’avais pas le temps, mais j’aurais bien voulu savoir ce qu’ils voulaient en faire. Ne peuvent-ils pas lui foutre la paix, ne voient-ils pas
qu’ils se comportent avec lui comme les nazis vainqueurs avec
nous ? Et que ce qu’ils trouvent insupportable, ils veulent le faire
supporter à un moineau, sans cause, pour le plaisir sadique, car c’est
avec ce moineau qu’ils vont se remplir le ventre ?
Ce qu’il y a de plus heureux en ce moment, ce sont les
hirondelles ; elles font des carrousels sur la cour de l’école, rasant la
cime des arbres et raflant tous les moucherons qui gravitent autour
–––––
1. Ferdinand Brunetière (1849-1906), critique littéraire catholique, directeur de La Revue des Deux-Mondes, ennemi aussi bien du romantisme et du
symbolisme que de la démarche scientifique.
278
du feuillage. Elles ont retrouvé ou refait leur nid dans les trous du
mur, trous laissés par les maçons après qu’ils eurent retiré leurs
échafaudages. Elles mangent comme avant la guerre, car les vainqueurs n’ont pas encore eu l’idée de réquisitionner les moucherons.
Elles volent au soleil de mai en de magnifiques et rapides spirales
dont la précision m’enchante tant elles mettent de grâce à éviter les
murs et les cheminées.
Dans notre bâtiment, dont le toit est formé par une terrasse en
ciment, il n’y a pas de place pour les hirondelles ; à quoi pensent les
architectes ? Ils ont une âme en ciment avec un bloc de ferraille au
milieu, tout petit, tout petit, un noyau atomique.
Dans la ferme de mes grands-parents, sous l’allée, c’est-à-dire le
chemin d’entrée pour la voiture, alors qu’il traversait le corps de
logis, au plafond, qui était aussi le plancher du grenier, un vieux nid
d’hirondelles était plaqué contre une solive. Autant dire que les
hirondelles vivaient avec nous ; il fallait qu’elles volassent dans ce
couloir pour venir se nicher. Nous respections saintement ce vieux
nid terreux et chaque année, en mai, nous guettions leur arrivée.
Pendant quelques mois, c’était un concert d’éventails espagnols
« para los toros » qui, au crépuscule, lançait ses frissons jusqu’au
fond de la maison.
Lundi 31 mai 1943
Radio-Alger nous dit que maintenant les Arabes sont vêtus, alors
que sous le règne de Pétain, ils étaient nus. Ceci paraît un peu fort,
mais c’est la vérité. Mon second fils a fait, en septembre dernier, la
ligne Marseille-Oran comme pilotin sur le Sidi Bel Abbès. Il a fait
six voyages et, à chaque retour en France, le bateau ramenait un
chargement d’Arabes nus qui allaient travailler en Allemagne. On
leur demandait où ils allaient, ils répondaient d’un geste
indifférent : « Par là ! » Ils étaient squelettiques et portaient un chiffon autour des reins. Il paraîtrait que, lors des premiers recrutements, on les habillait avant qu’ils ne partent. Mais ces malheureux
vendaient immédiatement leurs costumes pour acheter à manger,
alors on ne leur donnait maintenant leurs vêtements qu’à leur arrivée à Berlin. Il y a des peuples qui, au cours de leur histoire, ont
beaucoup souffert et ont perdu tout espoir d’avoir la paix, un jour.
À l’usine de Saint-Denis, en 1930, il y avait un directeur ignoble
et sordide. L’installation de sablage était défectueuse, l’homme avalait du sable et, au bout de quelques mois, il partait à l’hôpital pour
mourir. Mais l’emploi était bien rétribué, à cause des risques. On ne
trouvait que des Arabes pour faire ce métier. Beaucoup attendaient
279
la mort du bienheureux titulaire pour prendre sa place. L’élu
envoyait toute sa paye, ou peu s’en faut, à sa famille restée dans
l’Atlas et recevait la mort en récompense. Et il le savait !
Il y a des fonctionnaires de l’État-touche-à-tout qu’on nomme,
paraît-il, des inspecteurs du travail. Depuis quarante ans que je suis
enchaîné à quelque bagne industriel, sauf neuf ans de Marine, je
n’en ai jamais vu un seul venir un peu inspecter le travail. On m’a
dit qu’ils allaient de temps à autres brimer un petit artisan ou un
bricoleur de banlieue. Mais, comme on dit toujours : « Très doux
pour le corbeau, impitoyable à la colombe » ! J’ai bien vu sur les
navires, aussi, l’inspecteur Véritas venant inspecter. Dans le carré
du commandant, on préparait la table, les bouteilles d’apéritifs (au
premier rang le Pernod), les papiers, le porte-plume et l’encrier.
L’inspecteur entrait là pour dire bonjour et en ressortait bien ivre
pour être reconduit au quai après avoir signé tout ce qu’il voyait et
même ce qu’il ne voyait plus.
Ma première connaissance de la loi me fut inculquée par un poivrot de garde champêtre qui habitait près de chez nous, vers 1898
ou 1899. Je jouais près de l’abreuvoir avec deux ou trois autres garçons du voisinage, là où habitait le garde champêtre, dans sa petite
maison précédée d’un jardinet de trois mètres sur trois. Le garde,
soûl comme toujours, astiquait sa plaque de cuivre, assis sur un
banc de son jardinet. Je dois dire d’abord que son uniforme était
celui qu’on représente encore aujourd’hui dans certaines opérettes,
ou aux cérémonies de la commune libre de Montmartre : blouse
bleue, baudrier portant la fameuse plaque ovale de huit à dix centimètres de hauteur. Donc, le garde astiquait sa plaque et la regardait
toutes les trente secondes avec amour et respect. Nous regardions à
travers la grille en nous poussant du coude et en disant tout bas :
« Il est plein ! » Il nous vit et sa soûlographie, qu’il avait bonne ce
jour-là, lui inspira de nous faire un petit cours de civisme. Il approcha sa plaque de notre visage en disant : « Savez-vous ce que je tiens
dans la main ? Savez pas ce que c’est ? Je vais vous le dire. C’est la
loi ! Savez lire ? Tenez, là ! » Il mit le bout de son index sur chaque
lettre et épela : L-O-I - Loi. Il ajouta des considérations croquemitainesques sur la loi et l’autorité. Nous partîmes, mes camarades pensaient déjà à autre chose, mais je fus très longtemps préoccupé de ce
fameux problème de la loi ; espèce de plaque magique douée d’un
pouvoir si grand et placée dans les mains d’un ivrogne fieffé. Sa
femme était une grosse commère, forte en gueule, la mère Degony,
qui, de notoriété publique, le battait et dont il avait grand-peur.
C’est vers la même époque qu’il me fut donné de voir un spectacle
que je n’ai jamais revu : l’arracheur de dents. C’était un jour de
280
franc-marché. On appelait ainsi le marché du premier samedi du
mois. Il était beaucoup plus important que les autres. L’intérêt de
ces marchés a beaucoup diminué, depuis soixante ans. Le développement de la circulation automobile a causé la mort de ces manifestations. Les commerçants, les grands magasins de Paris même,
vont livrer dans les fermes tout ce dont on a besoin. Autrefois, si l’on
voulait quelque chose, il fallait aller la chercher où elle était. (Pour
le moment, nous sommes retombés plus bas, car il faut non seulement que nous allions chercher la chose où elle est, mais, surtout
que nous cherchions d’abord où elle peut bien être, et cet endroit
s’appelle presque toujours nulle part, ou, comme dit Baudelaire :
« Anywhere out of the world ! »)
Je vis donc, un de ces samedis, une estrade drapée de rouge plantée sur la place, au coin de la rue de la sous-préfecture, devant la
quincaillerie Vignal et le pâtissier Jacques. Sur cette estrade, un
petit orchestre de quatre musiciens en costume rouge et or et qui
avaient dû faire leurs études dans un cirque ambulant, tant la qualité et le fracas de leur musique étaient de la même classe, de la
même espèce, du même genre. Le premier violon de ce quatuor,
c’était l’homme qui manœuvrait la grosse caisse et les cymbales.
L’arracheur de dents, vêtu en dompteur somptueusement vêtu, faisait son boniment et, de temps à autre, un paysan montait et s’asseyait sur la chaise ou plutôt sur le grossier tabouret qui constituait
à peu près tout l’ameublement du cabinet dentaire. L’orchestre
jouait fortissimo pendant que le dompteur arrachait la dent et que
le patient se tordait sur son tabouret. Il disait ensuite au paysan :
« Hein ! Vous n’avez rien senti ? » A quoi, le pauvre homme, que
toute la foule regardait avec une certaine cruauté, répondait en crânant : « Non ! ren de ren ! » L’arrachage coûtait un franc. On dit
aujourd’hui extraction ! C’est un mot plus sympathique. Il est juste
de préciser qu’il y a une grande différence, techniquement parlant,
entre l’arrachage en musique et l’extraction moderne dans son décor
de nickel, de fils électriques et de crachoirs en pierre de lune.
C’est à un de ces francs-marchés, et vers la même époque, que je
vis le premier phonographe. Je ne l’entendis pas, car du diaphragme
partaient un certain nombre de fils terminés par une petite boule
que les auditeurs s’enfonçaient dans les oreilles après avoir donné
deux sous. D’après les rires et les commentaires des privilégiés
admis à ce sortilège, je compris qu’il s’agissait là de plaisanteries
assez grossières. C’est le destin des inventions de servir surtout à la
dégradation de l’esprit. Il n’y a que cela qui rapporte de l’argent et
les cochons d’exploitants savent utiliser les noirs instincts des
cochons de payants.
281
Puisque j’en suis aux choses nouvelles qui depuis ont eu un grand
destin, je signalerai aussi la première automobile : la voiture sans
chevaux, en 1909 également, qui s’arrêta sur la place de l’Hôtel de
Ville. Par son aspect, c’était bien une voiture à laquelle il manquait
les chevaux. Dans les deux sens du mot. D’abord, c’était la forme des
voitures à chevaux, et ensuite, parce qu’elle grimpa péniblement la
côte de l’église Saint-Sépulcre, qui est assez raide. Et le maréchalferrant Engrand, établi au bas de la côte, discourait avec son bon
sens d’homme habitué à parler aux chevaux : « Paraît qu’elle a un
moteur de quinze chevaux cette voiture ! Elle est pas foutue de
grimper la côte que nous montons avec deux chevaux, nous autres !
Y a pas à dire, leurs chevaux, c’est pas des chevaux, ou bien, ils
appellent cela des chevaux mais c’est pas des chevaux, c’est encore
des fourbis américains pour épater le monde ! » Nous (nous, toute la
bande de gosses) étions plantés autour de la voiture, immobiles,
comme des cierges autour d’un catafalque, l’un avança sa main vers
un levier, un autre, plus grand, donc craint et écouté, lui cria de ne
pas toucher, que cela allait la faire partir toute seule. Quand les
automobilistes revinrent du restaurant et s’embarquèrent et se
revêtirent de leurs lunettes, de leurs moustiquaires, de leurs pardessus d’explorateurs mausériens, ce fut un spectacle inoubliable. L’un
d’eux tourna la manivelle pendant plus d’une demi-heure, sua, se
débarrassa de son équipement de scaphandrier du désert, jura,
démonta différentes choses, et finalement réussit à mettre en
marche un moteur qui donnait à la voiture des secousses lentes et
violentes en même temps qu’un tonnerre d’explosions puantes qui
nous fit nous écarter. Je perdis un peu du respect que j’avais pour le
grand qui nous avait dit de ne pas toucher à ça parce qu’elle partirait toute seule !
Il y eut aussi le premier cinéma, baraque en toile installée sur le
marché aux chevaux. Pour cinquante centimes, on y vit l’arroseur
arrosé et une poursuite de voleurs qui sautaient d’une fenêtre à
l’autre, par-dessus la rue, tous les truquages enfantins du cinéma.
Cela ne m’amusa pas, j’imaginais déjà des scènes tellement plus
magiques, que cela me parut vieillot, usé. La trépidation des images
enlevait tout intérêt à la chose. On voyait trop que c’était fabriqué.
Le moteur qui fournissait le courant et qui était installé sur une voiture derrière la baraque, m’intéressa beaucoup plus. Je restai là des
heures à le regarder tourner. C’était plus vivant que leur cinéma.
282
Mardi 1er juin 1943
Encore une escroquerie : un titre du journal, ce matin : « Les Travailleurs libres... » etc. Ce sont les prisonniers de guerre versés dans
les usines du Reich ! Le mot « Travailleur libre » appliqué à un salarié est déjà un non-sens, mais appliqué à un prisonnier de guerre
astreint à vivre à tel endroit, de faire telle chose à telle heure, sous
peine de prison et même d’avoir deux balles dans la peau, c’est
dépasser toutes les limites de la canaillerie.
Et l’on ne peut rien dire, il faut tout supporter ! Monde infect !
On ramasse trois classes. Il paraît que tout le pays réclamait le
départ par classes ! C’est un favori de Laval qui l’a dit, un nommé
Lachard. Aussitôt Laval, le gros malin qui prend les Français pour
plus bêtes qu’ils ne sont, de sauter sur le désir des Français, exprimé par son compère, c’est-à-dire lui-même, annonce que, à la
demande du pays, les trois classes vingt à vingt-deux vont partir immédiatement, sauf les policiers, bien entendu ! « Pour éviter toute
injustice », ajoute-t-il ! Canaille ! Fourbe ! Mais que vont-ils faire de
trois classes. Cela doit faire de sept cent à huit cent mille hommes !
À quatre mille par jour, en admettant qu’il y ait six trains par jour,
ce qui me paraît au-dessus de la capacité de transport actuellement
disponible, cela fera sept mois. À moins qu’ils ne les expédient à
pied, comme les prisonniers de juin 1940. Est-ce vraiment pour les
faire travailler ? Et les cadres ? Et l’instruction professionnelle, le
casernement, la nourriture ? Qu’on ne me parle plus de l’organisation allemande ! Je la connais assez, plus qu’assez ! Les ignobles
veulent avoir une monnaie d’échange pour le moment de la débâcle,
ils auront vingt millions d’étrangers chez eux, ils diront : « Envoyeznous à manger ou bien les esclaves crèveront ! » ou encore, ils creuseront, dans la terre sablonneuse de Poméranie, d’immenses fosses
de Katyn où ils les empileront par paquets de dix mille. Ils sont
capables de tout, ces fumiers ! ces massacreurs !
En résumé, ils veulent huit cent mille otages de plus.
Le général Georges a rallié Giraud, le général Vuillemin a rallié
de Gaulle, l’amiral Godfroy a livré sa flotte d’Alexandrie à Giraud.1
Ces trois-là, qui ont été longtemps dans les ministères, sont des soldats-politiciens. Ils vont du côté du vent ; comme ce sont des malins,
ils y vont lorsque la soupe est prête. Signe d’opérations prochaines
ayant quatre-vingt-dix-neuf pour cent de chances favorables.
Reçu hier un candidat venant d’Essen, où il a été employé chez
–––––
1. Rappelons que le général Henri Giraud (1879-1949) après s’être évadé de
la forteresse de Königstein et avoir pris la tête des forces françaises
d’Afrique du Nord au lendemain du débarquement allié de novembre 1942,
283
Krupp pendant dix-huit mois. On les renvoie parce que les usines
sont détruites. Il est pro-allemand, il dit que le moral des Allemands
est très élevé malgré les bombardements très efficaces. Contradictions de l’organisation teutonne ! on renvoie en France le personnel
des usines détruites, personnel qualifié (comme ils disent), et on
envoie dans ce même Paradis des idiots, des jeunes gens sans formation professionnelle adéquate.
Ils ont peur du débarquement allié, quoiqu’ils disent le contraire.
Radio-Paris a beau lancer des défis, ils ne sont pas rassurés. Giraud
ayant mobilisé quatre cent mille hommes en Afrique du Nord, le
caporal généralissime craint qu’il ne mobilise trois millions de
Français, le cas échéant. Alors, mieux vaut les interner en Hitlerie.
Et voilà la combine !
Hier après-midi, un avion a tourné longtemps au-dessus de Paris
et lâché de la fumée en dessinant des 2 dans le ciel. Ce matin,
l’avion allemand de surveillance policière fait des ronds à cinq cents
mètres d’altitude. Dukono me dit : « Il ne s’est jamais trompé jusqu’ici, donc il ne peut pas se tromper. C’est pour cela que nous le suivons aveuglément ! » Je lui réponds : « Il s’est déjà trompé trois fois,
à ma connaissance ; la première quand il s’est allié à la Russie, en
août 1939. Il aurait fallu au contraire qu’il tapât dessus, puisque
nous, à l’ouest, nous en avions pour deux ans au moins avant d’être
en mesure de faire la guerre. Vous aviez le temps de battre la Russie
qui n’était pas encore tout à fait prête, et de revenir à l’ouest nous
massacrer à loisir. Et l’Europe était à vous.
« Deuxièmement, quand on a offert des grandes vacances aux
troupes victorieuses sur nos plages à la mode, au lieu de les envoyer
en Angleterre, pendant que leurs instruments étaient accordés et la
défense anglaise désorganisée par le défaite de la France.
« Troisièmement, d’avoir voulu anéantir l’industrie française, qui,
du coup, ne s’est pas encore remise et qui a perdu toute sa vigueur
et son potentiel productif qui vous serait aujourd’hui d’un grand
secours. »
Dukono me rétorque que l’on ne peut pas encore dire cela parce
que la prochaine victoire de son idole montrera qu’il avait eu raison
de faire ainsi ! Il y a quatre-vingt millions de Dukonos par-là !
–––––
fut co-président du Comité français de libération nationale, à Alger, avec de
Gaulle, avant d’être évincé par ce dernier. — Joseph Georges (1875-1951),
adjoint de Gamelin en 1939, chargé des opérations dans le nord-est de la
France. Il rejoint Alger en 1943 et fera un moment partie du C.F.L.N. — Le
général Vuillemin avait en charge l’aviation française en 1939. — L’amiral
Godfroy commandait la flotte française d’Alexandrie. En conflit avec
l’amiral Darlan, il rejoignit la France libre.
284
Mercredi 2 juin 1943
Sans s’arrêter un instant aux bavardages éhontés des journaux et
des radios, il est clair que la balance des forces, depuis six mois, a
changé de sens. Berlin promet à Londres d’épouvantables représailles et annonce que la méthode offensive qui était celle des chefs
prussiens depuis Frédéric II, devenue caduque et inadéquate, est
remplacée par la méthode défensive qui donne au défenseur l’initiative des opérations. Comprenne qui pourra. La lutte sous-marine va
être avantageusement remplacée par la menace sous-marine, comprenne encore mieux qui mieux pourra ! Tout le monde sait qu’en
guerre on n’annonce pas les représailles, on les exécute ! Quand je
lisais, dans Nietzsche, l’expression : « Les Allemands stupides » ou
« les stupides Allemands », car les deux formes y sont, et plutôt plusieurs fois qu’une, je ne donnais pas au mot stupides le sens précis
qu’il a, maintenant que je les connais. Cela me paraissait un peu
comme une injure gratuite, comme lorsqu’on dit : « Cet idiot-là ! » de
quelqu’un qui marche trop lentement devant vous dans un couloir
du métro. Il est vrai que cette stupidité s’est étalée au grand jour à
cause de ce phénomène qu’on pourrait peut-être appeler approximativement un complexe de supériorité, et qui les autorisait à découvrir devant nous leur bêtise toute nue, croyant enflammer nos
gerbes d’admiration, alors qu’on aurait plus longtemps cru à leurs
qualités supposées, s’ils avaient été plus secrets. On peut toujours
croire que ce qu’on ne voit pas existe. Ces idiots-là, à qui on a dit
(on = les ploutocrates-démagogues du parti nazi) qu’ils étaient créés
et mis au monde pour commander aux autres peuples, ont la manie
de vouloir effectivement commander des foules de travailleurs, alors
qu’il seraient bien embarrassés avec une femme de ménage !
Le directeur de Levallois, qui avait demandé à ces Messieurs les
seigneurs de vouloir bien lui donner quelques travaux à exécuter,
me raconte que des experts sont venus examiner l’usine. C’était
l’hiver dernier, on avait bloqué presque tout le personnel dans un
petit atelier plus facile à chauffer, et le grand atelier n’avait que
quelques ouvriers qui s’occupaient des machines trop lourdes ou
trop encombrantes pour aller rejoindre au coin du feu le gros des
troupes. Le grand chef, entrant dans le grand atelier, fit la moue et
fit comprendre que cet atelier ne lui convenait pas. Il entra dans le
petit atelier qui était plein comme un œuf et là, il montra la plus
vive satisfaction. « Gut ! Gut ! » Il y avait beaucoup de monde dans
ce petit espace, on aurait cru voir des harengs dans un baril, au
point que le travail était gêné et d’un rendement médiocre. D’avoir
vu ce spectacle qui réjouissait sa vue de bovidé, il accepta l’usine, la
trouvant digne d’accéder au grade d’usine européenne.
285
Ces gens-là veulent voir beaucoup de monde sur les lieux de travail. C’est le contraire en Amérique où l’on peut voir, si on les voit,
une dizaine d’hommes perdus dans un vaste local contenant une
vingtaine de machines monstres. Comme cette carrosserie de
Milwaukee qui construit une carrosserie automobile chaque huit
secondes avec cent vingt-huit ouvriers (voir le bouquin de Furnas !)
et qui fournirait soixante-quinze pour cent des carrosseries des
États-Unis.
Jeudi 3 juin 1943
Ascension, fête légale, nous travaillons comme si Jésus Christ
n’avait jamais existé. Il y a six mois, non, c’était le 16 avril, il n’y a
pas encore deux mois (le temps fait des sauts dans cette vie de
ténèbres) ces grands civilisés me disaient que l’Allemagne, ouverte à
toutes les hautes cultures, observait les fêtes catholiques. Aujourd’hui, elle ne les observe plus. C’est la doctrine du devenir dans
ses applications vulgaires. Ils changent de route chaque jour et ils
ont l’impérieux besoin de donner des raisons, alors qu’ils pourraient
tout simplement nous dire : « C’est comme cela parce que c’est
comme ça... Et puis, fermez-la, ou bien je vais vous apprendre combien je chausse ! Aus ! » C’est qu’ils ne perdent jamais l’occasion de
faire de la propagande. Le moindre prétexte est fertile en manifestations européennes. Ils exagèrent, et donnent ainsi, même aux plus
bêtes, un violent dégoût de cette Europe de maître d’école.
La propagande japonaise est encore plus forte que celle des nazis.
Elle annonce trente mille ennemis anéantis alors que ses propres
pertes s’élèvent à deux cent quarante trois tués et quelques blessés.
Ils sont construits en acier spécial, ces gaillards-là ! Leur aviation
est aussi étonnante : « Nous avons abattu cent cinquante avions
ennemis, un des nôtres n’a pas rejoint sa base. » Et voilà l’histoire !
Aux Aléoutiennes, des soldats ennemis se sont ouvert le ventre avec
leur couteau plutôt que de se rendre ! Ces macaques de l’Asie
croient-ils nous jobarder ? Trop tard, faces de topinambours ! nous
sommes immunisés. Et puis, si vous chantez si fort, c’est que ça va
mal !
Et cette expression : « la grande Axe », ou même « la plus grande
Axe », parallèlement à « la plus grande Europe » tant entendue ! Ce
nominalisme nous écœure. Nous en avons trop vu, trop entendu !
Je me souviens de 1936, quand la Banque de France devint la
Banque de la France, avec Jouhaux comme gérant, l’un des gérants,
celui qui portait la bannière, pendant que tous les vieux corbeaux
étaient restés dans les caves, à déchiqueter les économies du peuple.
286
J’ai relu des poèmes de Tzara. Il avait (je n’ose plus dire « il a » ,
car on ne sait ce qu’il est devenu, il était de la race des réprouvés)
tout ce qu’il faut pour faire un grand poète, et il n’en est pas un.
Minuits pour géants, partie centrale de l’Antitête, donne un aspect
de ce qu’il aurait pu écrire de très durable.1
Liliane-au-menton-de-cheval a essayé de me faire jouer un rôle de
Polichinelle. Elle aurait voulu me faire dire que j’avais besoin de
voir Monsieur Mélange afin qu’elle le fît venir immédiatement,
parce que, elle, la bécasse, a besoin de le voir pour une augmentation de capital. Je ne pouvais pas lui dire que je ne voulais pas le
voir, bien que ce soit mon plus grand désir, ce n’eût pas été correct,
alors que cette garce jouait sur les nuances pour avoir, en cas de grabuge, un motif valable de l’avoir fait venir ici, et l’averse serait
tombée sur mon crâne. Je suppose que s’il ne vient pas, c’est qu’il n’a
pas envie de la revoir, car il n’a pas besoin que je l’appelle pour justifier l’utilité de son voyage auprès du professeur, notre grand chef. Il
a fallu qu’enfin je me fâchasse pour l’empêcher de poursuivre sa
manœuvre. Je sais qu’elle cherche un peu partout à emprunter de
l’argent. Je me méfie, et à la prochaine alerte, je l’amènerai chez
Cœur-de-cire, avec mon air innocent, afin d’avoir un témoin sous
pression. Quand elle a besoin d’argent, elle est très dangereuse ; à
part cela, c’est une andouille inoffensive.
Vendredi 4 juin 1943
Le dernier arrivage de prisonniers libérés, recueilli par l’hôpital
militaire Vuillemin, près de la gare de l’Est, comprenait quarante
pour cent de fous prostrés, quarante pour cent de tuberculeux à
l’agonie, et vingt pour cent de tuberculeux graves. Ce ne sont ni des
travailleurs, ni des combattants possibles. On nous les renvoie. Le
spectacle le plus émouvant, c’est la première visite des parents et
amis aux prostrés. Ceux-ci ne reconnaissent personne, c’est déchirant. La vie est pleine de phénomènes irréversibles ; c’est en cela
qu’elle est tragique.
Je m’arrête pour laisser la place à la balayeuse. J’ai l’impression
que l’entreprise n’existe que pour donner du travail à la femme de
ménage. Quand elle entre dans un bureau, on lui laisse l’initiative
–––––
1. L’Antitête (Denoël et Steele, 1933) regroupe « Monsieur Aa l’Antiphilosophe » (1916-1924), « Minuits pour géants » (1924-1932) et « Le
Désesperanto » (1932-1933). — En 1943, Tristan Tzara vivait dans la
clandestinité à Souillac (Lot), d’où il collaborait aux revues de la (poésie de)
Résistance et préparait son ralliement au stalinisme.
287
des opérations. Pendant qu’elle balaie près de la fenêtre, je me colle
contre la porte, dès qu’une surface suffisante est nettoyée, je
l’occupe, et elle continue son travail. Il n’y a guère qu’elle qui travaille dans cette maison et aussi on respecte son cérémonial. Je
pense avec facilité que nous sommes ici pour lui permettre de
gagner sa vie, uniquement. À cent vingt environ, nous faisons vivre
nos balayeuses. Si nous n’étions pas là, elles n’auraient rien à
balayer et elles mourraient. C’est du vrai socialisme, comme celui de
1936 qui a interdit l’usage des bateaux-citernes pour le vin pour ne
pas priver les dockers de leurs gagne-pain, alors qu’il eût été si
simple de les payer à ne rien faire, comme nous ! Donc, le nationalsocialisme est plus évolué que le socialisme tout court. Un jour viendra où toute une ville, Paris par exemple, ira de temps à autre voir
travailler son travailleur ; on fera des gradins, au Trocadero et aux
Champs de Mars, et avec les jumelles, la radio et même la télévision,
on ira assister au coup de pelle quotidien ou au coup de plumeau
mensuel sur le parapet du pont d’Iena.
À midi moins le quart, Mademoiselle Cœur-de-cire me demande
de signer mon contrat pour Dessau. Je dis que mon travail n’est pas
terminé et que, mon fils partant pour l’Allemagne, ma femme ayant
mal à la hanche gauche, il faut que je trouve une domestique pour la
soigner. Elle me dit que le départ est fixé pour le 1er juillet et que je
signerai le contrat dans une quinzaine. Bien ! Que faire ? Si la
guerre dure encore quelques mois ou davantage, je ne puis me
mettre mal avec ces gens-là qui, réellement, nous permettent de
vivre. Je ne puis que gagner du temps. Mais s’ils ne débarquent pas,
je serai bien obligé d’aller crever là-bas. Il n’y a pas d’autre solution.
Le plus grave serait que la guerre finisse tandis que je suis à
Dessau ! Comment revenir à travers ce grabuge !
Un Allemand est parti, deux sont venus pour le remplacer. L’un
des deux se nomme Balayage (Kehr). Est-ce un intersigne ?
La maison vient d’envoyer Guyomard au Quai d’Orsay pour
passer la visite médicale. Il est reconnu bon pour la principauté
d’Anhalt malgré son infirmité en cours de traitement. Cela me
conduit à reconsidérer notre état et à réfléchir sérieusement à certains aspects du problème qu’évitent avec soin ceux qui ne sont pas
dans le bain. Quand j’ai quitté Châtillon, j’ai failli sombrer. On ne
pouvait pas m’offrir d’emploi en rapport avec mes références. Les
firmes françaises n’étudient plus d’appareils nouveaux, elles fabriquent en série pour le vainqueur. On pouvait tout juste m’offrir une
place à quatre mille francs par mois, puisqu’on peut trouver des
gens qui rendent les services demandés pour ce prix-là. Les places
de chefs sont prises, et bien prises. Elles ne sont d’ailleurs pas diffi288
ciles à occuper, l’occupant étant tel que je l’ai souvent décrit.
Le hasard a fait que Junkers ouvrait un bureau avec un grand
programme qui n’a jamais été maintenu. Le travail que je fais ici
vaut six mille francs et encore, si je perdais mon emploi, je ne trouverais rien ailleurs, car c’est exceptionnellement qu’on donne ce
genre de travail à un vaincu. Donc, je dois, dans le secret de mon
cœur, remercier la Junkers de me maintenir la tête hors de l’eau. La
première expérience m’a montré que si je fais le dégoûté, je me suicide. Dois-je crever ? Dois-je vivre ? Tout est là.
Si je dois crever, c’est simple, mais alors, que ceux qui me jugent
me suivent. Ceux qui me jugent sont ceux qui ont des rentes ou des
sinécures dans les ministères (donc travaillent pour Laval, ce qui ne
vaut pas mieux) et qui disent, d’un air cravateux : « Moi ! travailler
pour les Boches ? Jamais ! » Ces va-de-la-gueule, je les attends au
premier virage. Ils diront : « Oui Monsieur ! tout de suite, Monsieur ! »
Le problème se résume à ceci : doit-on en tuer tant que ça peut,
jusqu’à sortir de là ! Si on veut vivre, il faut être poli, correct et travailler ou faire semblant, ce qui est encore un hommage rendu au
vainqueur, puisqu’on doit lui faire croire qu’on travaille, qu’on est
poli, qu’on est correct. Quant à ceux qui ne travaillent pas pour les
Boches, c’est qu’ils ne travaillent pour personne car qui donc ne travaille pas pour eux, directement ou indirectement, consciemment ou
inconsciemment ? Quand on fume une cigarette, on travaille pour
eux, le prix de la cigarette va dans leur poche, avec ça ils achètent
notre beurre et se font caresser le derrière par nos putains.
La seule méthode qui me reste, puisque j’ai choisi de vivre, c’est
de gagner du temps. Je dis : « Oui, mais... » Mon départ est remis
pour le courant de juillet. Oui, mais, dans quinze jours, trois
semaines, je rallongerai encore d’un mois, et ainsi de suite, avec des
arguments tirés du catéchisme du parfait travailleur, qui veut absolument livrer de l’ouvrage bien faite et qui pour cela y met tout le
temps qu’il faut.
Et le pauvre Guyomard partira avec moi.
Oui, mais, quand ?
Samedi 5 juin 1943
Je disais cela hier pour un certain idiot qui parle à tort et à travers à propos de tout et d’autres choses, s’il en reste, sans connaître
le premier mot de son sujet et dont les propos m’ont été rapportés.
Je n’ai pas à lui rendre compte d’actions que je ne confie même pas à
ce carnet1. Mais ces gens qui parlent de tout avec assurance, comme
289
s’ils avaient été présents, me dégoûtent totalement car ils profitent
de la jobardise de leur auditoire pour se pousser du col à peu de
frais.
Je disais cela aussi pour un autre négateur : Hugnet2. J’ai entendu ce bravache dire qu’il voulait en tuer, et j’ai vu sur sa table,
par inadvertance, une lettre de Prusse qui ne laissait aucun doute
sur le trafic de livres qu’il faisait avec le vainqueur exécré. Il répondra qu’il faut bien gagner sa vie ! Oui, mais ce n’était pas sa vie qu’il
gagnait ainsi, c’était du rabiot, car sa vie, il la gagnait assez et avec
deux heures de travail par jour, en vendant très cher à des Français
ce qu’il achetait quelquefois pour moins que rien à d’autres
Français. Je n’ai jamais entendu cet être dire du bien de quelqu’un,
mais en compensation, il m’a dégoisé des horreurs au sujet de ses
meilleurs amis et je ne parle pas de ses ennemis, ce serait peu
ragoûtant. On dit que la police refuse d’agir contre l’Intelligence
Service et fait la grève perlée. Pour que des policiers soient dégoûtés
d’un régime, il faut vraiment qu’il soit dégueulasse !
Lundi 7 juin 1943
Encore un dimanche de ventre creux.
La N.R.F. paraît avec un mois de retard et sans politicaille. Que
s’est-il passé ? La censure a dû fourrer son grain et le Drieu a été
obligé de refaire son sommaire, car il a forcé sur la poésie plus qu’il
n’est d’usage. Quatre lauréats, dont un traducteur de Hölderlin, en
profitent. Ils doivent être contents, les petites gouapes, ils vont pouvoir épater leurs petites amies ! Ce sont de petites mirlitonneries
qui flattent la peau des fesses, c’est de la poésie de petits vieux.
Mardi 8 juin 1943
Je travaille pour établir quelques projets que je vais soumettre au
directeur qui viendra de Dessau dans le courant de la semaine prochaine. Ceci, afin de commencer des études qu’il faudra que je termine avant de partir pour l’Europe, et j’aurai ainsi un moyen de
rester ici. J’espère pouvoir les mener à la balançoire jusqu’à la victoire finale. Je pense que cela prendra une, deux ou trois fois. Je sais
bien que, finalement, ils donneront un coup de poing sur la table et
m’obligeront à y aller, mais si je gagne quelques mois, et c’est pos–––––
1. Les activités de résistance de Maurice Blanchard, bien entendu.
2. Georges Hugnet faisait commerce d’éditions originales surréalistes et
autres.
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sible vu la grande lenteur de leurs réactions, eh bien, je serai peutêtre sauvé.
Hier, je vais porter un paquet de dessins à la signature du directeur intérimaire, Monsieur Le Maire. Il me remet à aujourd’hui.
Je viens de le voir et il n’a pas le temps, la séance de signature est
remise à vendredi. Je comprends très bien. Il va me faire traîner jusqu’à la semaine prochaine et m’enverra alors à Monsieur
Mélange. Ces gens-là ont peur de signer quoi que ce soit. Deux ou
trois heures de travail par jour me fatiguent et je m’endors sur ma
table. Eux autres, qui mangent, sont fatigués bien qu’ils ne fichent
rien. C’est leur nature de feignant. J’avais un autre paquet de dessins au planning depuis un mois sur une table, oublié par ces
Messieurs. J’ai enfin été le chercher. J’aurais pu le laisser jusqu’à la
fin des siècles. Ils sont de plus en plus amorphes. Ils bougent un peu
vers quatre heures pour prendre leur petit repas de l’après-midi, qui
leur permet d’attendre celui de sept heures. Ils fonctionnent à la
façon des carburateurs à niveau constant.
Je viens de rendre visite à Monsieur Épaisseur sous le prétexte de
lui demander le numéro d’un certain profil, en réalité pour troubler
sa digestion. Il fumait son gros cigare, avec sa figure de ballon-sonde
prête à éclater. Il a fait un gros effort, il a été dans une autre pièce
chercher un registre. Pendant ce temps, j’ai regardé sur sa table
quel était le sujet de ses études. Il y avait le portrait d’Hitler, dimension 9 x 12, appuyé contre l’encrier. Il devait être en train de l’adorer
et de le remercier du bon repas qu’il venait de s’envoyer dans les
boyaux. Dans un coin de son bureau, un poste de T.S.F. Je demande
à sa secrétaire de le mettre en action, elle me dit qu’elle en a assez
d’entendre ça toute la journée, elle en a mal à la tête. Eux, ça ne leur
fait rien, cela ne les gêne pas, ils ne pensent à rien. Drôles de gens !
Mercredi 9 juin 1943
Chaque matin, les journaux que je déchiffre par-dessus l’épaule
des voyageurs du métro me mettent en rage. Il n’y a, avec ceux
d’avant-guerre, qu’une différence de degré, car ces ignobles feuilles
ont toujours été au plus offrant et particulièrement à la solde de
l’État ou des États ! Et ces journaux font de la morale, ils prêchent
la vertu, le sacrifice, la discipline, le travail... que sais-je ?
Un juge bouffi et pédéraste, avec son col d’hermine en lapin de
choux, cloue au pilori un malheureux crève-la-faim qui ne veut rien
dire parce qu’il sait qu’il écopera alors un peu plus de prison, un peu
plus d’amende. Mais il voudrait répondre : « Tais-toi, excrément pesteux, digne représentant de l’État ! ou dis-nous les exemples de ta
291
divinité ! Mensonges, massacres, séquestration, escroqueries, faux et
usages de faux, vols avec et sans effraction, abus de confiance,
faillites frauduleuse, etc. Punis-moi, cela ne te rendra pas plus pur !
En sortant d’ici, après avoir sacrifié un être de plus à ta charogne de
divinité pourrie, tu iras faire les pissotières, flairer la pisse des collégiens ! Va donc, eh ! société ! »
Ce matin, c’est aussi la fête des oiseaux, une génération de moucherons a dû naître cette nuit ; l’armée des hirondelles fait des
grands passages à toute vitesse sur les arbres de l’école et des volées
de moineaux s’y essaient aussi, mais leur vol heurté comme ceux des
papillons doit permettre à leur proie de s’esquiver, à moins qu’ils ne
ramassent les restes de l’armée, tout comme nos collaborateurs,
morpions de la Wehrmacht !
J’ai causé un peu avec Dérision, en allant faire signer un papier.
Je lui ai demandé si leur guerre était bientôt finie. Elle ne sait pas.
Je lui dis : « L’autre a duré cinquante et un mois, celle-ci a déjà quarante-cinq mois, donc dans six mois cela peut être fini. » Elle me
répond : « Alors, elle finira comme l’autre ? » Je sens la pente dangereuse, je dis : « Elle finira par la misère générale, sauf pour les
hommes d’État qui régleront l’affaire ; mais pour nous qui payerons
la facture, nous serons tous malheureux. »
Elle a été de mon avis, et m’a dit que ses deux cousins étaient
morts à la guerre. En revenant de chez elle, je passe devant la cantine. On ouvrait deux caisses d’algues qui sentaient la marée. Je
regarde ce que c’est : des homards ! une vingtaine de homards de
bonne taille, qui remuaient les pinces. Il n’y a pas que des malheureux ! Mais tout cela, c’est pour leurs grosses gueules de vache !
Jeudi 10 juin 1943
Hier, à Levallois, j’ai vu des gens qui attendent de la matière. On
ne voit que cela. La grande curiosité de l’industrie serait de voir
quelqu’un qui en a. Tout le monde se dérangerait pour admirer ce
phénomène. Avant de partir, j’ai terminé Un grand silence noir. Il
n’est pas si long que je l’aurais voulu, il s’est éteint dès la cinquième
strophe. Je n’ai pas l’impression d’avoir été jusqu’au bout. Il va falloir que je me repose un peu, je suis essoufflé et j’ai besoin de recul
pour voir mon chemin et repartir.
Il me semble que je commence à dérailler. J’ai donné les premières strophes à Arnaud pour le prochain cahier, et je ne puis plus
disposer de l’ensemble1. Mon stock est épuisé. Je vais écrire un
poème pour le cas où l’on m’en demanderait un et je prendrai des
vacances poétiques en attendant la campagne d’hiver. Le froid et un
ciel noir me sont favorables.
292
Voici l’histoire de Tzara telle qu’elle m’a été dite vers 1938. Né en
Roumanie d’une famille de banquiers juifs, il se réfugia en Suisse
pendant l’autre guerre. Il cacha son vrai nom : Rosenstock pour
prendre celui de Tzara. Il vint à Paris dès la guerre terminée et fit
accréditer son nom de Tzara par on ne sait quels subterfuges. Il se
maria sous ce nom avec une Suédoise : Greta Knutson2, sœur d’un
ministre du nom de Danvers ou quelque chose de ce genre. Il ne dit
jamais à sa femme son nom à la naissance, ce nouveau Lohengrin. Il
avait d’ailleurs une tendance à vivre aux frais de sa femme. Ils
avaient en 1938 un fils âgé d’une dizaine d’années. La police apprit
un jour que Tzara n’était pas Tzara et qu’il était en situation irrégulière. C’est sans doute un mouchard qui le leur a dit, car ils sont trop
bêtes pour trouver ça eux-mêmes. La police, en bonne maquerelle de
l’État Domisoldo, lui fit savoir qu’elle savait et dut lui demander, en
échange de sa mansuétude, de venir de temps à autre raconter des
petites histoires sur les amis et les fréquentations. Tzara se fit sans
doute trop discret et les voyous augmentèrent leur pression. L’un
d’eux vint trouver la concierge et demanda à voir Monsieur
Rosenstock, ceci en montrant sa carte de policier. La concierge
répondit qu’elle n’avait pas de locataire de ce nom. Le fumier insista
et s’en alla, l’air pas très convaincu de la franchise de la pauvre
concierge. Le résultat était prévu. La concierge raconta son histoire
à toute la maison. Madame Tzara, à la table familiale, dit qu’un policier était venu demander un certain Rosenstock et patati et patata.
Tzara, encaissa silencieusement, mais le cœur gelé d’épouvante. De
ce fait, il alla raconter quelques bobards. Mais ces fripouilles exigèrent davantage. Ils fixèrent des jours de réception et n’acceptèrent
plus d’histoires sans histoires, non, il leur fallait des faits qui missent d’autres personnes en mauvaise posture et sur lesquelles ils
agiraient de même, pour, de fil en aiguille, avoir des dossiers compromettants qui les rendissent doux et disciplinés par la seule
crainte d’une publicité encombrante. Certains petits journaux dirigés par des interdits de séjour, et même, et surtout, de grands journaux se chargeaient de cette noble besogne pour des raisons du
même ordre. Cette symbiose est entretenue par des enveloppes de
–––––
1. Dans le recueil Débuter après la mort (Plasma, 1977), Un grand silence
noir ne comporte que deux strophes. Il faut donc supposer un état différent
du texte, que nous ne connaissons pas.
2. Greta Knutson, née à Stockholm en 1889. Peintre et poète surréaliste,
elle fut l’épouse de Tzara de 1925 à 1938. L’essentiel de son œuvre littéraire est paru dans la collection « L’Age d’or » chez Flammarion, en 1985,
sous le titre Lunaires.
293
fin de mois, dans lesquelles filent les contributions extorquées aux
pauvres couillons de Français.
Tzara fut acculé à raconter n’importe quoi sur ses amis qui, suivis
dans les rues par des gueules patibulaires, se rebiffèrent et découvrirent l’araignée qui excrémentait cette toile. La police mécontente
alla raconter l’affaire à Madame Tzara qui, se jugeant offensée, se
sépara de son mari. Et voilà le pauvre Tristan traînant sa misère
dans Paris, sans le sou, usant ses vieilles chaussures. Il alla plusieurs fois à la rencontre de sa femme, en choisissant l’instant où
elle était en compagnie de son fils, et si possible d’amis. Il les croisait dans une tenue rendue à dessein plus miteuse en l’honneur de
cette réception même, ce qui fit que Greta Knutson lui fit une rente
de trois mille francs par mois pour qu’il se nippe comme tout le
monde. Les gluants salauds de la police l’obligèrent à s’engager dans
les troupes internationales révolutionnaires d’Espagne afin qu’il
puisse leur signaler les Français qui faisaient partie de ces mêmes
troupes. Ce qu’il fit. La dernière fois qu’on le vit, vers janvier 1939,
c’était une épave, un vieillard, une guenille ballottée de-ci de-là,
filant vers l’égout collecteur.
Voilà ce que la police peut faire d’un homme exceptionnel, d’un
homme qu’une admirable imagination tenait tellement au-dessus
des crapuleries policières, qui, se trouvant placé par le fait d’une
destinée malheureuse sur ce plan inférieur, fut incapable de se
défendre.
C’est le moment de relire la fin du sonnet de Shakespeare : Lilies
that fester… (sonnet 94).1
Il y a un dessinateur turc dans cette maison. Il aime crever de
faim, je pense, car il vient d’Allemagne. Il me fait penser à cet
animal qu’on nomme paresseux. Quand il prend son crayon pour
tracer un trait, on ne le voit pas faire son mouvement, et pourtant
son crayon s’avance, comme la grande aiguille d’une montre, il suffit
de revenir cinq minutes plus tard et le trait est tracé. On vient de
tous les coins de l’usine pour le voir travailler, c’est une curiosité
unique. Il m’a vanté son pays où, dit-il, tous les nationaux sont unis
dans un seul parti.
« Il n’y a pas d’opposants ? demandai-je.
— Non, aucun.
— Drôle de pays, comment a-t-on fait ?
— On a tué ceux qui ne voulaient pas adhérer au parti.
–––––
1. « Lillies that fester smell far worse than weeds. — Les Lis pourrissants
sentent pis que les herbes. » (trad. Pierre Jean Jouve). Cette image aura
décidément poursuivi Blanchard.
294
— Très beau ! Et combien ?
— Quinze pour cent. »
J’ai lu hier, dans le Petit Parisien, que le président de la Turquie
vient d’annoncer dans un grand discours, qu’après la guerre la
Turquie serait une grande nation.
Mais non, cher Président, cela l’est incontestablement, et depuis
longtemps, depuis les quinze pour cent.
Vendredi 11 juin 1943
Un dessinateur revient de Cannes. Il ne pouvait plus vivre là-bas
où les prix sont très supérieurs aux nôtres, je parle du prix des denrées, car pour les appointements, ils sont inférieurs. Aussi il nous
raconte que la tuberculose s’en donne à cœur joie.
Puis, il nous a parlé des troupes italiennes qui, il y a deux ans, faisaient le beau mâle sur la Croisette. Aujourd’hui, ils sont pitoyables,
des polichinelles désarticulés. Leur allure et leur tenue révèlent une
déliquescence une dissolution du squelette moral qui fait plaisir à
voir.
On a l’impression que ce sont eux les vaincus sans espoir, et nous
les vainqueurs.
Quoi qu’on dise contre les théories de Pavlov (je pense surtout à
Lapicque), il est vraisemblable que sur un point, il a raison. La propagande intensive conduit à l’inhibition des réflexes vitaux. Les
Prussiens que j’ai l’honneur de connaître vivent dans une indifférence, un désintérêt, une euphorie de paralytique général. Ils se
disent à chaque instant : « Notre führer ne peut pas se tromper, il a
dit que nous serons vainqueurs, nous le serons, attendons en toute
confiance. Ne nous occupons pas de ce qui se passe. Lui seul doit
s’occuper de cela. Il nous donnera tout ce qu’il nous a promis. C’est
une question de temps. Heil Hitler ! »
Est-ce de Brueghel, ce tableau que j’ai vu il y a quatre ou cinq
ans : La Parabole des aveugles ?
Samedi 12 juin 1943
Encore une occasion de s’indigner, titre d’un journal : « Le franc
bénéficie d’une confiance accrue, déclare Monsieur Cathala1, ministre des Finances. » On imprime des billets par wagons. Il n’y a plus
rien à échanger. Les commerçants, ces nouveaux riches, achètent des
bons de l’État et des obligations, pour gagner encore un petit intérêt,
par une habitude invétérée de grippe-sous, et le ministre des
Finances voit dans cette sordide affaire « une confiance accrue dans
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le franc » et, par suite, dans le gouvernement de la France. Comme
personne ne publiera le contraire, il n’y a pas à se gêner. Ignobles
voyous !
A côté de moi, dans le métro, un être indéfinissable, mais qui me
paraissait fait et mis au monde pour jouer le rôle de Caliban, lisait
la Gazetta del Populo. C’est donc un Italien. Il a les cheveux d’un
Sidi dessalé, les lèvres d’un mataf, le teint d’un négus, mais un peu
jaune, ce que les Américains appellent un « yellow », et une expression de gorille mal réveillé. Je me disais : « Voici un vainqueur, un
pur Aryen, un spécimen de la race des Seigneurs dans l’Europe de
demain. Plutôt crever ! »
On a été très étonné qu’ils n’aient rien fait aux nègres, en juin
1940. Après tout ce qu’on en dit dans Mein Kampf, on s’attendait à
une marmelade de pruneaux digne du grand peuple germano-italien. Mais non, leur doctrine est très souple, il leur fallait des
esclaves pour mettre en valeur leur Afrique, leur Madagascar, leurs
Antilles, leurs Guyanes. Et puis, il fallait ménager les peuples
d’Amérique du Sud où les teints ne sont pas de la plus éclatante
blancheur. Chaque chose en son temps ! On fourre Mein Kampf au
garde-manger, on le ressortira au moment opportun. Tout comme
l’espace vital, le travail seule richesse, les peuples jeunes, les nations
prolétariennes, les régimes communautaires, dont on a tant parlé !
dont on ne parle plus et dont on parlera. Pragmatisme de gangsters.
Les Américains du nord ont été appelés « un peuple jeune ».
Pourquoi ? Par analogie inconsciente avec Nouveau monde ou nouveau continent opposé à l’ancien continent, et qui pourtant ont tous
deux le même âge, à quelques minutes près ! On voit encore un coup
le point d’articulation de la fourberie politique. C’est comme ça qu’on
floue les imbéciles.
Soit, mais que ces arlequins exigent le respect et l’admiration,
non ! de la merde !
Mardi 15 juin 1943
L’homme, dans son développement psychologique peut subir une
opération comparable à la trempe des métallurgistes. Il n’est pas
question de l’âme bien trempée ni du cœur idem des romans populaires et des journalistes. Les métaux et les alliages ont des états
allotropiques liés à certaines zones de températures. Si on les fait
passer brusquement d’une zone à une autre, la transformation n’a
pas le temps de s’accomplir et l’on a une matière qui, à la tempéra–––––
1. Paul Cathala.
296
ture nouvelle, possède les propriétés physiques liées à la température initiale. Un enfant, c’est-à-dire un être enthousiaste pour qui
l’impossible est possible, reçoit un seau d’eau glacée. À cinquante
ans, soixante, quatre-vingts ans, il sera encore dans le même état. Je
prends un cas limite, car il arrive, comme pour les métaux, que les
chocs répétés et le temps provoquent la transformation et même le
vieillissement prématuré, cristallisation, fragilité, baisse de la limite
élastique, pulvérulence, soumission écœurante au petit coup de marteau.
Avec l’homme, où l’on n’a pas à faire avec une matière à peu près
comparable à elle-même, il est impossible de tracer les frontières de
ces états allotropiques et ceci n’est pas fait pour éclairer notre
chemin ! Ces frontières existent pour chacun. Statistiquement, elles
ne sont pas définissables.
Il y a un méridien poétique, mais dans un désert, sans soleil et
sans étoiles, sans douaniers ni poteaux, comment saurez-vous où il
est ? Ce qui fait qu’on se trompe souvent, et davantage, dans l’estimation des valeurs poétiques.
J’entends dire à l’instant que Ciano1 se trouverait en Amérique
pour discuter un armistice. On n’en a parlé ni dans la presse ni dans
les radios étrangères. Comment peut-on savoir ces sortes de choses ?
Des phrases volent et se répandent avec une grande vitesse, et on ne
sait d’où cela vient, ni comment c’est venu. Je note ce fait pour vérifier, si possible, son degré de réalité.
Mardi 16 juin 1943
En écrivant cette date, je revois cette atroce journée du 16 juin
1940, une belle journée pourtant, comme aujourd’hui, ciel sans
nuages d’un bleu d’Immaculée Conception, comme aujourd’hui, beau
couvercle pour cette boîte à lèpre au fond de laquelle nous rampons
comme des cloportes. On ne nous parle plus des otages ni des
fusillades d’otages. Au début, on nous les faisait savoir par la presse,
la radio et des affiches rouges collées à tous les coins de rues.
Maintenant, cela se fait en douce. Curieuse évolution. On faisait des
exemples afin que les vivants se tiennent tranquilles. Maintenant,
ils s’amusent dans l’intimité, comme les morphinomanes et les sodomites. On dirait qu’ils y trouvent un certain plaisir. Ils tuent par
vice. On me raconte qu’un homme rentrait chez soi un peu après le
couvre-feu, avec sa femme ; une patrouille nazie les arrête pour
–––––
1. Galeazzo Ciano (1903-1944), gendre de Mussolini et son ministre des
Affaires étrangères. Fusillé par son beau-père.
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infraction au règlement, ils libèrent la femme et emmènent l’homme
qui, en guise de dernier adieu, dit : « Je rentrerai par le premier
métro. » Il ne rentra pas. La femme, inquiète, alla demander à la
Kommandantur ce qu’on faisait de son mari. On lui répondit : « Il
vient d’être fusillé avec d’autres otages. »
On me redit encore que je partirai fin juillet pour Dessau. Et, ce
matin même, on me communique un nouveau règlement concernant
la décoration des dessins qui me fait reprendre tous les dessins déjà
faits pour les mettre au goût du jour. Certaines lettres qui étaient
minuscules doivent être remplacées par des majuscules. Lorsque
nous mettions par exemple : coupe a b/schnitt a b, il faut maintenant écrire : schnitt/coupe A B ; l’inscription en allemand doit être
la première, et pour gagner du temps ne pas écrire deux fois a b
mais une seule fois A B.
Et en effet, pour gagner du temps, je fais gratter tout ce qui est
fini et je recommence à la mode nouvelle. Pour gagner du temps !
Oh ! là ! là ! En vérité ! cela nous fait gagner du temps. Les repères
étaient entourés d’un cercle pour attirer l’attention, maintenant, il
ne faut plus de cercle, mais disposer tous les repères sur un seul
rang, comme les soldats à la revue. Je fais gratter les cercles ! Tous
les titres sont à intervertir : premièrement nazi, deuxièmement
français. Je fais gratter les titres. Et comme on sait que gratter une
lettre demande cinquante fois plus de temps que de l’écrire, il y a du
travail pour jusqu’à l’hiver. D’autant plus que, de temps à autre, on
m’enlève un dessinateur pour l’envoyer en Prusse, en Büroland, in
Red-Tape Kingdom, en Ubureich, en Couillonnerie dirigée.
Jeudi 17 juin 1943
Le cri de tous : « Qu’ils viennent ! qu’ils viennent ! » Plus de vêtements, plus de chaussures. Et la famine. Et, encore, ne pas savoir où
l’on sera demain, s’il ne faudra pas tout abandonner pour courir sur
les routes, comme il y a trois ans. Quand nous recevons un colis de
vivres de Dinan, il faut veiller à la ficelle et au papier que nous renvoyons pour qu’il nous revienne à nouveau, et ainsi de suite, tant
que cela peut durer. Il ne s’agit pas de jouer à l’Empereur Alexandre
et de couper les nœuds, c’est une question vitale. Quelle vie sordide !
Insupportable ! Aussi quelles haines s’accumulent sur le crâne épais
de ces salauds-là !
La Russie a déjà beaucoup évolué.
Ils veulent, comme en Amérique, devenir un grand pays industriel, et fatalement, ils tomberont, malgré qu’ils en aient, dans une
organisation adéquate qui est celle des États-Unis d’aujourd’hui ; on
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ne va pas contre les lois naturelles. Or, si l’on veut des choses nouvelles, il faut des hommes, et non des chiens affamés et battus. A
voir ce qu’un régime a fait des Allemands, on peut affirmer que leur
développement industriel est bloqué pour longtemps. Ils sont comme
certains arabes et certains nègres : fatalistes assis au soleil de leur
victoire, sans curiosité, sans désirs autres que la mastication et la
digestion. Qu’une société arrivée au point mort puisse vivre longtemps, c’est possible. Il est même prouvé qu’elle durera plus longtemps qu’une autre, si les petits cochons ne la mangent pas ! (les
petits cochons, en l’occurrence, sont les petits voisins nantis d’un
système plus vivant). Il faudrait pour que cela durât que le monde
fût sous le règne du complet abrutissement, on brûlerait vif celui qui
énoncerait une idée originale. Ils le sentent confusément, c’est bien
pourquoi ils veulent empoisonner le monde avec leur catéchisme de
goitreux. Il y a un os, c’est qu’entre le monde d’hier et celui de
demain, il y a forcément un passage, un tuyau si petit qu’on puisse
l’imaginer, et dans ce petit tuyau, passera, avec le reste, le goût de la
liberté et des recherches scientifiques et autres. Ce sont des ivresses
que l’homme n’oubliera plus jamais.
Le cantinier a dû avoir un coup dur. Il est resté enfermé dans une
pièce, près de mon bureau, pendant un mois, et je ne savais même
pas qu’il était là. Son lieutenant, le Marocain, est également atteint
de la même frousse, il est constamment à la fenêtre qui donne sur la
cour et la porte d’entrée. La police doit les rechercher. J’ai entendu
dire que deux hommes de la même bande sont coffrés. S’ils parlent,
on viendra les cueillir, c’est sans doute pourquoi ils veillent au grain.
Ils engraissent à vue d’œil, cette vie sédentaire avec de la mangeaille et de la buvaille leur donne du ventre, des réserves de
matières grasses, pour l’éventualité d’un changement de régime. Ce
sont des prévoyants de l’Avenir, ce nom d’une société d’assurances
m’a toujours fait sourire bien que l’expression ne soit pas franchement fautive, puisqu’il y a des prévoyants du passé qu’on nomme
aussi les historiens, et les prévoyants du présent : politiciens et journalistes.
Vendredi 18 juin 1943
« Nous vivons des temps historiques,
nous reconstruisons l’Europe. »
Voilà ce qu’un journal ose dire, en lettres monumentales. Et j’économise les pas que je fais, je marche le moins possible, le pied bien à
plat, sans traîner les talons, pour que mes chaussures durent plus
longtemps. Je retire tout de mes poches dès que j’arrive au bureau,
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je fourre tout dans mon tiroir et je recharge mes poches une minute
avant la sortie. La doublure de mon veston s’en va en lambeaux,
mes poches sont en amadou. Il faut faire durer ; après, j’irai à poil,
comme un Canaque. Les démolisseurs se baptisent reconstructeurs.
C’est aussi une doctrine de Canaque. Nous y allons ! Nous serons
des Canaques, sans cocotiers, sans pirogues, sans huttes, sans cérémonies canaques, sans danse sacrée autour de l’élue. Job avait
encore son fumier pour s’asseoir, nous n’aurons plus rien et nous
saurons ce que signifie ce mot : Rien !
Les Canaques, les vrais, nous enlèvent tout ce qui reste ; ils coupent les arbres pour manger le dernier fruit. Ce n’est pas une image,
un homme qui revient de Fréjus me dit qu’ils ont coupé tous les
pêchers pour installer des pièges à tanks. Je connais bien ces
pêchers qui appartiennent en grande partie à mon ami Bech, qui
autrefois m’envoyait une caisse de pêches au début de juillet. Il possède un grand verger dans la vallée de l’Argens qui ne produit que
des pêches et du raisin. La dernière fois que je le vis, en mai 1940, il
avait installé des ruches et ajoutait le miel à son industrie déjà succulente. C’est son beau jardin qui est massacré. Quinze ans de travail annihilés. Il a mon âge, ce pauvre Bech, il n’a pas d’enfant,
aura-t-il le courage de recommencer ? Cette reconstruction verbale
de l’Europe, tout de même ! Quand pourrons-nous boucher la gueule
de ces salauds-là ? Un nazi me dit qu’à la fin d’août nous serons tous
à Dessau. Le bureau de Paris sera supprimé. Pour calmer mon agitation, je viens de faire le tour de la maison, c’est un remède efficace
que j’emploie en moyenne une fois par jour, deux cents mètres de
promenade dans les grands couloirs déserts bordés de piliers très
hauts. Je me promène dans un paysage de Chirico, dans une ville
silencieuse, abandonnée qui s’allonge et paraît ne jamais finir. D’une
extrémité du couloir, on voit l’autre très éloignée et très petite
comme si elle était à plusieurs kilomètres. Cela tient aux proportions étranges que l’architecte a données aux trois dimensions et à
l’espacement des piliers. Cette maison a été faite pour loger des fantômes et non des techniciens de l’artillerie. Cette impression fantômale est due sans doute à ce que ce couloir, disposé suivant l’axe du
bâtiment, ne reçoit de lumière que des impostes vitrées des bureaux
qu’il dessert et de deux cages d’escaliers inattendus, postés comme
des bandits à l’affût. Et puis, c’est le vide, le silence, l’immatérialité,
c’est tout à fait « anywhere out of the world ».
Traitement efficace de la rage.
Comment ne pas me souvenir de ce dimanche de mai 40 que j’ai
passé chez Bech, dans sa nouvelle maison de Fréjus. Il avait parti-
300
cipé à une battue au sanglier dans les monts de l’Estérel (autorisation spéciale à cause des ravages que ces bêtes faisaient dans les
cultures). Il m’avait invité à goûter au morceau qui lui était échu. Il
se plaignait de la petite part, bien qu’elle pesât une dizaine de kilos,
mais c’est surtout parce qu’il avait fallu envoyer les fins morceaux
au préfet, au commandant militaire et à l’évêque avant de régaler
les chasseurs. La part de l’évêque lui était dure à digérer, lui qui
était conseiller municipal par idéal socialiste ! Je le rejoignis vers
midi à son bistrot habituel, où nous prîmes le pastis. Nous descendîmes chez lui tout doucement et nous arrêtant un instant chez le
photographe Goetz, un ancien compagnon de l’autre guerre. Bech
regarda un peu les filles qui sortaient de la messe ou d’ailleurs. Il se
retourna même pour en admirer une, c’est de son âge, et du mien. Et
nous attaquâmes le déjeuner de Madame Bech comme un grand violoniste attaque un concerto, con brio e allegro molto. Nous étions
dans sa jolie maison, c’était son vin, son sanglier, ses pêches, la
crème au chocolat de Madame Bech. Bon Dieu ! que nous étions heureux ! Ce brave garçon que je connais depuis 1915, à Dunkerque, et
qui a travaillé avec moi jusqu’en 1938 a réussi à s’établir solidement, achetant peu à peu son domaine et décidé à profiter de la vie
et de l’indépendance au soir de son existence. Et voilà-t-il pas que
ces foutus massacreurs descendent chez lui ! Bande de sauvages !
J’étais venu pour déjeuner, mais je ne les quittai que vers minuit
et ceci parce que Bech me ramena en voiture à Saint-Raphaël. Autrement, peut-être y serai-je encore ? (expression plus éloquente que
juste, bien que très juste dans sa signification courante).
L’après-midi, il m’emmena voir ses vergers que je n’avais pas
revus depuis quelques années. Il s’était encore agrandi et avait installé un fermier italien. La récolte des pêches était assurée par un
mandataire de Paris à qui il vendait la récolte sur pied quelques
mois avant qu’elle fût mûre. La récolte de ses vignes était prise en
charge par la coopérative agricole dont il était l’un des dirigeants.
Son travail n’était pas absorbant, mais organisé pour donner le
maximum de rendement avec le minimum de travail, conformément
aux lois naturelles.
Les libido-dominandards peuvent chercher, ils ne trouveront pas
mieux. Quand je quittais une firme, il y restait encore quelque
temps puis, un beau jour, il venait me demander une situation, préférant revenir avec moi. La dernière fois, c’était en 1931, je le fis
entrer chez Potez, mais assez difficilement car les bonnes places
étaient prises. Le directeur technique et le directeur général étaient
deux ennemis mortels et, pour gagner la partie, je fis remarquer que
301
même si lui, directeur technique, insistait énergiquement pour
engager Bech, le directeur général, par opposition naturelle, refuserait, rien que pour marquer sa supériorité.
Les sachant très orgueilleux, j’avais choisi ce seul moyen de réussir : en faire un match où leur honneur était en jeu, si bien que le
directeur technique tint bon et alla jusqu’à employer la grosse
artillerie. L’autre cana et Bech entra. Il y resta sept ans et alors, un
peu lassé de cette vie de bagne, se retira pour jouir du fruit de son
travail. Je suis content pour lui, sa vie se boucle bien. Je pense à la
mienne, qui est bien mal emmanchée !
Samedi 19 juin 1943
J’ai entendu hier soir quelques renseignements sur la Faune qui
occupe ces lieux.
Il y a un fanatique, c’est Monsieur Épaisseur, ce qui confirme mon
jugement car je l’ai vu en adoration devant une carte postale du
vampire. On se demande à quoi peut servir un tel fanatisme. Ce
n’est plus un technicien travaillant pour forger les armes de la victoire, c’est un fakir, une sainte Thérèse d’Avila en extase devant les
bacchantes de chat de son Idiot. C’est un spirite. Ensuite vient le
gros de la troupe, tous entichés de leur idole, de leur parti auquel ils
doivent leur situation, leurs côtelettes de porc et leur armagnac. Ce
sont des jeunes, relativement, leur faculté critique a été étouffée
dans l’œuf. Ensuite viennent les vieux, ceux-ci ont de bonnes capacités techniques, discutent volontiers du pour et du contre et s’ils
admettent leur grand Sadique, ils craignent surtout la suite d’une
expérience qui leur semble antiphysique au possible. Ils excusent le
peuple nazi parce qu’il a souffert des suites de l’autre guerre et
qu’en 1932, leur pays était dans une patouille épaisse. Ils sont surtout atterrés par l’insuffisance des capacités professionnelles de
leurs cadets et se demandent « où va l’Allemagne ? » Parmi eux,
deux violents antinazis. L’un a beaucoup voyagé, l’autre est un
blessé de l’autre guerre. Je retrouve à peu près les proportions de
Châtillon. Cinq pour cent contre, cinq pour cent follement pour,
soixante pour cent bêtement pour et vingt pour cent d’inquiets.
Quant à « l’Homme nouveau », créé pour le parti, il est plus près du
cochon que du héros wagnérien ! Sous une couche assez rigide de
correction, il y a une merde psychologique digne d’une fosse d’hôpital. L’un d’eux a proposé à une jeune fille sérieuse de la sodomiser,
dans des termes qu’un charretier n’emploierait pas pour parler à sa
plus rétive carne.
302
Dès qu’ils ne se surveillent pas, ils tombent dans la grossièreté et
dans la brutalité. Bönning, aux Champs-Elysées, qui était très cultivé, passait brusquement d’une extrême courtoisie aux manières
les plus violentes. Je sentais à ces moments-là que le masque était
tombé, et que c’était la politesse qui n’était pas naturelle. J’avais
honte pour lui, autant de sa politesse exagérée, qui me paraissait
larbinesque au-delà de toute dignité, que de ses éclats de voix de
routier ivre.
Monsieur Mélange comptait bien rester à Paris plusieurs saisons.
Il avait loué un appartement à Passy et l’avait fait installer royalement, aux frais de la société, c’est-à-dire en fin de compte, par Vichy.
On sait ce que cela coûte aujourd’hui ! C’est que ce vieux cochon
voulait faire venir ici sa femme (qui pourrait être sa fille). Mais un
règlement interdit au mari et à sa femme de vivre ensemble en territoire occupé ! Il comptait bien tourner ce règlement, mais il n’y a
pas réussi, peut-être que des jaloux de son entourage l’ont dénoncé ?
C’est donc que l’on considère comme un grand avantage le fait de
venir habiter Paris ? Pourquoi ? Parce qu’on crève de faim aussi làbas ? Ou bien parce qu’avec les frais de séjour, on peut jouer au
baron de Rothschild ou au prince de Sagan ? C’est peut-être pour la
haute morale du peuple des seigneurs, mais comme il n’est pas
défendu d’amener sa petite amie qu’on nomme secrétaire ou téléphoniste, leur motif est un peu spécieux. Il y a des cocus là-bas
comme en démocratie.
Lundi 21 juin 1943
Ces salauds-là doivent mijoter la guerre des gaz. Quand ils auront
rempli leur territoire de déportés, ils arroseront Londres et diront
ensuite : « Faites-en autant sur vos amis ! » Les menaces de
Goebbels ne peuvent signifier autre chose. Il y aura vingt millions
d’otages qui pourront faire hésiter la contre-attaque.
Les journaux nous donnent un discours du dictateur nazi pour la
main-d’œuvre où il est dit que l’Axe dispose, dans les pays occupés,
d’une main-d’œuvre dont le rendement et la production dépassent
tout ce qui avait été atteint jusqu’ici ! Oh ! là ! là ! Tu vas fort !
À la même date, c’est-à-dire hier, le Journal de la Bourse dit, à la
rubrique « chemins de fer », que la situation est grave à cause du
faible rendement d’une main-d’œuvre sous-alimentée. Qui croire ?
Croyons-en nos yeux, hélas ! et notre ventre. J’ai déjà constaté que
le dit Journal de la Bourse n’était pas censuré. On l’oblige à insérer
une étude économique rédigée à Berlin et qui est toujours au même
endroit, ou mêmes caractères, ce qui permet aux habitués de sauter
303
par-dessus. La censure ne s’applique pratiquement qu’aux journaux
d’information ou à grand tirage. Les minorités n’intéressent pas ces
messieurs. Ces messieurs voient grand, ils ont l’esprit large, ils ne
s’arrêtent pas aux petites questions. Les mots petit et grand ne
signifient pour eux que petit nombre et grand nombre. Ils ne se souviennent déjà plus que leur Hitler a commencé tout seul ! ou presque.
Hier soir, désœuvré, j’ai mis la radio. J’ai entendu la Voix du Reich
annoncer : « Restez à l’écoute, vous allez entendre une communication de la plus haute importance, c’est une déclaration de Monsieur
de Brinon1 qui revient du front de l’est où il a rendu visite aux
Français qui luttent contre la barbarie bolchévique, etc. etc. » Puis,
le de Brinon se fit interroger et dit qu’il devait d’abord présenter son
rapport à son chef, le Maréchal, etc. etc., et à son gouvernement, et
que, malgré cela, il pouvait dire que tout allait bien. Ce fut tout. Et
le speaker reprit : « Vous avez entendu... », et pendant cinq minutes
de délayage, il recommença sa tartine de préambule, en résumé, une
phrase banale donne le prétexte d’un quart d’heure de néant oratoire. Ils appliquent bêtement ce principe de la propagande qui veut
qu’un nom répété cent mille fois atteint la célébrité. J’ai tourné le
bouton et j’ai pris la radio belge de Londres. L’étonnant, le puissant
speaker, celui qui crie : « Courage, on les aura, les Boches ! » était
dans un de ses grands jours. Il était déchaîné, magnifique. Il donna
quelques extraits sur disques d’anciens discours de Hitler, Goebbels,
et Goering alors qu’ils dansaient leur danse du scalp pour les bombardements de Londres, Varsovie, etc. etc., et imita ensuite lesdits
gueulards, voix et accentuation, pour leur dire : « Chacun son tour
de rire » et que ce n’était pas la peine de pleurnicher parce qu’ils
recevaient la monnaie de leurs coups d’il y a deux ans et demi, trois
ans. Il termina par un superbe rugissement, leur disant qu’il souhaitait presque que la guerre dure encore longtemps afin de voir crever
le dernier Allemand.
Il remplissait l’espace comme un Mounet-Sully2 dans ses bons
jours. Cet homme me réconcilie avec la Radio.
La radio est faite pour ces textes qui ont un sens collectif. Il n’y a
rien de plus insupportable que, par exemple, la diffusion d’une
comédie sentimentale dans laquelle un couple se confie ses petites
–––––
1. Fernand de Brinon (1885-1947). Rédacteur en chef du Journal des débats
de 1920 à 1932, il fut représentant de Vichy auprès des autorités allemandes à Paris de 1940 à 1942, puis secrétaire d’État. En 1945, il passe en
Allemagne. Fusillé au fort de Montrouge en 1947.
2. Tragédien français (1841-1916).
304
misères. Une voix d’agonisante qui murmure : « Jacques ! tu sais
que je t’aime. Tu ne m’aimes plus. Je souffre de ton dédain et tu en
aimes une autre. Je suis pantelante à tes pieds », avec des sanglots,
des pauses écœurantes, des pleurnicheries. En écoutant cela, on a
l’impression d’être de trop, de surprendre une conversation à travers
le mur d’une chambre d’hôtel, c’est très gênant, et puis, c’est laid. Ce
qui ajoute encore à cette horrible impression, c’est qu’ils n’en finissent pas, quatre-vingt-dix pour cent de silence et de soupirs. Tout
cela pour des histoires niaises et d’un intérêt restreint ! Au théâtre,
cela peut encore passer, si la femme est agréable, ses gestes rachètent la pauvreté du texte et font qu’on l’oublie. C’est bien pourquoi
on dit : « J’ai été voir Unetelle dans tel rôle ! »
En ce qui concerne le rendement de la main-d’œuvre, le système
nazi va à rebrousse-poil. Il est d’une brutalité inapplicable. On y
retrouve toujours le fameux principe de l’infaillibilité du chef. Un
homme est engagé, le chef fixe les conditions de l’engagement sur
quelques vagues références et sur l’aspect physique de l’impétrant
dont le sort est fixé ne varietur.
À l’usage, s’il se révèle cafouilleux ou flemmard, on ne peut rien
changer à sa situation, sauf le mettre dans les pattes de la Kommandantur pour Sabotage de la Victoire. C’est un moyen que même
les Allemands ne veulent pas employer envers les vaincus ! Il reste
donc que des gens sérieux, intelligents et sensés gagneront souvent
moins que des galettes, ce qui les rend hargneux, mécontents, difficiles à fréquenter.
Le directeur voulut augmenter les appointements d’un de mes
loustics, sans doute comme suite à une haute intervention (on m’a
dit que sa sœur distrayait un colonel de l’Administration Militaire).
Il demanda mon accord, je lui répondis que je donnais un avis favorable à la condition qu’on augmentât aussi, et plus fortement, les
appointements de tous les autres qui, bien plus méritants que ce
propre à rien, devaient en toute justice gagner davantage. Le protégé eut son augmentation, les autres moisiront sur leur strapontin
jusqu’à la fin du spectacle. La semaine dernière, Monsieur Le Maire
me dit que Dessau comptait que j’aurais terminé mon travail pour
la fin de juillet. Je lui fis remarquer que c’était impossible, la moitié
de mes gens étant toujours absents et ne disposant d’aucun moyen
d’action sur le rendement par suite de la brutalité du système. Il
leva les yeux au ciel et ne répondit pas. Son expression signifiait :
« A qui le dites-vous ? Et que voulez-vous que j’y fasse ? Moi aussi, je
n’y peux rien ! Pas un mot à la reine mère, surtout ! »
Dans toutes les usines, les dessinateurs passent le plus clair de
leur temps à maquiller des tickets d’alimentation. Les tickets de
305
pain à vingt-cinq grammes contre cent grammes, et ces vingt-cinq
grammes deviennent trois cents. Tout le monde y gagne. Les tickets
falsifiés sont très bien faits. On ne peut les déceler que par transparence, le grattage du vingt-cinq amincit un peu le papier. On fait
aussi des tickets de sucre avec des tickets inemployés. Les gens ont
acquis une grande virtuosité dans ce domaine et il en est qui ont
établi une véritable entreprise et qui ont une clientèle très fidèle. Ils
demandent trois francs par ticket. Il se font ainsi un sursalaire de
cent francs par jour. On m’a même cité l’un d’eux qui se faisait parfois cinq cents francs dans une seule journée.
Le cantinier, ne recevant que des A, a décidé de ne plus en prendre aucun. Avec lui, rien ne va plus, mais les boulangers sont très
naïfs, ils avalent tout. Si les fonctionnaires du contrôle contrôlent
effectivement, ils doivent être très étonnés du nombre de tickets A
qu’ils reçoivent. Mais peut-être dorment-ils effectivement, comme au
temps de Courteline. (Ce Courteline, tout de même ! dont Sacha
Guitry a fait un grand homme afin d’en être un aussi ! borgne dans
le royaume des aveugles !)
Mardi 22 juin 1943
La guerre sous-marine est terminée, 1918 est revenu ! Un communiqué nazi l’annonçait hier en donnant une explication boiteuse.
Les Alliés emploieraient une nouvelle grenade à grand effet et on
fait rentrer les sous-marins pour les équiper d’une protection nouvelle. « Trop allemand » disait déjà Philippe le Bel. Heureusement
que ces idiots-là sont bêtes !
Une fois encore, il est à peu près prouvé que les guerres de coalition sont des guerres maritimes, en ce sens que la victoire est
acquise à celui qui a la plus forte marine.
Une dame des archives m’apporte un paquet de dessins. Elle me
dit : « Oh ! comme vous êtes bien installé, c’est gentil ici. On croirait
que vous y écrivez des vers. » Ses paroles inconscientes sont vraies.
C’est ma principale occupation. Mais elle a dit cela pour définir
l’impression que lui faisait ce refuge qu’elle n’avait pas encore vu.
Car personne ici ne sait que j’écris des poèmes (et non des vers). Je
me plais beaucoup dans cette pièce. Je baisse à mi-hauteur le rideau
de toile bleu de la défense passive, j’ai ainsi une lumière très douce
qui vient directement du ciel. J’ai installé un grand buvard rouge
sur ma table en ersatz de chêne ciré, les murs sont blancs crème et
le sol est rose, on croirait un tapis de Smyrne. Le hasard a fait que
toutes ces couleurs sont heureusement accouplées. Tout un côté est
pris par la grande fenêtre à travers laquelle se fait voir un ciel très
306
Ile-de-France et des nuages un peu tristes mais sans désespoir, sans
tragédie. Tous les drames se passent à l’intérieur. Personne ne les
voit. Il arrive qu’une vieille femme en soit émue, sans savoir pourquoi.
Certains, qui ont travaillé en Allemagne, me racontaient ce midi,
à table, qu’on y vendait un peu partout des préservatifs ; garçons de
café, coiffeurs, dames de lavabo, épiciers, bureaux de tabac en ont
toujours à la disposition du client. Il y a même des distributeurs
automatiques dans les lieux publics pour cinquante pfennig, ce qui
fait dix francs. On tire une petite boîte contenant deux vêtements
pour Priape. Cela s’appelle, chez eux, des Pariser gummi, autrement
dit, des caoutchoucs parisiens. Chez nous, cela s’appelle vulgairement des capotes anglaises. Chaque pays met ses turpitudes au
compte de l’étranger. Ils me disaient aussi que l’Allemand avait pour
habitude d’accomplir son devoir conjugal le samedi soir, afin de se
reposer le dimanche, et que les Français étonnaient beaucoup les
Allemandes en enfreignant cette loi et en utilisant tous les jours de
la semaine ; elles étaient même très agréablement étonnées. Que ne
dit-on pas dans ces sortes de conversations ?
Mercredi 23 juin 1943
Une bande de flics dans le métro. Où vont-ils ? Qui vont-ils massacrer ? Je hais ces brutes, ou plutôt ce qu’ils représentent, et ce à
quoi ils se sont tellement identifiés qu’ils n’ont plus face humaine.
Leur bâton blanc bat leur pantalon de cocher de corbillard, ce bâton
est une matraque et cette matraque fut acceptée par les assemblées
élues par le peuple, sous le masque de bâton de chef d’orchestre
pour régler la circulation des véhicules. Or, aujourd’hui qu’il n’y a
plus rien à circuler, comme ils disent si vachement élégamment, ces
princes de l’esprit sont toujours ornés de leur chère matraque. C’est
un aveu (un aveu spontané) que c’est bien une matraque pour
assommer la race inférieure des non-policiers. Car enfin, pourquoi la
leur aurait-on laissée ? Ça pèse, ce truc-là, ça leur fait gaspiller des
kilogrammètres, et ça pourrait servir pour se chauffer, comme bûche
de Noël, par exemple !
Et puis, ces ignobles salauds portent des costumes neufs, des
godasses pur cuir, ils sont gras et roses alors que nous usons nos
vieilles fringues et que nous traînons nos pieds dans l’eau. Affreuse
époque où les plus mauvais ont tout, jusqu’au droit de vie et de
mort, (pourquoi dit-on droit de vie ? c’est idiot, enlevons droit de
vie).
La merde monte à cheval !
307
Reçu une lettre de Char me demandant de voir Dumont que j’ai
laissé tomber, il y a deux mois.
Je vais essayer de rattraper les guides, j’écris à Dumont :
Mon cher Francis Dumont, René Char m’informe qu’il entre
dans votre anthologie. Je suis très heureux que vous ayez obtenu sa
collaboration. J’ai tiré de toutes mes forces pour l’arracher à sa solitude et à des préventions établies sur les qualités discutables de certains recueils parus il n’y a pas si longtemps.
Dans la partie de votre travail consacrée au surréalisme,
c’est-à-dire à la poésie, il eût manqué l’amande, car René Char, c’est
le surréalisme dans tout son devenir et j’emprunte cette expression
à ceux qui empruntent notre beurre, parce que je n’en trouve pas
immédiatement l’équivalent. L’un a trouvé très tôt son équilibre, son
point de saturation, l’autre s’est dispersé dans des sentiers secondaires et s’est appuyé sur des vérités scientifiques dont la vie ne
dure pas plus que celle d’un cheval, un autre encore, a été très haut
allumer des lampions en grimpant sur une échelle en sucre qui a
fondu à la pluie d’orage. Avec René Char, le surréalisme évolue,
grandit, vit et étouffe les mauvaises herbes qui s’assoient sur ses
racines. Sa poésie n’est pas fardée, on y entre par la porte étroite, on
prospecte des richesses fécondes.
Je serais très heureux de vous rencontrer, si vos occupations
vous en laissent le loisir, et que vous me parliez un peu de vos travaux. Je voudrais aussi pouvoir donner à l’exilé, au solitaire René
Char, bloqué dans le basalte, des nouvelles réconfortantes.
A bientôt le plaisir de vous revoir et croyez-moi, cher Francis
Dumont, bien cordialement vôtre.
Jeudi 24 juin 1943
La poésie, c’est la grande explication.
Le poème écrit un blanchard. Le casseur d’images1.
Je ne sais plus qui a dit qu’on faisait de la poésie avec des mots, je
sais bien qui l’a répété : Valéry. On s’en fout, des mots. C’est avec des
images qu’on fait de la poésie, et même avec des images sans mots,
preuve par neuf que c’est faux.
–––––
1. Le Casseur d’images sera le titre d’une suite de cinq poèmes figurant
dans La Hauteur des murs.
308
Vendredi 25 juin 1943
L’animal commence à regimber. J’ai dû écrire un rapport qui sera
présenté au grand chef sioux qui viendra lundi prochain, afin
d’expliquer pourquoi le travail n’est pas terminé. Je mets cela sur le
compte de l’administration. Mon innocence est complète, c’est leur
faute à eux ! Je vais vivre quelques moments intéressants à les voir
barboter dans ma prose. Je vais me déguiser en ange pur, ange
radieux. Le résultat est prévisible. Puisqu’il y a des motifs plausibles, ils diront « amen », mais ils imposeront des délais impératifs,
et c’est là qu’il va falloir jouer serré !
Samedi 26 juin 1943
Ce magnifique château pour fonctionnaires s’effrite de jour en
jour. Il y a quinze ans que c’est bâti. On n’a pas chipoté sur les prix,
c’est fait pour durer cent ans. Au rythme de la démolition larvée qui
sévit, dans cinq ans, il n’en restera que le souvenir. Environ le quart
de la maison est occupé, le reste est un chantier de démolition.
Chose étrange, cet établissement de quatre étages qui couvre plus
de deux mille mètres carrés s’en va dans les poches, poignée par poignée, après être venu ici par camions. Cela fait penser à ces dessins
animés que l’on voyait avant l’Idiotie et qui nous venaient
d’Amérique, dans lesquels, en moins de dix secondes, un énorme fromage de gruyère était passé dans le ventre d’une armée de petites
souris.
Je vais de temps à autre me promener dans cette solitude, cette
décrépitude. Je reviens des lavabos du premier étage. Les robinets
ont disparu, les poignées de portes, les commutateurs, fils électriques, verrous, chaînes de chasses d’eau. Les boiseries ont été
arrachées des murs. Dans un réduit, des débris d’armoires gisent, en
cours de débit, dans un coin, un petit tas de bois, coupé en morceaux
assez petits pour se loger dans un cartable ou sous l’imperméable.
J’ai vu là le mécanisme de l’opération, c’est le magasin. Les fourmis
y apportent les gros morceaux et les mettent sous une forme adéquate. Une fenêtre donnant sur la rue Schutzenhorzer est cassée, on
voit les traces du trafic. Pour les pièces qui perdraient toute leur
valeur si on les anatomisait : tables à dessin, chaises, par exemple,
c’est le système du déménagement à la cloche de bois qui est appliqué. Un complice dans la rue vient avec une voiture à bras. Un ingénieur, qui avait été en Russie il y a dix ans, me disait qu’on y avait
construit de grands blocs de maisons ouvrières mais qu’au bout de
peu de temps les fenêtres, les planches de parquets, les tuyaux s’en
309
allaient servir à d’autres usages. Il s’en étonnait et y voyait le signe
du tempérament russe, d’un cafouillis irrémédiable. Non, c’est sans
doute qu’il manquait, par ailleurs, toutes sortes de choses. La pénurie, les difficultés qu’il y a à se procurer un clou, une vis, un mètre
de fil électrique, du bois pour allumer le feu conduisent à ce résultat.
Nous ne sommes pas russes, nous sommes maintenant dans les
mêmes conditions, nous réagissons de la même manière. Nous
sommes des hommes démunis, voilà tout.
Lundi 28 juin 1943
Lu le livre de Dumont : Naissance du romantisme contemporain.
Le titre ne convient pas. C’est une étude sur des petits auteurs du
XIXe siècle : Rabbe, Philothée O Neddy et Forneret. Cela prouve que
le surréalisme est dans la nature humaine. On trouve du surréalisme chez tous les auteurs, si l’on veut. De Forneret, il n’y a à retenir que son poème Un pauvre honteux, et encore est-il très fabriqué1.
Combien de fois ne m’a-t-on pas dit quand j’étais enfant et que je
disais « J’ai faim ! » « Mang’ ta main, tu garderas l’aut’ pour
demain. » Ma mère a-t-elle aussi accouché du romantisme contemporain ? Mais dire que le romantisme contemporain (ce qui veut
signifier pour Dumont : le surréalisme) naquit avec ces trois-là, c’est
forcer un peu sur la serrure.
La Voix du Reich hier disait : « Les stupides et les criminels qui
croient encore à la victoire des Anglo-Saxons !... » Eh oui, on y croit,
ou bien alors, plutôt crever et c’est pourquoi on y croit. Ce stupide et
ce criminel ne comprend pas cela ? Un autre, à Vichy, un certain
Henriot2, qui a une voix de vaniteux couillon, parle du pari de Pascal
et nous offre une transposition en pari d’Adolf pour nous montrer
qu’il vaut mieux collaborer puisque de toute façon, etc.
Cette propagande intensive et continue n’a que de mauvais résultats. Depuis trois ans qu’on nous chante ces chansons, le nombre de
–––––
1. L’appréciation de Blanchard concernant Xavier Forneret peut surprendre. Encore faut-il souligner qu’à l’époque il ne devait pas en connaître
grand-chose. Certes, La Révolutions surréaliste, dans son numéro 9-10
(octobre 1927) avait bien réédité Et la lune donnait, et la rosée tombait,
mais il faudra attendre 1945 et la diffusion de l’Anthologie de l’humour noir
de Breton (retardée de cinq ans par la censure de Vichy) pour en savoir
davantage, et 1952 — date du choix de textes publiés par Éric Losfeld
(Xavier Forneret : Œuvres, Éd. Arcanes) — pour prendre la pleine mesure
de l’« Homme noir ».
2. Philippe Henriot (1889-1944), secrétaire d’État à l’Information du gouvernement de Vichy. Fusillé par la Résistance.
310
collaborateurs diminue comme la fonction Y = a/x. Pourquoi ? Car,
enfin, la propagande a un effet certain sur la masse, qu’elle soit justifiée ou non par la qualité du système qui en fait l’objet. Le docteur
Vidal a gagné une fortune avec ses annonces dans la presse et à la
radio, jusqu’au jour où il a senti que cela allait mal tourner du fait
de l’action intentée par le syndicat des médecins et où il ficha son
camp pour l’Argentine avec ses millions dans sa valise. Si la propagande nazie ne rend pas, c’est qu’il y a une contre-propagande plus
forte, c’est celle des faits. Pas un moment du jour et de la nuit ne se
passe sans qu’on souffre de leur présence, sans qu’on voie un pillage,
une brutalité, des malheureux, des malades, etc. etc. Ils peuvent
chanter les bienfaits de l’Europe nouvelle, tant qu’on ne verra que
ses méfaits, le Goering pourra dire comme il a dit la semaine dernière : « Sauf Pétain, Laval, de Brinon et quelques autres, aucun
Français ne collabore, et ne collaborera jamais avec nous ! »
Il a mis du temps à s’en apercevoir. De là à nous accuser de stupidité, il n’y a pas loin. Vive la stupidité.
Mardi 29 juin 1943
Paris-Soir publie une interview, avec photo, d’un certain
Bichelonne, ministre de la Production. Comme son nom l’indique,
c’est un gras personnage avec une gueule de taulier napolitain et un
complet veston tout neuf et inhumain comme ceux que portent les
chancrelleux de la place Pigalle et de la rue de Douai, avec un pli au
pantalon (très important !). Il ne doit pas avoir grand-chose à faire
en dehors de ses repas, car pour ce qui est de la Production, cela
occuperait à peine les loisirs d’un enfant nouveau-né. On ne peut
plus trouver une vis pour réparer une chaise, ni cinquante centimètres de tuyau de poêle. Les paysans ne trouvant pas d’outils, les
ramasseurs du marché noir leur en apportent, les échangent contre
des oignons et les pommes de terre. On en conclut que ce Bichelonne
est le grand caïd du marché noir. Paris-Soir sera toujours ParisSoir !
Un Russe de cinquante-sept ans, ancien colonel, comme tous les
Russes, s’est présenté ce matin comme calculateur. Il est chez Blohm
et Von à Hambourg depuis dix-huit mois en cette qualité. Ses références antérieures sont très vagues, il n’en fait pas mention et aux
questions précises que je lui pose, il émet du brouillard. Il traîne la
patte, suite d’un accident de cet hiver. Il voudrait revenir à Paris, il
est en vacances et cherche un emploi pour se fixer dorénavant en
France. Je l’interroge, je lui pose quelques problèmes, de plus en
plus faciles à mesure que je vois son insuffisance. Je finis par
311
l’alphabet. Il ne sait rien. Je le déborde. Mais comment se fait-il qu’il
soit calculateur à Hambourg depuis dix-huit mois ? On me rapporte
qu’un Européen disait ce matin à un autre Européen que les travailleurs pour l’Allemagne n’y allaient pas pour travailler, mais
comme otages.
Tout le monde s’en doute, mais il était bon d’en avoir la certitude.
C’est Ventre-gris qui confiait cela à Balayage.
Mercredi 30 juin 1943
Nouvelle vague de propagande.
Après la série des grands hommes : Clemenceau a dit, Victor
Hugo a dit, etc. etc., dirigée contre l’Angleterre, voici des approches
de dix mètres carrés : « L’Europe défend la civilisation plusieurs fois
millénaire contre le Bolchévisme. » Le « plusieurs fois millénaire »
fait très bien, il rappelle le plusieurs fois millionnaire très apprécié
des amateurs de romans-feuilletons.
Nous avons connu l’espace vital, les peuples jeunes, les nations
prolétaires et les nations ploutocratiques, la juiverie, la race et le
sang, le travail richesse du monde. À bas le capitalisme, à bas le
communisme, à bas les bourgeois, soyons Européens. Et voici maintenant, la défense contre la barbarie. Que trouveront-ils après cela ?
À bas les curés ! à bas les militaires ! à bas le fascisme ! C’est bien
possible, ils sont capables de tout !
En attendant, Vichy a une ligne de conduite exceptionnelle, Vichy
ne varie pas ; son slogan est : « Reconstruisons l’Europe ! »
What a pity ! Surtout qu’ils sont à cent lieues de faire de l’humour ! Ils sont convaincus qu’ils reconstruisent quelque chose. Ils
sauvent la civilisation, eux aussi, ils font ce qu’ils peuvent : des
homélies. Ce sont de vertueux professionnels.
Un industriel de l’aviation, Delaune, m’avait soufflé du personnel
à Châtillon pour monter un bureau d’études à Clamart, il y a un peu
plus d’un an. Les Prussiens lui avaient passé une commande. On lui
appliqua le régime normal de cinquante-six francs l’heure de dessinateur. Il embaucha dix ou douze dessinateurs et en inventa une
trentaine qui n’existaient que sur les livres de la comptabilité. Il
gagnait ainsi trois à quatre cent mille francs par mois, moins la
commission à l’Allemand de service. Il y eut un jour un contrôleur
inattendu qui vint sans être invité et qui découvrit la combinaison.
Maintenant notre Delaune est en prison et ses douze pauvres bonshommes ont été envoyés en Allemagne comme travailleurs libres.
Pour un de pris, il y en a dix qui réussissent, nous enseigne la
Sagesse des Nations. Voler des voleurs, ce n’est pas un péché mortel,
312
mais ce n’est pas parce que ce sont des voleurs que notre Delaune
les volait, car s’ils avaient été des Français honnêtes, et qu’il les eût
pu voler davantage, il l’aurait fait, le sacripant, ce qui enlève à son
action toute valeur exemplaire.
Jeudi 1er juillet 1943
Discours de Churchill qui nous a regonflés. C’était la statue du
Commandeur. « Il y aura de grandes batailles avant la chute des
feuilles. » Discours sans équivoque, ceux d’en face savent à quoi s’en
tenir.
« Il est temps ! il est grand temps ! » comme disait Nietzsche.
Les écoles sont fermées et les oiseaux ont pris possession du terrain. Ils occupent leur espace vital, pour parler européen. Chaque
espèce a son domaine. Au-dessus des arbres, trois ou quatre douzaines d’hirondelles font un manège à donner le vertige. Plus bas, la
tranche aérienne, qui correspond au feuillage, les moineaux font des
traversées de nageurs entre les branches et les gouttières. Il y en a à
peu près le même nombre. Au ras du sol, un merle, qui me fait l’effet
d’un noir remorqueur, passe dans les feuilles, se pose, et marche très
vite sur le sol comme les canards marchent sur l’eau, puis revient
dans son buisson de je ne sais quoi qui couvre une pergola. Je crois
bien qu’il n’y a qu’un merle, s’il y en a deux, ils ne sortent jamais
ensemble ; l’un reste à la maison tandis que l’autre va au marché.
Parfois le merle passe au milieu des moineaux qui picorent au pied
des arbres, sur les grilles. Tout se passe très bien, ils font ceux qui
n’ont rien vu.
Écrit hier : Un Oiseau sur la branche1. Début d’une nouvelle série
que je voudrais plus secrète, plus inabordable. Je crois avoir fait trop
de concessions, trop de sourires à tous. Effet de cette grande désillusion de 1939, après La fête2. J’ai voulu forcer l’audience, j’ai plié.
Maintenant, je me redresse, il est temps, il est grand temps !
Voici un an que je suis dans cette maison. Cela a commencé par
deux mois de vacances, ou presque, puis dix mois de loisirs studieux
dans le calme et la retraite, au bout du monde, au bout de cet établissement pour fonctionnaires fatigués. Après deux mois de travail
utile, j’ai eu huit mois de travail agréable, c’est-à-dire poétique. Les
deux mois de travail utile ont servi à endormir la bête qui, m’ayant
catalogué parmi les grands travailleurs une fois pour toutes, m’a
fichu la paix, son opinion étant faite pour toujours. Ces deux mois
–––––
1. Premier poème de la suite Le Casseur d’images. Voir note p. 308.
2. C’est la fête et vous n’en savez rien (G.L.M., 1939).
313
ont servi aussi à préparer du travail pour ma demi-douzaine de dessinateurs. Cette affaire réglée, j’ai pu me donner entièrement et
sans remords à ma création poétique. Ce fut une bonne année. La
récolte est abondante. Trente poèmes de quinze lignes et Wanderers
de cent quatre-vingts lignes, plus mon introduction aux sonnets et
une méthode poétique. Cela va. Cela a coûté cent mille francs à la
Junkers mais comme ces francs-là n’ont pas une grande valeur, ça
vaut bien ça. Somme toute, j’aurais pu dormir, pour le même prix.
Donc, cela ne prive personne et cela m’a fait plaisir. Mais, le vent
tourne, on sent venir le mauvais temps. Aurai-je, encore une fois
dans ma vie, une période aussi calme ? Je ne le pense pas ; des occasions pareilles, c’est rare ! J’en ai profité. All is well !
Deux lignes par jour, c’est bien ! c’est cent fois moins que Victor
Hugo. Je n’envie pas les records de cet idiot-là.
Encore un pressentiment vérifié. Je viens d’être appelé à la direction, Monsieur Escabeau, le recruteur venu de Dessau, m’a reposé la
question, la virulente question : « Venez-vous en Allemagne ? » J’ai
répondu : « J’irai si mes deux fils n’y vont pas. Si on les y envoie, je
reste à Paris pour soigner ma femme. » Affaire remise à trente jours.
D’ici là on verra !
Je regarde par la fenêtre, vers l’ouest vont mes yeux !
Viendront-ils ? Ne viendront-ils pas ?
Vendredi 2 juillet 1943
Nous entrons dans une période de folle instabilité. Le bateau lève
le nez, les grandes vagues vont balayer le pont. Attention à ceux qui
ne sont pas bien attachés à la coque. Tout ce monde sent venir un
sacré coup de chien. Les défenseurs de la civilisation s’énervent
comme des crapauds avant l’orage. On parle d’enfermer tous les
hommes dans les casernes, n’importe où, et de les tenir fermement
serrés. Ils ont perdu la guerre sous-marine, ils sont en train de
perdre la guerre aérienne, ils comptent maintenant sur la guerre
des otages. Nous allons les voir dans toute leur bestialité, comme dit
Goethe.
Catherine, une Polonaise, a lavé le sol de mon bureau. Cela arrive
rarement, car les Boches sont très cochons et vivent dans la merde.
Quand je sors de mon bureau, et que j’aborde les couloirs, il faut que
je choisisse des endroits à peu près propres avant de poser le pied.
Ce matin, j’ai dû redescendre un étage et prendre un autre escalier,
le couloir était inondé. Ils avaient laissé des robinets ouverts toute
la nuit.
314
J’admirais donc le parquet de mon bureau, puis je me mis à la
fenêtre pour admirer les évolutions des hirondelles. Quand je me
retournai, je vis, au milieu de mon beau parquet, une bouse d’hirondelle grande comme un dahlia, c’était vert avec des taches blanches.
Je fus estomaqué, il n’y avait pas une minute que j’avais regardé cet
endroit, et je n’avais rien vu, rien entendu. Il m’a fallu un moment
pour reconstituer la scène. Les hirondelles, en faisant leur grand
manège venaient vers moi et passaient sur la terrasse avant de
reparaître sur ma droite après avoir fait un virage au-dessus de la
maison. Elles filaient à vingt mètres par seconde. L’une a lâché sa
bombe à quelques mètres de la façade, la trajectoire très tendue a
passé au-dessus de mes cheveux et, comme ces bombes silencieuses,
ouatées, elle a percuté en douceur.
Je l’avais échappé belle !
Catherine est une femme qui ressemble à un lutteur de foire, c’est
une paysanne polonaise, dure au travail et qui monte au quatrième
des sacs de pommes de terre de cinquante kilos comme je monterais
une boîte de bonbons ! Ella a des yeux d’enfant de cinq ans, c’est,
comme on dit, une force de la nature. G. m’a raconté qu’en septembre dernier, quand l’établissement était encore en partie livré aux
maçons et aux peintres, il était entré par mégarde dans une pièce en
cours de restauration et qu’il y avait vu Catherine étendue sur des
sacs de ciment en train de se faire besogner par un maçon. Il avait
doucement refermé la porte et s’était éloigné sur la pointe des pieds.
Avant-hier, elle m’a raconté qu’elle avait dû laver les bureaux des
seigneurs à grande eau, parce qu’ils avaient dégueulé. Ç’avait été la
fête du cantinier et une orgie romaine avait suivi, un gueuleton
princier de prince du marché noir. La pénurie qui les entoure leur
rend ces bâfrées plus délectables encore. De là, elle en vint à parler
des curés de son pays qui sont gras, gros, riches et comblés de
jambons, de poulets, de liqueurs, par les bourgeois candidats au
royaume éternel, tandis que le peuple crève de faim. Je ne voudrais
pas être le curé qu’elle rencontrerait un soir au fond d’un bois !
Elle a travaillé en Allemagne pendant dix-huit mois, dans une
cartoucherie. Elle en a gardé un mauvais souvenir, à peu près
comme des curés de Pologne. C’était très chiourme. Lorsqu’un
travailleur était malade, on lui enlevait sa carte d’alimentation et on
attendait quelques jours avant de le soigner. Chaque malade était
d’abord considéré comme un carottier. Les camarades prélevaient
sur leur ration de quoi nourrir le malheureux, sinon il crevait de
faim. Lorsqu’il s’agissait d’une maladie ou d’un accident douloureux,
on le laissait souffrir tant et plus, et ensuite, on le soulageait. On lui
315
disait, par exemple : « Le docteur ne viendra pas aujourd’hui,
revenez demain, ou après-demain ! »
Ses yeux brillaient en parlant des poulets à dix sous de son pays.
Encore une qui ne sera jamais européenne.
Samedi 3 juillet 1943
L’État Vertueux impose les trafiquants du marché noir ! Il leur
reconnaît une existence légale, il va en profiter, il aura intérêt à ce
qu’il y en ait beaucoup, et des gros. Plus il y aura de marché noir,
plus il gagnera et si le taux d’imposition est plus élevé que celui du
commerce normal, il favorisera le marché noir et souhaitera la
disparition des boutiquiers. Voilà l’État ! De deux choses l’une, ou
bien il connaît les trafiquants, ou bien il ne les connaît pas. S’il les
connaît, pourquoi ne met-il pas un point final à leur trafic ? S’il ne
les connaît pas, comment leur enverra-t-il les feuilles d’impôts ?
L’État est un grand mystère fécal et fiscal.
Ce matin, dans le métro, quatre gueules de petits voyous en
chemise bleue avec insignes divers, faisaient l’important, seize à dixhuit ans. Le plus grand et dont la face paraissait la plus bête,
portait à la ceinture un revolver dans une gaine de cuir jaune. Les
autres n’avaient que la ceinture, une ceinture de cuir très large avec
une bretelle. On me dit qu’ils sont membres d’un parti dit
Francisme Condottières, ou Pizarrès par un nommé Bucard1, lequel
donne cet après-midi une grande exhibition au Vélodrome d’hiver.
On sent que ces militaires dont la figure est en bois, sans expression, hallucinée, sont devenus capables de tout dans les pattes de ces
ignobles Chefs à la mode hitlérienne. On a déjà remarqué cette
allure impersonnelle sur les faces des soldats allemands. Ils sont
soldats dans l’âme, me disait un ahuri, oui, en effet, ils sont complètement abrutis, totalitairement animalisés.
En voyant ces Francistes, j’ai pensé aux Enfants de Dieu, de
Savonarole.
J’avais commencé ce journal pour noter mes préoccupations
poétiques, puisque ce sont celles qui font l’objet des heures de
travail que je dois à l’Europe nouvelle. Mais ce sont des confidences
que le papier repousse.
–––––
1. Marcel Bucard (1895-1946) fondateur du francisme, mouvement qui joua
un rôle prépondérant dans l’émeute du 6 février 1934. Un des chefs de la
collaboration. Fusillé au fort de Châtillon.
316
Je cherche pourquoi, je crois que c’est parce que ce journal doit
absorber tout ce qui n’est pas poétique afin que mes poèmes soient
libérés des événements quotidiens. Je purge le tuyautage. C’est un
mécanisme automatique. Arnaud a encore un coup disparu, sa
cervelle me fait de plus en plus l’effet d’un gros papillon jaune qui
volette de bric de broc. Il est venu le 23 mai chercher des textes pour
Stil. Ce premier cahier Main à plume a paru, j’en ai reçu un exemplaire, mais je n’ai aucune nouvelle de La Création qui devait
paraître en même temps dans un autre cahier1. Peut-être jugent-ils
ce poème dangereux à publier à cause des allusions au vainqueur ?
Mais alors, pourquoi ne le disent-ils pas ? Cela ne me gêne pas
d’attendre la fin de la bousculade mais au moins, que je le sache !
Dumont ne répond pas, je sens qu’il a partie liée avec Hugnet.
C’est tout ce que j’avais besoin de savoir. Cet idiot-là va rater son
bouquin, il va rapetisser le problème et passer à côté de l’occasion.
Ce Hugnet est vraiment puant, il tue les vocations à quinze pas.
Malheur aux jeunes qui tombent dans les pattes de cette araignée. Il
dissout tout, cet animal.
Lundi 5 juillet 1943
Samedi midi, j’entre chez un bouquiniste nouvellement installé
boulevard des Batignolles. Je vois, sur un rayon des livres anglais,
cinq pièces de Shakespeare, édition américaine Harper 1888, reliées,
interfoliées et truffées de photographies, de coupures de journaux et
de programmes relatifs à des représentations données en 1889 à
Boston. Ces exemplaires appartenaient au théâtre mécène. Je
prends les cinq volumes et je vais au marchand lui demandant :
« Combien me faites-vous ceci ? » Il me répond : « Vous voulez me
vendre ça ? Hum ! Hum ! » Son « hum, hum », voulait dire : « Je ne
vous en donnerai pas lourd, c’est sans valeur ! » Alors, je lui dis :
« Non ! je veux vous les acheter, je viens de les prendre là-bas. » Sa
figure changea de tonalité. Il me proposa deux cent vingt-cinq
francs, je les eus pour cent quatre-vingts.
Le régime politique d’avant-guerre était ignoble, répugnant, mais
auprès de celui que nous supportons, c’était une fleur suave.
Un jeune homme, entré dans la police du ravitaillement parce
qu’il ne trouvait rien d’autre à faire pour gagner sa vie, a été viré du
service de répression terroriste. Il avait cru, en entrant dans cette
–––––
1. Il s’agit de Décentralisation surréaliste, plaquette collective consacrée à
La Main à plume par les Feuillets du Quatre Vingt et Un, d’André Stil (voir
note p. 237). André Stil publiera bien La Création, cette même année 1943.
317
caserne, qu’il en serait quitte avec quelques rapports par mois sur
de vagues histoires mais il s’aperçoit qu’il s’est trompé. Du jour où il
est entré dans la police, il était embarqué pour un long voyage. De
fil en aiguille, on le conduit jusqu’aux actions irréversibles. Condamné à être policier politique, il aura à défendre sa peau contre les prochains maîtres. Il est mouillé. Il a aussi à se défendre contre ceux
qu’il doit pourchasser, et ceux-ci l’auront vite catalogué. De quelque
côté qu’il se tourne, il est condamné. Sur une centaine, il n’y a que
trois policiers attachés au régime et l’un des trois a été tué la
semaine dernière à Vincennes par un cycliste. Il paraît que c’était le
moins mauvais. On oblige ces jeunes à frapper sur les hommes qu’on
amène chaque jour à la Préfecture sous l’accusation de communistes
présumés. Les deux chefs qui restent sont deux membres du parti à
Doriot qui font régner la terreur totale. L’un d’eux amène sa fille qui
a dix-neuf ans au spectacle des tortures. Cette jeune fille adore ces
tueries et y reste toute la journée, oubliant le boire et le manger.
Elle trouve cela plus amusant que le cinéma !
J’ai vu, samedi à deux heures, l’entrée au Vél’ d’hiv’ des gens à
Bucard. Chaque métro vomissait une vingtaine d’abrutis, cela faisait quinze cents à deux mille par heure. Des jeunes couillons en
chemises bleues faisaient une haie d’honneur devant la grande
porte, en l’honneur du courant d’air qui était le seul intéressé dans
l’affaire. Cela n’empêche pas Paris-Soir d’hier de nous dire que des
dizaines de milliers d’auditeurs ont acclamé Bucard. J’ai vu entrer
une file d’une quinzaine de gosses en chemises bleues de six à dix
ans, conduits par une espèce d’institutrice. C’était pénible à voir.
Grand déploiement de police et de garde mobile dans toutes les rues
avoisinantes. Pour quoi faire ? Personne ne s’est dérangé, on voyait
passer cela avec un regard de mépris qui causait quelque honte à
ceux de ces abrutis qui n’avaient pas le cœur pur car ils portaient
un veston qui cachait autant que possible leur chemise, lequel
veston ils enlevaient et portaient sur le bras avant d’entrer dans
l’établissement. Quand un peuple a perdu tout respect de soi-même,
c’en est fini de la liberté.
Écrit à Char au sujet de Dumont, qui ne répond pas. C’est un suspect.
Mardi 6 juillet 1943
Déclarations d’un Laval qui a mal au cœur, d’un Mussolini qui a
mal au ventre, d’un Sauckel1 la semaine dernière qui nous promet
–––––
1. En mars 1942, Fritz Sauckel, gauleiter de Thuringe, avait été nommé
318
la fessée si nous ne sommes pas sages. L’Europe a le cafard. Cette
épidémie de colique nous réjouit. Peut-être serons-nous écrasés dans
les derniers sursauts de la bête immonde, mais cela ne fait rien,
nous aurons la joie de savoir que ces sauvages ont raté leur coup.
Laval nous dit que l’armée allemande est invincible militairement ?
Il y a d’autres façons d’être vaincu. Il n’a pas répété qu’il croyait à la
victoire de l’Allemagne. L’Allemagne peut être vaincue et son armée
invaincue. Les Prussiens nous ont assez répété que ce fut ainsi en
1918, Hitler plus que tout le monde. On n’en demande pas plus. Ce
n’est pas le moment de jouer sur les mots.
Les Européens-mes-collègues sont de plus en plus endormis. On
n’en rencontre plus dans les couloirs ni dans les bureaux. Ils se canfouinent dans leur gourbi, ils se rendent invisibles, se laissent
oublier. Ils ne s’agitent un peu qu’à l’heure des repas. Que peuventils penser, si tant est qu’ils pensent ? Tout croulera autour d’eux, ils
resteront placides et immobiles comme des vaches dans un pré.
Où est-il, le peuple jeune, le peuple dynamique des discours de
Nuremberg ?
Mercredi 7 juillet 1943
Le général Sikorsky1 est mort à Gibraltar dans un avion qui a
mal atterri. Aussitôt, les journaux européens et leur radio accusent
l’Angleterre d’un crime savamment agencé. Sans avoir eu le temps
de recevoir des rapports précis sur l’accident. Ils n’ont eu pour se
renseigner que la sèche dépêche Reuter. Si Reuter n’avait rien dit,
ils ne l’auraient jamais su. C’est devenu une habitude des services
de propagande d’accuser les autres des plus noirs méfaits. Ne
voient-ils pas qu’ainsi ils rabaissent la notion d’État et le font mépriser de tous les hommes. Le citoyen moyen se dit : « L’État est une
ignoble crapule, une merde, il manigance des assassinats, il les
maquille en accidents, il pleure les morts, il les enterre avec beaucoup de chichis, et il se réjouit dans son cœur d’être débarrassé d’un
homme encombrant. Évidemment, ceci se passe chez l’ennemi, chez
–––––
par Hitler « plénipotentiaire au recrutement et à l’emploi de la main
d’œuvre » pour l’ensemble des pays occupés. C’est lui qui est à l’origine du
S.T.O. (Service du travail obligatoire), qu’il institua par ordonnance le 1er
septembre 1942.
1. Wladyslaw Sikorski (1881-1943), général et homme politique polonais.
Chef du gouvernement polonais en exil à Londres. L’« accident » qui lui
coûta la vie se produisit après la rupture entre l’URSS et le gouvernement
polonais de Londres.
319
l’État qui s’appelle l’Autre. Mais chez nous cela n’arrivera pas, nous
sommes un peuple loyal, vertueux, noble ! Eh ! mais, j’y pense. Et
l’affaire Prince, et l’affaire Stavisky, et l’affaire Pierre de Serbie…
Tiens ! Tiens ! tous les hommes sont pareils, statistiquement, tous
les États doivent être à peu près réduits aux mêmes expédients. Il y
a eu aussi un certain Machiavel qui a « mangé le morceau », qui s’est
« mis à table » comme disent les policiers d’État. Mais alors, ce n’est
pas l’État qui s’appelle nomansland qui est comme ça, c’est l’Étaten-soi. Ha ! Ha ! Ha ! l’État vieille putain qui envoie les gosses au
catéchisme ! Hi ! Hi ! Hi ! »
On s’étonne parfois du nombre incalculable de peintres, architectes, sculpteurs et autres du XVe au XVIIe siècles qui firent la
gloire de l’Italie. On dit que dans chaque village, il y avait une école
pour les Beaux-Arts. Des bourgades comme Sienne devinrent des
villes d’art célèbres. On en supposa qu’il y a des époques et des lieux
favorables au développement des facultés artistiques. Comme il y a
des années où il y a des pommes et des années où il n’y a pas de
pommes. C’est plutôt qu’il y a de l’argent pour, ou bien qu’il n’y en a
pas. Quand la vanité et le snobisme des riches tombent sur une
forme quelconque d’activité, il y a tout de suite une nuée de prétendants pour ramasser la monnaie. Que demain, par exemple, on paye
un poète comme on payait avant la guerre un pilote de la BasseSeine, et vous verriez, Messieurs les théoriciens de la race et de la
culture des artichauts, la plus belle époque poétique de l’histoire de
l’humanité !
Jeudi 8 juillet 1943
J’ai été hier à Levallois, pas de matière, il y en aura demain.
Quatre mois qu’on l’attend. Les vainqueurs sont fatigués de leur victoire. Ils sont comme on les pose. Le matin, le Tout-Puissant les
place sur leur chaise, devant leur café au lait et leurs sandwiches,
puis il les incite à la méditation, à la prière ou quelque chose de ce
genre. La tête dans les mains, ils contemplent leur buvard. À midi,
le Tout-Puissant les enlève et les dépose devant leur assiette pleine
de bonnes choses, puis retour au buvard, etc. etc. On n’ose plus aller
les déranger, on sent que ce n’est pas correct de parler du travail au
milieu de cette pleine digestion mystique. Aussi, passons-nous près
de leur porte sans faire de bruit. Ne les troublons pas ! Ne les
réveillons pas ! Le crépuscule des Dieux. Idiot’s twilight. Je vais
passer une journée avec Cymbeline1, édition Harper. Je note dans
–––––
1. De Shakespeare.
320
l’introduction ce passage de Schlegel : « Shakespeare aime à montrer la supériorité du naturel sur l’artificiel. Au-dessus de l’art qui
enrichit la nature, dit-il quelque part, il y a un art plus haut créé
par la nature. »
Belle interprétation du « Art itself is nature » de Winter’s Tale.
Écrit Fille de joie, troisième poème du Casseur d’images. Ça va !
Je voudrais finir le 15 pour donner le manuscrit à Georgette Char.
Vendredi 9 juillet 1943
La famine, qu’on revêt du nom de sous-alimentation jésuitiquement, politiquement, comme si nous n’étions pas foutus de comprendre un seul mot de pur français, la famine nous accable.
Jusqu’à l’âge de vingt-sept ans, j’ai peu mangé, sauf deux périodes : l’année 1912-1913 sur le Loiret et l’année 1915-1916 à
Dunkerque. Je restais facilement trois jours sans manger, sans ressentir la moindre gêne. Jusqu’à ce même âge, j’ai beaucoup souffert
des dents, j’estime vingt-cinq pour cent du temps que j’ai vécu. Et je
vois aujourd’hui qu’il y a une relation entre les deux phénomènes,
d’autant plus que je ne me suis assis dans un fauteuil de dentiste,
pour la première fois, qu’à ce même âge de vingt-sept ans.
Les Anglais ont prévenu les habitants de Billancourt qu’ils
allaient venir bombarder les usines Renault. Les Russes trouvent
devant eux des camions Renault, ils exigent qu’on en finisse avec ce
nid à ferraille. C’est normal. Un homme qui travaille dans ce bagne
me disait ce matin que l’on en sortait trente-huit camions lourds par
jour. Cela fait environ mille par mois. Cela mérite une fessée. C’est
sans doute pour après-demain, dimanche.
Les nazis veulent fabriquer des avions de trente tonnes et plus, à
quatre ou six moteurs. Toutes les maisons d’aviation sont cordialement invitées à construire un prototype genre forteresse volante.
C’est avec cet engin que l’Axe gagnera la guerre. Il faudra au moins
six ans pour voir la série. Ils ne doutent de rien, ces idiots-là ! En
attendant, cela va faire encore de la main-d’œuvre et de la matière
pour le roi de Prusse. C’est-à-dire pour des prunes. Tant mieux, plus
on dépensera, plus tôt ce sera fini, notre führer ne s’est jamais
trompé !
–––––
1. « La Pluie et le beau temps » est le quatrième poème du Casseur
d’images. Le cinquième portera finalement le titre de « Sacrifice ».
321
Samedi 10 juillet 1943
Je vois deux poèmes1 du Casseur d’assiettes, pardon d’images : La
Pluie et le beau temps et Sanctuaire. Aucune nouvelle d’Arnaud ni
de sa bande. S’il tire quelque chose de la Poésie, la Poésie ne tirera
rien de lui. Le poème de Rius1 dans le premier cahier est lamentable. Le poème collectif aussi2. Ils ne voient donc pas que je suis à
l’opposé de leur manie collective. Cela m’amuse beaucoup de me voir
au milieu d’eux, contradiction en pleine lumière et qu’ils ne voient
point, aveuglés qu’ils sont par leur évangile communautaire. Les
hommes de lettres sont de drôles de bêtes.
Voici bientôt trois semaines que j’ai écrit à Dumont, encore un
homme de lettres à classer parmi les cons.
On annonce le débarquement en Sicile3.
Lundi 12 juillet 1943
Mon démarrage poétique fut extrêmement difficile. En 1914, dans
mes journées de loisirs militaires, au fort de Querqueville, j’avais
écrit un poème sur le rythme d’une certaine symphonie héroïque
d’Albert Samain. Je le fis lire à un de mes camarades qui en fut très
étonné et ne me put rien dire, le trouvant très insolite. Je savais que
cela ne pouvait être bien, mais la surprise sans admiration ni
dégoût attira mon attention. C’était comme qui dirait une surprise
pure, animale, sans notion critique. Le choc de certains mots, peutêtre leur éclairage, leurs interférences. Absorbé par le travail intense de mes années de guerre et pendant les années qui suivirent,
alors que je m’étais emmanché dans les réalisations industrielles,
transferts, sans aucun doute de mon activité poétique refoulée, je
pensais toujours à écrire des poèmes, j’avais déjà des titres qui
attendaient leurs meubles et qu’ils attendirent dix ans et davantage. J’avais, pendant les six premiers mois de la guerre en 1914,
dévoré les poètes depuis Homère jusqu’à Verlaine en passant par
Dante (dont j’étudiai le Purgatoire en bilingue, qui venait de paraître chez Didot). Le Roman de la Rose et de Renart, Marot, Ronsard
et la suite. Mon moulin marcha à plein, crachant plus de son que de
farine. Je voulais voir ce qui avait été fait, afin de reconsidérer le
problème et ne pas refaire les erreurs déjà tombées dans le domaine
public.
–––––
1. Sur Robert Rius, voir note 3, p. 105.
2. Nouvelle allusion à Décentralisation surréaliste. Les membres de La
Main à plume se livraient régulièrement à l’écriture collective de poèmes,
qui paraissaient sous la mention « L’Usine à poèmes ».
3. Le 10 juillet 1943.
322
Vers 1927, j’eus un violent accès et je décidai irrévocablement
d’écrire quelque chose. J’avais plusieurs projets, je partis pour
Marseille où je devais travailler deux mois à la Santé Provençale, et
je comptais sur le calme et la tranquillité d’une vie de célibataire
pour entrer dans l’armée de la poésie active.
J’emportai un cahier et quand je revins à Paris, le cahier n’avait
pas été ouvert.
Ces années d’hésitations et de projets auraient pu se prolonger
jusqu’à ma mort si un jour je ne m’étais assis devant une feuille
blanche et si je n’avais commencé par une phrase sans importance,
sans préméditation. Je vis que je ne pouvais pas écrire un poème en
le composant d’abord mentalement. J’avais cru jusque-là que l’écriture était accessoire, venait après pour enregistrer ce qui existait,
comme on prend la photographie d’un édifice. Je ne pensais pas que
l’appareil photographique pouvait construire l’édifice. En 1928,
j’écrivis un long poème qui s’appelait dangereusement Les Vomissements1 et dans lequel je parlais de ces hésitations en amenant
l’image de la neuvième symphonie et des difficultés que le chœur
éprouve à entrer dans le jeu.
J’écris en ce moment Le Casseur d’images. Sera-ce une œuvre parfaite (dans le sens achevée, définitive, ou quelque chose de ce genre)
ou encore une expérience, comme tous mes poèmes écrits à ce jour ?
Je n’en sais rien et je n’en saurai probablement jamais rien. Je vois
ainsi les Minuits pour géant dans L’Antitête de Tzara. Ce sont des
poèmes que j’admire et qui ont agi sur mon Casseur d’images.
Pourquoi ces poèmes ne sont-ils pas parfaits ? Que leur manque-til ? Un petit rien, qui ne tient ni aux images ni au traitement
qu’elles subissent, ni au talent littéraire de l’auteur, mais à l’homme
même, à sa « nécessité », à ces coïncidences heureusement rencontrées tel jour, à telle heure, en tel endroit, juste quand il fallait. Le
rationnel jusqu’à un certain point, puis l’irrationnel avec son apparence absurde et sa liberté sans limites.
Notre ancien concierge était tonnelier-caviste. Il avait un chien
magnifique, qu’il emmenait dans ses travaux. Il était un jour en
train d’installer des tonneaux sur une pile d’autres tonneaux ; le
chien se dressa, mit ses pattes sur la poitrine de son maître et le
poussa violemment et le fit tomber ; l’homme se demandait si son
–––––
1. « Les Vomissements » (sept pages d’alexandrins) parut en 1929 dans Les
Lys qui pourrissent, premier livre de Maurice Blanchard. C’est — avec
« Quatorze juillet » — une des deux pièces de ce recueil à ne pas figurer
dans la réédition Plasma (Les Barricades mystérieuses, 1982), sans
qu’aucune explication soit donnée de cette absence.
323
chien était devenu fou, mais un tonneau se mit à descendre et tomba
de très haut à l’endroit où il se trouvait quelques secondes plus tôt.
Son chien l’avait sauvé avant qu’il y eût le moindre signe d’une
catastrophe. Est-ce le chien qui était le poète, le voyant ? Pas sûr !
Je pense que c’était plutôt le concierge. Bien que l’explication me
paraisse inaccessible.
Verger, un dessinateur habitant Sèvres, me dit que le tailleur, son
voisin, vend des costumes à quatorze mille francs. Il ajoute : « C’est
le prix ! », en voulant dire que ce n’est pas exagéré, que c’est normal ! Ce sont des costumes qui valaient huit cents francs avant la
guerre. Dans un an, nous irons nus dans les rues de Paris, dans dix
ans, nous vivrons dans les arbres comme des sapajous.
Mardi 13 juillet 1943
Nous avons un nouveau directeur, Monsieur Cœurfidèle. Il est
venu me voir et voir les travaux en cours, il me fait l’effet d’un dur.
S’il ne rétrécit pas au lavage, il va nous faire travailler avec énergie
(c’est son mot). Vulgairement : « Il va tout bouffer ! » On verra.
Un avion fait l’imbécile au-dessus de Grenelle, je ne puis m’empêcher de lui souhaiter qu’il ramasse une gaufre. En général, je ne
trouve pas que le vol d’un avion soit très intéressant ; au bout de
cinq minutes de ce spectacle, on a tout vu. Les mouvements sont
archiprévus, tandis que le vol des oiseaux c’est toujours passionnant, je ne me lasse pas de les voir évoluer devant ma fenêtre, et
puis leurs atterrissages sont toujours inédits. L’autre jour, un moineau volait avec un bâton sur son épaule ; c’était peut-être le Jésus
Christ des moineaux, en plus distingué évidemment.
Le premier vol des avions que j’ai étudiés a toujours été pour moi
une épreuve insupportable. Le dernier fut le 161, en 1938 à
Sartrouville. Je souffre à un tel degré que je me jure alors de ne plus
jamais en construire, c’est aussi ce que dit une femme qui accouche.
Je sens que s’il y avait un accident grave à ce premier essai, je me
tuerais. Ma conscience professionnelle est exagérée.
Jeudi 15 juillet 1943
Est-ce le dernier 14 juillet que nous passons chez les barbares ?
Que cela soit ! Ils nous ont donné un jour de vacances à cette occasion. Ces gens-là sont pleins de contradictions. La Voix du Reich
nous disait hier : « Londres vous abreuve de déclamations et de
chants patriotiques en ce jour du 14 juillet, qui commémore une
pauvre révolution manquée. On vous chante la Carmagnole et la
324
suite. Mais, nom de Dieu ! faites-la, votre révolution, faites-la donc !
C’est le moment ! » Le monsieur était malpoli, mais très furieux.
C’était agréable à entendre.
Hier soir, à dix heures et demie, A., sa femme et C. sont venus à la
maison demander l’hospitalité pour la nuit. Une sale affaire avec J.
B., des perquisitions et des lettres vaches saisies. Relâchés par la
Gestapo, ils craignent un sursaut de la vache furieuse et veulent se
mettre derrière la haie1.
Il paraît qu’on arrête beaucoup en ce moment. Même des crapules
embochées comme Ramon Fernandez, Chardonne, Drieu, FabreLuce sont, paraît-il, arrêtés parce que leur zèle se refroidit. Ces
traîtres-là, qui croyaient à la reconnaissance et à la gratitude du
Prussien ! Or, le Prussien trouve toujours qu’on lui doit davantage
encore, d’où ses réactions plus violentes envers celui dont le zèle
diminue que pour le résistant qui continue à résister. Les pauvres
intellectuels ne savent pas ces choses qu’un paysan illettré connaît
en venant au monde.
Le couloir sent la viande pourrie. Nous mangeons très peu de
viande, et ce peu est presque toujours pourri. On croirait que les
ravitailleurs attendent le dernier délai pour la livrer aux affamés
que nous sommes, cela parce qu’ils espèrent toujours pouvoir la
vendre à un prix très élevé au marché noir ; comme la viande n’attend pas, et qu’il faut que quelqu’un finalement la paye, c’est nous.
Deux demi-cochons ont été emmagasinés lundi dans le bureau qui
fait face au mien. Le cantinier doit chercher à les détailler à deux
cents ou trois cents francs le kilo, plus encore s’il trouve des clients
riches. Les mauvais morceaux qui resteront nous seront servis dès
que les vers s’y seront mis. Ce voyou a démoli l’imposte pour aérer
sa charogne, l’odeur me donne le mal de mer.
Cœurfidèle venant me voir avant-hier a passé dans la saleté, la
–––––
1. Respectivement, Noël et Cécile Arnaud (A), Jean-François Chabrun
(C) et Jacques Bureau (J. B.). Sur cet épisode important de l’histoire de La
Main à plume, que Blanchard ne peut évidemment pas développer dans son
journal, voir Michel Fauré, op. cit., pp. 255-284. Michel Fauré écrit :
« Après le coup de filet du 14 juillet 1943 (...) Noël et Cécile Arnaud se
réfugient d’abord chez Maurice Blanchard. On ne peut, en cette occasion,
manquer de rappeler le rôle très important de ce dernier dans la Résistance. Grand poète et homme d’un exceptionnel caractère, Maurice
Blanchard y mena des activités au moins aussi importantes sinon plus
efficaces que d’autres membres du groupe — Bureau, de Sède, Rybak,
Hérold, Bocquet, Stil… (...) Le mérite de Blanchard à recevoir les Arnaud et
à les héberger autant qu’ils l’auraient voulu n’en est que plus grand. Noël
et Cécile Arnaud n’abusèrent pas cependant de cette hospitalité périlleuse :
ils restèrent environ une semaine chez Maurice Blanchard. »
325
mauvaise odeur, les poubelles suries et les crottes de chien, comme
Louis XIV passait dans son parc de Versailles au mois de juin. Il
paraissait trouver cela très bien. Sont-ils élevés dans la merde ?
Vendredi 16 juillet 1943
Tout va mal pour le Condottière de la Pourriture et pour le
Caligula à moustaches1, son complice. Ces intellectuels du surin et
de l’escopette n’ont plus l’avantage de la préparation du mauvais
coup. Le temps a passé, les attaqués ont regagné le niveau d’égalité
des forces et, par la vitesse acquise, croisent le palier de la production allemande comme une flèche à travers un plafond de papier.
Les attaques allemandes inefficaces de 1918 se renouvellent en
1943 ; quand ils verront qu’ils n’ont plus aucune chance de vaincre,
ils s’effondreront, cela peut venir bientôt. La Martinique a livré sa
flotte sans la saborder. Vichy doit savoir qu’il faut traiter les
Américains comme des foutus nazis, car les occupants ont certainement donné l’ordre à Vichy de saborder. Si Vichy n’obéit plus, si la
putain France lâche son mec, c’est qu’elle a trouvé un nouveau
miche à gueule d’or.
Samedi 17 juillet 1943
Jean parti hier soir pour Lannemezan2. Ça vaut mieux que chez
les nazis.
Lundi 19 juillet 1943
À Paris, nous savons ce que c’est que l’occupation, surtout par les
difficultés du ravitaillement, mais d’autres villes savent mieux que
nous en apprécier les douceurs. Étampes, par exemple, qui est devenue une ville nazie. Ils occupent les maisons et ont consenti à refou–––––
1. Mussolini et Hitler, évidemment.
2. Convoqué pour partir à Berlin au titre de S.T.O., Jean Blanchard, le
deuxième fils de Maurice Blanchard, alors âgé de 22 ans, réussit à se faire
employer par la S.N.C.F. à Lannemezan, où il s’occupait des lignes à haute
tension. Jean Blanchard avait d’abord suivi les cours de l’École Navale,
mais avait dû renoncer pour cause de myopie. Il entra alors à l’École
supérieure d’électricité. De 1945 à 1960, il travailla chez Vetra (constructeur de trolleybus), et de 1961 à 1982 au secteur international de
Ducellier (équipement électrique pour automobiles). De son mariage, en
1952, il a eu trois enfants : Bruno, né en 1954, Didier (1956-1972), et
Isabelle.
326
ler les familles dans une pièce de débarras ou une mansarde. Un
quincaillier et sa famille ont dû coucher dans la vitrine de leur
magasin, ces Messieurs occupaient les chambres. Ils narguaient les
personnes en venant, dans la nuit, souhaiter : « Bonne nuit, dormez
bien ! » Chez d’autres, ils ont enlevé les meubles pour s’installer
dans les baraquements qui s’étalent sur tout le territoire de la commune. Avant de quitter les maisons ils chièrent partout, sur les parquets, dans les baignoires, les gens ont eu deux mois de travail pour
nettoyer et gratter leurs déjections. Ils emportèrent aussi un chien.
Pour le récupérer, l’habitant dut donner trois mille francs à l’officier
qui l’avait emprunté et le civilisé se fit faire une reconnaissance de
dette de trois ans pour le cas où le pauvre vaincu ferait une réclamation.
En 1914, au moment de la Marne, ils envahirent Montdidier où ils
restèrent quelques semaines. La première vague d’invasion était
composée, comme toujours, par des gouapes. Ils ouvrirent la porte de
la maison de ma mère à coups de bottes, alors qu’il était plus simple
de tourner le bouton, ma mère était là assez effrayée ; ils entrèrent,
allèrent au buffet, burent un litre de vin à même la bouteille, prirent
quatre ou cinq pots de confitures et s’en allèrent en les mangeant à
pleine main. Quand ils eurent fini les pots, au bout de cinquante
mètres, ils entrèrent dans une autre maison pour continuer leur
repas ambulant. Ensuite, vint le gros de l’armée de la civilisation.
Deux officiers logèrent dans la maison, ils exigèrent les plus beaux
draps, se couchèrent tout habillés, bottes et éperons, et le matin
s’accroupirent sur le lit, firent leur crotte et se traînèrent le cul sur
les draps brodés, comme les chiens. Puis ils filèrent en disant :
« Demain, à Paris. » Demain, ce fut vingt-six ans plus tard.
Ils ne gagneront pas cette guerre-ci, mais ils comptent bien
gagner la prochaine, dans vingt ans. Car ils nous la referont encore,
les salauds ! Ils ne pensent et ils ne vivent que pour ça. Ignoble éducation de ce peuple !
Mardi 20 juillet 1943
Cœurfidèle fait du vent. Il réorganise. Pour le moment, il nous
emmerde avec ses graphiques, ses délais, ses programmes. Pourvu
qu’il ne barbouille pas mes chers loisirs poétiques ! Je crains qu’il ne
casse la vaisselle, il a l’air assez prussien. J’ai refilé deux de mes
hommes, des indésirables, à un confrère nazi. Celui-ci me rend la
pareille aujourd’hui. C’est un vieux, j’aurais dû me méfier. Avec les
autres cela passe très facilement, ils ne font aucune différence entre
l’un et l’autre, ils sont communautaires dans ce sens-là, ils ne savent
327
plus distinguer le blanc du noir. Mais ce vieux birbe (il a mon âge) a
connu d’autres temps, les temps où un homme s’appelait Émile ou
Jacques, ou Socrate. Il a encaissé ma botte, mais il m’en renvoie une
que je vais parer du mieux que je pourrai. Il m’en envoie quatre qui
sont encore pires que dix fois les deux miens. Et il m’en envoie un
cinquième, qui n’est pas prévu ni enregistré sur le carnet de
Cœurfidèle pour refuser celui qui n’est pas marqué et j’essaierai
d’en passer d’autres dans la même bousculade. Ces idiots-là embauchent sur références (plus ou moins truquées) ; le candidat a ainsi
une situation acquise d’emblée de laquelle il ne peut plus sortir. Si,
le jour de l’engagement, le nazi a passé une bonne nuit à
Montmartre, s’il voit le candidat avec le grand diaphragme, il lui
donne trois ou quatre fois ce qu’il vaut et en voici pour jusqu’à la fin
des temps. Si, au contraire, il a mal digéré, il embauche au-dessous
du cours et il est ensuite impossible de rectifier le tir. Le pauvre est
dans le filet à papillons et épinglé pour toujours avec ses deux mille
francs par mois. On ne peut pas juger les gens sur leurs capacités.
Premièrement, c’est défendu. Deuxièmement, on ne fait rien ou, c’est
tout comme, on fait des travaux d’apprenti, tout le monde a le même
genre de travail, qu’on soit ingénieur expérimenté ou débutant sans
initiation. C’est une drôle de machine. Les défilés d’hommes avec la
pelle sur l’épaule, ce n’est pas seulement symbolique ! Ce qui les
sauve, en Allemagne (malgré la gourderie des travailleurs), c’est
qu’il est interdit de divulguer les appointements que l’on touche. Ce
qui fait que celui qui croit avoir de grandes qualités peut toujours
penser que le cafouilleux, son voisin, gagne moins que lui, et il le
pense parce qu’on lui a toujours dit qu’un chef ne peut pas se tromper. Mais en France, ce n’est pas du tout cela ! Le jour de la paye, les
bonhommes se passent leur bulletin de paie, à tel point qu’on en
vient à donner à toute la catégorie un salaire unique pour éviter
toute réclamation, les plus mauvais se croyant toujours meilleurs
que les bons et ayant de plus le génie de la rouspétance.
Il est à craindre que la méthode Ububoche n’ait donné aux
Français des habitudes immodérées de paresse. Il sera difficile de
les remettre en activité ; trois ans de flemme organisée, cela compte
dans la vie d’un travailleur.
Mercredi 21 juillet 1943
Nous hébergeons un moineau que notre voisine a ramassé, tout
duveteux, il y a trois semaines, sous le pont de la rue de Madrid.
Elle l’a nourri avec de la bouillie qu’on lui fourrait dans le bec avec
un petit bâton. Maintenant, c’est un jeune homme. Nous l’avons
328
enfermé dans une pièce de débarras et il est plus qu’Hitler ou que
notre Maréchal chef de l’État. Ma femme va lui tenir compagnie plusieurs fois par jour, il mange de la pomme de terre, des confitures,
du pain, de la verdure, il s’accommode de toutes sortes de choses et
ne manifeste du dégoût que pour les pommes de terre cuites de la
veille. Nos voisins sont partis en vacances pour trois semaines et
nous l’ont confié. Il y a quelques temps, le mari, se levant un matin
vers six heures pour faire pipi, lui donna la becquée, le lendemain à
la même heure, le cuicui se mit à piailler éperdument pour qu’on lui
apportât son petit-déjeuner. Il avait rapidement pris la bonne habitude. Maintenant, tous les matins, nous entendons sa chanson.
Donc, ma femme, qui a beaucoup de tendresse pour les animaux, va
le distraire. Il se blottit dans le creux de sa main gauche et elle le
caresse de la main droite. Dès qu’elle cesse, il se précipite sur la
main droite et la picote durement, en ayant l’air de dire : « Caressemoi, ou bien je te mets en pièces ! » et il revient dans le creux de la
main recevoir les caresses. Quand elle veut quitter la chambre, il se
perche sur son épaule, elle le lance vers le fond, mais il revient
avant qu’elle n’ait pu faire un pas. Imitant la joueuse de tennis, roulant par bouts de dix centimètres, elle arrive enfin à la porte d’où, le
relançant dans un dernier et vigoureux smash, elle se hâte de
passer dans le couloir.
Jeudi 22 juillet 1943
Les deux gangsters1 se sont rencontrés pour la sixième fois depuis
la bagarre, mais, pour le première fois, leur communiqué oublie de
crier la victoire finale. Il dit sèchement qu’on a examiné la situation
militaire. On s’en doutait. Les rédacteurs de communiqués sont de
pauvres types sans imagination. J’aurais écrit qu’il fut question de
la pluie et du beau temps.
Char se fourvoie dans les pattes de la N.R.F., il le regrettera2. Ces
salauds-là, avec leur museau de serpillière, sont habiles en toutes
sortes de vacheries.
Je viens de passer deux journées chez Cœurfidèle pour la révision
des salaires. Pour établir quatre-vingts chiffres, nous étions six ou
–––––
1. Toujours Hitler et Mussolini.
2. Voir le 26 juillet 1943. Le fait est qu’à cette date, Char n’avait jamais
encore publié chez Gallimard, ni même dans la N.R.F., et qu’il faudra
attendre 1945 et la parution de Seuls demeurent pour que son nom apparaisse sur la couverture blanche. Rappelons que Char n’a pas fait paraître
un seul texte de 1939 à 1944.
329
sept chefs de service assis à la grande table des conférences, sous la
présidence de Cœurfidèle, j’étais le seul Français et nous avons
perdu chacun dix à douze heures en des discussions que j’ai trouvées
très amusantes, car il y avait, pour se distraire, toutes les lettres des
employés qui sollicitaient une augmentation de leurs appointements. Toutes plus ou moins illustrées du récit de leurs hautes
prouesses techniques et autres. Cœurfidèle parle français comme un
touriste et il lisait toutes les lettres en me demandant la signification de certaines phrases un peu trop ornées, de certains mots
hors de son vocabulaire. L’une de ces lettres était très longue.
L’auteur disait d’abord que lors de la victoire allemande en 1940,
un grand espoir naquit dans son âme car, enfin, la justice allait se
répandre sur notre pauvre pays. Mais, hélas, il a attendu vainement,
il a déploré, il a lamentablement souffert d’attendre la justice qui
aurait récompensé ses hautes qualités techniques et morales afin
qu’il pût joindre les deux bouts, etc. etc.
Les mots déplorer, lamentablement et justice furent des gros morceaux à faire parvenir à destination. J’en vins à dire que déplorer,
c’était à peu près verser des larmes amères sur ... (Weiner bitterlich)
et que la justice attendue était une justice personnelle, connue
jusqu’à présent comme étant dans la main de Dieu (je levai le doigt
vers le ciel) et qui sera rendue le jour du jugement dernier.
Là, ce fut un rire vraiment unique : « Ha ! Ha ! Ha ! Gott ! Ha !
Gott ! » Un rire très large et sans arrière-pensée, qui voulait dire
aussi : « Elle est bien bonne, celle-là, je la replacerai ! »
Un autre solliciteur de vingt-deux ans, et qui gagne deux mille
cinq cents francs par mois, demandait cinq mille francs, faute de
quoi il donnerait sa démission ; Cœurfidèle lui donna trois mille
francs. Celui-là obtint plus de succès que l’homme à la justice ; il est
vrai qu’il parlait durement. Un autre disait que si on ne lui donnait
pas six cents francs d’augmentation, il ne ferait plus rien, on lui
donna ses six cents francs. J’ai remarqué que ce sont les plus rossards qui ont été récompensés.
Devant un cas encore plus marqué, je fis une observation. Cœurfidèle me dit que Monsieur Mélange, son prédécesseur, avait promis
d’accorder cette augmentation et qu’il était tenu de s’y conformer en
vertu du principe qu’un chef ne peut pas se tromper, que cet homme
ne méritait pas ce salaire, qu’il était juste de tenir sa promesse.
Je lui fis remarquer encore qu’il valait mieux être injuste que de
provoquer du désordre, il me répondit assez brutalement que l’incident était clos. Je n’avais pas pu m’empêcher de dire mon avis, le
favorisé étant une crapule notoire et son avantage étant pris sur
d’autres personnes très dignes d’intérêt.
330
En général, il fut plein de mansuétude, une mansuétude un peu
gourde, car les appréciations prononcées par les chefs allemands
furent dans presque tous les cas : « Slecht, schwach, faul, ziemlich » ;
elles n’empêchèrent pas Cœurfidèle de les augmenter, il disait :
« Cela les encouragera à bien travailler ! » O ! Candeur !
Vendredi 23 juillet 1943
Un article de Paris-Soir vaut son poids de matières grasses.
Entouré d’un cadre, il ne compte qu’une vingtaine de lignes qui vantent la civilisation de nos ancêtres d’il y a cent mille ans, ceux de
Cromagnon, dit-il. Je vais essayer de la récupérer et je l’épinglerai
ci-contre. Le peuple jeune d’il y a deux ans veut maintenant être un
peuple vieux, tout simplement parce que le vent de la propagande
est soufflé par les bombardements de la Ville Éternelle, qu’ils appellent aussi la capitale spirituelle du monde, le berceau de la civilisation, etc. etc.
Samedi 24 juillet 1943
Deux ou trois fois par semaine les sirènes donnent l’alerte et la
D.C.A. crache en l’air. Cette nuit, nous fûmes réveillés vers une
heure du matin, les nuages pesaient à trois ou quatre cent mètres
d’altitude, les Anglais passaient au-dessus de la ville pour aller massacrer l’Allemagne du sud ou Turin. Le gueulard de la défense passive cria : « Lumière ! fenêtre ! » Je sortis sur le balcon pour voir si
cela ne venait pas de chez nous, car, avec l’électricité, on ne sait
jamais, cela peut s’allumer ou s’éteindre sans qu’on y soit pour rien.
Il fait chaud, les habitants dorment avec leurs fenêtres ouvertes.
Après un gueulement du flic, on entendit un retentissant : « Assez !
On ne peut plus dormir, alors ? » Comme le flic regueulait, je lançai
un « Merde » sonore et un troisième habitant, avant que l’écho ne se
fût éteint, cria : « Ta gueule ! » Nous avions gagné la bataille, l’ennemi battit en retraite.
Cela me rappelle la nuit du bombardement de Sully, alors qu’au
milieu de la canonnade assourdissante, l’Ami nous disait timidement : « Monsieur Blanchard, vous ne croyez pas que nous devrions
partir ! » A quoi grand-père répondit, très en colère : « Laisse-nous
dormir, on a sommeil, cela fait trois fois que tu nous réveilles, merde
alors ! »
Les commentateurs du communiqué de Vérone, comme on pouvait
le prévoir, disent que plus un communiqué est court, meilleur il est
et que les quelques mots qui le composent sont pleins de choses pro331
fondes ; on nous convie à la méditation de cet abrégé de la science
humaine ! Seulement, c’est tellement profond que nous sommes trop
bêtes pour comprendre, bien que nous voyions clairement qu’ils sont
foutus. Et c’est cela seul qui importe. État goitreux, État gâteux !
Vieille pantoufle !
Le cantinier m’offre de la viande de bœuf pour pot-au-feu à cent
quatre-vingts francs le kilo. Grand merci ! Ce gros viandeux se
vante d’arrondir son cinquième million. Gibier de potence. Hier, il
voulait me vendre une crêpe de dix francs, cette crêpe était un
laissé-pour-compte des Européens qui avaient renâclé devant leur
assiette. Re-gibier de potence !
Lundi 26 juillet 1943
Enfer de la dernière semaine du mois. Trois cents batailles m’ont
vaincu. Je ne lutterai plus. J’ai du même coup perdu le courage de
gagner de l’argent. Je préfère crever de misère que de subir des disputes, mon enfance en fut saturée.
À Morangis, près de Longjumeau, il y avait un médecin juif, très
aimé de la population. Il savait ne pas ramasser ses honoraires
quand le malade était nécessiteux. Il a disparu, capturé par le vainqueur civilisé. À sa place, dans sa maison, dans ses meubles, s’est
installé un nouveau médecin au nom bien français de Duterre et à
la gueule bien boche. Il parle français comme un vrai Français, il
fait son possible pour qu’on le croie de Seine-et-Oise de père en fils
depuis Vercingétorix, mais sa manie de faire parler les malades sur
des questions qui n’ont rien à voir avec l’objet de sa visite, sa manie
de vanter l’Allemagne et la belle ville de Nuremberg font qu’il n’a
plus à se déranger pour une deuxième visite. Il parle maintenant
d’aller s’installer à Cannes. On voit l’astuce du Boche : installer dans
chaque village français un médecin, un industriel, un représentant
en engrais ou en machines agricoles qui, appointé par le Reich, surveillerait, espionnerait, renseignerait. Un réseau policier couvrirait
le pays. La vie du plus petit travailleur serait dans leurs pattes.
Il y aurait dans chaque village un seigneur plus puissant que
l’autorité locale officielle, puisque celle-ci serait aussi surveillée par
ce museau de serpillière. La vie serait belle !
–––––
1. Mis en minorité par le Grand Conseil fasciste à la suite des revers militaires italiens, Mussolini fut arrêté le 25 juillet 1943, sur ordre du roi
Victor-Emmanuel III, et remplacé par le maréchal Badoglio. Interné dans
las Abruzzes, il sera délivré par un commando SS le 12 septembre suivant,
et reprendra le pouvoir jusqu’à sa défaite et son exécution en avril 1945.
332
On dit que Mussolini a démissionné1. Une ignoble saloperie qui se
décompose, c’est un spectacle réconfortant quoique pas très beau. Et
encore. « Fair is foul, foul is fair ! », puisqu’il s’agit d’un monde inférieur !...
Écrit à Char au sujet de la N.R.F. Je voudrais bien qu’il abandonne cette idée. Je vois la manœuvre. Parisot va faire sa cour à
Paulhan ; celui-ci insinue qu’il aime la poésie de Char et que, plus
tard, quand Char voudra publier, il verra s’avancer vers lui la main
douce et parfumée de la vieille garce de N.R.F., pour peu qu’il en
manifeste le désir. Alors Parisot, pour faire plaisir à Char, lui écrit :
« Si vous présentiez vos poèmes à Paulhan, je crois qu’il sauterait
dessus, c’est le moment. » Arnaud m’a fait le même coup la semaine
dernière au sujet de Malebolge épuisé chez Debresse1.
Monsieur Ventregris est venu me faire ses adieux.
Je lui ai demandé s’il reviendrait à Paris, il m’a dit : « Non ! mais
je vous verrai à Dessau, j’espère ! » Ben, mon vieux ! Moi, je n’espère
pas. Il est parti avec un autre, un certain Monsieur Solide, mais un
nouveau, Monsieur Maisoncrotte, vient de m’être présenté, à moins
que je lui fusse présenté ! Je n’ai pas remarqué la nuance, ni eux,
qui sont encore plus barbares que moi sur ce point.
Catherine, la balayeuse polonaise, est dans la joie à cause du
déboulonnement de Mussolini. Elle me dit : « Vont-ils bientôt
partir ? » Je lui réponds qu’il ne faudrait pas qu’ils partent avant
dimanche, car la paye qui a lieu samedi risquerait de ne jamais
avoir lieu, elle me répond : « M’en fous, qu’ils foutent leur camp, tant
pis pour l’argent ! » Elle est ronde, et réjouie, eux ont des figures de
navets. Elle est une vaincue, ils sont des vainqueurs ! En voit-on de
drôles de choses dans la vie !
Mardi 27 juillet 1943
Les journaux peuvent crier que la guerre continue, que le roi fasciste remplace le gouvernement idem, on sent quand même qu’il y a
quelque chose de cassé. Le pays comprend deux espèces de citoyens :
premièrement, ceux du parti qui ont tous les droits, les bonnes
places, et les privilèges ; deuxièmement, le reste : les parias.
Quand la situation du pays devient très dangereuse, on fait appel
à tous pour un suprême effort ; les parias disent, ou plutôt ne disent
pas, ce qui est la même chose puisqu’ils font comme si : « Nous
sommes les hors-la-loi, les pestiférés du régime, votre affaire ne
–––––
1. Premier recueil publié sous le nom de Blanchard, en 1934 (Les Lys qui
pourrissent, de 1929, était signé Erksine Ghost).
333
nous regarde pas. Ceux qui ont les droits ont les devoirs. À vous qui
avez eu tous les profits de vous faire trouer la panse, c’est vous qui
avez créé cette situation, dépêtrez-vous. Nous assistons au spectacle,
votre mort nous réjouira ! »
Il y a dans la nature, une certaine justice statistique : un groupement qui obtient des privilèges pour ses adhérents devient le centre
d’attraction des mauvais éléments de la société, de tous les salauds
de la pire espèce, ceux qui esquivent les inconvénients de leurs
méfaits, lesquels inconvénients sont appelés aussi les risques du
métier. C’est pour cela que je les nommais les salauds de la pire
espèce, parce qu’ils ne risquent rien. L’apache qui attaque un
homme la nuit au coin d’une rue risque de tomber sur une victime
décidée à tout, et c’est en quoi ce salaud sera en quelque sorte un
honorable salaud. Les groupements de médecins (pour ne pas toujours taper sur les politiciens) sont des institutions destinées à protéger les crimes et les escroqueries de leurs membres, qui sont en
général d’avides crétins. Ils se retranchent derrière quelques grands
médecins, gloire de l’esprit humain, pour commettre impunément
leurs saletés. Pourquoi les grands médecins se prêtent-ils à ce jeu ?
Mystère ! Si l’un de ces assassins à gages et patentés lit ce journal, il
me traînera devant le tribunal et obtiendra tout naturellement des
dommages et intérêts avec l’interdiction d’écrire, de parler et de siffler. Ce jour-là, on rira.
Ma mère est morte en 1936 à l’hôpital de Montdidier, d’un cancer
à l’estomac. Ma femme l’avait menée quelques semaines auparavant
à la consultation d’un grand médecin honnête, à Amiens, et ce médecin nous avait dit qu’il n’y avait rien à faire, qu’à adoucir ses derniers instants. Il avait aussi fixé le terme qui se trouva exact. La
masse cancéreuse remplissait l’estomac et vint à appuyer sur les
intestins, enrayant leur fonction. Le médecin de l’hôpital commença
sa propagande pour une opération. Il avait fait le coup deux jours
plus tôt avec un pauvre vieux qui était dans le même état que ma
mère et qui avait succombé pendant l’opération. Je me suis bien
gardé de déconseiller l’opération à ma mère, je la laissai libre de sa
décision pour qu’il ne soit pas dit dans le pays que je n’avais pas
voulu la faire soigner. Mais elle voyait son état désespéré et la fin du
pauvre homme la décida à vivre quelques jours de plus. Le médecin
alerta l’autre médecin du pays, qui connaissait ma cousine, et alla
faire son boniment qui, par ce détour, devrait me parvenir et me
décider à tenter l’opération. Ce fut une insistance de mauvais goût
et grossière, qui se poursuivit jusqu’au dernier râle de ma mère. Ces
animaux-là avaient décidé de me tirer quelques milliers de francs.
J’en parlai à la sœur Agnès, l’infirmière de l’hôpital, et elle me
334
raconta des histoires de ce genre, à faire vomir. Un paysan des environs, passant pour avoir une certaine fortune, envoya sa femme à
l’hôpital pour accoucher. Tout promettait de se passer normalement,
mais le médecin n’y tenait pas. Alors que la femme était dans les
douleurs, il alla voir le père qui attendait dans une pièce voisine, et
lui dit : « Ne vous effrayez pas, mais ce sera dur, l’enfant se présente
mal. » Le mari fut effrayé et montra qu’il était prêt à tout sacrifier
pour sauver sa femme, alors l’homme de la science lui dit : « On va
tenter l’opération, je ne promets rien mais nous ferons tout ce qu’il
faudra. » Il appela son compère le chirurgien. Ils chloroformèrent la
patiente pour qu’elle s’endorme un petit quart d’heure, contemplèrent le corps de leur Suzanne avec des réflexions égrillardes et bordélesques, regardèrent leur montre, se levèrent et allèrent annoncer
le succès de l’opération au mari anxieux, lequel leur paya cette farce
cinq mille francs.
Sœur Agnès me disait qu’autrefois, c’est-à-dire quelques années
auparavant, c’était une sage-femme qui était attachée à l’hôpital et
qu’alors, il y avait une opération par an, en moyenne.
Depuis qu’on avait mis un médecin, il y avait une opération par
naissance, sauf quand il s’agissait d’indigents. Chez les indigents,
les naissances sont toujours normales.
Mercredi 28 juillet 1943
Notre führer et notre duce ne pouvaient faire un pet sans crier :
« Nous avons fait un pet historique. » Mais pour la démission du
Macaroni, on ne nous dit pas qu’elle est historique ; et pourtant,
pour une fois, c’est un événement dont on se rappellera. Tout le
monde a un sourire de soupière, les prix du marché noir s’effondrent
(en Belgique plus encore qu’en France, si ce que me raconte un
Belge rentré ce matin de Bruxelles est général), la bourse baisse, l’or
baisse, la collaboratrice qui déjeune à ma table disait à son mari, le
pauvre Mulot : « On ira vivre en Allemagne ! »
Je lui aurais bien conseillé de partir tout de suite, car son nom est
sur les listes. Mais si je le lui dis, elle ira pleurnicher au Teuton et je
me ferai fiche à la Santé1. Merde ! qu’elle crève !
Churchill a lancé un ultimatum de bronze à l’Italie. Il a parlé net,
cet Old fellow, sans les circonlocutions d’usage dans les éjaculations
politiques. L’Italie aura une place honorable dans l’Europe si elle
–––––
1. Probablement les listes de la Résistance, celles de la future épuration.
Que Blanchard en ait connaissance, l’aurait évidemment désigné comme
résistant.
335
abandonne l’Allemagne, sinon, elle sera massacrée. La résistance de
l’Italie peut retarder la fin de la guerre de quelques mois ; si elle
flanche tout de suite, elle a droit à une compensation. Il est probable
que le Badoglio1 laissera la place à un antifasciste pour traiter. La
chute de l’Italie entraînerait de grands remous dans les Balkans et
même en Extrême-Orient. Le rôle du gouvernement nouveau est de
prouver à Hitler que le peuple italien ne veut plus continuer la
guerre. Je crois avoir déjà écrit que depuis l’âge de sept ans jusqu’à
quarante-cinq, il ne s’est pas passé un jour sans que je ne fusse
hanté par le suicide. Depuis une dizaine d’années les crises se raréfient, mais elles sont plus fortes à mesure qu’elles sont moins fréquentes. Cette nuit, si j’avais eu une arme ou du poison à portée de
la main, je disais merde à cette putain de vie.
Deux heures de l’après-midi. Je viens d’écrire Sacrifice, cinquième
poème du Casseur d’images.
Ma crise est résolue. Je ne pensais pas que cela finirait ainsi.
Phénix !
Jeudi 29 juillet 1943
Le Badoglio n’a pas su commencer son règne, il sera emporté en
moins de rien ; les partis d’opposition se sont reformés et ont fait
reparaître leurs journaux, muets depuis 1921. Le peuple italien s’est
réveillé en sursaut, la badoille a immédiatement lâché son support :
le parti fasciste. Drôle de guerre, jusqu’au bout.
Hier soir, l’idiot de Paquis2 fit l’apologie du fascisme et voulut
prouver que le fascisme sauvera le France. Entre deux phrases on
entendit : « Ta gueule ! » puis, à la fin, après un insane : « Vive le
fascisme », on entendit : « Salaud ! » Ce qui montre que Radio-Paris
est noyautée.
J’espère que ce soir, Jean Guignol-Paquis parlera de cet incident
purement technique.
Un jeune manœuvre de vingt ans vient de tenir à Mademoiselle
Dérision des propos pleins de sagesse, mais dangereux. Il n’y a que
l’inconscience pour risquer de ces coups-là. Or, ce jeune homme est
d’une bêtise sans pareille, ce qui explique sa témérité. Il lui dit :
« Vous avez crevé de faim pendant dix ans pour faire des armes afin
–––––
1. Voir note p. 332.
2. Jean Hérold-Paquis, combattant franquiste en Espagne, membre du
P.P.F. de Doriot, délégué à la Propagande de Vichy à l’armistice, speaker
de Radio-Paris à partir de décembre 1941. Fusillé en 1945. Voir p. 717, sa
réponse à une lettre de Maurice Blanchard (pp. 149, 150).
336
de nous déclarer la guerre, puis vous avez occupé la France pendant
trois ans et alors vous avez bien mangé ! Maintenant, c’est fini, vous
allez retourner chez vous et vous crèverez encore de faim pendant
dix ans. Nous, nous étions heureux, avant la guerre, nous avons
souffert trois ans, et maintenant, nous allons redevenir heureux ! »
Mademoiselle Dérision faisait une tête de linge mouillé en murmurant des « ja » plaintifs. Elle est aussi bête que lui, il y a de fortes
chances que cela n’aille pas plus loin.
Ce petit cocu de Mulot commence à se plaindre des Teutons. Il se
voit gauchissant son volant de direction avec délicatesse et virtuosité, mais on le voit foulant la prairie à pleins godillots, le pauvre.
Lui qui avait toujours des raisons toutes prêtes pour nous expliquer
pourquoi on fusillait les otages, pourquoi on déportait les travailleurs, pourquoi on crevait de faim à côté de ces mange-tout de
collaborateurs à la manque, lui qui appelait leurs ignominies et
leurs crimes des nécessités de la civilisation, lui qui nous servait
tout crus les éditoriaux des journaux et de Radio-Paris, avec un air
malin comme si cela venait de sa petite cervelle de piaf, le voici
maintenant qui dit : « Ils appellent ça de la collaboration, mais c’en
n’est pas. Ils mangent des petites pommes de terre rissolées et des
côtes de porc et nous, nous avons des nouilles synthétiques. Ils sont
maladroits, ces gens-là, je l’ai toujours dit, s’ils avaient été moins
bêtes, tous les Français auraient été heureux, etc. etc. » D’ici huit
jours, il nous dira : « Je vous l’ai toujours dit que c’est des salauds,
vous ne vouliez pas me croire, vous disiez que c’était du parti pris.
Vous voyez maintenant que si on crève de faim, c’est parce qu’ils
nous pillent ; c’est une bande de vulgaires filous ! » Dans un mois, il
nous accusera d’hitlérisme et nous dénoncera à de Gaulle ! Cet idiot
est déconcertant, ce qu’il fait se nomme couramment « retourner sa
veste ».
Vendredi 30 juillet 1943
Badoglio continue ses conneries. Il attend de recevoir les coups
pour les rendre. Ce qui fait qu’il arrive toujours un peu tard. Tant
mieux ! Encore un maréchal qui ne relèvera pas le standing de la
corporation. Ils savent tout faire, ces animaux de militaires. Même
faire l’imbécile comme s’ils n’avaient fait que cela dans leur vie.
Mulot nous disait ce midi : « Non seulement ils nous font crever
de faim, mais ils nous empoisonnent ! »
Jusqu’à maintenant, il trouvait très bonne la viande pourrie du
cantinier ; quand tous réclamaient à ce sujet, lui, ce Mulot, déclarait
que c’était excellent, et la direction écoutait son avis avec respect en
337
se plaignant de l’animosité de ces sales Français. Après certains
repas très légers, il m’arriva de dire : « Je recommencerais bien ! » Il
répondait : « Moi, non ! j’ai bien mangé, je suis bien rempli ! »
Si bien que, par jeu, en tapant le coude de mon voisin, je recommençai pendant quelques jours cette comédie, avec beaucoup de
succès.
Aujourd’hui, c’est fini ! les Boches nous font crever ! Ah oui ! C’est
une bande de foutus salauds ! Ce nouveau langage nous amuse follement. Je parie tout ce qu’on voudra qu’avant trois mois, il nous aura
proposé de leur couper la gorge. Ce petit crétin qui a des astuces
pour toujours avoir raison, dira plus tard qu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’opinion. Oui, Mulot pointu, mais il y a
une façon de changer qui est habile et intelligente, et il y en une qui
est bête, toutes les autres s’éventaillent entre les deux.
Tu es beaucoup plus près de la deuxième que de la première, tête
à gifler !
Samedi 31 juillet 1943
Un rêve bizarre, cette nuit.
J’étais à Londres, Londres était ma promenade favorite, j’y allais
comme je vais boulevard des Batignolles. Désœuvré, j’entrais dans le
palais de Justice pour voir juger. Le tribunal était présidé par la
reine d’Angleterre et c’était un tribunal qui ressemblait tout au plus
à une salle de justice de paix dans un de nos quartiers de Paris. La
reine ressemblait à Fernandel, en plus âgée et avec un menton en
galoche. Un pompier déposait. Il parlait sur un ton de revendication,
et j’entendis : « … le roi les soutient et il accable le peuple. » J’étais
certain que c’était une séance hebdomadaire de réclamations et je
trouvais cela très bien. La reine prit un ton geignard, pour imiter le
plaignant, et avançant le menton de cinq à huit centimètres encore,
elle dit en pleurnichant : « Oui, et le roi mange les petits enfants ! »
Cette absurdité me fit comprendre que je rêvais et ce fut fini.
Lundi 2 août 1943
L’expérience italienne se poursuit, elle est trop avancée maintenant pour qu’on puisse l’annuler. De toute façon, il y aura quelque
chose de changé. Si le peuple italien obtient l’armistice, ce sera un
exemple pour le peuple allemand. Cela aura prouvé que la volonté
populaire est plus forte que le pouvoir personnel, son armée, et sa
propagande. Le principe avec de la propagande, on arrive à tout !
aura montré sa fausseté et les peuples oseront. Cela commencera
338
par les Balkans, l’Espagne et le Portugal. L’Allemagne tiendra plus
longtemps à cause de la stupidité tudesque, de l’abrutissement plus
poussé de la tribu.
Le dernier groupe de dessinateurs partis pour Dessau il y aura
quinze jours, n’est pas encore arrivé à sa destination. En passant à
Francfort, on les a déroutés et envoyés dans une usine de Potsdam,
comme manœuvres. Les malheureux ont écrit à la Maison pour
qu’on les tire de là, puisqu’ils sont liés par contrat à la Junkers. La
maison fait tout ce qu’elle peut mais elle a à faire avec la grosse
administration du gross reich, de laquelle sa sacro-sainte patouille
est reine, impératrice et grande chancelière. Les pauvres sont dans
de beaux draps, et pour longtemps, sans doute. Cette machine bête
et brutale, c’est ce qu’on veut nous donner pour notre bonheur ! On
comprend qu’ils ont besoin d’une puissante propagande pour faire
croire à l’excellence de leur organisation. Il ne viendrait à l’idée de
personne de la prendre pour modèle. Ces gens-là sont en général
sales, paresseux, confus, indisciplinés, stupides, fourbes et maîtres
d’école. Voilà où les a menés soixante-dix ans d’administration prussienne.
En France, trois ans d’administration alla tudesca ont donné à
chaque Français l’opinion juste, mesurée et courtoise que je me permets d’émettre, en connaissance de cause.
Dumont n’a jamais répondu à ma lettre au sujet de Char. Jeudi
soir, je recevais de lui un pneumatique me demandant où me voir
d’urgence. Je lui ai téléphoné vendredi matin et il n’est venu que
tout à l’heure vers deux heures. C’était pour avoir des nouvelles de
Bureau1 et Compagnie.
C’est la curiosité qui fait sortir le Dumont du bois. Je lui ai parlé
de ma lettre, il m’a dit qu’il l’avait reçue. C’est tout. Je suis content
de savoir qu’il l’a reçue. Il ne pourra plus dire le contraire. Il aurait
pu me répondre tout de même, ce malpoli ! Il me dit que son anthologie paraîtra chez N.R.F. et non chez Balzac. L’un vaut l’autre, cela
le regarde.
–––––
1. Voir le 15 juillet 1943. — Jacques Bureau (né à Paris le 6 février 1912) a
tout fait dans sa vie, que Michel Fauré qualifie de « passionnée et passionnante ». Trop pour entrer dans l’espace d’une note. On se reportera avec
intérêt à Michel Fauré (op. cit., passim) et aux deux ouvrages autobiographiques de J. B. : La Motocyclette merveilleuse (Robert Laffont, 1981) et Un
Soldat menteur (id., 1992). Peu de gens le savent, mais Jacques Bureau est
un des quelques hommes vraiment importants de notre époque.
339
Mardi 3 août 1943
La direction m’envoie une note, ainsi qu’aux chefs allemands,
demandant : a) pourquoi le kobü-Paris marche si mal ? b) que faut-il
faire pour qu’il marche mieux ?
Il ajoute : « Répondez franchement et librement. »
Kobü, dans le jargon moderne est mis pour « bureau de construction ».
Kobü-Paris, c’est notre établissement de la rue Sextius-Michel où
je passe mes loisirs depuis près d’un an et où j’ai pu écrire trentecinq poèmes.
Cœurfidèle bouscule tous les principes autoritaires. C’est bien la
première fois de ma vie que je lis une note de ce genre. « Un chef ne
peut pas se tromper » (ça, c’est nazi), mais un chef ne doit pas
demander des conseils à ses inférieurs (ça, c’est universel), il doit
simplement se renseigner prudemment, cela s’appelle : sonder. Ce
n’est d’ailleurs pas si simple que cela. C’est ainsi dans tous les pays
du monde. Sauf en Germanie, pays des contradictions !
Aussi je lui ai rédigé une longue note, où, innocemment, je propose des solutions incompatibles avec la doctrine nationale-socialiste. Je vais bien m’amuser. Je lui dis de mettre à la porte les mauvais et de récompenser les bons en les payant cher. C’est
l’application du principe : payez et vous serez considérés ! que tout
Français sait en venant au monde. Je lui propose le système barbare
des États-Unis. J’attends avec impatience sa réaction. S’il trouve
que mon système est bon, je lui dis que c’est celui de Roosevelt ; s’il
le trouve mauvais, je lui demanderai pourquoi. Je peux prouver facilement que c’est le sien qui est mauvais, et la preuve c’est qu’il
l’avoue dans sa note. Alors ? Je sais bien qu’il me répondra que c’est
parce que les Français ont encore de mauvaises habitudes, à quoi je
lui répondrai : « Devons-nous employer les gens tels qu’ils sont, ou
bien attendre trente ans pour employer les gens tels que nous les
voudrions et tels que vous allez les faire ? »
Comme dit le Maréchal de France, chef de l’État, aux petits enfants : « Si tous les Français étaient comme vous, tout irait bien ! »
Si ma tante en avait un, elle s’appellerait mon oncle ! En attendant,
elle n’en a pas un, et elle ne peut pas encore faire pipi debout le long
du mur. Il faut bien s’en accommoder !
En somme, il y a deux systèmes extrêmes : ou l’homme, ou sa production. Si on place l’homme d’abord, on négligera la production et
l’homme sera misérable et inévitablement la race humaine déchoira.
Si c’est la production de l’homme qui compte, les faibles, les inadaptables, les incapables, les improductifs seront sacrifiés. Phénomène
340
biologique, il faut un dosage de chaque élément pour que tout
marche. Hasard et intelligence. Un peu plus de ceci, un peu moins
de cela et ça craque ! Quant à tout démolir pour prouver qu’on a
raison d’opter pour l’un ou pour l’autre, c’est l’Hymalaya de l’idiotie.
Et nous y sommes sur l’Hymalaya ! Quarante-sept mois de guerre.
Dans quatre mois, nous aurons atteint le niveau de l’autre. Le
niveau du Temps. Il y a vingt-neuf ans, je préparais mon départ
pour Cherbourg. J’ouvrais la porte d’une nouvelle maison. Je m’en
rends compte aujourd’hui. Peut-être que dans dix ans, je dirai la
même chose de cette guerre-ci. Les esprits vont changer leurs axes
de référence, peut-être que mon Temps et mon espace seront privilégiés. Hasard, contingences ! Comme je suis devenu fataliste !
Dans la cour des écoles, les feuilles commencent à jaunir. Un marronnier porte des fruits vert clair qui font très bien sur le vert foncé
des feuilles. C’est le seul qui ait des fruits. Les quelques vingt autres
sont stériles. Il doit exister une variété de marronniers sans fruits
pour les cours des écoles, ceci afin que les garnements ne se bombardent point et ne cassent pas les vitres. Bernardin de Saint-Pierre y
verrait un effet de la bonté de Dieu et de sa prévenance pour les
pauvres humains que nous sommes. Pendant qu’il y était, il (Dieu)
aurait pu fabriquer des hommes qui n’emmerdent point le monde !
Je vois mourir un feuillage que j’ai vu naître. C’est assez émouvant. Elles vont bientôt danser leur dernier tour de valse avant
d’être poussées dans l’égout par le balai de la concierge. La mort des
choses merveilleuses.
Mercredi 4 août 1943
La population de Hambourg fuit sur les routes comme celle de
Paris en 1940. Je crois bien que c’est dans ces circonstances qu’on se
rend compte d’une défaite. On est comme une feuille morte qui se
décroche de l’arbre. On est prêts à recevoir les pires choses, à courber la tête sous les coups de sabre du destin. On perd l’espoir des
jours meilleurs. Il faut mendier son pain, et chercher un abri pour la
nuit. Faut-il que ces gens soient brisés par les slogans du régime
nazi pour ne pas crier : « Assez ! arrêtez la plaisanterie ! »
L’occupation a introduit en France des habitudes de paresse, de
« je m’enfichisme » professionnel qu’il sera difficile de chasser. Trois
années de rouille chez ceux de vingt ans et chez ceux d’au-dessus de
quarante auront anéanti le ressort. Tout cela formera le troupeau
des aigris, des revendicateurs et des parasites. Quant à ceux de
vingt-cinq à quarante qui reviendront des camps de prisonniers,
combien seront encore utiles ? Cinq pour cent, dix pour cent au plus.
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La reconstruction, cette fois-ci, sera pénible. Il y aura de beaux jours
pour les maquereaux de la politique et les agitateurs à la solde de
l’étranger. Il y aura des poissons parce qu’il y aura de l’eau pour
nager.
Georgette Char est venue hier soir. Je lui ai donné le bouquin de
Dumont, elle hésitait, préférant ne pas le montrer à Char qui va
peut-être, après cette lecture, retirer sa collaboration à l’anthologie.
Quand on prend le train, s’il y a mille voyageurs, on voyage avec
deux cent cinquante gredins. Une anthologie, c’est un train. Dumont
sera le chef de gare avec son petit sifflet et sa chanson. Sous le règne
du Père-la-Vertu Maréchal de France, on n’a jamais tant vu le vice
récompensé et l’honnêteté lapidée.
Chaque décade, il m’est permis d’acheter deux paquets de cigarettes, ma femme m’en prend un et l’échange chez la marchande de
vin contre trois litres de vin. Ceci est un petit péché véniel, je n’en
parlerais pas si nous ne vivions sous un régime d’honneur, de devoir,
de loyauté.
Samedi dernier, je suis allé vers cinq heures chez mon dentiste,
avenue de Saint-Ouen. J’ai traversé la place Clichy et j’ai suivi un
morceau de l’avenue du même nom, c’était l’heure où les maquereaux vont boire. Ils sortaient des hôtels, avec leurs costumes neufs
et impeccablement plissés, leurs chaussures vernies jaunes ou
marron-tire-l’œil, leur chapeau clair posé exprès sur des cheveux
bien peignés et lustrés. Ils foulaient l’asphalte, la cigarette au bec,
crâneurs comme Louis XIV apparaissant à ses courtisans sur les
degrés de marbre du parc de Versailles, en plus fier, en plus victorieux, en plus ironique. Cette faune était vraiment à l’aise sur le
dallage des trottoirs. La plupart avaient de vingt à trente ans. On
rafle les jeunes travailleurs ou les étudiants pour aller remuer de la
terre sur le front est, mais pour conserver la race, on garde les marlous. Ils ont des papiers en règle, or si n’importe qui, comme moi,
voit tout de suite que c’est une frappe, un voyou de l’espèce la plus
ignoble, on peut tout de même penser qu’un policier, spécialiste par
définition, s’en aperçoit, même en fermant les yeux. Ces êtres ont de
faux papiers, on les leur laisse, pourquoi ? La police est-elle donc la
protectrice de ces excréments ? Sans doute, car après je descendis
vers la gare Saint-Lazare et j’entrai chez Grenier boire un verre de
bière. Des hommes à faces de cancrelats s’interpellaient d’une table
à l’autre en disant : « J’ai vingt tonnes de lard, ça te va ? J’ai du lait
en poudre ! Qui est-ce qui a des bas ? » etc. etc. Étant donné la nuée
de policiers qui nous accablent à la porte des métros, il n’est pas possible qu’il n’y en ait point dans cette caverne. Mais, j’y pense, peutêtre en étaient-ce, et qui arrondissaient leurs appointements. Un
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voisin de table m’a dit qu’il suffisait de donner cinq cents francs à
un agent pour avoir un cachet sur un faux. « C’est comme ça que ça
se fait, mon vieux ! » me lâcha-t-il, en partant. Et il pensait : « On
voit bien que tu arrives tout frais de ton village, pauvre
pedzouille ! »
Écrit à Char pour le mettre au courant de Dumont.
Jeudi 5 août 1943
La Main à plume va sortir1 – quinze cents exemplaires et nous
sommes trente-deux collaborateurs. Il se débrouille, Arnaud ! Ce
sera, évidemment, une claque sur la joue de ceux qui ont enterré le
surréalisme. Ils ont pris leurs désirs pour des lanternes, ces pauvres
poètes pâteux, ces enfants de Marie-Mirliton. La compression
actuelle fera péter les soupapes de sûreté et le surréalisme sera là
pour canaliser les révoltes. Non, il n’est pas mort, et on le verra
bondir comme une jeune panthère. À la chaudière, les mirlitons de
la défaite !
La bonne rumeur : Orel2 est pris. Ça, c’est la fin de la guerre.
Comment les nouvelles se transmettent-elles jusqu’au sein de cette
maison ? Mystère.
Je parie que les occupants ne savent encore rien de tout cela, je
viens d’en croiser deux ou trois dans les couloirs, ils avaient le sourire. Je ne pense tout de même pas que la prise d’Orel les rende
aimables, souriants, confortables. J’avais pris un air sérieux, pour ne
pas les incommoder, mais je piquai mon sourire le plus gracieux
pour répondre au leur, mais le mien était de bonne qualité, garanti
pur sucre. Je pensais à la prise d’Orel !
Cet événement va peut-être donner un peu d’inspiration au maréchal Badoglio qui réunit aujourd’hui son conseil des ministres pour
décisions importantes à prendre.
Un peu d’imagination, grand-père ! tiens ! demande la paix ! ce
sera une bonne plaisanterie, qui fera rire les neuf dixièmes de la
–––––
1. Il s’agit en fait du numéro spécial (n° 4-5, août 1943) des Cahiers de
poésie de Jean Simonpoli consacré à La Main à plume, sous le titre Le
Surréalisme encore et toujours. Numéro particulièrement riche, puisqu’on
trouve au sommaire, outre les noms des membres de La Main à plume
proprement dite, ceux de la plupart des « grands » surréalistes absents de
Paris, André Breton en tête. Pour l’histoire et l’analyse de cette publication,
et sur Jean Simonpoli et ses Cahiers de poésie, voir Michel Fauré, op. cit.,
pp. 292 sq. — Jean Simonpoli sera fusillé par les SS en même temps que
Robert Rius et Marco Menegoz, le 21 juillet 1944.
2. Ville de Russie, à 300 km au sud-ouest de Moscou.
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planète. Nous allons vivre des journées intenses. Les journaux, hier,
nous faisaient assavoir que les attroupements étaient interdits, et
qu’ils seraient dispersés par les armes. Tiens ! Tiens ! Tiens ! Tiens !
Pourquoi ?
C’est-i qu’ça va chier pour le gouvernement Laval ? Doriot (ou son
fantôme) se réveille.
Il organise un meeting pour dimanche prochain. Y aurait-il corrélation entre ceci et cela ? Doriot ayant quitté le front de l’est, on va
dire que les Russes en ont profité pour prendre Orel. Autrement ils
n’auraient jamais osé ! Ri